Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
[Notes au lecteur de ce fichier digital:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.]
HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME QUATORZIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE FRANCE
PRÉFACE
Les trente années pénibles que je traverse en ce volume sont cependant
illuminées par deux grandes lumières, des plus pures et des plus
sublimes, Galilée et Gustave-Adolphe. (Voir le chapitre VI.) De
l'Italie, du Nord, cette consolation me venait en débrouillant
l'énigme laborieuse de la politique française et de la guerre de
Trente ans, et elle m'a bien soutenu. Par un contraste singulier, dans
cette époque pâlissante où l'homme, de moins en moins estimé et
compté, semble s'anéantir dans la centralisation politique, ces deux
figures subsistent pour témoigner de la grandeur humaine, pour la
relever par-dessus les âges antérieurs.
Leur originalité commune, c'est que chacun d'eux est au plus haut
degré le _héros_, le miracle, le coup d'en haut, ce semble, la
révolution imprévue. Et, d'autre part, ce qui est bien différent, _le
grand homme harmonique_, où toutes les puissances humaines
apparaissent au complet dans une douce et belle lumière.
Chacun d'eux vient de loin, et le monde s'y est longtemps préparé.
Toutes les nations d'avance avaient travaillé pour Galilée. La Pologne
(par Kopernic) avait donné le mouvement; l'Allemagne, la loi du
mouvement (Keppler); la Hollande, l'instrument d'observation, et la
France celui du calcul (Viète). Florence fournit l'homme, le génie qui
prend tout, se sert de tout en maître. Et Venise donna le courage et
la liberté.
Jamais homme ne réalisa une chose plus complète. Ordinairement il faut
une succession d'hommes. Ici le même trouva en même temps: 1º _La
méthode_, entrevue par les médecins, mais que Descartes et Bacon
cherchent encore vingt ans plus tard. Galilée la proclame par le plus
grand triomphe qu'elle ait eu dans le cours des siècles.--2º _La
science_, une masse énorme de faits, un agrandissement subit des
connaissances, une enjambée de compas qui alla de la petite terre et
du petit système solaire aux milliards de milliards de lieues de la
voie lactée.--3º _Le calcul_ des faits, la mesure des rapports de ces
astres entre eux.--4º _Les applications pratiques._ Il montra tout de
suite le parti qu'en tirerait la navigation.
Mais ces résultats scientifiques étaient moins importants encore que
les conséquences morales et religieuses. L'homme et la terre n'étaient
plus le monde. Même le système solaire n'était plus le monde. Tout
cela désormais subordonné, mesquin, misérable et minime. Que notre
petit globe obscur décidât, par ses faits et gestes, du sort de tous
les mondes, cela devenait dur à croire. Du ciel ancien, plus de
nouvelle. Sa voûte de cristal était crevée, et elle avait fait place à
la merveille d'une mer insondable, d'un mouvement infiniment varié,
mais infiniment régulier.--Théologie visible! Bible de la lumière,
ravissement de la certitude! L'universelle Raison révélée dans
l'indubitable et supprimant le doute. La promesse de la Renaissance
s'accomplissait déjà: «Fondation de la _Foi profonde_.»
Du reste, au premier moment, personne n'y prit garde, excepté le bon
et grand Keppler, celui qui avait le plus servi et préparé Galilée, et
qui le remercia pour le genre humain.
Gustave-Adolphe fut-il le Galilée de la guerre? Non, pas précisément.
Il en renvoie l'honneur à son maître, Jacques de La Gardie, originaire
de Carcassonne. Mais, dans cet art, celui qui applique avec génie,
dans des circonstances toutes nouvelles et imprévues, n'est guère
moins inventeur que celui qui a trouvé l'idée première. Donc, nous
n'hésitons pas à proclamer Gustave un héros très-complet en qui se
rencontra tout ce qui est grand dans l'homme: 1º _L'invention_, ou du
moins un perfectionnement inventif et original de la vraie guerre
moderne, guerre spiritualiste où tout est âme, audace et
mouvement.--2º _L'action_, l'héroïque application de l'idée nouvelle,
application heureuse et éclatante, du plus décisif résultat.--3º
L'admirable beauté du but, la guerre pour la paix, la victoire pour la
délivrance, l'intervention d'un juste juge pour le salut de tous.--4º
Et pour couronnement sublime, l'auréole d'un caractère plus haut
encore, plus grand que la victoire.
Il est intéressant de voir le double courant qui fait le héros, qui
harmonise cette grande force individuelle avec le mouvement du monde,
de sorte qu'il n'est pas excentrique, et qu'il est libre cependant,
non dépendant de la force centrale. C'est sa beauté profonde d'avoir
cette qualité.--Celui-ci est Suédois. Il est homme d'aventures. Son
rêve n'est pas l'Allemagne, mais la profonde Russie qu'il voulait
conquérir, et le chemin de l'Orient. C'est bien là, en effet, la
propre guerre suédoise. Petit peuple, si grand! le seul qui ait le
nerf du Nord (et bien plus que les Russes, population légère,
d'origine et de caractère méridional.) Le vrai monument de la gloire
suédoise, ce sont ces entassements de terre au pied des forteresses
russes qu'ont bâties les prisonniers suédois. Les Russes qui
connaissaient ces hommes, n'osèrent jamais en rendre un seul, rendant
villes, provinces, et tout ce qu'on voulait, plutôt qu'un seul
Suédois. Les os des prisonniers y sont restés, et témoignent encore de
la terreur des Russes.--Mais, pour être Suédois, Gustave n'en est pas
moins Allemand (par sa mère), protestant (de religion et de mission
spéciale), enfin Français par l'éducation militaire. Nul doute que
notre Languedocien, qui forma dix années Gustave dans les guerres de
Pologne, de Russie, de Danemark, n'ait influé beaucoup sur son
caractère même. L'étincelle méridionale n'est pas méconnaissable dans
ses actes et dans ses paroles. C'est la bonté, l'esprit d'Henri IV, sa
parfaite douceur. Du reste, tout cela transfiguré dans le sublime
austère du plus grand capitaine, qui donna tout à l'action, rien au
plaisir, et qui toujours fut grand. Un seul défaut (et d'Henri IV
aussi), d'avancer toujours le premier, de donner sa vie en soldat, par
exemple, le jour où, contre l'avis de tout le monde, il passa seul le
Rhin.
