police, il restait du poëte, du rêveur chimérique. Le père Joseph
avait grande confiance dans un fou de génie, le Dominicain de Calabre,
Campanella, qui, tenu vingt-sept ans dans les prisons espagnoles de
Naples, écrivit là sa _Cité du Soleil_, plan de communisme
ecclésiastique. Campanella, élargi en mai 1626, mais toujours en
danger et poursuivi des Espagnols, fut révéré des nôtres comme ennemi
capital de l'Espagne et comme oracle d'une politique nouvelle, plus
hardiment machiavélique que Machiavel. Il se mêlait aussi
d'astrologie. Quand Richelieu fut près de marier Monsieur à
mademoiselle de Montpensier (origine première de la grande fortune des
maisons d'Orléans), il hésitait, sentant qu'un tel colosse de
propriété ferait ombre au trône même et diviserait la France. Le père
Joseph, dit-on, obtint de lui de consulter Campanella, alors à Rome.
Et l'oracle aurait répondu: _Non gustabit imperium in æternum_. Il ne
sera pas roi de toute l'éternité.
Richelieu dit que Campanella lui fit donner en 1631 un avis essentiel
à sa sûreté. Il vint en France en 1635. Il y vécut trois ans dans son
cloître des Jacobins de la rue Saint-Honoré, et y fut visité, consulté
de Richelieu, probablement vers 1638, au moment où le ministre aux
abois sembla près de se jeter dans une politique révolutionnaire.
Mais tout cela est loin encore, et c'est à tort qu'on montre le
cardinal comme déjà entré dans ces idées audacieuses dix ans plus tôt,
en 1628.
Vainqueur de la Rochelle à cette époque, très-vivement adopté des
moines (comptant être légat pour prix de la campagne qui allait sauver
l'Italie), il fut réellement et sincèrement dans une politique
catholique. Le chef qu'il eût voulu à l'Allemagne, c'était le
catholique duc de Bavière, s'il avait pu l'opposer à l'Autriche. Il
fallut deux années pour qu'il se décidât à l'alliance du protestant
Gustave, qui servit de prétexte à Rome pour lui refuser tout. La
politique qu'il suivit ces deux ans, malgré l'éclat de deux pointes
brillantes en Italie, n'aboutit pas. Le Bavarois craignait trop de se
compromettre. Et la prophétie de Gustave-Adolphe finit par se
vérifier: «Vous ne pourrez sauver Mantoue.»
CHAPITRE III
LA FRANCE NE PEUT SAUVER MANTOUE
1629-1630
L'éclipse de la France, pendant deux ans qu'elle passa en maçonnage, à
murer La Rochelle, profita à nos ennemis. Le Danois et la ligue
protestante succombèrent. Le vieux chef héroïque des marches turques,
Bethlem Gabor, mourut bientôt. Leurs meilleurs hommes passèrent, des
deux armées dissoutes, dans l'armée impériale. L'Espagne, notre alliée
menteuse qui daignait nous tromper en 1627, n'en prend même plus la
peine. De concert avec l'Empereur, elle travaille à force ouverte à
déposséder un Français, le duc de Nevers, très-légitime héritier de
Mantoue et du Montferrat.
Petits pays, mais grandes positions militaires. La seconde (et sa
forteresse Casal), une clef des Alpes. La première, je veux dire
Mantoue, la capitale des Gonzague, l'une des plus importantes places
fortes de l'Europe, couvrait à la fois le pape, la Toscane et les
Vénitiens. Le déluge barbare des armées mercenaires qui, d'un moment à
l'autre, pouvait inonder l'Italie, devait d'abord heurter Mantoue,
renverser cette digue. Ajoutez, ce qu'on ne voit guère dans les places
fortes, que celle-ci, sous les Gonzague, profitant de toutes les
ruines, abritant les arts fugitifs, concentrant les chef-d'oeuvres
ainsi que les richesses, était devenue un trésor, un musée; c'était,
avec Venise, le dernier nid de l'Italie.
