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HISTOIRE

DE

FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME QUATORZIÈME

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS

13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1877

Tout droits de traduction et de reproduction réservés.

HISTOIRE DE FRANCE

PRÉFACE

Les trente années pénibles que je traverse en ce volume sont cependant

illuminées par deux grandes lumières, des plus pures et des plus

sublimes, Galilée et Gustave-Adolphe. (Voir le chapitre VI.) De

l'Italie, du Nord, cette consolation me venait en débrouillant

l'énigme laborieuse de la politique française et de la guerre de

Trente ans, et elle m'a bien soutenu. Par un contraste singulier, dans

cette époque pâlissante où l'homme, de moins en moins estimé et

compté, semble s'anéantir dans la centralisation politique, ces deux

figures subsistent pour témoigner de la grandeur humaine, pour la

relever par-dessus les âges antérieurs.

Leur originalité commune, c'est que chacun d'eux est au plus haut

degré le _héros_, le miracle, le coup d'en haut, ce semble, la

révolution imprévue. Et, d'autre part, ce qui est bien différent, _le

grand homme harmonique_, où toutes les puissances humaines

apparaissent au complet dans une douce et belle lumière.

Chacun d'eux vient de loin, et le monde s'y est longtemps préparé.

Toutes les nations d'avance avaient travaillé pour Galilée. La Pologne

(par Kopernic) avait donné le mouvement; l'Allemagne, la loi du

mouvement (Keppler); la Hollande, l'instrument d'observation, et la

France celui du calcul (Viète). Florence fournit l'homme, le génie qui

prend tout, se sert de tout en maître. Et Venise donna le courage et

la liberté.

Jamais homme ne réalisa une chose plus complète. Ordinairement il faut

une succession d'hommes. Ici le même trouva en même temps: 1º _La

méthode_, entrevue par les médecins, mais que Descartes et Bacon

cherchent encore vingt ans plus tard. Galilée la proclame par le plus

grand triomphe qu'elle ait eu dans le cours des siècles.--2º _La

science_, une masse énorme de faits, un agrandissement subit des

connaissances, une enjambée de compas qui alla de la petite terre et

du petit système solaire aux milliards de milliards de lieues de la

voie lactée.--3º _Le calcul_ des faits, la mesure des rapports de ces

astres entre eux.--4º _Les applications pratiques._ Il montra tout de

suite le parti qu'en tirerait la navigation.

Mais ces résultats scientifiques étaient moins importants encore que

les conséquences morales et religieuses. L'homme et la terre n'étaient

plus le monde. Même le système solaire n'était plus le monde. Tout

cela désormais subordonné, mesquin, misérable et minime. Que notre

petit globe obscur décidât, par ses faits et gestes, du sort de tous

les mondes, cela devenait dur à croire. Du ciel ancien, plus de

nouvelle. Sa voûte de cristal était crevée, et elle avait fait place à

la merveille d'une mer insondable, d'un mouvement infiniment varié,

mais infiniment régulier.--Théologie visible! Bible de la lumière,

ravissement de la certitude! L'universelle Raison révélée dans

l'indubitable et supprimant le doute. La promesse de la Renaissance

s'accomplissait déjà: «Fondation de la _Foi profonde_.»

Du reste, au premier moment, personne n'y prit garde, excepté le bon

et grand Keppler, celui qui avait le plus servi et préparé Galilée, et

qui le remercia pour le genre humain.

Gustave-Adolphe fut-il le Galilée de la guerre? Non, pas précisément.

Il en renvoie l'honneur à son maître, Jacques de La Gardie, originaire

de Carcassonne. Mais, dans cet art, celui qui applique avec génie,

dans des circonstances toutes nouvelles et imprévues, n'est guère

moins inventeur que celui qui a trouvé l'idée première. Donc, nous

n'hésitons pas à proclamer Gustave un héros très-complet en qui se

rencontra tout ce qui est grand dans l'homme: 1º _L'invention_, ou du

moins un perfectionnement inventif et original de la vraie guerre

moderne, guerre spiritualiste où tout est âme, audace et

mouvement.--2º _L'action_, l'héroïque application de l'idée nouvelle,

application heureuse et éclatante, du plus décisif résultat.--3º

L'admirable beauté du but, la guerre pour la paix, la victoire pour la

délivrance, l'intervention d'un juste juge pour le salut de tous.--4º

Et pour couronnement sublime, l'auréole d'un caractère plus haut

encore, plus grand que la victoire.

Il est intéressant de voir le double courant qui fait le héros, qui

harmonise cette grande force individuelle avec le mouvement du monde,

de sorte qu'il n'est pas excentrique, et qu'il est libre cependant,

non dépendant de la force centrale. C'est sa beauté profonde d'avoir

cette qualité.--Celui-ci est Suédois. Il est homme d'aventures. Son

rêve n'est pas l'Allemagne, mais la profonde Russie qu'il voulait

conquérir, et le chemin de l'Orient. C'est bien là, en effet, la

propre guerre suédoise. Petit peuple, si grand! le seul qui ait le

nerf du Nord (et bien plus que les Russes, population légère,

d'origine et de caractère méridional.) Le vrai monument de la gloire

suédoise, ce sont ces entassements de terre au pied des forteresses

russes qu'ont bâties les prisonniers suédois. Les Russes qui

connaissaient ces hommes, n'osèrent jamais en rendre un seul, rendant

villes, provinces, et tout ce qu'on voulait, plutôt qu'un seul

Suédois. Les os des prisonniers y sont restés, et témoignent encore de

la terreur des Russes.--Mais, pour être Suédois, Gustave n'en est pas

moins Allemand (par sa mère), protestant (de religion et de mission

spéciale), enfin Français par l'éducation militaire. Nul doute que

notre Languedocien, qui forma dix années Gustave dans les guerres de

Pologne, de Russie, de Danemark, n'ait influé beaucoup sur son

caractère même. L'étincelle méridionale n'est pas méconnaissable dans

ses actes et dans ses paroles. C'est la bonté, l'esprit d'Henri IV, sa

parfaite douceur. Du reste, tout cela transfiguré dans le sublime

austère du plus grand capitaine, qui donna tout à l'action, rien au

plaisir, et qui toujours fut grand. Un seul défaut (et d'Henri IV

aussi), d'avancer toujours le premier, de donner sa vie en soldat, par

exemple, le jour où, contre l'avis de tout le monde, il passa seul le

Rhin.