On prodigue le nom de héros, de grands hommes, à beaucoup d'hommes
éminents, à la vérité, mais pourtant secondaires. Cette confusion
tient à la pauvreté de nos langues et à un défaut de précision dans
les idées. Du reste, les hommes supérieurs ne s'y trompent pas, et
n'ont garde d'aller sottement se comparer aux vrais héros. Turenne,
l'illustre stratégiste, Condé, qui, par moments, eut l'illumination
des batailles, le pénétrant et judicieux Merci, le froid et habile
Marlborough, le brillant prince Eugène, auraient cru qu'on se moquait
d'eux si on les eût comparés au grand Gustave. Au nom du _roi de
Suède_, ils ôtaient leur chapeau. C'était un mot habituel entre eux:
«_Le roi de Suède_ lui-même n'eût pas réussi à cela... Il aurait fait
ceci,» etc., etc. On voit que la grande ombre planait sur toutes
leurs pensées.
CHAPITRE PREMIER
LA GUERRE DE TRENTE ANS.--LES MARCHÉS D'HOMMES LA BONNE AVENTURE
1618
L'histoire humaine semble finie quand on entre dans la guerre de
Trente ans. Plus d'hommes et plus de nations, mais des choses et des
éléments. Il faut raconter barbarement un âge barbare, et prendre un
coeur d'airain, mettre en saillie ce qui domine tout, la brutalité de
la guerre, et son rude outil, le soldat.
Il y avait trois ou quatre marchés de soldats, des comptoirs
militaires où un homme désespéré, et qui ne voulait plus que tuer,
pouvait se vendre.
1º L'ancien marché de l'Est, ou de Hongrie, des marches turques. Le
vieux Bethlem Gabor, qui avait pris part à quarante-deux batailles
rangées, se maintenait contre deux empires par la double force d'une
résistance nationale et des aventuriers de toute nation. Tous les
costumes de guerre, les déguisements par lesquels on essaye de se
faire peur les uns aux autres, ont été trouvés là. Le monstrueux
bonnet à poil pour rivaliser avec l'ours, l'absurde et joli costume du
hussard qui porte des fourrures pour ne pas s'en servir, et, pour
sabrer, jette la manche aux vents, toutes ces comédies, fort bien
imaginées contre la terreur turque, furent partout servilement copiées
dans les lieux et les circonstances qui les motivent le moins.
Au total, la Hongrie, le Danube, étaient la grande école, le grand
enrôlement de la cavalerie légère. Là, point de solde et point de
vivres, une guerre très-cruelle, nulle loi, l'infini du hasard, le
pillage, la _bonne aventure_.
2º Exactement contraire en tout était le petit marché de la Hollande.
Peu d'hommes, et très-choisis, très-bien payés et bien nourris. Une
guerre lente, savante. Le plus souvent il s'agissait de siéges. On
restait là un an, deux ans, trois ans, le pied dans l'eau, à bloquer
scientifiquement une méchante place. Il fallait la vertu de nos
réfugiés huguenots, ou l'obstination britannique des mercenaires
d'Angleterre et d'Écosse qu'achetait la Hollande, pour endurer un tel
ennui. Plusieurs eussent mieux aimé se faire tuer. Mais ce
gouvernement économe ne le permettait pas. Il leur disait: «Vous nous
coûtez trop cher.»
3º Ceux qui ne possédaient pas ce tempérament aquatique perdaient
patience, et s'en allaient aux aventures du Nord. Ainsi fit un certain
La Gardie, de Carcassonne, homme d'un vrai génie, qui, ayant su, par
les Coligny, les Maurice, tout ce qu'on savait alors, alla s'établir
en Suède, et sur le vaste théâtre de Pologne et de Russie, trouva la
grande guerre, la haute et vraie tactique. Son fils forma
Gustave-Adolphe.
4º Enfin, le grand, l'immense, le monstrueux marché d'hommes, était
l'Allemagne, lequel marché, vers 1628, faillit absorber tous les
autres et concentrer tout ce qu'il y avait de soldats en Europe, de
tout peuple et toute religion.
Danger épouvantable. Si cela s'était fait, il n'y avait nulle part à
espérer de résistance sérieuse. C'est ce qu'avait très-bien calculé le
spéculateur Waldstein, qui ouvrit ce marché. Les anciens condottieri
avaient fait cela en petit; plus récemment le Génois Spinola, sous
drapeau espagnol, fit la guerre à son compte. Waldstein reprit la
chose en grand, avec ce raisonnement bien simple: Si j'ai quelques
soldats, je puis être battu; mais, si je les ai tous, je ferai la
guerre à coup sûr, n'ayant affaire qu'aux non-soldats, aux paysans mal
aguerris, aux moutons... Et j'aurai les loups!
Maintenant quel fut donc le secret de ce grand marchand d'hommes, de
ce puissant accapareur, l'appât qui leur faisait quitter les meilleurs
services et les mieux payés, le gras service de la Hollande? Comment
se faisait-il que toutes les routes étaient couvertes de gens de
guerre qui allaient se vendre à Waldstein? Quels furent ses attraits
et ses charmes pour leur plaire et les gagner tous, les attacher à sa
fortune?
C'était un grand homme maigre, de mine sinistre, de douteuse race. Il
signait Waldstein pour faire le grand seigneur allemand. D'autres
l'appellent Wallenstein, Walstein. Sa tête ronde disait: «Je suis
Slave.» Tout était double et trouble en lui. Ses cheveux, demi-roux,
l'auraient germanisé, si son teint olivâtre n'eût désigné une autre
origine. Il était né à Prague, parmi les ruines, les incendies et les
massacres, et comme une furie de la Bohême pour écraser l'Allemagne.
Quand on parcourt ce pays volcanique, ses roches rouges semblent
encore trempées de sang. De telles révolutions tuent l'âme. Celui-ci
n'eut ni foi ni Dieu; il ne regardait qu'aux étoiles, au sort et à
l'argent. Protestant, il se convertit pour une riche dot, qu'il
réalisa en fausse monnaie d'Autriche, et acheta pour rien des
confiscations, puis des soldats, des régiments, des corps d'armée, des
armées. L'avalanche allait grossissant.
Sombre, muet, inabordable, il ne parlait guère que pour des ordres de
mort, et tous venaient à lui. Miracle?... Non, la chose était
naturelle... Il établit le règne du soldat, et lui livra le peuple,
biens et vie, âme et corps, hommes, femmes et enfants. Quiconque eut
au côté un pied de fer fut roi et fit ce qu'il voulut.
