soient de simples notes sèches et brèves, parfois obscures,
quand on a beaucoup lu Richelieu, il est impossible de l'y
méconnaître. Les faiseurs de la Fronde eussent fait un livre
piquant; mais, entre eux tous, ils eussent travaillé des
années sans rien faire qui, de près ou de loin, rappelât ce
terrible petit livre.--2º C'est un _memento_ personnel,
extraordinairement sérieux, d'un homme d'action qui se parle
à lui seul; il est si occupé du fond, si inattentif à la
forme, qu'il en oublie la grammaire; souvent il commence par
la première personne, il dit _je_, puis il continue par la
troisième, et dit _le cardinal_.--3º Les rapports d'espions
et de gens gagnés qui lui révèlent les détails d'intérieur
font penser aux pièces de police qu'on trouva au 9 thermidor
chez Robespierre. Mais ce qui ajoute aux révélations
qu'obtient Richelieu un caractère bien plus naïf, inimitable
et impossible à feindre, ce sont les mots imprudents de la
reine, ses échappées colères, ses petites bouderies, les
faiblesses, les violences par lesquelles elle se perdait.--4º
Non-seulement les faits dominants y sont fortement indiqués,
mais on y trouve marquées de légères nuances, peu importantes
pour le résultat total de l'histoire, fort importantes pour
la critique qui y sent le détail vivant et le trait précis de
la vérité (par exemple, la malveillance que les reines,
liguées contre Richelieu, gardaient l'une pour l'autre, p. 34
de l'éd. des _Archives cur._, t. V).--5º Enfin, ce qui est
bien plus décisif que tout détail, c'est la force avec
laquelle cette pièce essentielle vient juste s'encastrer dans
la lacune, et s'adapter par tous ses angles aux angles précis
du lieu vide, lequel, si vous ne l'y mettez, restera comme un
trou impossible à combler, et, bien plus, une énigme
irrémédiablement obscure.
Maintenant la reine avorta-t-elle réellement, comme les
médecins et les femmes de la reine le dirent à Richelieu, ou
l'enfant vécut-il? Dans cette dernière hypothèse, il faudrait
faire remonter bien plus haut le commencement de la
grossesse. Cet _aîné_ de Louis XIV aurait pu être alors le
fameux _Masque de fer_. L'histoire de celui-ci restera
probablement à jamais obscure. Des écrivains, du reste fort
légers, de peu d'autorité (Delort, Madame de Campan, etc.),
en ont parlé, je crois, pour l'obscurcir et pour donner le
change. On en pensera ce qu'on voudra. Mais on ne me fera pas
croire aisément qu'on eût pris des précautions tellement
extraordinaires, qu'on eût gardé à ce point le secret
(toujours transmis du roi au roi, et à nul autre) si le
prisonnier n'avait été qu'un agent du duc de Mantoue! Cela
est insoutenable. Si Louis XVI dit à Marie-Antoinette qu'on
n'en savait rien, c'est que, la connaissant bien, il se
souciait peu d'envoyer ce secret à Vienne.--Il est même
douteux que, si le prisonnier eût été, comme d'autres
pensent, un _cadet_ de Louis XIV, un fils de la Reine et de
Mazarin, les rois qui succédèrent eussent gardé si bien le
secret; mais très-probablement l'enfant fut un aîné, et sa
naissance obscurcissait la question (capitale pour eux) de
savoir si Louis XIV, leur auteur, avait régné légitimement.]
Juillet-Octobre 1630
Richelieu, trop évidemment, dans l'Europe catholique et le monde des
honnêtes gens, seul, était l'ennemi. Sans lui, tout était paix
profonde, ou du moins on ne demandait qu'à se réconcilier. C'est ce
que le duc de Savoie fit dire au Roi. C'est ce qu'insinuait le pape,
devenu le compère des Espagnols et de l'Empereur, depuis leur horrible
succès de Mantoue. C'est, enfin, ce que vint dire à Louis XIII
l'envoyé des deux reines, Valençay, un homme très-brave, fort bien
choisi pour un conseil de lâcheté.
Tous étaient pour la paix. Thoiras, qui défendait Casal, disait qu'il
ne pouvait plus tenir. Nos généraux, d'Effiat, Montmorency, sauf un
brillant combat, ne purent et ne firent rien. D'Effiat était malade,
Montmorency était, disait-il, ruiné. Il eût voulu devenir connétable.
