Le feu sacré

Ce grand garçon est toujours bien habillé. Donnons-lui vingt-cinq,

trente ou trente-cinq ans, sans préciser, car il n’est pas seul de son

espèce.

Il a certainement la vocation du théâtre, et c’est d’autant plus

méritoire qu’il n’a aucune espèce de dons... Il est en bois et met une

voix sourde et monotone au service d’une intelligence médiocre.

Mais sa taille avantageuse, l’élégance de ses costumes permettent de

l’utiliser et de lui confier le rôle de monsieur en smoking qui, au

début d’un acte, écoute, le cigare à la bouche, un autre fumeur

visiblement plus important. Ou bien encore, il est le jeune homme, en

pantalon et chemise blancs, qui passe au fond du théâtre, une raquette à

la main. Parfois il a la gloire d’être censé faire la cour, à la

cantonade, à l’héroïne, et sera même honoré, dans la pièce, des soupçons

d’un jeune premier à 10.000 francs par mois.

Mais, d’une façon générale, ce qui lui arrive se passe en coulisse. Il

case donc assez vite son rôle dans sa mémoire et peut employer ses

loisirs à écrire des lettres sans nombre aux auteurs qui, bien entendu,

sont toujours des «maîtres».

Au nouvel an, la première carte que ces écrivains reçoivent est celle de

ce fidèle.

Il s’éloigne passablement de l’ancienne conception des acteurs errants,

compagnons sans souci, méprisés par les marchands drapiers. C’est un

garçon sobre, réservé d’allures, mesuré dans ses propos. Il n’aime ni

l’aventure, ni la fantaisie, ni même le théâtre. Il lui plaît seulement

d’exercer la profession d’artiste dramatique. Voilà en quoi consiste son

feu sacré.

Flamme point négligeable, certes, puisqu’elle le stimule sans cesse et

le pousse à écrire ses lettres inlassables aux auteurs, à leur faire, à

des intervalles courts et réguliers, de persévérantes visites.

«Maître, ce n’est pas mon genre de me mettre en avant et de venir parler

de moi. Il faut que je me force...»

C’est qu’il est sincère. Il faut qu’il se force. Mais il se force bien.

La faune des plateaux · 第 13 / 79 题