Donc, plus de crimes, et tout permis. L'horreur du sac des villes, et
les affreuses joies qui suivent l'assaut, renouvelés tous les jours
sur des villages tout ouverts et des familles sans défense. Partout
l'homme battu, blessé, tué. La femme passant de main en main. Partout
des cris, des pleurs. Je ne dis pas des accusations.
Comment arriver à Waldstein, inaccessible dans son camp? Le spectre
était aveugle et sourd.
Les âmes furent brisées, aplaties, éteintes, anéanties. Quand le roi
de Suède vint venger l'Allemagne et voulut écouter les plaintes, il
trouva tout fini. Ces gens, pillés, battus, outragés, violés, dirent
que tout allait bien. Et personne ne se plaignait plus!
Un fort bon tableau hollandais, qui est au Louvre, montre aux genoux
d'un capitaine en velours rouge une misérable paysanne qui a l'air de
demander grâce. Elle a le teint si plombé et si sale, elle a
visiblement déjà tant enduré, qu'on ne sait pas ce qu'elle peut
craindre. On lui a tué son mari, ses enfants. Eh! que peut-on lui
faire? Je vois là-bas au fond des soldats qui jouent aux dés, jouent
quoi? La femme, peut-être, l'amusement de la faire souffrir. Elle a
encore une chair, la malheureuse, et elle frissonne. Elle sent que
cette chair, qui n'est plus bonne à rien, ne peut donner que la
douleur, les cris et les grimaces, la comédie de l'agonie.
Le pis, dans ce tableau funèbre, c'est que ce capitaine, enrichi par
la guerre et en manteau de prince, n'a l'air ni ému ni colère. Il est
indifférent. Il me rappelle un mot terrible par lequel Richelieu, dans
son portrait de Waldstein, termine l'éloge qu'il fait de cet homme
diabolique: «Et avec cela, point méchant.»
Waldstein fut un joueur[1]. Il spécula sur la furie du temps, celle
du jeu. Et il laissa le soldat jouer tout, la vie, l'honneur, le sang.
C'est ce que vous voyez dans les noirs et fumeux tableaux de Valentin,
de Salvator.
[Note 1: Quelle pitié de voir Schiller poser ce spéculateur
en face de Gustave-Adolphe! Waldstein est grand comme fléau,
mais sa spéculation était fort simple, et la prime effroyable
qu'il donna au soldat devait lui attirer tous les soldats de
la terre. Gustave, le maître à tous, trop grand pour dénigrer
personne, ne faisait pas cas des talents militaires de ce
Waldstein. Il fit de petites choses avec des moyens énormes.
Son attitude d'acteur, sa tragi-comédie de solitude dans la
foule, de taciturnité, etc., fait rire le grand Gustave. Il
l'appelle sans façon: _Le fat_ (Narren)? ou peut-être _le
sot_. Mais tout cela imprime une respectueuse terreur au
pauvre dramaturge. Il copie avec une admiration bourgeoise
les vieux récits allemands sur les magnificences de
l'illustrissime coquin. Sa table était de cent couverts; il
avait tant de carrosses. Son maître d'hôtel _était de
première qualité_, etc.--Pauvretés pitoyables. Ce qui est
pire dans le livre de Schiller, ce qui fausse l'histoire à
chaque instant, c'est un déplorable effort d'impartialité
entre le bien et le mal. Reproche, au reste, qu'on peut faire
à plus d'un Allemand, entre autres à notre aimable, savant,
ingénieux Ranke, qui nous a tant appris. Son Histoire de la
papauté (je parle de l'original, et non, bien entendu, de la
perfide traduction), avec tant de mérites divers, a le tort
de grossir énormément beaucoup de petites choses. Rome
d'abord. Dans sa pitoyable décadence, elle redevient le
centre du monde. C'est comme un cadran solaire en bois de
sapin qui dirait: «Le soleil tourne à cause de moi.» Mais,
non, Rome ne s'y trompe pas. Elle est moins occupée des
visions ambitieuses des Jésuites, ou du grand mensonge des
missions, que de son piètre intérêt italien.--Les jésuites,
de même, sont surfaits par Ranke. Leurs rêves d'Armada, de
conquêtes d'Angleterre, etc., les montrent constamment
chimériques. La dissidence de ceux d'Allemagne et de France,
celle des Jésuites français entre eux, que je note dans ce
volume, n'est pas propre non plus à nous faire admirer la
sagesse de l'ordre. Possevin, leur rusé savantasse, me
paraît, en conscience, un bien petit héros.--Les Jésuites ont
une chose dont on doit tenir compte: c'est la lente et
patiente préparation de la guerre de Trente ans par la
captation des familles nobles et princières, par la séduction
des mères et la conquête des enfants. Ils obtinrent une
variété imprévue de l'espèce humaine, _le bigot_, vrai coup
de génie, comme celui de l'horticulteur qui a trouvé la rose
noire, sans parfum ni feuilles, un bâton. Ce bâton, c'est
Ferdinand II. On ne savait pas bien en détail comment ils
s'en servirent. L'archiviste de Vienne, Hormayer (V. les
intéressants _extraits d'Alfred Michiels, Siècle_ de 1856),
nous l'a complétement révélé. Nous savons maintenant comment
ces Pères, tenant en haut l'Empereur, leur terrible
marionnette, purent faire en bas de la démocratie pour
l'extermination du peuple. Leurs apôtres, dans le carnage de
Bohême, étaient des bouchers bien pensants, de pieux laquais,
de dévots tailleurs, etc. On massacrait, d'une manière
intelligente, jamais dans des lieux contigus, mais éloignés
les uns des autres, toujours aux moments imprévus. Cela
désorientait la résistance. Chacun, abattu, inquiet, se
disait cependant: «Le mal est encore loin.» Chacun croyait
avoir un meilleur numéro dans cette loterie de la mort.
11,000 communes sur 30,000 périrent entièrement; les autres à
moitié. Le pays offrait une profonde solitude. Les gens armés
qui se hasardaient à le traverser rencontraient parfois sur
le soir des paysans autour du feu, préparant leur souper, et
un homme dans la marmite. _Hormayer, Taschenbuch für die
vaterlændische geschichte_, 1836.
Voilà des gens féroces, direz-vous, mais enfin bien habiles.