Mais, s'il le devenait, Créqui, le roi du Dauphiné, eût brisé son
épée. D'autre part, Guise était en pleine guerre, avec Richelieu pour
son amirauté de Provence, Bellegarde pour un droit qu'il prétendait
comme gouverneur de Bourgogne, etc. Toutes ces plaintes, ces disputes,
ce procès général, entre la cour et Richelieu, retentissaient au roi
dans cette triste solitude des montagnes, et il en était accablé. Une
forte tête, un homme bien portant, eût succombé; combien plus Louis
XIII!
Il faut ici avoir pitié de lui, et dire ce qu'il était.
Plusieurs de ses très-bons portraits (surtout celui de Philippe de
Champagne à Fontainebleau) le montrent au vrai, une longue figure de
teint très-brun, à moustaches noires. Rien d'Henri IV, rien de Marie
de Médicis. Les Espagnols, à son avénement, disaient que ce faux Louis
était fils d'un des Orsini. Quoi qu'il en soit, il avait tous les
goûts d'un prince italien de la décadence, bon musicien et même
compositeur passable, peintre, réussissant dans je ne sais combien de
petits arts et de métiers. La prodigieuse idolâtrie de la royauté et
de lui-même, où on l'éleva pouvait en faire un vrai tyran. Il n'avait
pas beaucoup de coeur, était sec, dur, parfois cruel. Petitement
dévot, sans tomber cependant à l'idiotisme des rois espagnols ni de
Ferdinand II, le terrible mannequin des Jésuites, Louis XIII avait une
conscience, n'était pas insensible à l'idée du devoir. Sa gloire de
roi, l'_honneur de la couronne_ et l'honneur de la France se
confondaient dans son esprit. Richelieu tira parti de cela
admirablement, et de son vice, lui fit plusieurs vertus.
Le malheur était qu'on ne pouvait compter sur rien avec une créature
si maladive, qui déjà trois ou quatre fois avait touché à la mort, que
l'ennui consumait, que les soucis minaient, que les médecins
ruinaient, exterminaient, par la médecine du temps, implacablement
purgative, acharnée à chasser cette humeur noire, qui était sa vie
même; chassée, elle eût emporté tout.
Le premier médecin, Bouvart, de dévotion toute espagnole et vivant aux
églises, l'homme des reines, leur organe, ordonna le retour à Lyon (7
août), l'oubli des pensées de la guerre. À quoi les reines ajoutèrent
de vives prières pour que le malade se réconciliât avec ses bons
parents, l'Espagnol et le Savoyard, avec l'Empereur. Quoi de plus
chrétien? Les rois de l'Europe, en réalité, sont une famille. On le
fit consentir à une trêve qui, le 1er septembre, devait livrer Casal
aux Espagnols. Les Français n'y gardaient qu'un fort, qu'encore ils
devaient livrer du 15 au 31 octobre s'ils ne recevaient secours.
Le roi promit de plus à sa mère, à sa femme, qu'il chasserait
Richelieu, mais seulement «après la paix.» Brulart et le père Joseph
la négociaient à Ratisbonne.
Richelieu, arrivant à Lyon, trouva la situation toute gâtée et malade
autant que le roi. Le roi était encore debout; mais il avait si
mauvaise mine, qu'on voyait qu'il allait tomber. Le bon courtisan
Bassompierre, homme de la reine mère, Guise, Longueville, le vieux
duc d'Épernon, ne perdirent pas de temps pour s'assurer du roi.
Lequel? Celui qui était à Paris, le frère de Louis XIII. Le roi de
Lyon déjà ne comptait plus.
Ils saluèrent la royauté nouvelle, prirent les ordres de Monsieur pour
l'arrestation de Richelieu. Les dames eussent voulu davantage. La
soeur de Guise (princesse de Conti) eût préféré sa mort, et elle fit
acheter des poignards. Les Espagnols y avaient toujours songé. Et
Campanella en avait fait avertir Richelieu. La reine Anne d'Autriche
n'y répugnait pas trop. Elle disait seulement: «Il est prêtre.»
Dans ses Mémoires, tout politiques, Richelieu couvre tout cela de
respect, de silence. Il ménage les deux reines, ménage les princes
étrangers. Mais, dans le petit journal, écrit par lui, pour lui,
chaque soir, et qui donne une mention des avis, des rapports
d'espions, de toutes les informations qui lui venaient, on y voit bien
plus clair. Ces témoignages, du reste, sont pour la plupart confirmés
par tous les mémoires, actes et lettres publiés depuis.