L'Espagne avait certes le temps et la facilité de prendre Casal et
Mantoue. Richelieu et le roi étaient à la Rochelle. Et qui était au
Louvre en 1628? Qui régnait effectivement? L'intime alliée de
l'Espagne, la reine mère, son conseiller Bérulle, qui voulait qu'on
livrât Casal. Ajoutez la jeune reine espagnole, Anne d'Autriche,
l'_inamorata_ de Buckingham, galante et paresseuse, que ses dames
intrigantes avaient mise partout dans la coalition d'Espagne et
d'Angleterre, de Savoie et Lorraine, en 1627. Les deux reines étaient
pour l'Espagne; si elles n'osaient agir, elles pouvaient paralyser
tout.
Richelieu, sans quitter le siége, ni seconder encore directement le
duc de Nevers, avait favorisé ses efforts personnels. Nevers était
parvenu à lever en France douze mille hommes qu'on lui menait en
Italie (août 1628). Mais le pieux Bérulle, qui rêvait avant tout un
bon accord entre le roi catholique et le roi très-chrétien, craignit
qu'un succès de Nevers ne fâchât trop les Espagnols et n'empêchât la
paix. Il fit écrire par la reine mère à Créqui, gendre et successeur
du roi du Dauphiné (Lesdiguières), de faire manquer l'expédition.
Créqui refusa les vivres et les facilités que Nevers espérait. La
désertion se mit dans cette armée trahie. Elle fut surprise à la
frontière par les Espagnols et le Savoyard, beau-frère de Louis XIII.
Bref, elle rentra, se débanda. Richelieu n'y put rien. La Rochelle le
tint jusqu'en novembre. Tout fut remis à l'autre année.
Ainsi Marie de Médicis donna une armée à l'Espagne pour écraser la
France en Italie.
Richelieu, revenu si fort, fut prié par le roi de rester au pouvoir;
la reine mère ne souffla mot. Elle attendit qu'il fût aux prises en
Italie pour agir encore par derrière. Il l'avait bien prévu, compris
qu'on empêcherait tout, s'il n'emmenait le roi avec lui. Il l'enleva,
pour ainsi dire, le 4 janvier 1629, en plein hiver, l'enleva seul,
sans souffrir que personne l'accompagnât, pas un courtisan, pas un
conseiller qui pût lui travailler l'esprit.
Il remettait beaucoup à la fortune. La peste était sur toute la route;
le froid très-vif. Si ce roi, de santé si faible, tombait malade,
quelle responsabilité! Ajoutez que l'argent manquait. Il n'avait que
deux cent mille francs qu'il envoya de Paris. Est-ce avec cela qu'on
nourrit une armée? Toute sa richesse était le roi. Il supposait que la
présence du roi, son danger personnel à passer les Alpes en hiver,
arracheraient des provinces voisines les secours nécessaires. Créqui
en Dauphiné, Guise en Provence, devaient tout préparer: Créqui aider
le passage des monts, Guise amener la flotte. Il y eut entre eux une
entente admirable pour ne rien faire, pour obéir, non pas au roi, mais
à sa mère, c'est-à-dire à l'Espagne. Les intendants n'agirent pas
davantage. Le parlement de Dauphiné mit ce qu'il put d'obstacles aux
approvisionnements. Point de vivres, point de mulets, point de canons,
point de munitions. Chaque soldat n'avait que six coups à tirer. Et
Richelieu persévéra. Il ramassa le peu qu'il put de vivres, et se
présenta au passage. Il avait deviné d'un sens juste et hardi que le
Savoyard prendrait peur et qu'il n'y aurait rien de sérieux.