Attendez. Ceci n'est que le premier acte de la guerre de
Trente ans, le moment du _bigot_. Voici venir le second acte;
c'est le _Marchand d'hommes_, Waldstein, le spéculateur en
armées. Tout échappe aux Jésuites. Ils n'avaient pas prévu
cela. Les voilà étonnés, effarés, comme un hibou qui aurait
couvé un vautour. Lorsque Waldstein a été éreinté par
Gustave, ils le font assassiner. Et alors ils reprennent
force. Par grande habileté? ils n'en ont pas besoin, ayant
pour eux la miraculeuse vertu d'une révolution territoriale
qui offre à chacun le bien du voisin.]
Sort, fortune, aventure, hasard, chance, ce je ne sais quoi, cette
force brutale qui va sans coeur, sans yeux, voilà l'idole d'alors. Le
dieu du monde est la Loterie[2].
[Note 2: Nous possédons une curieuse histoire de la Loterie:
_Del giuco del Lotto, opera del conte Petitti di Roreto_. 8º
1853, _Torino_. Elle commence en Italie au XIVe siècle, en
Flandre en 1519, en France en 1539. L'auteur, admirateur des
gouvernements protecteurs de la loterie, etc., n'en donne pas
moins les faits les plus intéressants sur les résultats
moraux de cette institution fiscale. En Lombardie, à Venise,
les boulangers cuisent moins de pain la veille du tirage.--V.
aussi _Delamare_, Police, _Savary_, Dict. du Commerce,
l'_Encyclopédie_ (par matières), le _répertoire de
Favart-Langlade_, et _Boulatignier_, de la _Fortune
publique_. Savary nous apprend que Saint-Sulpice, les
Théatins, les Filles-Saint-Thomas, furent bâtis à l'aide des
loteries ecclésiastiques. Le nom originaire de la loterie à
Gênes est _Giuco del Seminario_.--Quant à l'histoire du Jeu
en général, j'ai eu un moment la tentation de la faire en
recueillant les textes innombrables que me fournissaient
surtout les Mémoires du XVIIe siècle, le grand siècle du jeu.
Gourville spécialement est ici inappréciable. Qu'il est fier!
qu'il est noble! Comme il sent bien sa dignité de _beau
joueur_, de croupier, d'homme de tripot! Son assurance
impose. La vertu, la probité, la morale des petites gens,
sont honteuses et baissent les yeux.]
«Il est des moments, dit Luther, où Notre-Seigneur a l'air de
s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.»
Waldstein réussit justement parce qu'il fut la loterie vivante. Il se
constitua l'image du sort. Pour rien il faisait pendre un homme; mais
pour rien il le faisait riche. Selon qu'il vous regardait, vous étiez
au haut, au bas de la roue; vous étiez grand, vous étiez mort. Et
voilà aussi pourquoi tout le monde y allait. Chacun voulait savoir sa
chance.
La loterie proprement dite, aussi bien que les cartes, nous étaient
venues d'Italie. Les gouvernements italiens étaient généralement des
loteries où les noms mis au sac, _imbursati_, jouaient aux
magistratures. La ville de l'usure, de la grosse usure maritime,
Gênes, imagina la première de mettre sur ces bourses d'élections des
lots d'argent que l'on tirait. De là des fortunes subites, des ruines
aussi, de grosses pertes, des batailles financières, des morts et des
suicides de gens qui survivaient, mais pauvres, non plus hommes, mais
ombres, des millionnaires devenus _facchini_; comme un carnaval
éternel; bref, une société mouvante, et toute en grains de sable, que
la Fortune d'un souffle drolatique s'amusait à souffler sans cesse, à
faire lever, baisser, tourbillonner.
François Ier, qui rapporta plusieurs maladies d'Italie, n'oublia pas
celle-là. Il trouva la loterie d'un bon rapport et l'établit en
France. Mais, à part l'intérêt du fisc, elle répondait à un besoin de
cette société. La grande loterie du bon plaisir se tirant en haut pour
les places, le caprice des dames faisant les généraux, les juges et
les évêques, il était bien juste que les petits aussi eussent les
amusements du hasard, l'émotion des surprises, la facilité de se
ruiner.
Un mot entre alors dans la langue, un titre qui fait passer partout et
qui tient lieu de tout, qui dispense de tout autre mérite: _Un beau
joueur_. Les portes s'ouvrent toutes grandes à celui que l'on annonce
ainsi. Des aventuriers étrangers entrent par là, souvent sans esprit,
sans talent, même grossiers, mal faits, malpropres et malotrus. _Le
joueur_ d'Henri IV, sa partie ordinaire, est un gros Portugais ventru,
le sieur de Pimentel, dont le mérite principal est de voler au roi
cent mille francs par soirée. C'est encore là un des mérites du faquin
Concini. Son audace héroïque à jouer ce qu'il n'avait pas étonna et
charma la reine presque autant que sa grâce équestre, son talent de
voltige. Dans la Fronde, un valet, Gourville, marche de front avec
tous les seigneurs. Et la grande fortune d'alors est celle d'un fripon
de Calabre, fils du fripon Mazarino.
Le général bigot Tilly, le tueur de la Guerre de Trente ans, entre ses
messes et ses Jésuites, n'est pas tellement dévot à la Vierge Marie,
qu'il ne songe encore plus à cette fille publique, la Fortune. Au
moment solennel où il lui faut marcher contre Gustave-Adolphe, quel
mot lui vient à la bouche? où prend-il son espoir? «La guerre est un
jeu de hasard! Le gagnant veut gagner, s'acharne; le perdant veut
regagner, s'acharne aussi. Enfin, tourne la chance; le gagnant perd
son gain, jusqu'à sa première mise.» C'était là son augure pour croire
qu'il vaincrait le vainqueur.
L'homme le plus sérieux du temps, le calculateur politique qui
s'efforça de ne remettre que peu à la Fortune, Richelieu cependant
semble envisager la vie en général, comme un jeu de hasard. «La vie de
l'homme, dit-il, surtout celle d'un souverain, est bien proprement
comparée à un jeu de dés, auquel, pour gagner, il faut que le jeu en
die, et que le joueur sache bien user de sa chance[3].»