Or, voici le dessous des cartes. L'intrigue et la guerre politique
couvraient une guerre de femmes.
Richelieu avait été l'amant de Marie de Médicis, plus âgée de vingt
ans. Et il ne l'était plus. Ses ennemis ont fait mille contes
ridicules sur le libertinage de cet homme si occupé, si maladif, si
espionné, observé spécialement par un roi très-sévère.
Dans la vérité, Richelieu avait alors une vie sombre et prudente,
très-réservée. Comme tant d'autres ecclésiastiques, il ne se fiait
qu'à une parente, une espèce de fille adoptive, sa nièce, madame de
Combalet, qui tenait sa maison et avait soin de lui. C'était une
jeune femme, jolie, modeste, austère. Quand elle avait eu le bonheur
d'être quitte d'un fort pauvre mari, pour ne plus y être reprise, elle
fit voeu de se faire Carmélite, s'habilla comme à cinquante ans, prit
une robe d'étamine et ne montra plus ses cheveux. Seulement, comme son
oncle aimait fort les bouquets, elle ne manquait guère, en l'allant
voir, d'avoir des fleurs au sein.
Tout était singulier dans cette jeune femme. On la disait malade
secrètement. Nul galant. Mais elle avait un grand attrait. Des dames
en étaient éprises et folles, jusqu'à quitter mari, famille et tout,
pour s'établir chez elle, la soigner et faire ses affaires. Pour elle,
elle semblait uniquement occupée de son oncle, qui eut longtemps la
prudence de ne point lui faire de dons excessifs. Ce ne fut que peu
avant sa mort qu'il fit tout d'un coup sa fortune, la fit duchesse
d'Aiguillon.
Il l'aimait fort. En 1626, quand la mort de Chalais exaspéra la cour,
on pinça Richelieu à cet endroit sensible. On fit scrupule à sa nièce
de vivre avec ce damné prêtre, cet homme de sang. Elle eut honte, elle
eut peur, renouvela son voeu. Le cardinal, troublé, consulta et
s'enquit si le voeu était valable. Ses docteurs lui répondirent: Non.
Mais elle n'était pas plus tranquille, elle voulait se mettre au
couvent. L'oncle n'y sut remède que dans une étrange démarche. Quoique
fort mal avec le pape alors, il chargea notre ambassadeur d'obtenir de
Sa Sainteté un bref qui interdît le couvent à sa nièce. Elle n'en
garda pas moins à la cour, où elle était dame de la reine mère, une
tenue de Carmélite, toujours fort sérieuse et ne levant jamais les
yeux.
Les reines la haïssaient, et pour son oncle, et comme espion, enfin
comme contraste à leur vie et reproche muet. Elles l'abreuvaient de
fiel et la mortifiaient tout le jour.
Une autre Carmélite régnait, fleurissait à la cour, madame Du Fargis,
née Rochepot, qui avait été trois ans au couvent de la rue
Saint-Jacques, mais, il est vrai, sans faire de voeu. Elle s'était
liée (là sans doute) avec la nièce du ministre, quoique connue déjà
par maints scandales. On lui fit épouser ce Du Fargis, notre
ambassadeur en Espagne, qui y signa la paix contre ses instructions,
en 1626. Quand on chassa les dames complaisantes qui, au Louvre et
ailleurs, avaient si mal gardé la jeune reine contre Buckingham, on
leur substitua la Fargis, plus complaisante encore et bien plus
dangereuse. Elle était jolie, ardente, effrontée, tout à fait propre à
aguerrir la reine par ses exemples. Agent de l'Espagne, elle lui
faisait des amis de tous ses amants. C'était Créqui, c'était Cramail,
c'était le vieux garde des sceaux, etc. Tel était, dans l'absence de
la Chevreuse, le Mentor de la jeune reine.
La vieille reine, non moins honteusement, était menée par un Provençal
d'Arles, un musicien aventurier, qui, pour mieux gouverner la dame,
s'était fait médecin, et, pour l'assotir tout à fait, étudiait en
astrologie. Dans le petit journal de Richelieu, on voit toute
l'importance du docteur. Le rival du grand homme, son antagoniste en
Europe, ce n'est pas Spinola, ni Waldstein, ni Olivarès. C'est
Vaultier. La reine mère crie et pleure pour Vaultier. La question
suprême est de savoir si Vaultier remplacera Richelieu, d'abord dans
la maison de la reine mère, puis dans l'État, dans le gouvernement.
