et presque attristé de son babil fantastique et mutin. «A quoi bon, me
disais-je, tant d'audace pour si peu d'amour! Un rendez-vous dans une
église, à la vue de toute une population, le danger d'être découverte,
maudite et reniée de sa famille et de toute sa caste, le tout pour
échanger avec moi des quolibets, comme elle ferait avec une de ses amies
en grande loge au théâtre! Se plaît-elle donc aux aventures pour le seul
amour du péril? Si elle s'expose ainsi sans m'aimer, que fera-t-elle
pour l'homme qu'elle aimera? Et puis combien de fois déjà et pour qui
ne s'est-elle pas exposée de la sorte? Si elle ne l'a pas fait encore,
c'est le temps et l'occasion qui lui ont manqué. Elle est si jeune!
Mais quelle énorme série d'aventures galantes ne recèle pas cet avenir
dangereux, et combien d'hommes en abuseront, et combien de souillures
terniront cette fleur charmante avide de s'épanouir au vent des
passions!»
Elle s'aperçut de ma préoccupation, et me dit d'un ton brusque:
«Vous avez l'air de vous ennuyer?»
J'allais répondre, lorsqu'un petit bruit nous fit tourner la tête par un
mouvement spontané. Derrière nous s'ouvrit la coulisse de bois qui ferme
la lucarne grillée par laquelle le prêtre reçoit les confessions, et une
tête jaune et ridée, au regard pénétrant et sévère, nous apparut comme
un mauvais rêve. Je me détournai précipitamment avant que ce tiers
malencontreux eût le temps d'examiner mes traits. Mais je n'osai
m'éloigner, de peur d'attirer l'attention des personnes environnantes.
J'entendis donc ces paroles adressées à l'oreille de ma complice:
«Signora, la personne qui est auprès de vous n'est point venue dans la
maison du Seigneur pour entendre les saints offices. J'ai vu dans toute
son attitude et dans les distractions qu'elle vous donne que l'église
est profanée par un entretien illicite. Ordonnez à cette personne de se
retirer, ou je me verrai forcé d'avertir madame votre tante du peu
de ferveur que vous portez à l'audition de la sainte messe, et de la
complaisance avec laquelle vous ouvrez l'oreille aux fades propos des
jeunes gens qui se glissent près de vous.»
La lucarne se referma aussitôt, et nous demeurâmes quelques instants
immobiles, craignant de nous trahir par un mouvement. Alors Lila,
s'approchant tout près de nous, dit à voix basse à sa maîtresse:
«Mon Dieu, retirons-nous, signora! M. l'abbé Cignola, qui rôdait dans
l'église depuis un quart d'heure, vient d'entrer dans le confessionnal
et d'en ressortir presque aussitôt après vous avoir regardée sans doute
par la lucarne. Je crains bien qu'il ne vous ait reconnue, ou qu'il
n'ait entendu ce que vous disiez.
--Je le crois bien; car il m'a parlé, répondit la signora, dont le noir
sourcil s'était froncé durant le discours de l'abbé avec une expression
de bravade. Mais peu m'importe.
--Je dois me retirer, signora, dis-je en me levant; en restant une
minute de plus, j'achèverais de vous perdre. Puisque vous connaissez ma
demeure, vous me ferez savoir vos volontés...
--Restez, me dit-elle en me retenant avec force. Si vous vous éloignez,
je perds le seul moyen de me disculper. N'aie pas peur, Lila. Ne dis
pas un mot, je te le défends. Mon cousin, dit-elle en élevant un peu la
voix, donnez-moi le bras et allons-nous-en.
--Y songez-vous, signora? Tout Florence me connaît. Jamais vous ne
pourrez me faire passer pour votre cousin.
--Mais tout Florence ne me connaît pas, répondit-elle en passant son
bras sous le mien et en me forçant à marcher avec elle. D'ailleurs,
je suis _hermétiquement_ voilée, et vous n'avez qu'à enfoncer votre
chapeau. Allons! ayez donc mal aux dents! Mettez votre mouchoir sur
votre visage. Hé vite! voici des gens qui me connaissent et qui me
regardent. Ayez de l'assurance et doublez le pas.»