[Note 3: Cette parole eût dû rester présente à ceux qui
admirent avec raison les monuments de la politique d'alors,
mais s'en exagèrent la portée systématique, la suite, la
conséquence. Nous avons fait effort dans ce volume pour faire
apprécier dans son vrai caractère la volonté très-forte, mais
non pas fixe, de Richelieu, et les variations fatales que lui
imposèrent les événements. Mazarin va plus loin. Tout en
passant sa vie à calculer son jeu, à négocier, _ravauder_
(comme dit Retz), il attribue tous ses succès à sa bonne
fortune.
Il se moquait de ceux qui se creusaient la tête pour en
chercher les causes et croyaient qu'il avait des secrets, des
recettes à lui. Il ne réclamait qu'un mérite, d'_être
heureux_.
D'autre part, nous lisons dans les _Mémoires de Retz_, qu'un
jour la reine lui disant: «Le pauvre cardinal Mazarin est
bien embarrassé,» il aurait répondu: «Donnez-moi le Roi pour
deux jours, vous verrez si je le serai.»
Retz a raison. Avoir le Roi en main et jouer sur cette carte,
c'est dans ce temps _être heureux_ à coup sûr, et d'avance
gagner la partie. Donc il faut que l'histoire suive
attentivement l'_heureux_ joueur, n'oublie jamais l'intrigue
de cour qui est alors le point principal, s'y place, regarde
de là et l'administration intérieure, et la politique
extérieure, s'attache au Roi, à la chambre du Roi, «aux douze
pieds carrés qui, disait Richelieu, lui ont donné plus de
besogne que toute l'Europe.»
Cette méthode, absurde en d'autres siècles, comme nous
l'avons dit ailleurs, est au XVIIe, non-seulement la
meilleure, mais la seule possible. Elle en est la boussole.
Autrement on se noiera dans l'océan des actes et des paroles,
dans la richesse souvent stérile des vaines négociations, des
dits et contredits sans résultat, des longs efforts pour de
petits effets, d'essais et d'idées avortés. Ces récits, ces
écrits, ces dépêches, vous tentent trop souvent par le mérite
littéraire, la forme agréable, le charme, la clarté du
détail. L'ensemble n'en est pas moins obscur. On est porté à
chaque instant à se méprendre et à donner aux choses une
valeur propre, une portée qu'elles n'ont pas. Heureusement
une éclaircie se fait du côté de la cour, un rayon du
_Soleil_ (le Roi), et l'on voit que l'oeuvre compliquée,
laborieuse d'en bas, n'est qu'un petit reflet capricieux de
l'Olympe d'en haut.]
Lui-même, entraîné par la force des circonstances hors des voies de
réforme qu'il avait annoncées en 1626, jeté dans les dépenses énormes
du fatal siége, et d'une armée, d'une marine indispensables, où
allait-il? qu'espérait-il? Il jouait un gros jeu. L'affaire de La
Rochelle aurait manqué, faute d'argent; elle tint à un fil. Richelieu,
au dernier moment, emprunta un million en son nom et sur sa fortune.
Son passage des Alpes, dont nous allons parler, aurait manqué aussi,
et il serait resté au pied des monts, s'il n'eût encore trouvé au
moment des ressources imprévues. Bref, il était lancé dans l'aventure,
dans les hasards d'une roulette où il mettait surtout sa vie.
CHAPITRE II
LA SITUATION DE RICHELIEU
1629
La grande victoire catholique sur La Rochelle et l'hérésie, fut fêtée
à Paris d'un triomphe païen. Selon le goût allégorique du siècle,
Richelieu exhiba Louis XIII déguisé en Jupiter Stator, tenant à la
main un foudre doré.
Que menaçait le Dieu, et qui devait trembler? l'Espagne apparemment,
l'Autriche. L'Empereur voulait nous exclure de la succession de
Mantoue, nous fermer l'Italie. Et l'Italie, Venise, Rome, dans
l'attente terrible des bandes impériales, criait à nous, nous
appelait, envoyait courrier sur courrier.
Donc Louis XIII allait lancer la foudre, mais on pouvait se rassurer.
Ce maigre Jupiter à moustaches pointues, s'intitulant _Stator_ (qui
arrête), disait assez lui-même qu'il ne voulait rien qu'arrêter, qu'il
n'irait pas bien loin, s'arrêterait aussi bien que les autres, et
foudroierait modérément, jusqu'à un certain point.
Le foudre était de bois. Il y manquait les ailes dont l'antiquité a
soin de décorer celui de Jupiter. Ces ailes aujourd'hui, c'est
l'argent. Le déficit énorme, accusé en 1626, l'aggravation d'emprunts
faits pour le siége, semblaient rendre impossible le secours d'Italie.
Chaque effort de ce genre demandait un miracle, un coup de génie. Et
encore, les miracles n'eurent pas d'effet quant au but principal.
Gustave-Adolphe le dit et le prédit à notre ambassadeur, qui faisait
fort valoir la puissance de son maître: «Vous ne pourrez sauver
Mantoue.»
L'histoire de Richelieu est obscure quant au point essentiel, les
ressources, les voies et moyens. De quoi vivait-il, et comment? on ne
le voit ni dans les mémoires ni dans les pièces. Un ouvrage estimable,
qu'on vient de publier sur son administration, et qui s'étend fort sur
le reste, ne dit presque rien des finances. Comment le pourrait-il?
Tout ce qu'on a des comptes de Richelieu (3 vol. _manuscrits_,
_Bibl._, _fonds_ S. G. 354-355-356) ne comprend que quatre années
(1636-38-39-40), et donne fort confusément les recettes ordinaires,
poussées à 80 millions. Pas un mot de l'extraordinaire[4].
[Note 4: La belle publication de M. Avenel (_Lettres de
Richelieu_) étant peu avancée encore, c'est à lui-même que
j'ai demandé des renseignements. Personne, à coup sûr, ne
connaît mieux cette époque. Mais nous n'avons pas de document
qui éclaircisse ce point. J'ai été réduit aux trois volumes
_manuscrits de la Bibliothèque_, tellement
insuffisants.--L'ouvrage estimable sur l'_Administration de
Richelieu_, dont je parle dans le texte, est celui de M.
Caillet. M. Caillet est savant, exact, judicieux (sauf le
chapitre de l'éducation auquel je reviendrai).--Du reste, ce
qui fait sentir partout les embarras financiers de Richelieu,
ce sont ces licenciements de troupes au moment les plus
graves, mesures absurdes si elles n'avaient été commandées
par la nécessité.]
