Cette simple réflexion vous expliquera pourquoi il me fut impossible

d'aimer longtemps la Checchina, et comment il me fut impossible aussi de

ne pas l'estimer toujours, en dépit de ses frasques insolentes et de son

ambition démesurée. Je compris vite que c'était une détestable amante et

une excellente amie, et puis, il y avait une sorte de poésie dans cette

énergie d'aventurière, dans ce détachement des richesses, inspiré par

l'amour même des richesses; dans cette fatuité inconcevable, couronnée

toujours d'un succès plus inconcevable encore. Elle se comparait sans

cesse aux soeurs de Napoléon pour se préférer à elles, et à Napoléon

pour s'égaler à lui. Cela était plaisant et pas trop ridicule. Dans

sa sphère, elle avait autant d'audace et de bonheur que le grand

conquérant. Elle n'eut jamais pour amants que des hommes jeunes, riches,

beaux, et honnêtes; et je ne crois pas qu'un seul se soit jamais plaint

d'elle après l'avoir quittée ou perdue; car au fond elle était grande et

noble. Elle savait toujours racheter mille puérilités et mille malices

par un acte décisif de force et de bonté. Enfin, pour tout dire, elle

était brave au moral et au physique, et les gens de ce tempérament

valent toujours quelque chose, où qu'ils soient et quoi qu'ils fassent.

«Ma pauvre enfant, lui disais-je chemin faisant, tu vas être bien

attrapée si Nasi te prend au mot et te laisse partir pour la France.--Il

n'y a pas de danger, disait-elle en souriant, oubliant qu'elle venait

de me dire que pour rien au monde elle ne se laisserait fléchir par ses

soumissions.--Mais enfin, supposons que cela arrive, que feras-tu? Tu

n'as rien au monde, et tu n'as pas coutume de garder les dons des amants

que tu quittes. C'est pour cela que je t'estime un peu, malgré tous tes

crimes. Voyons, dis-moi, que vas-tu devenir?--J'aurai du chagrin, me

répondit-elle; oui, vraiment, Lélio, j'aurai des regrets; car Nasi est

un digne homme, un excellent coeur. Je parie que je pleurerai pendant...

je ne sais pas combien de temps! Mais enfin on a une destinée ou on n'en

a pas. Si Dieu veut que j'aille en France, c'est apparemment parce que

je n'ai plus rien d'heureux à rencontrer en Italie. Si je me sépare de

ce bon et tendre amant, c'est sans doute que là-bas un homme plus dévoué

et plus courageux m'attend pour m'épouser, et pour prouver au monde que

l'amour est au-dessus de tous les préjugés. N'en doute pas, Lélio, je

serai princesse, reine peut-être. Une vieille sorcière de Malamocco me

l'a prédit dans mon horoscope, lorsque je n'avais que quatre ans, et

je l'ai toujours cru; preuve que cela doit être!--Preuve concluante,

repris-je, argument sans réplique! Reine de Barataria, je te salue!

--Qu'est-ce que c'est que la Barataria? Est-ce que c'est le nouvel opéra

de Cimarosa?

--Non, c'est le nom de l'étoile qui préside à ta destinée.»

Nous arrivâmes à Cafaggiolo, et n'y trouvâmes point Nasi. «Ton étoile

pâlit, la fortune t'abandonne,» dis-je à la Chioggiote. Elle se mordit

les lèvres et reprit aussitôt avec un sourire: «Avant le lever du

soleil, il y a toujours des brouillards sur les lagunes. Dans tous les

cas, il faut prendre des forces, afin d'être préparé aux coups de la

destinée.» En parlant ainsi, elle se mit à table, avala presque une

daube truffée; après quoi elle dormit douze heures sans désemparer,

passa trois heures à sa toilette, et pétilla d'esprit et d'absurdité

jusqu'au soir. Nasi n'arriva point.

Pour moi, au milieu de la gaieté et de l'animation que cette bonne fille

avait apportée dans ma solitude, j'étais préoccupé du souvenir de mon

aventure à la villa Grimani, et tourmenté du désir de revoir ma belle

patricienne. Mais quel moyen? Je me creusais vainement l'esprit pour en

trouver un qui ne la compromît pas. En la quittant, je m'étais juré de

ne faire aucune imprudence. En repassant dans ma mémoire le souvenir de

ces derniers instants où elle m'avait semblé si naïve et si touchante,

je sentais que je ne pouvais plus agir légèrement envers elle sans

perdre ma propre estime. Je n'osais pas prendre des informations sur

son entourage, encore moins sur son intérieur; je n'avais voulu voir

personne dans les environs, et maintenant j'en étais presque fâché; car

j'eusse pu apprendre par hasard ce que je n'osais demander directement.