On prodigue le nom de héros, de grands hommes, à beaucoup d'hommes

éminents, à la vérité, mais pourtant secondaires. Cette confusion

tient à la pauvreté de nos langues et à un défaut de précision dans

les idées. Du reste, les hommes supérieurs ne s'y trompent pas, et

n'ont garde d'aller sottement se comparer aux vrais héros. Turenne,

l'illustre stratégiste, Condé, qui, par moments, eut l'illumination

des batailles, le pénétrant et judicieux Merci, le froid et habile

Marlborough, le brillant prince Eugène, auraient cru qu'on se moquait

d'eux si on les eût comparés au grand Gustave. Au nom du _roi de

Suède_, ils ôtaient leur chapeau. C'était un mot habituel entre eux:

«_Le roi de Suède_ lui-même n'eût pas réussi à cela... Il aurait fait

ceci,» etc., etc. On voit que la grande ombre planait sur toutes

leurs pensées.

CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHÉS D'HOMMES LA BONNE AVENTURE

1618

L'histoire humaine semble finie quand on entre dans la guerre de

Trente ans. Plus d'hommes et plus de nations, mais des choses et des

éléments. Il faut raconter barbarement un âge barbare, et prendre un

coeur d'airain, mettre en saillie ce qui domine tout, la brutalité de

la guerre, et son rude outil, le soldat.

Il y avait trois ou quatre marchés de soldats, des comptoirs

militaires où un homme désespéré, et qui ne voulait plus que tuer,

pouvait se vendre.

1º L'ancien marché de l'Est, ou de Hongrie, des marches turques. Le

vieux Bethlem Gabor, qui avait pris part à quarante-deux batailles

rangées, se maintenait contre deux empires par la double force d'une

résistance nationale et des aventuriers de toute nation. Tous les

costumes de guerre, les déguisements par lesquels on essaye de se

faire peur les uns aux autres, ont été trouvés là. Le monstrueux

bonnet à poil pour rivaliser avec l'ours, l'absurde et joli costume du

hussard qui porte des fourrures pour ne pas s'en servir, et, pour

sabrer, jette la manche aux vents, toutes ces comédies, fort bien

imaginées contre la terreur turque, furent partout servilement copiées

dans les lieux et les circonstances qui les motivent le moins.

Au total, la Hongrie, le Danube, étaient la grande école, le grand

enrôlement de la cavalerie légère. Là, point de solde et point de

vivres, une guerre très-cruelle, nulle loi, l'infini du hasard, le

pillage, la _bonne aventure_.

2º Exactement contraire en tout était le petit marché de la Hollande.

Peu d'hommes, et très-choisis, très-bien payés et bien nourris. Une

guerre lente, savante. Le plus souvent il s'agissait de siéges. On

restait là un an, deux ans, trois ans, le pied dans l'eau, à bloquer

scientifiquement une méchante place. Il fallait la vertu de nos

réfugiés huguenots, ou l'obstination britannique des mercenaires

d'Angleterre et d'Écosse qu'achetait la Hollande, pour endurer un tel

ennui. Plusieurs eussent mieux aimé se faire tuer. Mais ce

gouvernement économe ne le permettait pas. Il leur disait: «Vous nous

coûtez trop cher.»

3º Ceux qui ne possédaient pas ce tempérament aquatique perdaient

patience, et s'en allaient aux aventures du Nord. Ainsi fit un certain

La Gardie, de Carcassonne, homme d'un vrai génie, qui, ayant su, par

les Coligny, les Maurice, tout ce qu'on savait alors, alla s'établir

en Suède, et sur le vaste théâtre de Pologne et de Russie, trouva la

grande guerre, la haute et vraie tactique. Son fils forma

Gustave-Adolphe.

4º Enfin, le grand, l'immense, le monstrueux marché d'hommes, était

l'Allemagne, lequel marché, vers 1628, faillit absorber tous les

autres et concentrer tout ce qu'il y avait de soldats en Europe, de

tout peuple et toute religion.

Danger épouvantable. Si cela s'était fait, il n'y avait nulle part à

espérer de résistance sérieuse. C'est ce qu'avait très-bien calculé le

spéculateur Waldstein, qui ouvrit ce marché. Les anciens condottieri

avaient fait cela en petit; plus récemment le Génois Spinola, sous

drapeau espagnol, fit la guerre à son compte. Waldstein reprit la

chose en grand, avec ce raisonnement bien simple: Si j'ai quelques

soldats, je puis être battu; mais, si je les ai tous, je ferai la

guerre à coup sûr, n'ayant affaire qu'aux non-soldats, aux paysans mal

aguerris, aux moutons... Et j'aurai les loups!

Maintenant quel fut donc le secret de ce grand marchand d'hommes, de

ce puissant accapareur, l'appât qui leur faisait quitter les meilleurs

services et les mieux payés, le gras service de la Hollande? Comment

se faisait-il que toutes les routes étaient couvertes de gens de

guerre qui allaient se vendre à Waldstein? Quels furent ses attraits

et ses charmes pour leur plaire et les gagner tous, les attacher à sa

fortune?

C'était un grand homme maigre, de mine sinistre, de douteuse race. Il

signait Waldstein pour faire le grand seigneur allemand. D'autres

l'appellent Wallenstein, Walstein. Sa tête ronde disait: «Je suis

Slave.» Tout était double et trouble en lui. Ses cheveux, demi-roux,

l'auraient germanisé, si son teint olivâtre n'eût désigné une autre

origine. Il était né à Prague, parmi les ruines, les incendies et les

massacres, et comme une furie de la Bohême pour écraser l'Allemagne.

Quand on parcourt ce pays volcanique, ses roches rouges semblent

encore trempées de sang. De telles révolutions tuent l'âme. Celui-ci

n'eut ni foi ni Dieu; il ne regardait qu'aux étoiles, au sort et à

l'argent. Protestant, il se convertit pour une riche dot, qu'il

réalisa en fausse monnaie d'Autriche, et acheta pour rien des

confiscations, puis des soldats, des régiments, des corps d'armée, des

armées. L'avalanche allait grossissant.