Le fourbe croyait nous amuser. Il était pour nous, disait-il, mais il
lui fallait du temps pour se dégager des Espagnols. Ce temps, il
l'employait à élever des barricades à Suse, de fortes barricades,
large fossé, gros mur. Derrière, trois mille hommes, bien armés. Une
saison encore très-mauvaise; partout la neige (6 mars 1629). On
attaqua gaillardement de face; et, ce qui fit plus d'effet, c'est que
les Savoyards virent derrière eux les pics couverts de montagnards
français.
Cela finit tout, et le roi passa. Il envoya dire poliment au duc, son
bon parent, qu'il avait été désolé de le battre, qu'il ne demandait
que de passer, d'avoir des vivres en payant, de pouvoir ravitailler
Casal. Ce qui se fit en effet.
L'affaire surprit l'Europe et fit honneur au roi, qui, de sa personne
et en cette saison, avait frappé ce coup, tandis qu'aucun roi (moins
un, Gustave) ne sortait de son repos. L'empereur et le roi d'Espagne,
par exemple, qui guerroyaient toujours, partout et si cruellement, ne
bougeaient de leur prie-dieu.
L'effet moral aurait été très-grand si le roi avait pu rester en
Italie. Mais il n'y laissa que cinq mille hommes, et en sortit. Ce
furent, au contraire, les impériaux qui y entrèrent à ce moment (24
mai 1629). Ces bandes barbares tant redoutées, contre lesquelles le
pape nous avait appelés d'avance, ce fut, tout au contraire, notre
courte apparition de six semaines qui accéléra leur invasion. Ils
saisirent les Grisons, les passages essentiels qui liaient les États
autrichiens avec le Milanais des Espagnols.
Le roi était rentré en France, dès le 28 avril, pour achever la guerre
protestante. On concentra cinquante mille hommes autour de Rohan aux
abois, qui n'en avait pas douze mille, et qui tomba (3 mai 1629) à
l'expédient misérable, criminel, inutile, de conclure avec l'Espagne
un traité d'argent qu'on ne paya point. Les victoires de l'armée
royale se bornèrent au massacre de la garnison de Privas, qui offrait
de se rendre, et qu'on égorgea. Des bourgeois mêmes, bon nombre furent
pendus, tous dépouillés, leurs biens confisqués. Cet exemple barbare
eût été répété sur d'autres villes si l'affaire d'Italie, plus
brouillée que jamais, n'eût donné hâte de finir la guerre. Elle fut
conclue le 24 juin 1629, sous la condition de démanteler toutes les
villes protestantes.
Richelieu, en quittant le Languedoc, recommanda la modération. Mais en
même temps il établit partout d'ardents convertisseurs qui suivirent
bien peu ce conseil, des Jésuites surtout, des Capucins. Cette paix
victorieuse, ces fondations de missions, le firent à ce moment l'idole
du parti. Les évêques (une fois il en eut jusqu'à douze) venaient sur
toute la route lui faire leur cour, et reconnaître leur chef et le
futur légat.
Tout cela n'empêchait pas les impériaux de réussir en Italie. En
Allemagne, la situation était chaque jour plus effrayante. Le Danois
n'avait eu la paix qu'en sacrifiant honteusement ses alliés; notre
envoyé n'y vint que pour être témoin de ce traité qui désarmait
l'Allemagne. Richelieu se moque de nous en prétendant que ce fut le
roi de France qui eut l'_honneur_ de cette honte.
On sent ici, comme partout, que ce lent, lourd, prolixe échafaudage de
sagesse diplomatique qui caractérise ses Mémoires, comme tant d'autres
monuments de ce siècle bavard, n'a rien de sérieux. Un hasard immense
plane sur les choses.
Il obscurcit, à force de paroles, des faits très-simples qui sautent
aux yeux et dominent tout.
Waldstein grossissait d'heure en heure et ne pouvait plus s'arrêter.