En parlant ainsi, et en marchant avec vivacité, elle gagna la porte
de l'église, appuyée sur mon bras. J'allais prendre congé d'elle et
m'enfoncer dans la foule qui s'écoulait avec nous, car la messe venait
de finir, lorsque l'abbé Cignola nous apparut de nouveau, debout sur le
portique et feignant de s'entretenir avec un des bedeaux. Son oblique
regard nous suivait attentivement. «N'est-ce pas, Hector,» dit la
signora en passant près de lui et en penchant sa tête entre le visage de
l'abbé et le mien. Lila tremblait de tous ses membres; la signora aussi;
mais son émotion redoublait son courage. Une voiture aux armoiries et
à la livrée des Grimani s'avançait à grand bruit, et le peuple, qui a
toujours coutume de regarder avidement l'étalage du luxe, se pressait
sous les roues et sous les pieds des chevaux. D'ailleurs, l'équipage
de la vieille Grimani en particulier attirait toujours une nuée de
mendiants; car la pieuse dame avait coutume de répandre des aumônes sur
son passage. Un grand laquais fut forcé de les repousser pour ouvrir
la portière, et j'avançais toujours, conduisant la signora, et toujours
suivi du regard inquisitorial de l'abbé Cignola. «Montez avec moi,» me
dit la signora d'un ton absolu et avec un serrement de main énergique en
s'élançant sur le marchepied. J'hésitais; il me semblait que ce dernier
coup d'audace allait consommer sa perte. «Montez donc,» me dit-elle
avec une sorte de fureur; et dès que je fus assis près d'elle, elle
leva elle-même la glace, donnant à peine à Lila le temps de s'asseoir
vis-à-vis de nous, et au domestique celui de fermer la portière. Et
déjà nous roulions avec la rapidité de l'éclair à travers les rues de
Florence.
«N'aie pas peur, ma bonne Lila, dit la signora en passant un de ses
bras au cou de sa soeur de lait, et en lui donnant un gros baiser sur
la joue; tout cela s'arrangera. L'abbé Cignola n'a pas encore vu mon
cousin, et il est impossible qu'il ait assez bien vu le seigneur Lélio
aujourd'hui pour s'apercevoir plus tard de la supercherie.
--Oh! signora, l'abbé Cignola est un homme qu'on ne trompe pas.
--Eh! que m'importe ton abbé Cignola? Je te dis que je fais croire à ma
tante tout ce que je veux.
--Et le seigneur Hector dira bien qu'il ne vous a pas accompagnée à la
messe, dis-je à mon tour.
--Oh! pour celui-là, je vous réponds qu'il dira tout ce que je voudrai;
au besoin, je lui persuaderai à lui-même qu'il était à la messe tandis
qu'il se figurait être à la chasse.
--Mais les domestiques, signora? Le valet de pied a regardé M. Lélio
avec un air singulier, et tout d'un coup il a reculé de surprise, comme
s'il eût reconnu l'accordeur de pianos.
--Eh bien! tu leur diras que j'ai rencontré cet _homme-là_ dans
l'église, et que je lui ai dit bonjour; qu'il m'a dit avoir une course
à faire dans nos environs, et que, comme je suis très-bonne, j'ai voulu
lui épargner la peine d'y aller à pied. Nous allons le déposer devant
la première maison de campagne que nous trouverons sur la route. Et
tu ajouteras que je suis bien étourdie, que ma tante a bien sujet de
gronder; mais que je suis une excellente personne, quoique un peu folle,
et que c'est bien affligeant de me voir toujours réprimandée. Comme ils
m'aiment et que je leur ferai à chacun un petit cadeau, ils ne diront
rien du tout. En voilà bien assez; n'avez-vous pas autre chose à me dire
tous deux que des condoléances sur un fait accompli? Seigneur Lélio,
comment trouvez-vous cette triste ville de Florence? Tous ces vieux
palais noirs ferrés jusqu'aux dents n'ont-ils pas l'air de prisons?»
J'essayai de soutenir la conversation d'un air dégagé; mais je n'étais
rien moins que content. Je ne me sentais aucun goût pour des aventures
où tout le risque était pour la femme et tout le tort de mon côté. Il me
semblait que j'étais lestement traité, puisqu'on s'exposait pour moi à
des dangers et à des malheurs qu'on ne me permettait pas de combattre ou
de conjurer.
Je retombai malgré moi dans un silence pénible. La signora, ayant
fait de vains efforts pour le vaincre, se tut aussi. La figure de Lila
restait consternée. Nous étions sortis de la ville; deux fois je fis
remarquer que le lieu me semblait favorable pour arrêter le cocher et
me déposer sur la route. Deux fois la signora s'y opposa d'un ton
impérieux, disant que c'était trop près de la ville, et qu'on courait
encore risque de rencontrer quelque figure de connaissance.