Sombre, muet, inabordable, il ne parlait guère que pour des ordres de

mort, et tous venaient à lui. Miracle?... Non, la chose était

naturelle... Il établit le règne du soldat, et lui livra le peuple,

biens et vie, âme et corps, hommes, femmes et enfants. Quiconque eut

au côté un pied de fer fut roi et fit ce qu'il voulut.

Donc, plus de crimes, et tout permis. L'horreur du sac des villes, et

les affreuses joies qui suivent l'assaut, renouvelés tous les jours

sur des villages tout ouverts et des familles sans défense. Partout

l'homme battu, blessé, tué. La femme passant de main en main. Partout

des cris, des pleurs. Je ne dis pas des accusations.

Comment arriver à Waldstein, inaccessible dans son camp? Le spectre

était aveugle et sourd.

Les âmes furent brisées, aplaties, éteintes, anéanties. Quand le roi

de Suède vint venger l'Allemagne et voulut écouter les plaintes, il

trouva tout fini. Ces gens, pillés, battus, outragés, violés, dirent

que tout allait bien. Et personne ne se plaignait plus!

Un fort bon tableau hollandais, qui est au Louvre, montre aux genoux

d'un capitaine en velours rouge une misérable paysanne qui a l'air de

demander grâce. Elle a le teint si plombé et si sale, elle a

visiblement déjà tant enduré, qu'on ne sait pas ce qu'elle peut

craindre. On lui a tué son mari, ses enfants. Eh! que peut-on lui

faire? Je vois là-bas au fond des soldats qui jouent aux dés, jouent

quoi? La femme, peut-être, l'amusement de la faire souffrir. Elle a

encore une chair, la malheureuse, et elle frissonne. Elle sent que

cette chair, qui n'est plus bonne à rien, ne peut donner que la

douleur, les cris et les grimaces, la comédie de l'agonie.

Le pis, dans ce tableau funèbre, c'est que ce capitaine, enrichi par

la guerre et en manteau de prince, n'a l'air ni ému ni colère. Il est

indifférent. Il me rappelle un mot terrible par lequel Richelieu, dans

son portrait de Waldstein, termine l'éloge qu'il fait de cet homme

diabolique: «Et avec cela, point méchant.»

Waldstein fut un joueur[1]. Il spécula sur la furie du temps, celle

du jeu. Et il laissa le soldat jouer tout, la vie, l'honneur, le sang.

C'est ce que vous voyez dans les noirs et fumeux tableaux de Valentin,

de Salvator.

[Note 1: Quelle pitié de voir Schiller poser ce spéculateur

en face de Gustave-Adolphe! Waldstein est grand comme fléau,

mais sa spéculation était fort simple, et la prime effroyable

qu'il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de

la terre. Gustave, le maître à tous, trop grand pour dénigrer

personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce

Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens énormes.

Son attitude d'acteur, sa tragi-comédie de solitude dans la

foule, de taciturnité, etc., fait rire le grand Gustave. Il

l'appelle sans façon: _Le fat_ (Narren)? ou peut-être _le

sot_. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au

pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise

les vieux récits allemands sur les magnificences de

l'illustrissime coquin. Sa table était de cent couverts; il

avait tant de carrosses. Son maître d'hôtel _était de

première qualité_, etc.--Pauvretés pitoyables. Ce qui est

pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l'histoire à

chaque instant, c'est un déplorable effort d'impartialité

entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu'on peut faire

à plus d'un Allemand, entre autres à notre aimable, savant,

ingénieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la

papauté (je parle de l'original, et non, bien entendu, de la

perfide traduction), avec tant de mérites divers, a le tort

de grossir énormément beaucoup de petites choses. Rome

d'abord. Dans sa pitoyable décadence, elle redevient le

centre du monde. C'est comme un cadran solaire en bois de

sapin qui dirait: «Le soleil tourne à cause de moi.» Mais,

non, Rome ne s'y trompe pas. Elle est moins occupée des

visions ambitieuses des Jésuites, ou du grand mensonge des

missions, que de son piètre intérêt italien.--Les jésuites,

de même, sont surfaits par Ranke. Leurs rêves d'Armada, de

conquêtes d'Angleterre, etc., les montrent constamment

chimériques. La dissidence de ceux d'Allemagne et de France,

celle des Jésuites français entre eux, que je note dans ce

volume, n'est pas propre non plus à nous faire admirer la

sagesse de l'ordre. Possevin, leur rusé savantasse, me

paraît, en conscience, un bien petit héros.--Les Jésuites ont

une chose dont on doit tenir compte: c'est la lente et

patiente préparation de la guerre de Trente ans par la

captation des familles nobles et princières, par la séduction

des mères et la conquête des enfants. Ils obtinrent une

variété imprévue de l'espèce humaine, _le bigot_, vrai coup

de génie, comme celui de l'horticulteur qui a trouvé la rose

noire, sans parfum ni feuilles, un bâton. Ce bâton, c'est

Ferdinand II. On ne savait pas bien en détail comment ils

s'en servirent. L'archiviste de Vienne, Hormayer (V. les

intéressants _extraits d'Alfred Michiels, Siècle_ de 1856),

nous l'a complétement révélé. Nous savons maintenant comment

ces Pères, tenant en haut l'Empereur, leur terrible

marionnette, purent faire en bas de la démocratie pour

l'extermination du peuple. Leurs apôtres, dans le carnage de

Bohême, étaient des bouchers bien pensants, de pieux laquais,

de dévots tailleurs, etc. On massacrait, d'une manière

intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais éloignés

les uns des autres, toujours aux moments imprévus. Cela

désorientait la résistance. Chacun, abattu, inquiet, se

disait cependant: «Le mal est encore loin.» Chacun croyait

avoir un meilleur numéro dans cette loterie de la mort.

11,000 communes sur 30,000 périrent entièrement; les autres à

moitié. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens armés

qui se hasardaient à le traverser rencontraient parfois sur

le soir des paysans autour du feu, préparant leur souper, et

un homme dans la marmite. _Hormayer, Taschenbuch für die

vaterlændische geschichte_, 1836.

Voilà des gens féroces, direz-vous, mais enfin bien habiles.

Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de

Trente ans, le moment du _bigot_. Voici venir le second acte;

c'est le _Marchand d'hommes_, Waldstein, le spéculateur en

armées. Tout échappe aux Jésuites. Ils n'avaient pas prévu

cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait

couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par

Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent

force. Par grande habileté? ils n'en ont pas besoin, ayant

pour eux la miraculeuse vertu d'une révolution territoriale

qui offre à chacun le bien du voisin.]

Sort, fortune, aventure, hasard, chance, ce je ne sais quoi, cette

force brutale qui va sans coeur, sans yeux, voilà l'idole d'alors. Le

dieu du monde est la Loterie[2].

[Note 2: Nous possédons une curieuse histoire de la Loterie:

_Del giuco del Lotto, opera del conte Petitti di Roreto_. 8º

1853, _Torino_. Elle commence en Italie au XIVe siècle, en

Flandre en 1519, en France en 1539. L'auteur, admirateur des

gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n'en donne pas

moins les faits les plus intéressants sur les résultats

moraux de cette institution fiscale. En Lombardie, à Venise,

les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage.--V.

aussi _Delamare_, Police, _Savary_, Dict. du Commerce,

l'_Encyclopédie_ (par matières), le _répertoire de

Favart-Langlade_, et _Boulatignier_, de la _Fortune

publique_. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les

Théatins, les Filles-Saint-Thomas, furent bâtis à l'aide des

loteries ecclésiastiques. Le nom originaire de la loterie à

Gênes est _Giuco del Seminario_.--Quant à l'histoire du Jeu

en général, j'ai eu un moment la tentation de la faire en

recueillant les textes innombrables que me fournissaient

surtout les Mémoires du XVIIe siècle, le grand siècle du jeu.

Gourville spécialement est ici inappréciable. Qu'il est fier!

qu'il est noble! Comme il sent bien sa dignité de _beau

joueur_, de croupier, d'homme de tripot! Son assurance

impose. La vertu, la probité, la morale des petites gens,

sont honteuses et baissent les yeux.]

«Il est des moments, dit Luther, où Notre-Seigneur a l'air de

s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.»

Waldstein réussit justement parce qu'il fut la loterie vivante. Il se

constitua l'image du sort. Pour rien il faisait pendre un homme; mais

pour rien il le faisait riche. Selon qu'il vous regardait, vous étiez

au haut, au bas de la roue; vous étiez grand, vous étiez mort. Et

voilà aussi pourquoi tout le monde y allait. Chacun voulait savoir sa

chance.

La loterie proprement dite, aussi bien que les cartes, nous étaient

venues d'Italie. Les gouvernements italiens étaient généralement des

loteries où les noms mis au sac, _imbursati_, jouaient aux

magistratures. La ville de l'usure, de la grosse usure maritime,

Gênes, imagina la première de mettre sur ces bourses d'élections des

lots d'argent que l'on tirait. De là des fortunes subites, des ruines

aussi, de grosses pertes, des batailles financières, des morts et des

suicides de gens qui survivaient, mais pauvres, non plus hommes, mais

ombres, des millionnaires devenus _facchini_; comme un carnaval

éternel; bref, une société mouvante, et toute en grains de sable, que

la Fortune d'un souffle drolatique s'amusait à souffler sans cesse, à

faire lever, baisser, tourbillonner.

François Ier, qui rapporta plusieurs maladies d'Italie, n'oublia pas

celle-là. Il trouva la loterie d'un bon rapport et l'établit en

France. Mais, à part l'intérêt du fisc, elle répondait à un besoin de

cette société. La grande loterie du bon plaisir se tirant en haut pour

les places, le caprice des dames faisant les généraux, les juges et

les évêques, il était bien juste que les petits aussi eussent les

amusements du hasard, l'émotion des surprises, la facilité de se

ruiner.

Un mot entre alors dans la langue, un titre qui fait passer partout et

qui tient lieu de tout, qui dispense de tout autre mérite: _Un beau

joueur_. Les portes s'ouvrent toutes grandes à celui que l'on annonce

ainsi. Des aventuriers étrangers entrent par là, souvent sans esprit,

sans talent, même grossiers, mal faits, malpropres et malotrus. _Le

joueur_ d'Henri IV, sa partie ordinaire, est un gros Portugais ventru,

le sieur de Pimentel, dont le mérite principal est de voler au roi

cent mille francs par soirée. C'est encore là un des mérites du faquin

Concini. Son audace héroïque à jouer ce qu'il n'avait pas étonna et

charma la reine presque autant que sa grâce équestre, son talent de

voltige. Dans la Fronde, un valet, Gourville, marche de front avec

tous les seigneurs. Et la grande fortune d'alors est celle d'un fripon

de Calabre, fils du fripon Mazarino.

Le général bigot Tilly, le tueur de la Guerre de Trente ans, entre ses

messes et ses Jésuites, n'est pas tellement dévot à la Vierge Marie,

qu'il ne songe encore plus à cette fille publique, la Fortune. Au

moment solennel où il lui faut marcher contre Gustave-Adolphe, quel

mot lui vient à la bouche? où prend-il son espoir? «La guerre est un

jeu de hasard! Le gagnant veut gagner, s'acharne; le perdant veut

regagner, s'acharne aussi. Enfin, tourne la chance; le gagnant perd

son gain, jusqu'à sa première mise.» C'était là son augure pour croire

qu'il vaincrait le vainqueur.

L'homme le plus sérieux du temps, le calculateur politique qui

s'efforça de ne remettre que peu à la Fortune, Richelieu cependant

semble envisager la vie en général, comme un jeu de hasard. «La vie de

l'homme, dit-il, surtout celle d'un souverain, est bien proprement

comparée à un jeu de dés, auquel, pour gagner, il faut que le jeu en

die, et que le joueur sache bien user de sa chance[3].»

[Note 3: Cette parole eût dû rester présente à ceux qui

admirent avec raison les monuments de la politique d'alors,

mais s'en exagèrent la portée systématique, la suite, la

conséquence. Nous avons fait effort dans ce volume pour faire

apprécier dans son vrai caractère la volonté très-forte, mais

non pas fixe, de Richelieu, et les variations fatales que lui

imposèrent les événements. Mazarin va plus loin. Tout en

passant sa vie à calculer son jeu, à négocier, _ravauder_

(comme dit Retz), il attribue tous ses succès à sa bonne

fortune.