Le domestique qui me servait était un Napolitain arrivé avec moi et

comme moi pour la première fois dans le pays. Le jardinier était idiot

et sourd. Une vieille femme de charge, qui tenait la maison depuis

l'enfance de Nasi, eût pu m'instruire peut-être; mais je n'osais

l'interroger, elle était curieuse et bavarde. Elle s'inquiétait beaucoup

de savoir où j'allais, et, pendant les trois jours que je ne lui avais

pas rapporté de gibier, ni rendu compte de mes promenades, elle était

si intriguée, que je tremblais qu'elle ne vint à découvrir mon roman.

Un nom seul eût pu la mettre sur la voie. Je me gardai donc bien de le

prononcer. Je ne voulais pas aller à Florence, j'y étais trop connu; je

m'y serais à peine montré, que j'eusse été inondé de visites. Or, dans

la disposition maladive et misanthropique qui m'avait fait chercher la

retraite de Cafaggiolo, j'avais caché mon nom et mon état tant aux gens

des environs qu'aux serviteurs de la maison même. Je devais garder plus

que jamais mon incognito; car je présumais que le comte allait arriver,

et que ses velléités de mariage pourraient bien lui faire désirer

d'ensevelir dans le mystère la présence de la Checchina dans sa maison.

Deux jours s'écoulèrent ainsi sans que Nasi revînt, lui qui eût pu

m'éclairer, et sans que j'osasse faire un pas dehors. La Checchina fut

prise de vives douleurs et d'un gros rhume par suite des mésaventures de

son voyage. Peut-être, ne sachant quelle figure faire vis-à-vis de moi,

ne voulant pas avoir l'air d'attendre son infidèle après avoir juré

qu'elle ne l'attendrait pas, n'était-elle pas fâchée d'avoir un prétexte

pour rester à Cafaggiolo.

Un matin, ne pouvant y tenir, car cette signorina de quinze ans me

trottait par la tête avec ses petites mains blanches et ses grands yeux

noirs, je pris mon carnier, j'appelai mon chien, et je partis pour la

chasse, n'oubliant que mon fusil. Je rôdai vainement autour de la villa

Grimani; je n'aperçus pas un être vivant, je n'entendis pas un bruit

humain. Toutes les grilles du parc étaient fermées, et je remarquai que

dans la grande allée, d'où l'on apercevait le bas de la façade, on

avait abattu de gros arbres, dont le branchage touffu interceptait

complètement la vue. Était-ce à dessein qu'on avait dressé ces

barricades? Était-ce une vengeance du cousin? Était-ce une précaution

de la tante? Était-ce une malice de mon héroïne elle-même? Si je le

croyais! me disais-je. Mais je ne le croyais pas. J'aimais bien mieux

supposer qu'elle gémissait de mon absence et de sa captivité, et je

faisais pour sa délivrance mille projets plus ridicules les uns que les

autres.

En rentrant à Cafaggiolo, je trouvai dans la chambre de la Checchina une

belle villageoise que je reconnus aussitôt pour la soeur de lait de

la Grimani. «Voilà, me dit la Checchina, qui l'avait fait asseoir sans

façon sur le pied de son lit, une belle enfant qui ne veut parler qu'à

toi, Lélio. Je l'ai prise sous ma protection, parce que la vieille

Cattina voulait la renvoyer insolemment. Moi, j'ai bien vu à son petit

air modeste que c'est une honnête fille, et je ne lui ai pas fait de

questions indiscrètes. N'est-ce pas, ma pauvre brunette? Allons, ne

soyez pas honteuse, et passez dans le salon avec M. Lélio. Je ne suis

pas curieuse, allez; j'ai autre chose à faire que de tourmenter mes

amis.

--Venez, ma chère enfant, dis-je à la soubrette, et ne craignez rien;

vous n'avez affaire ici qu'à d'honnêtes gens.»

La pauvre fille restait debout, éperdue, et triste à faire pitié. Bien

qu'elle eût eu le courage de cacher jusque-là le motif de sa visite,

elle tirait de sa poche et montrait à demi, dans son trouble, un billet

qu'elle y renfonçait de nouveau, partagée entre le soin de son honneur

et celui de l'honneur de sa maîtresse. «Oh! mon Dieu! dit-elle enfin

d'une voix tremblante, si madame allait croire que je viens ici dans de

mauvaises intentions!...--Moi, je ne crois rien du tout, ma pauvrette,

s'écria la bonne Checchina en ouvrant un livre et en lisant au travers

d'un lorgnon, bien qu'elle eût une vue excellente, car elle croyait

qu'il était de bon air d'avoir les yeux faibles.--C'est que madame

a l'air si bon, et m'a reçue avec tant de confiance, reprit la jeune

fille.--Votre air inspire cette confiance à tout le monde, repartit la

cantatrice, et si je suis bonne avec vous, c'est que vous le méritez.