Depuis un quart d'heure nous ne disions plus un mot; cette situation
devenait horriblement désagréable. J'étais mécontent de la signora, qui
m'avait engagé sans mon consentement dans une aventure où je ne pouvais
marcher à ma guise. J'étais encore plus mécontent de moi-même pour
m'être laissé entraîner à des enfantillages dont toute la honte devait
retomber sur moi; car, aux yeux des hommes les moins scrupuleux,
corrompre ou compromettre une fille de quinze ans doit toujours être
considéré comme une lâche et mauvaise action. J'allais décidément
arrêter le cocher pour descendre, lorsqu'en me retournant vers mes
compagnes de voyage je vis le visage de la signora inondé de larmes
silencieuses. Je fis une exclamation de surprise, et, par un mouvement
irrésistible, je pris sa main; mais elle me la retira brusquement, et,
se jetant au cou de Lila qui pleurait aussi, elle cacha, en sanglotant,
sa tête dans le sein de sa fidèle soubrette.
«Au nom du ciel! qu'avez-vous à pleurer d'une manière si déchirante, ma
chère signora? m'écriai-je en me laissant glisser presque à ses genoux.
Si vous ne voulez pas me voir partir désespéré, dites-moi si cette
malheureuse aventure est la cause de vos larmes, et si je puis détourner
de vous les malheurs que vous redoutez.»
Elle releva sa tête penchée sur l'épaule de Lila, et me regardant avec
une sorte d'indignation:
«Vous me croyez donc bien lâche! me dit-elle.
--Je ne crois rien, répondis-je, rien que ce que vous me direz. Mais
vous vous détournez de moi et vous pleurez; comment puis-je savoir ce
qui se passe dans votre âme? Ah! si je vous ai offensée ou si je vous
ai déplu, si je suis la cause involontaire de votre chagrin, comment
pourrais-je jamais me le pardonner?
--Ah! vous croyez que j'ai peur? répéta-t-elle avec une sorte d'amertume
tendre. Vous me voyez pleurer, et vous dites: C'est une petite fille qui
craint d'être grondée!»
Elle se mit à pleurer à chaudes larmes en cachant son visage dans son
mouchoir. Je m'efforçais de la consoler, je la suppliais de me répondre,
de me regarder, de s'expliquer; et, dans cet instant de trouble et
d'attendrissement, je fus entraîné par un mouvement si paternel et si
amical, que le hasard amena sur mes lèvres, au milieu des doux noms que
je lui donnais, le nom d'un enfant qui m'avait été bien cher. Ce
nom, j'avais gardé depuis longues années l'habitude de le donner
involontairement à tous les beaux enfants que j'avais occasion de
caresser. «Ma chère signorina, lui dis-je, ma bonne Alezia...» Je
m'arrêtai, craignant de l'avoir offensée en lui donnant par mégarde un
nom qui n'était pas le sien. Mais elle n'en parut pas offensée; elle
me regarda avec un peu de surprise et me laissa prendre sa main que je
couvris de baisers.
Cependant la voiture avançait rapide comme le vent, et avant que j'eusse
pu obtenir l'explication que je demandais ardemment, Lila nous avertit
qu'elle apercevait la villa Grimani, et qu'il fallait absolument nous
séparer.
«Eh quoi! vais-je vous quitter ainsi? m'écriai-je, et combien de temps
vais-je me consumer dans cette affreuse inquiétude?
--Eh bien! me dit-elle, venez ce soir dans le parc, le mur n'est pas
bien haut. Je serai dans la petite allée qui longe le mur, auprès
d'une statue que vous trouverez aisément en partant de la grille et en
marchant toujours à droite. A une heure de la nuit!»
Je baisai de nouveau les mains de la signora.
--Oh! signora, signora! dit Lila d'un ton de reproche doux et triste.
--Lila, ne me contrarie pas, dit la signora avec véhémence; tu sais ce
que je t'ai dit ce matin.»
Lila parut consternée.
«Qu'a donc dit la signora? demandai-je à la jeune fille.
--Elle veut se tuer, répondit Lila en sanglotant.
--Vous tuer, signora! m'écriai-je. Vous si belle, si gaie, si heureuse,
si aimée!
--Si aimée, Lélio! répondit-elle d'un air désespéré, et de qui donc
suis-je aimée? de ma pauvre mère seulement et de cette bonne Lila.
--Et du pauvre artiste qui n'ose pas vous le dire, repris-je, et qui
pourtant donnerait sa vie pour vous faire aimer la vôtre.