Il se moquait de ceux qui se creusaient la tête pour en

chercher les causes et croyaient qu'il avait des secrets, des

recettes à lui. Il ne réclamait qu'un mérite, d'_être

heureux_.

D'autre part, nous lisons dans les _Mémoires de Retz_, qu'un

jour la reine lui disant: «Le pauvre cardinal Mazarin est

bien embarrassé,» il aurait répondu: «Donnez-moi le Roi pour

deux jours, vous verrez si je le serai.»

Retz a raison. Avoir le Roi en main et jouer sur cette carte,

c'est dans ce temps _être heureux_ à coup sûr, et d'avance

gagner la partie. Donc il faut que l'histoire suive

attentivement l'_heureux_ joueur, n'oublie jamais l'intrigue

de cour qui est alors le point principal, s'y place, regarde

de là et l'administration intérieure, et la politique

extérieure, s'attache au Roi, à la chambre du Roi, «aux douze

pieds carrés qui, disait Richelieu, lui ont donné plus de

besogne que toute l'Europe.»

Cette méthode, absurde en d'autres siècles, comme nous

l'avons dit ailleurs, est au XVIIe, non-seulement la

meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole.

Autrement on se noiera dans l'océan des actes et des paroles,

dans la richesse souvent stérile des vaines négociations, des

dits et contredits sans résultat, des longs efforts pour de

petits effets, d'essais et d'idées avortés. Ces récits, ces

écrits, ces dépêches, vous tentent trop souvent par le mérite

littéraire, la forme agréable, le charme, la clarté du

détail. L'ensemble n'en est pas moins obscur. On est porté à

chaque instant à se méprendre et à donner aux choses une

valeur propre, une portée qu'elles n'ont pas. Heureusement

une éclaircie se fait du côté de la cour, un rayon du

_Soleil_ (le Roi), et l'on voit que l'oeuvre compliquée,

laborieuse d'en bas, n'est qu'un petit reflet capricieux de

l'Olympe d'en haut.]

Lui-même, entraîné par la force des circonstances hors des voies de

réforme qu'il avait annoncées en 1626, jeté dans les dépenses énormes

du fatal siége, et d'une armée, d'une marine indispensables, où

allait-il? qu'espérait-il? Il jouait un gros jeu. L'affaire de La

Rochelle aurait manqué, faute d'argent; elle tint à un fil. Richelieu,

au dernier moment, emprunta un million en son nom et sur sa fortune.

Son passage des Alpes, dont nous allons parler, aurait manqué aussi,

et il serait resté au pied des monts, s'il n'eût encore trouvé au

moment des ressources imprévues. Bref, il était lancé dans l'aventure,

dans les hasards d'une roulette où il mettait surtout sa vie.

CHAPITRE II

LA SITUATION DE RICHELIEU

1629

La grande victoire catholique sur La Rochelle et l'hérésie, fut fêtée

à Paris d'un triomphe païen. Selon le goût allégorique du siècle,

Richelieu exhiba Louis XIII déguisé en Jupiter Stator, tenant à la

main un foudre doré.

Que menaçait le Dieu, et qui devait trembler? l'Espagne apparemment,

l'Autriche. L'Empereur voulait nous exclure de la succession de

Mantoue, nous fermer l'Italie. Et l'Italie, Venise, Rome, dans

l'attente terrible des bandes impériales, criait à nous, nous

appelait, envoyait courrier sur courrier.

Donc Louis XIII allait lancer la foudre, mais on pouvait se rassurer.

Ce maigre Jupiter à moustaches pointues, s'intitulant _Stator_ (qui

arrête), disait assez lui-même qu'il ne voulait rien qu'arrêter, qu'il

n'irait pas bien loin, s'arrêterait aussi bien que les autres, et

foudroierait modérément, jusqu'à un certain point.

Le foudre était de bois. Il y manquait les ailes dont l'antiquité a

soin de décorer celui de Jupiter. Ces ailes aujourd'hui, c'est

l'argent. Le déficit énorme, accusé en 1626, l'aggravation d'emprunts

faits pour le siége, semblaient rendre impossible le secours d'Italie.

Chaque effort de ce genre demandait un miracle, un coup de génie. Et

encore, les miracles n'eurent pas d'effet quant au but principal.

Gustave-Adolphe le dit et le prédit à notre ambassadeur, qui faisait

fort valoir la puissance de son maître: «Vous ne pourrez sauver

Mantoue.»

L'histoire de Richelieu est obscure quant au point essentiel, les

ressources, les voies et moyens. De quoi vivait-il, et comment? on ne

le voit ni dans les mémoires ni dans les pièces. Un ouvrage estimable,

qu'on vient de publier sur son administration, et qui s'étend fort sur

le reste, ne dit presque rien des finances. Comment le pourrait-il?

Tout ce qu'on a des comptes de Richelieu (3 vol. _manuscrits_,

_Bibl._, _fonds_ S. G. 354-355-356) ne comprend que quatre années

(1636-38-39-40), et donne fort confusément les recettes ordinaires,

poussées à 80 millions. Pas un mot de l'extraordinaire[4].

[Note 4: La belle publication de M. Avenel (_Lettres de

Richelieu_) étant peu avancée encore, c'est à lui-même que

j'ai demandé des renseignements. Personne, à coup sûr, ne

connaît mieux cette époque. Mais nous n'avons pas de document

qui éclaircisse ce point. J'ai été réduit aux trois volumes

_manuscrits de la Bibliothèque_, tellement

insuffisants.--L'ouvrage estimable sur l'_Administration de

Richelieu_, dont je parle dans le texte, est celui de M.

Caillet. M. Caillet est savant, exact, judicieux (sauf le

chapitre de l'éducation auquel je reviendrai).--Du reste, ce

qui fait sentir partout les embarras financiers de Richelieu,

ce sont ces licenciements de troupes au moment les plus

graves, mesures absurdes si elles n'avaient été commandées

par la nécessité.]

En 1636, quand la France fut envahie, on créa (ou plutôt on

régularisa) la _taxe des gens aisés_, et les intendants mis partout en

1637, avec triple pouvoir de justice, police et finances, la levèrent

en toute rigueur. Mais on ne peut douter que bien auparavant quelque

chose d'analogue n'ait existé, surtout dans les passages d'armées par

certaines provinces. Autrement, on ne peut comprendre comment, avec un

tel déficit sur l'ordinaire, on put faire chaque année des dépenses

(de guerres ou de subsides aux alliés) extraordinaires et imprévues.