Du Danois détruit, du Hongrois fini, d'immenses recrues lui étaient
venues, et plus qu'il ne pouvait en nourrir. Son armée, pleine
d'armées, allait crever. Pour allégement, on avait envoyé un corps en
Italie, on en prêtait un à la Pologne, et on faisait sans cesse filer
des troupes sur le Rhin. La grosse masse restait vers la Baltique,
comme une baleine énorme sur le rivage. Mais cette situation ne
pouvait pas se prolonger. En mangeant un pays mangé, on ne trouvait
plus rien. Et le grand marchand d'hommes allait être forcé d'être un
conquérant, ou de périr. Cette superbe comédie d'un esprit ou d'un
diable, invisible et muet, dans ce camp silencieux, il fallait qu'elle
finît. Il était resté deux ans sans rien faire qu'un siége qui manqua
(Stralsund). Il avait eu le temps d'étudier à fond la _Grande Ourse_,
les étoiles du Nord. La faim, irrémissiblement, allait le tirer de sa
contemplation, et, quoiqu'on dît qu'il voulait passer la Baltique, il
n'aurait trouvé là-bas rien à manger que rocs et neiges, il eût fallu
toujours qu'après une pointe en Suède, il retombât sur les pays qui
pouvaient le nourrir, sur le Rhin, sur les riches villes impériales,
sur Strasbourg et le gras évêché de Metz qui le menait en France. Un
fou brillant, le duc de Lorraine (à qui nos reines envoyèrent un
bonnet de fou), épris de la vie d'aventures, appelait le fléau sur son
pays. Et les scélérats étourdis qui menaient Monsieur, frère du roi,
l'avaient mis en rapport de lettres avec Waldstein lui-même, jouant au
jeu horrible de ramener en France, dans les champs de Châlons, cette
armée d'Attila.
Que faisait la France pendant que les bandes allemandes occupaient
Worms, Francfort, la Souabe, puis les environs de Strasbourg, puis
même un fort dans l'évêché de Metz? La France désarmait. Richelieu, en
août 1629, licencie trente régiments, faute d'argent apparemment.
Il s'indigne de la démarche qu'on fit faire au roi près de l'Empereur,
pour obtenir de sa bonne grâce l'investiture de Mantoue. Mais cette
démarche n'était-elle pas conséquente, au moment où l'on désarmait?
Qu'arriva-t-il? L'effet du _Pas de Suse_ se trouva tellement perdu,
que l'Empereur exigea que le roi, avant de savoir sa sentence, quittât
l'enjeu d'abord, livrât ce qu'il tenait, Casal. Et, d'autre part, ceux
qui voyaient nos misérables variations, qui voyaient Richelieu occupé
de sa guerre intérieure contre sa vieille amante, Marie de Médicis,
occupé d'apaiser Monsieur à force d'argent, enfin, le pauvre roi
pleurant à chaudes larmes entre son ministre et sa mère, ceux, dis-je,
qui voyaient ce tableau d'intérieur, n'avaient garde de s'avancer pour
nous, pour être abandonnés demain. L'Italie n'osa rien. Le pape n'osa
rien. La Bavière n'osa rien. Et pas même les Suisses, pour protéger
leurs propres membres, les Grisons. Qui donc ralentissait les barbares
en Italie? La peste seule.
Je dis les barbares, et non les impériaux. Car, avec leur drapeau
impérial, ces bons alliés et cousins de l'Espagne s'en allèrent tout
droit piller la terre d'Espagne, le Milanais. De là, méthodiquement,
ils devaient manger les États vénitiens, le Mantouan, s'assouvir sur
Mantoue. Le duc et Venise, notre pauvre unique alliée, agonisaient de
peur, et demandaient au roi du moins une parole, la promesse qu'il les
défendrait. Le roi ne disait mot.