--Vous mentez! dit-elle avec force; vous ne m'aimez pas!»
Je saisis convulsivement son bras et je la regardai stupéfait. En ce
moment la voiture s'arrêta brusquement. Lila venait de tirer le cordon.
Je m'élançai à terre, et j'essayai, en saluant, de reprendre l'humble
attitude de l'accordeur de pianos. Mais ces deux jeunes filles, qui
avaient les yeux rouges, n'échappèrent point à l'oeil clairvoyant du
valet de pied. Il me regarda avec une attention très-grande, et, quand
la voiture s'éloigna, il se retourna plusieurs fois pour me suivre des
yeux. Je crus bien me rappeler confusément ses traits; mais je n'avais
pas osé le regarder en face, et je ne pensais guère à chercher où
j'avais rencontré cette grosse face pâle et barbue.
--Lélio, Lélio! me dit la Checchina en soupant, vous êtes bien joyeux
aujourd'hui. Prenez garde de pleurer demain, mon enfant.»
A minuit, j'avais escaladé le mur du parc; mais à peine avais-je
fait quelques pas dans l'allée qu'une main saisit mon manteau. A tout
événement, je m'étais muni de ce que dans mon village nous appelions
un petit couteau de nuit; j'allais en faire briller la lame, lorsque je
reconnus la belle Lila.
«Un mot bien vite, seigneur Lélio, me dit-elle à voix basse; ne dites
pas que vous êtes marié.
--Qu'est-ce à dire, mon aimable enfant? Je ne le suis pas.
--Cela ne me regarde pas, reprit Lila; mais, je vous en supplie, ne
parlez pas de cette dame qui demeure avec vous.
--Tu es donc dans mes intérêts, ma bonne Lila?
--Oh! non, Monsieur, certainement, non! Je fais tout ce que je peux pour
empêcher la signora de commettre toutes ces imprudences. Mais elle ne
m'écoute pas, et si je lui disais ce qui peut et ce qui doit l'éloigner
pour toujours de vous... je ne sais ce qui en arriverait!
--Que veux-tu dire? Explique-toi.
--Hélas! vous avez vu aujourd'hui combien elle est exaltée. C'est un
caractère si singulier! Quand on la chagrine, elle est capable de tout.
Il y a un mois, lorsqu'on l'a séparée de sa mère pour l'enfermer ici,
elle parlait de prendre du poison. Chaque fois que sa tante, qui est
bien grondeuse, à la vérité, l'impatiente, elle a des attaques de nerfs
qui tournent presque à la folie; et hier soir, comme je me hasardai à
lui dire que peut-être vous aimiez quelqu'un, elle s'est élancée vers
la fenêtre de sa chambre, en criant comme une folle: «Ah! si je le
croyais!...» Je me suis jetée sur elle, je l'ai délacée, j'ai fermé ses
fenêtres, je ne l'ai pas quittée de la nuit, et toute la nuit elle a
pleuré, ou bien elle s'endormait pour se réveiller en sursaut et courait
dans la chambre comme une insensée. Ah! monsieur Lélio, elle me donne
bien du chagrin: je l'aime tant! car, malgré ses emportements et ses
bizarreries, elle est si bonne, si aimante, si généreuse! Ne l'exaspérez
pas, je vous en supplie; vous êtes un honnête homme, j'en suis sûre,
je le sais; et puis à Naples tout le monde le disait, et la signora
écoutait avec passion toutes les bonnes actions qu'on raconte de vous.
Vous ne la tromperez donc pas, et puisque vous aimez cette belle dame
que j'ai vue chez vous...
--Et qui te prouve que je l'aime, Lila? C'est ma soeur.
--Oh! monsieur Lélio, vous me trompez! car j'ai demandé à cette dame si
vous étiez son frère, et elle m'a dit que non. Vous penserez que cela
ne me regarde pas, et que je suis bien curieuse. Non, je ne suis pas
curieuse, seigneur Lélio; mais je vous conjure d'avoir de l'amitié pour
ma pauvre maîtresse, de l'amitié comme un frère en a pour sa soeur,
comme un père pour sa fille. Songez donc! c'est un enfant qui sort du
couvent et qui n'a pas l'idée du mal qu'on peut dire d'elle. Elle dit
qu'elle s'en moque; mais je sais bien, moi, comment elle prend les
choses quand elles arrivent. Parlez-lui bien doucement, faites-lui
comprendre que vous ne pouvez la voir en cachette; mais promettez-lui
d'aller la voir chez sa mère quand nous retournerons à Naples; car
sa mère est si bonne, et elle aime tant sa fille, que, pour lui faire
plaisir, je suis sûre qu'elle vous inviterait à venir chez elle.