De là une action variable, intermittente, quelques pointes brillantes,

et des rechutes pour cause d'épuisement. On ne pouvait avoir une armée

vraiment permanente.

Cela est frappant en 1629, quand Richelieu finit l'affaire des

huguenots; mais, celle d'Italie restant en pleine crise, il licencie

trente régiments pour en lever d'autres six mois après. De même en

1636, il licencie sept régiments en janvier «pour les refaire en

juin.» Économie de cinq mois, forcée peut-être, mais qui faillit

perdre la France; en juillet, rien n'était refait, et l'ennemi arriva

à vingt lieues de Paris.

La souffrance du grand homme d'affaires qui menait cette machine

poussive à mouvements saccadés devait être cruelle. Et l'on comprend

très-bien qu'il fût toujours malade. L'insuffisance des ressources,

l'effort continuel pour inventer un argent impossible, d'autre part,

l'intrigue de cour et je ne sais combien de pointes d'invisibles

insectes dont il était piqué, c'était de quoi le tenir dans une

agitation terrible. Mais ce n'était pas assez encore; vingt autres

diables hantaient cette âme inquiète, comme un grand logis ravagé, la

guerre des femmes, la galanterie tardive, plus la théologie et la rage

d'écrire, de faire des vers, des tragédies!

Quelle tragédie plus sombre que sa personne même! Auprès, Macbeth est

gai. Et il avait des accès de violence où ses furies intérieures

l'eussent étranglé, s'il n'eût, comme Hamlet, massacré ses tapisseries

à coups de poignard. Le plus souvent il ravalait le fiel et la fureur,

couvrait tout de respect, de décence ecclésiastique.

L'impuissance, la passion rentrée, s'en prenaient à son corps; le fer

rouge lui brûlait au ventre, lui exaspérait la vessie, et il était

près de la mort.

Son plus grand mal encore était le roi, qui, d'un moment à l'autre,

pouvait lui échapper. L'Espagne, la cour, attendaient la mort de Louis

XIII. Sa femme, son frère, chaque matin, regardaient son visage et

espéraient. Valétudinaire à vingt-huit ans, fiévreux, sujet à des

abcès qui faillirent l'emporter en 1630, il avait beau se dire en

vie, agir parfois et montrer du courage, on soutenait qu'il était

mort, du moins qu'il ne s'en fallait guère.

C'était un curieux mariage de deux malades. Le roi aurait cru le

royaume perdu, si Richelieu lui eût manqué. Et Richelieu savait que,

le roi mort, il n'avait pas deux jours à vivre. Haï tellement, surtout

du frère du roi, il devait s'arranger pour mourir avec Louis XIII. Et

c'est par là peut-être qu'il plaisait le plus au roi, triste, défiant

et malveillant, et qui ne l'aimait guère, mais qui toujours pouvait se

dire: «Si je meurs, cet homme est pendu.»

Cette double chance de mort où ses ennemis avaient leur espoir fut

justement ce qui le rendit fort et terrible. Il avait des moments où

il parlait et agissait comme en présence de la mort; et alors le

sublime, qu'il cherche si laborieusement ailleurs, arrivait de

lui-même.

Il y touche, en réalité, dans tels passages de l'allocution qu'il tint

au roi au retour de La Rochelle, par-devant ses ennemis, la reine mère

et le confesseur du roi, le doucereux Jésuite Suffren.

Il y dit tout, sa situation vraie, ce qu'il a fait et ce qu'il a reçu,

ce qu'il possède, ce qu'il a refusé. Il a de patrimoine vingt-cinq

mille livres de rente, et le roi lui a donné six abbayes. Il est

obligé à de grandes dépenses, surtout pour payer des gardes, étant

entouré de poignards. Il a refusé vingt mille écus de pension, refusé

les appointements de l'amirauté (40,000 francs), refusé un droit

d'amiral (cent mille écus), refusé un million que les financiers lui

offraient pour ne pas être poursuivis.

Il demande sa retraite, non définitive, mais momentanée; on le

rappellera plus tard, s'il est encore vivant et si on a besoin de lui.

Il explique très-bien qu'il est en grand danger, et qu'il a besoin de

se mettre quelque temps à couvert. Veut-il se rendre nécessaire, se

constater indispensable, et s'assurer d'autant mieux le pouvoir? Si

son but est tel, on doit dire qu'étrange est la méthode, bien

téméraire. Il parle avec la franchise d'un homme qui n'a rien à

ménager. Il ose donner à son maître, peut-être comme dernier service,

l'énumération des défauts dont le roi doit se corriger. Et ce n'est

pas là une de ces satires flatteuses où l'on montre un petit défaut,

une ombre, un repoussoir habile pour faire valoir les beautés du

portrait. Non, c'est un jugement ferme et dur, fort étudié, comme d'un

La Bruyère, d'un Saint-Simon qui fouillerait à fond ce caractère cent

ans après, un jugement des morts, et par un mort. Promptitude et

légèreté, soupçons et jalousie, nulle assiduité, peu d'application aux

grandes choses, aversions irréfléchies, oubli des services et

ingratitude. Il n'y manque pas un trait.

La reine mère dut frémir d'indignation, et aussi de terreur peut-être,

sentant que l'homme qui osait une telle chose oserait tout; et que, si

ferme du haut de la mort, il comptait peu la mort des autres.

Le Jésuite dut tomber à la renverse, s'abîmer dans le silence et

l'humilité.

Le roi sentit cela, et le reçut comme parole testamentaire d'un malade

à un malade, et d'un mourant à un mourant.

Richelieu, prié, supplié, resta au ministère. Il était difficile

qu'il se retirât en pleine crise. La guerre des huguenots durait en

Languedoc, et la guerre d'Italie s'ouvrait.

Richelieu, appelé par le pape, autant que par le duc de Mantoue, avait

là une belle chance qui pouvait le sortir de tous ses embarras.

Vainqueur de La Rochelle, s'il sauvait l'Italie, il devait espérer que

le pape le nommerait en France légat à vie, comme l'avaient été Wolsey

et Georges d'Amboise. Vrais rois et plus que rois, puisqu'ils unirent

les deux puissances, temporelle et spirituelle.