Allez, allez, je ne suis pas indiscrète, contez vos affaires à M. Lélio,

cela ne me fâchera pas le moins du monde. Allons, Lélio, emmène-la donc!

Pauvre petite! elle se croit perdue. Va, mon enfant, les comédiens sont

d'aussi braves gens que les autres, sois-en sûre.»

La jeune fille fit une profonde révérence et me suivit dans le salon.

Son coeur battait à briser le lacet de son corsage de velours vert,

et ses joues étaient écarlates comme sa jupe. Elle se hâta de tirer la

lettre de sa poche, et, en me la remettant, elle recula de trois pas,

tant elle craignait que je ne fusse aussi insolent avec elle que la

première fois. Je la rassurai par le calme de mon maintien, et lui

demandai si elle avait quelque chose de plus à me dire. «Il faut que

j'attende la réponse, me dit-elle d'un air d'angoisse.--Eh bien,

lui dis-je, allez l'attendre dans l'appartement de madame.» Et je la

reconduisis auprès de la Checchina. «Cette brave fille, lui dis-je,

veut entrer au service d'une dame de Florence que je connais

particulièrement, et elle vient me demander une lettre de

recommandation. Pendant que je vais l'écrire, voulez-vous permettre

qu'elle reste près de vous?--Oui, oui, certes!» dit la Checchina en lui

faisant signe de s'asseoir, et en lui souriant d'un air de protection

amicale. Cette douceur et cette simplicité de manières envers les gens

de son ancienne condition étaient au nombre des belles qualités de la

Chioggiote. En même temps qu'elle minaudait les allures de la grande

dame, elle conservait la bonté brusque et naïve de la batelière. Ses

manières, souvent ridicules, étaient toujours bienveillantes; et, si

elle aimait à trôner dans un lit de satin garni de dentelles devant

cette pauvre villageoise, elle n'en avait pas moins dans le coeur et sur

les lèvres de tendres encouragements pour son humilité.

La lettre de la signora était conçue en ces termes:

«Trois jours sans revenir! Ou vous n'avez guère d'esprit, ou vous n'avez

guère d'envie de me revoir. Est-ce donc à moi de trouver le moyen de

continuer nos amicales relations? Si vous ne l'avez pas cherché,

vous êtes un sot; si vous ne l'avez pas trouvé, vous êtes ce que vous

m'accusez d'être. La preuve que je ne suis _ne superba, ne stupida_,

c'est que je vous donne un rendez-vous. Demain matin dimanche, je serai

à la messe de huit heures à Florence, à _Santa-Maria del Sasso_. Ma

tante est malade; Lila, ma soeur de lait, doit seule m'accompagner.

Si le domestique et le cocher vous remarquent ou vous interrogent,

donnez-leur de l'argent, ce sont des coquins. Adieu, à demain.»

Répondre, promettre, jurer, remercier, et remettre à la belle Lila le

plus ampoulé des billets d'amour, ce fut l'affaire de peu d'instants.

Mais quand je voulus glisser une pièce d'or dans la main de la

messagère, j'en fus empêché par un regard plein de tristesse et de

dignité. Elle avait cédé par dévouement à la fantaisie de sa maîtresse;

mais il était évident que sa conscience lui reprochait cet acte de

faiblesse, et que lui en offrir le paiement, c'eût été la châtier et

l'humilier cruellement. Je me reprochais beaucoup en cet instant

le baiser que j'avais osé lui dérober pour railler sa maîtresse, et

j'essayai de réparer ma faute en la reconduisant jusqu'au bout du jardin

avec autant de respect et de courtoisie que j'en eusse témoigné à une

grande dame.

Je fus très-agité tout le reste du jour. La Checchina s'aperçut de ma

préoccupation. «Voyons, Lélio, me dit-elle à la fin du souper que nous

prenions tête à tête sur une jolie petite terrasse ombragée de pampres

et de jasmins; je vois que tu es tourmenté: pourquoi ne m'ouvres-tu

pas ton coeur? Ai-je jamais trahi un secret? Ne suis-je pas digne de

ta confiance? Ai-je mérité qu'elle me fût retirée?--Non, ma bonne

Checchina, lui répondis-je, je rends justice à la discrétion (et il est

certain que la Checchina eût gardé, comme Porcia, les confidences de

Brutus); mais, ajoutai-je, si tous mes secrets t'appartiennent, il en

est d'autres...--Je sais ce que tu vas me dire, dit-elle avec vivacité.