Le roi s'alita le 22 septembre, et le 30 fut à la mort. Au dedans, au
dehors, on agit vivement. On écrivit en Bretagne, en Bourgogne, pour
que des deux bouts de la France il y eût explosion contre Richelieu.
On écrivit au prince de Condé qu'il se hâtât de quitter celui que tous
quittaient et qui allait périr.
Voyons un peu chez le roi comment les choses se passent. Du 20 au 30,
ce fut le plus grand trouble. La médecine la plus violente, les
remèdes les plus héroïques ne pouvaient guérir Louis XIII. Il allait à
la selle quarante fois par jour et rendait le sang pur. L'intrépide
Bouvart était à bout et consterné. Saignée sur saignée, médecine sur
médecine, rien n'y faisait. La maladie semblait, malignement moqueuse,
augmenter d'heure en heure pour humilier la Faculté.
C'était un spectacle lamentable de voir ce moribond, tant de selles,
tant de sang. La cour était fort mal logée, et l'étiquette au diable.
Chacun entrait, venait, voyait. Tel priait, tel pleurait. Le 1er
octobre, il y eut grande scène. Le roi mourant communia et demanda
pardon à tout le monde.
C'est de ce mot chrétien que Brienne voudrait abuser pour nous faire
croire que le roi fit satisfaction à sa femme. Et il ajoute, comme un
sot, que le mourant même promit de se guider _par ses conseils_!...
Conseils d'une telle étourdie, si compromise et le jouet visible de
son entourage éhonté!
Tous les autres témoins nous disent le contraire. Ils attestent que
le malade était plus défiant que jamais, qu'il démêlait très-bien
l'intérêt qu'on avait à sa mort. À ce point, qu'il refusait tout, sauf
ce qu'il recevait directement de la main de son premier valet de
chambre, un bon homme allemand, Béringhen.
Ce Béringhen devenait extrêmement important. Et, si quelqu'un pouvait
_in extremis_ tirer quelque chose de la main mourante, vraisemblablement
c'était lui. Ni le confesseur Suffren, ni le médecin Bouvart,
n'exerçaient d'ascendant.
Monsieur croyait succéder à coup sûr. Cependant un homme plusieurs
fois gracié, noté en des actes publics comme lié aux ennemis de
l'État, aurait été aisément contesté, spécialement de Richelieu, sûr
de périr si Monsieur était roi.
Une autre personne craignait cet avénement: c'était la jeune reine,
jadis bien avec Monsieur, alors mal, parce que le prince rieur et ses
bouffons s'égayaient sur les petites aventures de la reine et ses
fausses couches. Que n'était-elle enceinte! Elle eût été régente, et
Monsieur était écarté! Mais, si elle ne l'était pas, il ne lui restait
qu'à épouser cet homme méprisé, et qui riait d'elle tout le jour.
C'était le plan de la reine mère, laquelle comptait bien gouverner. La
reine Anne serait restée dépendante et petite fille.
On dit qu'une chose violemment voulue et désirée se réalise, qu'un
véhément désir parfois crée son objet. J'ignore ce qui en est. Ce qui
me semble sûr, c'est que la reine, qui avait tant d'intérêt à être
grosse, le devint en effet.
Elle ne le déclara point. Mais, quatre mois après, la chose étant
visible pour tous, le confident médecin Bouvart n'osa le nier. Elle
avorta en mars 1631, par un moyen artificiel, comme on verra, et
probablement à six mois.
Le roi l'avait quittée en mai 1630; il la revit à la fin d'août, étant
déjà malade et en pleine fièvre. Ils se réconcilièrent le jour où il
crut mourir, se brouillèrent encore, restèrent brouillés. Je ne vois
pas quand il put être père.
N'importe. Qu'elle fut grosse au jour de la mort, elle était sauvée.
Elle restait reine régente, ou du moins présidant le conseil de
régence. Elle subordonnait la reine mère et Monsieur, qui n'était plus
que son premier sujet.
Il suffisait pour cela que le roi, s'il testait en forme ordinaire,
tout en reconnaissant son frère, laissât ajouter la petite réserve
naturelle, qui était de _style_, quand le mourant était un homme
marié: «_Sauf le cas_ où notre très-chère épouse seroit enceinte.»
Mais, si le roi n'aimait pas son frère, il n'aimait guère non plus sa
femme. Défiant comme il était, il aurait bien pu être assez malicieux
pour effacer ce mot.