Les concessions énormes que le pape avait faites sur les biens

ecclésiastiques à l'Espagne, à la Bavière, à l'Autriche, qui en usait

si mal et qui allait lâcher ses bandes en Italie, les refuserait-il à

celui qui venait le défendre de l'invasion des barbares? Ces bandes,

menées par leurs soldats, n'auraient pas plus ménagé Rome que celles

du luthérien Frondsberg et du connétable de Bourbon.

La grande question du monde alors était celle des biens

ecclésiastiques. L'événement de l'Allemagne, cette année, c'est

l'_Édit de restitution_, qui les transmet partout des protestants aux

catholiques. En France, le clergé, le seul riche, ne donnait presque

rien. En viendrait-on à le faire financer malgré le pape ou par le

pape? C'était tout le problème.

Richelieu, très-probablement, en 1626, eut la première idée. Mais, en

1629, les circonstances changées l'amenèrent à la seconde.

Il délaissa brusquement la politique gallicane qu'il avait suivie

dans la grande ordonnance que son garde des sceaux, Marillac, avait

compilée de toutes les ordonnances gallicanes du XVIe siècle.

C'est une question débattue de savoir si Richelieu, qui abandonna

cette ordonnance en 1629, l'avait conçue et provoquée en 1627. Je le

croirais. Il ne ménageait guère le pape alors. Il n'excepta point le

nonce de la défense générale faite aux particuliers de visiter les

ambassadeurs. Le nonce en jeta les hauts cris; c'était la première

fois qu'on défendait aux prêtres de communiquer avec l'homme du pape.

Notez que l'auteur de l'ordonnance, le garde des sceaux, Marillac, et

son frère, depuis ennemis de Richelieu, étaient ses créatures, et

alors ses agents, à ce point que le frère fut chargé de l'affaire qui

lui importait le plus, la digue de la Rochelle. On ne peut guère

admettre que Marillac ait fait à cette époque une si importante

ordonnance à l'insu ou contre le gré de son protecteur Richelieu.

Cette ordonnance aurait été une grande révolution. Elle fait pour les

curés justement ce que fit l'Assemblée constituante; elle dote le bas

clergé aux dépens du haut. Elle entreprend de couper court à l'herbe

fatale et stérile qui germait partout, d'arrêter l'extension des

couvents, la multiplication des moines. On réforme les monastères. On

désarme le clergé en lui défendant de procéder par censures contre les

juges laïques. On ordonne aux juges d'église de procéder en français.

Dans un acte du même temps, Richelieu, sans oser retirer au clergé les

registres de morts, naissances et mariages, lui adjoint des

contrôleurs laïques, qui, de leur côté, publieront les bans à la porte

des églises.

Que devait attendre Richelieu de son ordonnance gallicane[5]?

Qu'apparemment les gallicans, pleins d'enthousiasme, les

parlementaires saisis de reconnaissance, se déclareraient pour lui, et

qu'à la faveur de ce beau mouvement il entrerait aux Hespérides qui

avaient fait tout le rêve du XVIe siècle, la participation de l'État

aux biens ecclésiastiques.

[Note 5: Quand il la fit faire par Marillac, elle était tout

à fait en harmonie avec ses actes d'alors, l'invasion de la

Valteline, la reconstruction de la Sorbonne, la défense de

communiquer avec le nonce, etc. En janvier 1629, il la fit

recevoir au Parlement, voulant montrer encore les dents au

pape, lorsqu'il allait le secourir, afin de le convaincre

d'autant mieux de la nécessité de gagner un homme à la fois

si utile et si redoutable, qui, dans un pli de sa robe,

apportait la guerre et la paix. Le sens était: «Je maintiens

l'ordonnance, prêt à la sacrifier si l'on me fait légat à

vie.» Il paraît que la cour de Rome sut le leurrer un an de

plus, et tirer de lui un démenti de l'ordonnance gallicane,

la démarche violente contre Richer, vieux chef des gallicans.

Cette démarche publique semblait river pour toujours

Richelieu dans l'ultramontanisme. Rome alors se moqua de lui,

croyant qu'il ne pourrait changer. Mais il changea encore en

1638, quand il lança Du Puy et son livre des _Libertés

gallicanes_. Court moment, il est vrai. Il ne pouvait lutter

sérieusement contre Rome, sans troubler la conscience d'un

roi si maladif, craintif de la mort, de l'enfer.--J'insiste

sur ces _contradictions successives_ de Richelieu et aussi

sur ses _contradictions simultanées_ (par exemple, ses trois

traités en sens contraires d'avril 1631, V. plus loin).

Personne n'a cherché davantage à sauver l'apparence, à garder

la fière attitude d'un homme tout d'une pièce et d'immuable

volonté. Le fameux _Testament_, les longs et laborieux

_Mémoires_, sont combinés pour cet effet. Ils réussissent à

donner l'admiration et le respect du grand labeur, de

l'effort soutenu d'un homme qui fait route à travers tant

d'obstacles; mais ils ne trompent nullement sur la fixité de

sa politique.--Les _Mémoires_, bien examinés, discutés et

serrés de près, faiblissent spécialement en trois points

essentiels: 1º ils exagèrent les forts petits succès des

campagnes d'Italie, si misérables en comparaison des

conquêtes du XVIe siècle. Ici, quels résultats? On secourt

Casal, on prend Pignerol, on laisse périr Mantoue, et on se

coule à fond dans l'opinion des Italiens. L'effet du _Pas de

Suse_ eût été grand, si l'on n'eût, sur le champ, rentré en

France et bientôt licencié trente régiments.--2º Les

_Mémoires_ feraient croire que Richelieu, de bonne heure,

agit sérieusement avec Gustave (ce qui est faux, il ne

pensait alors qu'au Bavarois). Ils feraient croire du moins

qu'il lui procura sa trêve de Pologne. Mais tout le monde y

travaillait, surtout la Hollande; et le seul qui réussit, ce

fut Gustave, par une victoire qui découragea les

Polonais.--3º Richelieu s'efforce d'obscurcir, d'abréger,

d'effacer ce qui, au fond, est le plus admirable en lui, sa

lutte désespérée contre l'intrigue espagnole des deux

reines.]

