Loisirs

J’ai reçu la lettre suivante que je tiens à transcrire fidèlement:

«Monsieur,

«Vous avez publié, il y a quelques semaines, un petit article, intitulé:

_Le Prix de Diane en matinée_, où vous montriez des artistes dramatiques

qui, pendant qu’ils interprétaient un drame des plus austères,

demeuraient préoccupés par les paris qu’ils avaient faits aux courses.

L’inconvénient de ces fantaisies est de laisser croire qu’il n’y a place

dans l’esprit de certains comédiens que pour des soucis aussi frivoles.

Je tiens à protester au nom de ceux qui, comme moi, ne parient jamais

aux courses, et consacrent le meilleur de leur soirée à jouer au poker.

«Ma protestation, si vous le voulez bien, restera anonyme... Aussi bien,

hélas! garderait-elle ce caractère, vis-à-vis de vos lecteurs, même si

je signais de mon nom... Je suis peu connu, mon rôle se bornant la

plupart du temps à faire part à des personnages de la pièce, titrés ou

riches, de l’arrivée, dans une antichambre supposée, d’autres

personnages importants, et de quitter la scène sur la réplique: «Faites

entrer.»

«Je suis parfois en habit noir, d’autres fois en livrée à boutons de

cuivre. Depuis quelques semaines, sans doute parce que mes maîtres sont

de nouveaux riches (je ne connais pas exactement la pièce) ou bien parce

que mon auteur a des idées un peu conventionnelles sur la tenue des

domestiques du grand monde, je porte une culotte et une chaude perruque

blanche, qui ne reste heureusement sur ma tête que pendant les courts

instants de ma présence en scène.

«Le reste du temps--et il en reste--je suis installé dans la loge

somptueuse d’une jeune fille ruinée et persécutée, en compagnie d’un

vieux duc qui, lui non plus, n’est ni du «deux» ni du «trois». Nous

jouons au poker.

«Là, les différences de classe, établies arbitrairement par l’auteur,

disparaissent tout à fait, et chacun reprend le rang qu’il mérite...

L’humble serviteur que je suis domine de cent coudées le vieux duc (qui

n’a d’ailleurs que 22 ans). J’ai l’habit d’un valet, mais j’ai l’âme

d’un bluffeur de premier ordre...

«Ci-joint mon nom et celui de mon théâtre, que vous voudrez bien ne pas

publier. Mais venez nous voir un soir, vers 9 h. 1/2. Vous ferez le

quatrième.

«Mes sentiments les meilleurs. X...»

Oui, monsieur X..., j’irai certainement vous voir un soir. Et je vous

rappellerai le souvenir glorieux de Joliet, de la Comédie-Française,

qui, lorsqu’il n’était pas d’un acte, n’hésitait pas à quitter

rapidement son costume, à reprendre pour une demi-heure ses habits de

ville pour aller continuer une partie d’échecs au café de la Régence.

Les vrais joueurs ont ainsi de ces traits magnifiques, dont les âmes

mesquines de ceux qui ne jouent pas ne peuvent comprendre la beauté.

La faune des plateaux · 第 12 / 79 题