En 1636, quand la France fut envahie, on créa (ou plutôt on
régularisa) la _taxe des gens aisés_, et les intendants mis partout en
1637, avec triple pouvoir de justice, police et finances, la levèrent
en toute rigueur. Mais on ne peut douter que bien auparavant quelque
chose d'analogue n'ait existé, surtout dans les passages d'armées par
certaines provinces. Autrement, on ne peut comprendre comment, avec un
tel déficit sur l'ordinaire, on put faire chaque année des dépenses
(de guerres ou de subsides aux alliés) extraordinaires et imprévues.
De là une action variable, intermittente, quelques pointes brillantes,
et des rechutes pour cause d'épuisement. On ne pouvait avoir une armée
vraiment permanente.
Cela est frappant en 1629, quand Richelieu finit l'affaire des
huguenots; mais, celle d'Italie restant en pleine crise, il licencie
trente régiments pour en lever d'autres six mois après. De même en
1636, il licencie sept régiments en janvier «pour les refaire en
juin.» Économie de cinq mois, forcée peut-être, mais qui faillit
perdre la France; en juillet, rien n'était refait, et l'ennemi arriva
à vingt lieues de Paris.
La souffrance du grand homme d'affaires qui menait cette machine
poussive à mouvements saccadés devait être cruelle. Et l'on comprend
très-bien qu'il fût toujours malade. L'insuffisance des ressources,
l'effort continuel pour inventer un argent impossible, d'autre part,
l'intrigue de cour et je ne sais combien de pointes d'invisibles
insectes dont il était piqué, c'était de quoi le tenir dans une
agitation terrible. Mais ce n'était pas assez encore; vingt autres
diables hantaient cette âme inquiète, comme un grand logis ravagé, la
guerre des femmes, la galanterie tardive, plus la théologie et la rage
d'écrire, de faire des vers, des tragédies!
Quelle tragédie plus sombre que sa personne même! Auprès, Macbeth est
gai. Et il avait des accès de violence où ses furies intérieures
l'eussent étranglé, s'il n'eût, comme Hamlet, massacré ses tapisseries
à coups de poignard. Le plus souvent il ravalait le fiel et la fureur,
couvrait tout de respect, de décence ecclésiastique.
L'impuissance, la passion rentrée, s'en prenaient à son corps; le fer
rouge lui brûlait au ventre, lui exaspérait la vessie, et il était
près de la mort.
Son plus grand mal encore était le roi, qui, d'un moment à l'autre,
pouvait lui échapper. L'Espagne, la cour, attendaient la mort de Louis
XIII. Sa femme, son frère, chaque matin, regardaient son visage et
espéraient. Valétudinaire à vingt-huit ans, fiévreux, sujet à des
abcès qui faillirent l'emporter en 1630, il avait beau se dire en
vie, agir parfois et montrer du courage, on soutenait qu'il était
mort, du moins qu'il ne s'en fallait guère.
C'était un curieux mariage de deux malades. Le roi aurait cru le
royaume perdu, si Richelieu lui eût manqué. Et Richelieu savait que,
le roi mort, il n'avait pas deux jours à vivre. Haï tellement, surtout
du frère du roi, il devait s'arranger pour mourir avec Louis XIII. Et
c'est par là peut-être qu'il plaisait le plus au roi, triste, défiant
et malveillant, et qui ne l'aimait guère, mais qui toujours pouvait se
dire: «Si je meurs, cet homme est pendu.»
Cette double chance de mort où ses ennemis avaient leur espoir fut
justement ce qui le rendit fort et terrible. Il avait des moments où
il parlait et agissait comme en présence de la mort; et alors le
sublime, qu'il cherche si laborieusement ailleurs, arrivait de
lui-même.
Il y touche, en réalité, dans tels passages de l'allocution qu'il tint
au roi au retour de La Rochelle, par-devant ses ennemis, la reine mère
et le confesseur du roi, le doucereux Jésuite Suffren.
Il y dit tout, sa situation vraie, ce qu'il a fait et ce qu'il a reçu,
ce qu'il possède, ce qu'il a refusé. Il a de patrimoine vingt-cinq
mille livres de rente, et le roi lui a donné six abbayes. Il est
obligé à de grandes dépenses, surtout pour payer des gardes, étant
entouré de poignards. Il a refusé vingt mille écus de pension, refusé
les appointements de l'amirauté (40,000 francs), refusé un droit
d'amiral (cent mille écus), refusé un million que les financiers lui
offraient pour ne pas être poursuivis.
Il demande sa retraite, non définitive, mais momentanée; on le
rappellera plus tard, s'il est encore vivant et si on a besoin de lui.
Il explique très-bien qu'il est en grand danger, et qu'il a besoin de
se mettre quelque temps à couvert. Veut-il se rendre nécessaire, se
constater indispensable, et s'assurer d'autant mieux le pouvoir? Si
son but est tel, on doit dire qu'étrange est la méthode, bien
téméraire. Il parle avec la franchise d'un homme qui n'a rien à
ménager. Il ose donner à son maître, peut-être comme dernier service,
l'énumération des défauts dont le roi doit se corriger. Et ce n'est
pas là une de ces satires flatteuses où l'on montre un petit défaut,
une ombre, un repoussoir habile pour faire valoir les beautés du
portrait. Non, c'est un jugement ferme et dur, fort étudié, comme d'un
La Bruyère, d'un Saint-Simon qui fouillerait à fond ce caractère cent
ans après, un jugement des morts, et par un mort. Promptitude et
légèreté, soupçons et jalousie, nulle assiduité, peu d'application aux
grandes choses, aversions irréfléchies, oubli des services et
ingratitude. Il n'y manque pas un trait.
La reine mère dut frémir d'indignation, et aussi de terreur peut-être,
sentant que l'homme qui osait une telle chose oserait tout; et que, si
ferme du haut de la mort, il comptait peu la mort des autres.
Le Jésuite dut tomber à la renverse, s'abîmer dans le silence et
l'humilité.
Le roi sentit cela, et le reçut comme parole testamentaire d'un malade
à un malade, et d'un mourant à un mourant.
Richelieu, prié, supplié, resta au ministère. Il était difficile
qu'il se retirât en pleine crise. La guerre des huguenots durait en
Languedoc, et la guerre d'Italie s'ouvrait.
Richelieu, appelé par le pape, autant que par le duc de Mantoue, avait
là une belle chance qui pouvait le sortir de tous ses embarras.