Il en est d'autres qui ne sont pas à toi seul et dont tu n'as pas le

droit de disposer; mais si, malgré toi, je les devine, dois-tu pousser

le scrupule jusqu'à nier inutilement ce que je sais aussi bien que toi?

Allons, ami, j'ai fort bien compris la visite de cette belle fille; j'ai

vu sa main dans sa poche, et, avant qu'elle m'eût dit bonjour, je savais

qu'elle apportait une lettre. A l'air timide et chagrin de cette pauvre

Iris (la Checchina aimait beaucoup les comparaisons mythologiques depuis

qu'elle épelait l'_Aminta di Tasso_ et l'_Adone del Guarini_), j'ai bien

compris qu'il y avait là une véritable histoire de roman, une grande

dame craignant le monde ou une petite fille risquant son établissement

futur avec quelque honnête bourgeois. Ce qu'il y a de certain, c'est que

tu as fait une de ces conquêtes dont vous autres hommes êtes si

fiers, parce qu'elles passent pour difficiles et demandent beaucoup de

cachotteries. Tu vois que j'ai deviné?» Je répondis par un sourire.

«Je ne t'en demande pas davantage, reprit-elle; je sais que tu ne

dois trahir ni le nom, ni la demeure, ni la condition de la personne;

d'ailleurs, cela ne m'intéresse pas. Mais je puis te demander si tu es

enchanté ou désespéré, et tu dois me dire si je puis te servir à quelque

chose.

--Si j'ai besoin de toi, je te le dirai, répondis-je; et, quant à te

faire savoir si je suis enchanté ou désespéré, je puis t'assurer que je

ne suis encore ni l'un ni l'autre.

--Eh bien! eh bien! prends garde à l'un comme à l'autre; car, dans les

deux cas, il n'y aurait pas lieu à de si grandes émotions.

--Et qu'en sais-tu?

--Mon cher Lélio, reprit-elle d'un ton sentencieux, supposons que tu

sois enchanté. Qu'est-ce qu'une femme facile de plus ou de moins dans la

vie d'un homme de théâtre: le théâtre, où les femmes sont si belles,

si étincelantes d'esprit? Vas-tu donc t'enivrer d'une bonne fortune du

grand monde? Vanité! vanité! Les femmes du monde sont aussi inférieures

à nous sous tous les rapports que la vanité est inférieure à la gloire.

--Voilà qui est modeste, je t'en félicite, répondis-je; mais ne

pourrait-on pas retourner l'aphorisme, et dire que c'est la vanité,

et non l'amour, qui attire les hommes du monde aux pieds des femmes de

théâtre?

--Oh! quelle différence! s'écria la Checchina. Une belle et grande

actrice est un être privilégié de la nature et relevé par le prestige de

l'art; livrée aux regards des hommes dans tout l'éclat de sa beauté,

de son talent et de sa célébrité, n'est-il pas naturel qu'elle excite

l'admiration et qu'elle allume les désirs? Pourquoi donc, vous autres,

qui subjuguez la plupart d'entre nous avant les grands seigneurs; vous,

qui nous épousez quand nous avons l'humeur sédentaire, et qui prélevez

vos droits sur nous quand nous avons l'âme ardente; vous qui laissez

jouer à d'autres le rôle d'amants magnifiques, et qui toujours

êtes l'amant préféré, ou tout au moins l'ami du coeur; pourquoi

tourneriez-vous vos pensées vers ces patriciennes qui vous sourient du

bout des lèvres, et vous applaudissent du bout des doigts? Ah! Lélio!

Lélio! je crains qu'ici ton bon sens ne soit fourvoyé dans quelque sotte

aventure. A ta place, plutôt que d'être flatté des oeillades de quelque

marquise sur le retour, je ferais attention à une belle choriste, à la

Torquata ou à la Gargani, par exemple... Eh oui! eh oui! s'écria-t-elle

en s'animant à mesure que je souriais; ces filles-là sont plus hardies

en apparence, et je soutiens qu'elles sont moins corrompues en réalité

que tes Cidalises de salon. Tu ne serais pas forcé de jouer auprès

d'elles une longue comédie de sentiment, ou de livrer une misérable

guerre de bel esprit... Mais voilà comme vous êtes! L'écusson d'un

carrosse, la livrée d'un laquais, c'en est assez pour embellir à vos

yeux le premier laideron titré qui laisse tomber sur vous un regard de

protection...