Richelieu prétend avoir pris de grandes précautions, mais quelles? 1º
_Menacer la Savoie_ pour qu'elle menaçât l'Espagne. Mais l'Espagne
n'eût pu arrêter les barbares; 2º _Pousser la Bavière_ à organiser
contre l'Empereur une résistance catholique. Mais qu'eût fait
l'Empereur? Il n'eût pu arrêter ni Waldstein vers la France, ni les
brigands qui allaient à Mantoue; 3º _Ménager la paix au Suédois et le
mettre en état d'agir_. La Hollande y travaillait aussi, et une
victoire de Gustave sur les Polonais y fit plus que nos négociations.
Une trêve fut signée le 15 septembre 1629. Gustave put, dès lors,
songer à intervenir dans les affaires d'Allemagne. Ses préparatifs
prirent _huit mois_ (jusqu'en juin 1630). Et, pour _huit mois encore_,
il n'agit qu'au bord de la Baltique. Donc, les impériaux eurent plus
d'un an pour inonder la France, saccager l'Italie.
Quelles forces avait la France? Six régiments de recrues en Champagne
(8,000 hommes), et neuf (12,000) de vieux soldats que Richelieu mena
aux Alpes.
Waldstein avait 160,000 hommes, les plus aguerris du monde; et cela
seulement sous sa main. Mais toutes les bandes campées sur le Rhin,
même en Pologne, même en Italie, lui seraient venues à coup sûr, s'il
eût signalé une grosse proie, comme la France à ravager, le pillage de
Paris.
Aussi, cette fois, le roi resta au nord, et Richelieu, nommé son
lieutenant, alla, connétable en soutane et généralissime, frapper
encore un petit coup aux Alpes. Il en était comme dans ces éducations
de prince où, chaque fois que le prince manquait, on fouettait son
camarade. Si l'Espagne ou l'Empereur agissaient mal en Italie, on
fouettait le Savoyard qu'on avait sous la main. On se gardait bien
d'aller chercher en plaine des batailles de Pavie.
Richelieu improvisa encore l'hiver cette campagne avec une activité,
une vigueur admirables. Il y était intéressé.
S'il eût pu cette fois, par quelque moyen indirect, et sans quitter
les Alpes, faire rétrograder les barbares, le pape lui eût sans doute
(il l'espérait, du moins) donné ce titre bienheureux de légat à vie,
qui l'eût fait roi de l'église de France, et consolidé, éternisé dans
les ministères. Aussi, son premier soin, en décembre, avant le départ,
fut de forcer Richer, le célèbre doyen de l'Université, à se soumettre
au pape et renier sa foi gallicane. Il était fort âgé. Le père Joseph
alla, dit-on, pour terroriser le pauvre homme, jusqu'à la comédie de
montrer des poignards, de dire qu'il fallait signer ou mourir.
Richelieu emmenait, comme hommes d'exécution, des généraux qu'il
croyait sûrs, Montmorency, Schomberg. Comme le vieux duc de Savoie,
notre parent et ennemi, était toujours la pierre d'achoppement, le
cardinal avait imaginé d'abréger tout en le prenant au corps, le
faisant enlever dans sa villa de Rivoli. L'affaire manqua par la
chevalerie de Montmorency, qui devait faire le coup et qui avertit le
duc. Alors on fit des siéges, on prit Pignerol, et, plus tard,
Saluces, deux bonnes petites places. Mais on ne put entrer bien loin
dans l'Italie.
Ce n'était pas ces petits succès-là qui pouvaient sauver Mantoue, et
l'honneur de la France. Nos ennemis étaient aidés admirablement par la
ligue des trois reines, de France et d'Angleterre. Henriette, de plus
en plus maîtresse de Charles Ier, le livrait à l'Espagne, lui faisait
demander la paix aux Espagnols, dès lors d'autant plus fiers et plus
insolents pour la France. Au Louvre, Marie de Médicis avait repris son
fils, et, lorsque Richelieu obtint que le roi viendrait à l'armée,
Marie et Anne d'Autriche le suivirent, s'établirent à Lyon pour
ralentir et paralyser la guerre.