Vainqueur de La Rochelle, s'il sauvait l'Italie, il devait espérer que
le pape le nommerait en France légat à vie, comme l'avaient été Wolsey
et Georges d'Amboise. Vrais rois et plus que rois, puisqu'ils unirent
les deux puissances, temporelle et spirituelle.
Les concessions énormes que le pape avait faites sur les biens
ecclésiastiques à l'Espagne, à la Bavière, à l'Autriche, qui en usait
si mal et qui allait lâcher ses bandes en Italie, les refuserait-il à
celui qui venait le défendre de l'invasion des barbares? Ces bandes,
menées par leurs soldats, n'auraient pas plus ménagé Rome que celles
du luthérien Frondsberg et du connétable de Bourbon.
La grande question du monde alors était celle des biens
ecclésiastiques. L'événement de l'Allemagne, cette année, c'est
l'_Édit de restitution_, qui les transmet partout des protestants aux
catholiques. En France, le clergé, le seul riche, ne donnait presque
rien. En viendrait-on à le faire financer malgré le pape ou par le
pape? C'était tout le problème.
Richelieu, très-probablement, en 1626, eut la première idée. Mais, en
1629, les circonstances changées l'amenèrent à la seconde.
Il délaissa brusquement la politique gallicane qu'il avait suivie
dans la grande ordonnance que son garde des sceaux, Marillac, avait
compilée de toutes les ordonnances gallicanes du XVIe siècle.
C'est une question débattue de savoir si Richelieu, qui abandonna
cette ordonnance en 1629, l'avait conçue et provoquée en 1627. Je le
croirais. Il ne ménageait guère le pape alors. Il n'excepta point le
nonce de la défense générale faite aux particuliers de visiter les
ambassadeurs. Le nonce en jeta les hauts cris; c'était la première
fois qu'on défendait aux prêtres de communiquer avec l'homme du pape.
Notez que l'auteur de l'ordonnance, le garde des sceaux, Marillac, et
son frère, depuis ennemis de Richelieu, étaient ses créatures, et
alors ses agents, à ce point que le frère fut chargé de l'affaire qui
lui importait le plus, la digue de la Rochelle. On ne peut guère
admettre que Marillac ait fait à cette époque une si importante
ordonnance à l'insu ou contre le gré de son protecteur Richelieu.
Cette ordonnance aurait été une grande révolution. Elle fait pour les
curés justement ce que fit l'Assemblée constituante; elle dote le bas
clergé aux dépens du haut. Elle entreprend de couper court à l'herbe
fatale et stérile qui germait partout, d'arrêter l'extension des
couvents, la multiplication des moines. On réforme les monastères. On
désarme le clergé en lui défendant de procéder par censures contre les
juges laïques. On ordonne aux juges d'église de procéder en français.
Dans un acte du même temps, Richelieu, sans oser retirer au clergé les
registres de morts, naissances et mariages, lui adjoint des
contrôleurs laïques, qui, de leur côté, publieront les bans à la porte
des églises.
Que devait attendre Richelieu de son ordonnance gallicane[5]?
Qu'apparemment les gallicans, pleins d'enthousiasme, les
parlementaires saisis de reconnaissance, se déclareraient pour lui, et
qu'à la faveur de ce beau mouvement il entrerait aux Hespérides qui
avaient fait tout le rêve du XVIe siècle, la participation de l'État
aux biens ecclésiastiques.
[Note 5: Quand il la fit faire par Marillac, elle était tout
à fait en harmonie avec ses actes d'alors, l'invasion de la
Valteline, la reconstruction de la Sorbonne, la défense de
communiquer avec le nonce, etc. En janvier 1629, il la fit
recevoir au Parlement, voulant montrer encore les dents au
pape, lorsqu'il allait le secourir, afin de le convaincre
d'autant mieux de la nécessité de gagner un homme à la fois
si utile et si redoutable, qui, dans un pli de sa robe,
apportait la guerre et la paix. Le sens était: «Je maintiens
l'ordonnance, prêt à la sacrifier si l'on me fait légat à
vie.» Il paraît que la cour de Rome sut le leurrer un an de
plus, et tirer de lui un démenti de l'ordonnance gallicane,
la démarche violente contre Richer, vieux chef des gallicans.
Cette démarche publique semblait river pour toujours
Richelieu dans l'ultramontanisme. Rome alors se moqua de lui,
croyant qu'il ne pourrait changer. Mais il changea encore en
1638, quand il lança Du Puy et son livre des _Libertés
gallicanes_. Court moment, il est vrai. Il ne pouvait lutter
sérieusement contre Rome, sans troubler la conscience d'un
roi si maladif, craintif de la mort, de l'enfer.--J'insiste
sur ces _contradictions successives_ de Richelieu et aussi
sur ses _contradictions simultanées_ (par exemple, ses trois
traités en sens contraires d'avril 1631, V. plus loin).
Personne n'a cherché davantage à sauver l'apparence, à garder
la fière attitude d'un homme tout d'une pièce et d'immuable
volonté. Le fameux _Testament_, les longs et laborieux
_Mémoires_, sont combinés pour cet effet. Ils réussissent à
donner l'admiration et le respect du grand labeur, de
l'effort soutenu d'un homme qui fait route à travers tant
d'obstacles; mais ils ne trompent nullement sur la fixité de
sa politique.--Les _Mémoires_, bien examinés, discutés et
serrés de près, faiblissent spécialement en trois points
essentiels: 1º ils exagèrent les forts petits succès des
campagnes d'Italie, si misérables en comparaison des
conquêtes du XVIe siècle. Ici, quels résultats? On secourt
Casal, on prend Pignerol, on laisse périr Mantoue, et on se
coule à fond dans l'opinion des Italiens. L'effet du _Pas de
Suse_ eût été grand, si l'on n'eût, sur le champ, rentré en
France et bientôt licencié trente régiments.--2º Les
_Mémoires_ feraient croire que Richelieu, de bonne heure,
agit sérieusement avec Gustave (ce qui est faux, il ne
pensait alors qu'au Bavarois). Ils feraient croire du moins
qu'il lui procura sa trêve de Pologne. Mais tout le monde y
travaillait, surtout la Hollande; et le seul qui réussit, ce
fut Gustave, par une victoire qui découragea les
Polonais.--3º Richelieu s'efforce d'obscurcir, d'abréger,
d'effacer ce qui, au fond, est le plus admirable en lui, sa
lutte désespérée contre l'intrigue espagnole des deux
reines.]