Peut-être qu'ainsi la folie de mademoiselle s'apaisera peu à peu. Avec
des amusements, des distractions, on lui fait souvent changer d'idée.
Je lui ai parlé du beau chat angora que j'ai vu dans votre salon et qui
vous caressait pendant que vous lisiez sa lettre, si bien que vous lui
avez donné un grand coup de pied pour le renvoyer. Ma maîtresse n'aime
pas du tout les chiens; mais, en revanche, elle a l'amour des chats. Il
lui a pris une si grande envie d'avoir le vôtre, que vous devriez lui en
faire cadeau; je suis sûre que cela l'occuperait et l'égaierait pendant
quelques jours.
--S'il ne faut que mon chat, répondis-je, pour consoler ta maîtresse de
mon absence, le mal n'est pas bien grand, et le remède est facile. Sois
bien sûre, Lila, que je me conduirai avec ta maîtresse comme un père
et un ami. Aie confiance en moi; mais laisse-moi la rejoindre, car elle
m'attend peut-être.
--Oh! monsieur Lélio, encore un mot. Si vous voulez que mademoiselle
vous écoute, n'allez pas lui dire que les gens du peuple valent les gens
de qualité. Elle est entichée de sa noblesse... Que cela ne vous donne
pas mauvaise opinion d'elle, c'est une maladie de famille; ils sont
tous comme cela dans la maison Grimani. Mais cela n'empêche pas ma jeune
maîtresse d'être bonne et charitable. C'est seulement une idée qu'elle a
dans la tête, et qui la fait entrer dans de grandes colères quand on
la contrarie. Figurez-vous qu'elle a déjà refusé je ne sais combien
de beaux jeunes gens bien riches, parce qu'elle dit qu'ils ne sont pas
assez bien nés pour elle. Enfin, monsieur Lélio, dites d'abord comme
elle à tout propos, et bientôt vous lui persuaderez tout ce que vous
voudrez. Ah! si vous pouviez la décider à épouser un jeune comte qui l'a
demandée en mariage dernièrement!...
--Le comte Hector, son cousin?
--Oh! non! celui-là est un sot, et il ennuie tout le monde; jusqu'à ses
chiens qui bâillent dès qu'ils l'aperçoivent.»
Tout en écoutant le babil de Lila, que mes manières paternelles avaient
complètement mise à l'aise, je l'entraînais vers le lieu du rendez-vous.
Ce n'est pas que je ne l'écoutasse avec beaucoup d'intérêt; tous ces
détails, puérils en apparence, étaient fort importants à mes yeux; car
ils me conduisaient par induction à la connaissance de l'énigmatique
personnage à qui j'avais affaire. Il faut avouer aussi qu'ils
refroidissaient beaucoup mon ardeur, et que je commençais à trouver bien
ridicule d'être le héros d'une passion en concurrence avec le premier
jouet venu, avec mon chat Soliman, et qui sait? peut-être avec le cousin
Hector lui-même au premier jour. Les conseils de Lila étaient donc
précisément ceux que je me donnais à moi-même et que j'avais le plus
envie de suivre.
Nous trouvâmes la signora assise au pied de la colonne et toute vêtue
de blanc, costume assez peu d'accord avec le mystère d'un rendez-vous
en plein air, mais par cela même très-conforme à la logique de son
caractère. En me voyant approcher, elle demeura tellement immobile,
qu'on l'eût prise pour une statue placée aux pieds de la nymphe de
marbre blanc.
Elle ne répondit rien à mes premières paroles. Le coude appuyé sur son
genou et le menton dans sa main, elle était si rêveuse, si noblement
posée, si belle, drapée dans son voile blanc au clair de la lune, que je
l'eusse crue livrée à une contemplation sublime, sans l'amour du chat et
celui du blason qui me revenaient en mémoire.
Comme elle me semblait décidée à ne pas faire attention à moi, j'essayai
de prendre une de ses mains; mais elle me la retira avec un dédain
superbe en me disant d'un ton plus majestueux que Louis XIV:
«J'ai attendu!»
Je ne pus m'empêcher de rire en entendant cette citation solennelle;
mais ma gaieté ne fit qu'augmenter son sérieux.
«A votre aise! me dit-elle. Riez bien: l'heure et le lieu sont
admirablement choisis pour cela!»