Le prétexte des reines était très-bon. Elles craignaient pour la vie
du roi. Une peste épouvantable avait éclaté en Italie (celle que
Mansoni peint dans les _Promesi Sposi_). Elles priaient, suppliaient
le médecin Bouvard de garder son malade contre Richelieu qui
l'entraînait. Louis XIII poussa à Chambéry, à Saint-Jean-de-Maurienne;
la Savoie fut prise, comme toujours. Mais tout cela ne sauvait pas
l'Italie. Les reines et le conseil, leur homme, le garde des sceaux
Marillac, vieux dévot, amoureux, qui traduisait l'_Imitation_ et
couchait avec la Fargis (la confidente d'Anne d'Autriche), toute cette
cour travailla si bien, que le roi revint de Savoie. On lui rappela le
danger de la Champagne, danger fort diminué pourtant, Gustave ayant
débarqué le 20 juin en Allemagne et inquiétant les impériaux.
N'importe, avec cela, on fit traîner les choses. L'armée du roi ne
passa en Italie que le 6 juillet, trop tard pour y rien faire de
grand, assez tôt pour apprendre la prise de Mantoue (18 juillet 1630).
Richelieu rejette sur Venise la faute du honteux et horrible
événement. Cependant, par deux fois, elle avait ravitaillé la ville
assiégée. Mais qu'était-ce que Venise alors? et comment lui
reproche-t-on de n'avoir pu ce que le Roi de France lui-même ne
pouvait? Il y avait fait passer furtivement trois cents hommes. Voilà
un beau secours! Il est évident qu'au milieu de la peste et de tant de
misères les nôtres se serrèrent aux Alpes, et n'allèrent pas voir au
visage les vieux soldats, les brigands redoutables, qui tenaient
Mantoue à la gorge. Les Vénitiens y allèrent, furent battus. C'était
le sort des Italiens. Leurs Spinola, leurs Piccolomini, leurs
Montecuculli, firent, en ce siècle, la gloire des armées étrangères.
Mais, en Italie même, ils ne pouvaient plus rien, sur cette terre de
désorganisation et de désespoir.
Il y avait quinze mois que les brigands avaient pris possession de
l'Italie, qu'ils mangeaient en long et en large, sans distinction
d'amis ou d'ennemis. Ils avaient désolé les Alpes des Grisons et la
Valteline, cruellement écorché au passage le Milanais, les États
Vénitiens; et alors ils étaient à sucer lentement l'infortuné pays de
Mantoue, la campagne de Virgile. Altringer et Gallas, deux chefs de
partisans, savants maîtres en ruines, qui déjà avaient longuement
pillé l'Allemagne, appliquaient leurs arts effroyables aux populations
plus désarmées encore de l'Italie. Le paysan endura tout; les
pillages, les coups et les hontes, et souvent la mort par dessus, pour
une larme ou pour un soupir. Le grand vengeur des guerres, la peste,
impartiale, était venue ensuite, fauchant et les uns et les autres,
les tyrans, les victimes. Le camp barbare se dépeuplait, et, d'autre
part, Mantoue perdit vingt-cinq mille âmes. Les vivres n'y manquaient
plus pour une population tant diminuée. La peste avait fait
l'abondance. Mais, en revanche, il y avait peu, bien peu de soldats
pour garder son enceinte immense. Le lac couvrait, il est vrai, la
ville, et ses longues chaussées étroites où l'on n'arrive qu'un à un.
Mais, le 17 juillet 1630, les assiégeants, apprenant que notre armée,
le 6, était enfin en Italie, voyant le roi derrière et croyant (bien
à tort) que ce nouveau François Ier irait en plaine se joindre aux
Vénitiens, sortirent de leur torpeur; ils quittèrent leur camp, un
cimetière, pour attaquer l'autre cimetière, qui était la ville. La
nuit, par une belle lune, ils passent en barques, attaquent sur un
point, en surprennent un autre, mal gardé. Le duc de Mantoue capitule,
se sauve, lui et sa fille, laisse son peuple.