Mais, en réformant le clergé, il entreprenait aussi de réformer la
justice. Opposition des parlements. Résistance des gallicans au
projet le plus gallican.
Richelieu, à ce moment, était au comble de la gloire. En réalité, la
victoire lui appartenait à lui seul. Il avait vaincu non-seulement la
Rochelle et les huguenots, mais les ennemis des huguenots, la cour,
les parlements, les grands seigneurs, la reine mère. Tous l'avaient
poussé à la chose, et tous l'y avaient délaissé. Le clergé même, en
cette guerre qui était proprement la sienne, donna peu, et recula
vite. Les saints, le trop ardent Bérulle, qui, par visions,
prophéties, par raisons et par déraisons, avaient travaillé dix ans la
croisade, l'entravèrent précisément quand elle fut engagée.
Nos Jésuites français, qui d'abord attaquaient Richelieu (par le fou
Garasse), de concert avec ceux de Vienne, se rattachèrent bien vite à
lui, au succès et à la victoire. La haute direction du _Gesù_ de Rome
vit sans peine cette dissidence apparente de l'ordre, et trouva bon
d'avoir des Jésuites dans les deux camps, chez l'Empereur et contre
l'Empereur. Ceux d'Autriche guerroyèrent avec l'épée impériale et
inondèrent l'Allemagne de sang. Ceux de France conquirent
pacifiquement, avec l'appui de Richelieu; ils confessèrent et
enseignèrent partout. Il étrangla pour eux la défaillante université
de Paris.
Nos Jésuites, moins guerriers d'action que ceux d'Allemagne, l'étaient
autant d'esprit. L'âme d'Ignace, romanesquement aventurière autant que
patiente et rusée, vivait toujours dans l'ordre. Plusieurs, dans leurs
chambrettes de la maison professe rue Saint-Antoine, créaient des
flottes, des armées sur papier. D'autres, au grand collége de la rue
Saint-Jacques, la verge en main, faisaient la guerre aux hérétiques
absents, sur le dos de leurs écoliers. Rome répondait peu à cette
ardeur guerrière. Sa piètre politique de neveux ne menait pas à
grand'chose. Quand Sixte-Quint lui-même avait pris de si mauvaise
grâce l'invincible _Armada_, que pouvaient espérer ces belliqueux
Jésuites du Barberino Urbain VIII et des neveux Barberini? Richelieu,
au contraire, après le coup de la Rochelle, était exactement l'idéal,
le messie de leur désir, le prêtre militant, le prêtre cavalier,
n'ayant d'aides de camp que des prêtres, et pour arrière-garde et
réserve mettant partout des régiments jésuites. Par lui, ils firent
leur entrée triomphale à La Rochelle, plus tard dans toutes les
villes huguenotes du Languedoc et de Poitou. Il les fourra aux armées
mêmes, «pour donner des remèdes et des bouillons aux soldats.»
Il s'imaginait avoir conquis l'ordre. À tort. Les Jésuites confesseurs
du roi furent presque toujours contre lui. Dans les Jésuites
écrivains, il eut quelques fanatiques, qui l'auraient voulu à tout
prix chef de l'Église de France, légat du pape _à latere_, à vie. Un
ou deux poussèrent si loin cette passion, qu'ils écrivirent que Paris
pouvait avoir un patriarche, aussi bien que Constantinople (1638).
Vers 1629, tous les ordres religieux, moins un (l'Oratoire, créé par
Bérulle), semblaient ralliés au cardinal ministre. Les Carmélites
elles-mêmes, amenées ici et dirigées par Bérulle, à sa mort, prièrent
Richelieu d'être leur protecteur. Il devint en réalité celui des
Bénédictins de Cluny, de Cîteaux, de Saint-Maur; celui des Prémontrés.
Il s'occupait très-spécialement des Mendiants, des Dominicains et des
Carmes, les favorisait fort dans leurs affaires. Plusieurs de ses
meilleurs espions, aux crises décisives, lui furent fournis par ces
deux derniers ordres.
Grande tentation pour un ministre si attaqué, si menacé, à qui les
fonds manquaient pour organiser la police, que de trouver dans tous
ces moines une police officieuse! Partout, leur confessionnal devint
pour Richelieu un vrai trésor d'informations.
Les ordres voyageurs, ceux qui, sous vingt prétextes (mendicité,
prédication, missions, etc.), couraient, rôdaient, vaguaient, étaient
les diverses familles encapuchonnées de saint François, Mineurs,
Minimes, Capucins. En eux, il trouva des agents pour les affaires
extérieures, pour son espionnage d'Espagne, de Méditerranée. Le chef
de cette administration équivoque était le fameux Du Tremblay, le
Capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, homme très-dangereux, qui
servit longtemps Richelieu, mais qui faillit le perdre. Il avait le
goût, le talent de la police; tous les espions lui rendaient compte,
et par son frère, gouverneur de la Bastille, le Capucin avait sous la
main les prisonniers d'État. Sans admettre la part exagérée que ses
biographes lui donnent dans la destinée de Richelieu, il est certain
que Joseph avait contribué à son élévation, et qu'il eut longtemps
sous lui un grand pouvoir. Les apparences pauvres et austères du
Capucin imposaient fort à la simplicité de Louis XIII, qui même lui
confia quelquefois ses petites affaires personnelles. Richelieu, dont
les moeurs furent souvent attaquées, tirait quelque avantage de cette
couleur monastique d'un gouvernement de capucins, et par-devant
l'Europe catholique et surtout près du roi.
Dès 1625, Joseph fut l'auxiliaire de Richelieu, vivant dans son palais
et dans son appartement même. En 1631, il fut tout à fait
sous-ministre, ayant quatre capucins pour chefs des quatre divisions
de son département.
Le curieux, c'est que ce politique avait eu pour vocation primitive
l'idée d'une poétique croisade d'Orient, qu'il fit, du moins en vers,
sous le titre baroque de la _Turciade_. La croisade eût été exécutée
par un nouvel ordre de chevalerie, qui, chemin faisant, eût conquis
l'Allemagne. Toute cette chevalerie aboutit à une simple mission de
Capucins espions, que dirigeait le père Joseph vers l'Orient et dans
tous les pays ennemis de la maison d'Autriche.