Mais, en réformant le clergé, il entreprenait aussi de réformer la

justice. Opposition des parlements. Résistance des gallicans au

projet le plus gallican.

Richelieu, à ce moment, était au comble de la gloire. En réalité, la

victoire lui appartenait à lui seul. Il avait vaincu non-seulement la

Rochelle et les huguenots, mais les ennemis des huguenots, la cour,

les parlements, les grands seigneurs, la reine mère. Tous l'avaient

poussé à la chose, et tous l'y avaient délaissé. Le clergé même, en

cette guerre qui était proprement la sienne, donna peu, et recula

vite. Les saints, le trop ardent Bérulle, qui, par visions,

prophéties, par raisons et par déraisons, avaient travaillé dix ans la

croisade, l'entravèrent précisément quand elle fut engagée.

Nos Jésuites français, qui d'abord attaquaient Richelieu (par le fou

Garasse), de concert avec ceux de Vienne, se rattachèrent bien vite à

lui, au succès et à la victoire. La haute direction du _Gesù_ de Rome

vit sans peine cette dissidence apparente de l'ordre, et trouva bon

d'avoir des Jésuites dans les deux camps, chez l'Empereur et contre

l'Empereur. Ceux d'Autriche guerroyèrent avec l'épée impériale et

inondèrent l'Allemagne de sang. Ceux de France conquirent

pacifiquement, avec l'appui de Richelieu; ils confessèrent et

enseignèrent partout. Il étrangla pour eux la défaillante université

de Paris.

Nos Jésuites, moins guerriers d'action que ceux d'Allemagne, l'étaient

autant d'esprit. L'âme d'Ignace, romanesquement aventurière autant que

patiente et rusée, vivait toujours dans l'ordre. Plusieurs, dans leurs

chambrettes de la maison professe rue Saint-Antoine, créaient des

flottes, des armées sur papier. D'autres, au grand collége de la rue

Saint-Jacques, la verge en main, faisaient la guerre aux hérétiques

absents, sur le dos de leurs écoliers. Rome répondait peu à cette

ardeur guerrière. Sa piètre politique de neveux ne menait pas à

grand'chose. Quand Sixte-Quint lui-même avait pris de si mauvaise

grâce l'invincible _Armada_, que pouvaient espérer ces belliqueux

Jésuites du Barberino Urbain VIII et des neveux Barberini? Richelieu,

au contraire, après le coup de la Rochelle, était exactement l'idéal,

le messie de leur désir, le prêtre militant, le prêtre cavalier,

n'ayant d'aides de camp que des prêtres, et pour arrière-garde et

réserve mettant partout des régiments jésuites. Par lui, ils firent

leur entrée triomphale à La Rochelle, plus tard dans toutes les

villes huguenotes du Languedoc et de Poitou. Il les fourra aux armées

mêmes, «pour donner des remèdes et des bouillons aux soldats.»

Il s'imaginait avoir conquis l'ordre. À tort. Les Jésuites confesseurs

du roi furent presque toujours contre lui. Dans les Jésuites

écrivains, il eut quelques fanatiques, qui l'auraient voulu à tout

prix chef de l'Église de France, légat du pape _à latere_, à vie. Un

ou deux poussèrent si loin cette passion, qu'ils écrivirent que Paris

pouvait avoir un patriarche, aussi bien que Constantinople (1638).

Vers 1629, tous les ordres religieux, moins un (l'Oratoire, créé par

Bérulle), semblaient ralliés au cardinal ministre. Les Carmélites

elles-mêmes, amenées ici et dirigées par Bérulle, à sa mort, prièrent

Richelieu d'être leur protecteur. Il devint en réalité celui des

Bénédictins de Cluny, de Cîteaux, de Saint-Maur; celui des Prémontrés.

Il s'occupait très-spécialement des Mendiants, des Dominicains et des

Carmes, les favorisait fort dans leurs affaires. Plusieurs de ses

meilleurs espions, aux crises décisives, lui furent fournis par ces

deux derniers ordres.

Grande tentation pour un ministre si attaqué, si menacé, à qui les

fonds manquaient pour organiser la police, que de trouver dans tous

ces moines une police officieuse! Partout, leur confessionnal devint

pour Richelieu un vrai trésor d'informations.

Les ordres voyageurs, ceux qui, sous vingt prétextes (mendicité,

prédication, missions, etc.), couraient, rôdaient, vaguaient, étaient

les diverses familles encapuchonnées de saint François, Mineurs,

Minimes, Capucins. En eux, il trouva des agents pour les affaires

extérieures, pour son espionnage d'Espagne, de Méditerranée. Le chef

de cette administration équivoque était le fameux Du Tremblay, le

Capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, homme très-dangereux, qui

servit longtemps Richelieu, mais qui faillit le perdre. Il avait le

goût, le talent de la police; tous les espions lui rendaient compte,

et par son frère, gouverneur de la Bastille, le Capucin avait sous la

main les prisonniers d'État. Sans admettre la part exagérée que ses

biographes lui donnent dans la destinée de Richelieu, il est certain

que Joseph avait contribué à son élévation, et qu'il eut longtemps

sous lui un grand pouvoir. Les apparences pauvres et austères du

Capucin imposaient fort à la simplicité de Louis XIII, qui même lui

confia quelquefois ses petites affaires personnelles. Richelieu, dont

les moeurs furent souvent attaquées, tirait quelque avantage de cette

couleur monastique d'un gouvernement de capucins, et par-devant

l'Europe catholique et surtout près du roi.

Dès 1625, Joseph fut l'auxiliaire de Richelieu, vivant dans son palais

et dans son appartement même. En 1631, il fut tout à fait

sous-ministre, ayant quatre capucins pour chefs des quatre divisions

de son département.

Le curieux, c'est que ce politique avait eu pour vocation primitive

l'idée d'une poétique croisade d'Orient, qu'il fit, du moins en vers,

sous le titre baroque de la _Turciade_. La croisade eût été exécutée

par un nouvel ordre de chevalerie, qui, chemin faisant, eût conquis

l'Allemagne. Toute cette chevalerie aboutit à une simple mission de

Capucins espions, que dirigeait le père Joseph vers l'Orient et dans

tous les pays ennemis de la maison d'Autriche.

Histoire de France 1618-1661 (Volume 14/19) · 第 1 / 24 段