Il était bien essentiel qu'on s'assurât de l'homme qui, seul en ce
moment, paraissait lui inspirer un peu de confiance, de Béringhen, non
pas pour qu'il agît directement, mais seulement pour veiller les
moments où la haine du roi pour son frère serait plus forte que sa
malveillance pour sa femme. Ce moment, de lui-même allait se
présenter. À grand bruit, de Paris, arrivait une armée, les amis de
Monsieur avec tous leurs amis, les Guise, les Créqui et les
Bassompierre. Déjà ils étaient sûrs du gouverneur de Lyon, de sorte
qu'ils tenaient le roi dans leurs mains. Si le 2 ou le 3, le 4
octobre, dans leur impatience d'héritiers, ils venaient le troubler et
le faire tester pour Monsieur, les deux gardes du lit, Béringhen et la
veuve, n'avaient qu'à surveiller le testament, et le mourant, plus que
jamais irrité contre Monsieur, n'eût point fait à la reine l'injure de
lui biffer la réserve naturelle en tout héritage.
Comment acquit-on Béringhen? Comme on acquiert un jeune homme, faible
et doux, fort galant, sans défense contre les femmes. Celle qui menait
l'intrigue, la confidente d'Anne, la Fargis, s'en saisit par un coup
d'audace. La cour était campée à Lyon dans un hôtel étroit. Chacun
couchait où il pouvait. Béringhen, dans les rares moments où la
fatigue l'obligeait de prendre un peu de repos, se jetait sur un
matelas, à deux pas de son maître, dans une pièce de passage où on
allait et venait. La Fargis n'hésita pas. Sans crainte des passants,
sans pudeur du mourant, qui aurait pu entendre, elle alla s'établir
dans le lit du valet de chambre, et on les vit entre deux draps.
Il ne manquait plus qu'une chose, c'était que le roi se hâtât de
mourir. Les deux partis étaient en présence. La reine Anne tenait la
Chambre, et les amis de Monsieur tenaient la ville. Quel que fût le
vainqueur, Richelieu périssait. Il se trouva tout à coup seul. Il
avait parlé à Bassompierre. En vain. Il parla à M. de Montmorency, à
qui il avait donné espoir de le faire connétable. Mais tout ce qu'il
tira de son caractère généreux, ce fut l'offre de le faire sauver de
Lyon; offre très-dangereuse, car c'était le pousser à s'accuser
lui-même. En le sauvant ainsi, il le perdait.
Les médecins avaient saigné six fois en six jours cet homme pâle qui
n'avait point de sang. Ils essayèrent encore de lui en tirer le 2
octobre. À ce moment, la nature le sauva. La vraie cause du mal,
ignorée des docteurs, un abcès à l'anus, creva. Tout fut fini. Quoique
très-faible, il se mit sur son séant, parla de se lever.
Le jour même arrivaient Guise, Créqui, Bassompierre, représentants du
nouveau roi. Ils furent consternés, terrifiés, de trouver cet homme
mort qui se levait de son tombeau. Richelieu était près de lui. Il lui
montrait que les impériaux se jouaient de lui à Ratisbonne. Il en
tira, le 2, un ordre ferme qui semblait annoncer la résurrection de la
France, ordre à l'ambassadeur Brulart de revenir; le père Joseph, son
auxiliaire, pouvait rester, n'ayant pas caractère pour signer un
arrangement. Du reste, Richelieu se croyait bien sûr de Joseph, son
très-intime confident.
L'Empereur, qui jusque-là empêchait la paix en n'offrant qu'un traité
impossible, avait hâte alors de la faire, d'abord parce que Gustave
avançait, deuxièmement, parce qu'il savait que Louis XIII avait
promis, dès la paix faite, de chasser Richelieu. Joseph et Brulart,
fort pressés des impériaux et sans doute de nos deux reines, étaient
dans un grand embarras. Il y a loin de Lyon à Ratisbonne. Joseph
reçut-il les nouvelles du 1er octobre, la communion du roi mourant?
ou celles du 2, sa résurrection? On l'ignore. Mais, quand il eût eu
les dernières, même le roi vivant, Richelieu pouvait périr si Joseph
consommait le traité de paix qui devait faire son expulsion.
Donc, au total, Joseph semblait tenir le fil des destinées de
Richelieu[7]. C'était son homme, mais il ne l'aimait pas. Joseph
croyait l'avoir créé, et avoir créé un ingrat. Le ministre ne faisait
pas ce qu'il voulait pour sa fortune. Avec ses sandales de capucin, sa
ceinture de corde, cette comédie d'humilité, il visait au chapeau, qui
sans doute lui eût donné moyen de supplanter son ami. Richelieu qui le
voyait venir, essaya, dès 1628, de s'en débarrasser, de le claquemurer
dans une ville morte, à La Rochelle, dont il l'eût fait évêque. Mais
Joseph, non moins fin, déclina l'honneur de cet enterrement, et
s'obstina à rester Capucin.