Y avait-il un peuple encore? Trop nombreux malheureusement. Si les
rues paraissaient désertes, c'est que les familles malades, ou dans
l'agonie de la peur, s'étaient blotties aux greniers ou aux caves,
dans les coins des palais. Les brigands surent bien les trouver. On
fit la chasse aux hommes. Les pauvres, généralement, avaient déjà
échappé par la mort. Ce furent les riches, les nobles, des gens
heureux longtemps, d'autant plus vulnérables, qui endurèrent le long
supplice. La molle délicatesse de l'Italie, les hommes de l'_Aminte_
et du _Pastor fido_, les princesses du Tasse, s'évanouirent devant la
face atroce d'un rustre roux, endurci vingt ans à tuer. Que dire à ces
bourreaux? Les madones vivantes furent aussi maltraitées que celles
des musées que ces stupides jouèrent à mettre en pièces, au lieu d'en
tirer des millions. La religion ne sauva rien. Les églises furent
violées. Tout cela sous le drapeau catholique de l'Empereur, qui avait
épousé une princesse de Mantoue.
Une singularité d'horreur qui ne s'est vue nulle part, c'est que cela
ne se passa pas sur une ville résistante, ni même sur une ville
vivante, mais sur la population dispersée, gisante, immobile, d'une
capitale demi-déserte. Tout se fit en grande paix, dans le calme et le
silence, sauf quelques cris de femmes ou ceux du patient qu'on
_chauffait_ pour qu'il dît où était son argent. Ils eurent toute
sécurité et tout le temps, trois longs jours, trois affreuses nuits,
pour torturer lentement, outrager à loisir. Et, quand on croyait avoir
épuisé tout, d'autres venaient, bourreaux tout neufs, pour recommencer
de plus belle. Ils ne respectèrent rien, pas même la peste, et
désespérèrent les mourantes, au risque de mourir demain.
CHAPITRE IV
LUTTE DE RICHELIEU CONTRE LES DEUX REINES[6]
[Note 6: La sécheresse des Mémoires est ici surprenante.
Richelieu court comme sur du feu. Bassompierre, Brienne,
Mareuil, Gaston, donnent quelques détails accessoires,
extérieurs, et point du tout le fond. Nul moyen de comprendre
la _crise de Lyon_ ni la _journée des dupes_. Après cette
journée (10 novembre 1630), on tire le rideau, on fait
semblant de croire qu'elle finit tout, et l'on ne dit plus
_rien pendant cinq mois_, sauf la fuite de Gaston et le
traité de Suède. Ce traité sert de remplissage; on le place
en janvier, quoiqu'il n'ait été alors que rédigé, projeté; il
ne fut conclu qu'en avril. Ce silence de cinq mois, d'_une
demi-année presque_, est évidemment convenu. C'est un mystère
d'État.
Par un arrangement tacite, chacun a mieux aimé éluder,
esquiver. Cela rend curieux. Mais, très-probablement, ce sont
choses terribles et périlleuses.
Richelieu cependant avait la mauvaise habitude d'écrire,
d'écrire toujours. Il ne rédigeait pas tous les soirs
exactement, comme Mazarin, une note des faits de la journée.
Il s'est fié généralement à la grosse compilation de ses
Mémoires qu'il faisait faire. Mais, pour cette période si
grave dont ses Mémoires parlent à peine, il ne s'est fié qu'à
lui-même. Un terrible petit journal, écrit par lui, en est
resté. Il a été publié en 1649.
Comment cette pièce fut-elle déterrée, publiée? Je suppose
qu'au moment où Condé se brouilla avec la cour, à la fin de
1649, et se lia intimement avec l'héritier de Richelieu (en
le mariant), qu'à ce moment, dis-je, Condé reçut de ce jeune
duc le redoutable manuscrit de famille, et le lança dans le
public par les imprimeurs hardis de la Fronde.