On s’illusionne souvent sur la puissance des gens, sous prétexte qu’ils
semblent occuper un emploi d’une haute importance, et qu’ils sont vêtus
d’un costume impressionnant.
Il y a une quinzaine d’années, un dimanche, je passais, vers deux
heures, devant un grand théâtre du Boulevard. On y jouait _le Bossu_,
une pièce que je ne me lasserai jamais de revoir... J’y retrouve, à
chaque représentation, ma haine fidèle du tortueux Gonzague et mon
éternelle sympathie pour Cocardasse et Passepoil... Je suis les
péripéties du drame avec angoisse, comme si ce qui est écrit et que je
sais par cœur n’était pas définitif, et comme si le traître allait
échapper, ce jour-là, à la fatalité du texte.
J’entrai par l’escalier des artistes, salué par un geste amical du
concierge qui me connaît très bien (pas sous mon nom d’ailleurs, car il
m’a donné un jour le nom d’un de mes confrères; mais ceci n’est qu’un
détail, et l’important est d’être connu).
La lumière du jour pénètre rarement dans les coulisses des théâtres,
même en matinée. Je me dirigeai vers la Régie, où un artiste d’un
certain âge était assis devant un petit bureau. Il jouait dans la pièce
et se trouvait tout habillé et tout maquillé pour entrer en scène.
--Bonjour, comment ça va? Y a-t-il moyen d’assister à la matinée?
--Oh! monsieur... je suis désolé... J’ai les ordres les plus sévères. En
l’absence du directeur et du secrétaire, on me défend de donner des
entrées à qui que ce soit... Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Mais
je n’ai aucun pouvoir pour cela, et c’est une consigne formelle à
laquelle je suis forcé d’obéir...
Celui qui parlait ainsi n’était autre que le Régent de France, vêtu d’un
habit somptueux, magnifique, couvert de pierreries, orné par surcroît
d’un large cordon bleu clair qui ne se donnait pas à tout le monde.