[Note 7: Joseph tenait le fil des destinées de
Richelieu.--_Le véritable père Joseph_, de Richard, est un
livre léger, fait un demi-siècle après, et qui, dans certains
points, mérite peu de confiance. Cependant l'auteur écrivait
d'après des manuscrits que nous n'avons plus, surtout d'après
les _Mémoires d'État_ de Joseph. Il y a nombre de faits fort
vraisemblables, ailleurs obscurs et à peine indiqués, ici
très-clairs et mis en pleine lumière. Au reste, quoiqu'à
l'exemple de tous les biographes il donne à son héros une
importance exagérée, il ne surfait pas du moins sa vertu.
Richard est amusant. Il semble nous promettre de beaux
secrets de la politique du temps: «on voit bien l'aiguille au
cadran, dit-il; mais, si l'on voyait les roues et les
ressorts cachés!» Le dessous est beau en effet. Il montre son
Joseph marchant toute sa vie de trahison en trahison. Il
trahit Ornano. Il décide Gaston à trahir Chalais. Il habille
un jeune comte en Capucin pour aller à Bruxelles et
surprendre les lettres qui mèneront Chalais à la mort. En
1632, il conseille de faire mourir Montmorency, de ne pas
tenir parole à Gaston. Il trahit deux fois Richelieu, et en
signant le traité de Ratisbonne (1630), et en tirant parole
du roi de faire revenir sa mère, malgré le ministre (1638).
Sur tout cela, Richard le croit le grand homme du
temps.--L'ouvrage n'est pas moral, mais il est curieux.
Richard, qui probablement copie le plus souvent Joseph,
éclaire beaucoup de choses sans le savoir, sans soupçonner la
portée de ce qu'il dit. On suit très-bien chez lui la lutte
discrète, la haine cachée des deux grands _amis_ l'un pour
l'autre, la duplicité de Joseph, qui, comme ministre de
Richelieu, conseille des choses violentes et hasardeuses,
mais qui, en dessous, travaille souvent le roi en sens
contraire, qui parle pour et contre Gaston, pour et contre
Marie de Médicis, etc.]
En acceptant le traité de l'Empereur contre les instructions de
Richelieu, il avait deux chances pour une. Si le roi mourait, le
nouveau roi l'approuvait, le louait. Et, si le roi ne mourait pas, les
deux reines montraient au convalescent le traité de Joseph, et, la
_paix étant faite_, lui faisaient chasser Richelieu. Qui succéderait à
celui-ci? Il n'y avait qu'un homme capable, Joseph encore. Il devenait
ministre, et, de plus, cardinal. Le pape se joignait à l'Empereur pour
le presser de faire la paix.
Le fameux Capucin était un homme aimable, obligeant, qui, tout agent
qu'il fût de Richelieu, avait trouvé moyen de rester bien avec tout le
monde. C'est lui qui, en 1626, fonda l'énorme fortune d'Orléans, en
décidant Richelieu, malgré sa répugnance, à donner à Monsieur
mademoiselle de Montpensier. Monsieur l'aimait, et dit avec regret à
la mort de Joseph: «C'était l'ami des princes.»
Il mérita ce titre à Ratisbonne. Pressé, prié, il consentit que
Brulart, son collègue, signât la paix. Lui, Capucin indigne, il
déclinait un tel honneur. Mais on lui mit la plume en main, et sans
doute on lui dit que le pape le voulait, qu'en s'abstenant il perdrait
pour jamais le chapeau. Il signa (13 octobre 1630).
Cet acte, oeuvre de Vienne, était un monstre d'équivoques et de piéges
qui compromettait tout:
1º L'_honneur_. En Italie, le commissaire de l'Empereur entrait à
Casal; les Français et les Espagnols sortaient, mais avec grande
différence, les Espagnols pour rester à deux pas; notre duc de
Mantoue, sans protection et tout seul, restait comme un mouton à la
garde des loups;
2º Ce beau traité _compromettait la France_, lui interdisant
l'alliance avec les ennemis de l'Empereur (dès lors avec Gustave); il
ouvrait le royaume, il y avait une phrase qui eût pu faire rendre à
l'Empire les Trois évêchés;