Elle prononça ces mots avec un dépit amer, et je vis bien qu'elle
était réellement fâchée. Alors, redevenant grave tout d'un coup, je lui
demandai pardon de ma faute involontaire, et lui dis que pour rien au
monde je ne voudrais lui causer un instant de chagrin. Elle me regarda
d'un air indécis, comme si elle n'eût pas osé me croire. Mais je me mis
à lui parler avec une effusion si sincère de mon dévouement et de mon
affection, qu'elle ne tarda pas à se laisser persuader.
«Tant mieux! tant mieux! me dit-elle; car, si vous ne m'aimiez pas, vous
seriez bien ingrat, et je serais bien malheureuse.»
Et, comme je restais moi-même étonné de ces paroles:
«O Lélio! s'écria-t-elle, ô Lélio! je vous aime depuis le soir où
je vous vis à Naples pour la première fois, jouant Roméo, où je vous
regardais de cet air froid et dédaigneux qui vous épouvantait si fort.
Ah! vous étiez bien éloquent dans vos chants et bien passionné ce
soir-là. La lune vous éclairait comme à présent, mais moins belle, et
Juliette était vêtue de blanc, comme moi. Et pourtant vous ne me dites
rien, Lélio!»
Cette étrange fille exerçait sur moi une fascination perpétuelle qui
m'entraînait toujours et partout au gré de sa mobile fantaisie.
Tant qu'elle était loin de moi, ma pensée échappait à son empire, et
j'analysais librement ses actions et ses paroles; mais une fois près
d'elle, j'arrivais à mon insu à n'avoir bientôt plus d'autre volonté que
la sienne. Cet élan de tendresse réveilla mon ardeur assoupie. Tous mes
beaux projets de sagesse s'en allèrent en fumée, et je ne trouvai plus
sur mes lèvres que des paroles d'amour. A chaque instant, il est vrai,
je me sentais saisi de remords; mais j'avais beau faire, tous mes
conseils paternels finissaient en paroles amoureuses. Une fatalité
bizarre, ou plutôt cette lâcheté du coeur humain qui vous fait toujours
céder à l'entraînement des délices présentes, me poussait toujours à
dire le contraire de ce que me dictait ma conscience. Je me donnais à
moi-même les meilleures raisons du monde pour me prouver que je n'avais
pas tort: c'eût été une cruauté inutile de parler à cette enfant
un langage qui eût déchiré son coeur; il serait toujours temps de
l'éclairer sur la vérité, et mille autres choses pareilles. Une
circonstance qui semblait devoir diminuer le péril contribuait encore à
l'augmenter: c'était la présence de Lila. Si elle n'eût pas été là, mon
honnêteté naturelle m'eût fait veiller sur moi avec d'autant plus de
soin que tout m'eût été possible dans un moment d'emportement, et je
n'eusse probablement pas avancé d'un pas de peur d'aller trop loin.
Mais, sûr de n'avoir rien à craindre de mes sens, je m'inquiétai bien
moins de la liberté de mes paroles. Aussi ne fus-je pas longtemps sans
arriver au ton de la passion la plus ardente, quoique la plus pure; et,
poussé par un mouvement irrésistible, je saisis une mèche des cheveux
flottants de la jeune fille, et la baisai à deux reprises.
Je sentis alors qu'il était temps de m'en aller, et je m'éloignai
rapidement de la signora en lui disant: «A demain.»
Pendant toute cette scène, j'avais peu à peu oublié le passé, et je
n'avais pas un seul instant songé à l'avenir. La voix de Lila, qui me
reconduisait, me tira de mon extase.
«O monsieur Lélio! me dit-elle, vous ne m'avez pas tenu parole. Vous
n'avez été ce soir ni le père ni l'ami de ma maîtresse.
--C'est vrai, lui répondis-je assez tristement; c'est vrai, j'ai eu
tort. Mais sois tranquille, mon enfant; demain je réparerai tout.»
Le lendemain vint et fut pareil, et l'autre lendemain encore. Seulement
je me sentis chaque jour plus fortement épris; et ce qui n'était
au premier rendez-vous qu'une velléité d'amour était déjà devenu au
troisième une véritable passion. L'air désolé de Lila me l'eût bien fait
voir si je ne m'en fusse moi-même aperçu le premier. Tout le long du
chemin je rêvais à l'avenir de cet amour, et je rentrais à la
maison triste et pâle. Checca ne fut pas longtemps à voir de quoi il
s'agissait.
«Povero, me dit-elle, je t'avais bien dit que tu pleurerais bientôt.»