--Ma chère amie, repris-je, tout cela est fort sensé; mais il ne manque

à ton raisonnement que d'être appuyé sur un fait vrai. Pour mon honneur,

tu aurais bien pu, je pense, supposer que la laideur et la vieillesse

ne sont pas de rigueur chez une patricienne éprise d'un artiste. Il s'en

est trouvé de jeunes et belles qui ont eu des yeux, et puisque tu me

forces à te dire des choses ridicules dans un langage ridicule, pour te

fermer la bouche, apprends que l'objet de _ma flamme_ a quinze ans, et

qu'elle est belle comme la _déesse Cypris_, dont tu apprends par coeur

les prouesses en bouts rimés.

--Lélio! s'écria la Checchina en éclatant de rire, tu es le fat le plus

insupportable que j'aie jamais rencontré.

--Si je suis fat, belle princesse, m'écriai-je, il y a un peu de votre

faute, à ce qu'on prétend.

--Eh bien! dit-elle, si tu ne mens pas, si ta maîtresse est digne par

sa beauté des folies que tu vas faire pour elle, prends bien garde à une

chose, c'est qu'avant huit jours tu seras désespéré.

--Mais qu'avez-vous donc aujourd'hui, signora Checchina, pour me dire

des choses si désobligeantes?

--Lélio, ne rions plus, dit-elle en posant sa main sur la mienne

avec amitié. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Tu es

sérieusement amoureux, et tu vas souffrir...

--Allons! allons, Checca, sur tes vieux jours tu te retireras à

Malamocco, et tu y diras la bonne ou la mauvaise aventure aux bateliers

des lagunes; en attendant, laisse-moi, belle sorcière, affronter la

mienne sans lâches pressentiments.

--Non! non! Je ne me tairai pas que je n'aie tiré ton horoscope. S'il

s'agissait d'une femme faite pour toi, je ne voudrais pas t'inquiéter;

mais une noble, une femme du monde, marquise ou bourgeoise, il

m'importe, je leur en veux! Quand je vois cet imbécile de Nasi me

négliger pour une créature qui ne me va pas, je parie, au genou, je me

dis que tous les hommes sont vains et sots. Ainsi, je te prédis que tu

ne seras point aimé, parce qu'une femme du monde ne peut pas aimer

un comédien; et, si par hasard tu es aimé, tu n'en seras que plus

misérable; car tu seras humilié.

--Humilié! Checchina, qu'est-ce que vous dites donc là?

--A quoi connaît-on l'amour, Lélio? au plaisir qu'on donne ou à celui

qu'on éprouve?...

--Pardieu! à l'un et à l'autre! Où veux-tu en venir?

--N'en est-il pas du dévouement comme du plaisir? Ne faut-il pas qu'il

soit réciproque?

--Sans doute; après?

--Quel dévouement espères-tu rencontrer chez ta maîtresse? quelques

nuits de plaisir? Tu sembles embarrassé de répondre.

--Je le suis, en effet; je t'ai dit qu'elle a quinze ans, et je suis un

honnête homme.

--Espères-tu l'épouser?

--Épouser, moi! une fille riche et de grande maison! Dieu m'en préserve!

Ah çà! tu crois donc que je suis dévoré comme toi de la matrimoniomanie?

--Mais je suppose, moi, que tu aies envie de l'épouser; tu crois qu'elle

y consentira? tu en es sûr?

--Mais je te répète que pour rien au monde je ne veux épouser personne.

--Si c'est parce que tu serais mal venu à en avoir la prétention, ton

rôle est triste, mon bon Lélio!

--_Corpo di Bacco!_ tu m'ennuies, Checchina!

--C'est bien mon intention, cher ami de mon âme. Or donc, tu ne songes

point à épouser, parce que ce serait une impertinente fantaisie de ta

part, et que tu es un homme d'esprit. Tu ne songes point à séduire,

parce que ce serait un crime, et que tu es un homme de coeur. Dis-moi,

est-ce que ce sera bien amusant, ton roman?

--Mais, créature épaisse et positive que tu es, tu n'entends rien au

sentiment. Si je veux faire une pastorale, qui m'en empêchera?

--Une pastorale, c'est joli en musique. En amour, ce doit être bien

fade.

--Mais ce n'est ni criminel ni humiliant.

--Et pourquoi es-tu si agité? Pourquoi es-tu triste, Lélio?

--Tu rêves, Checchina; je suis tranquille et joyeux comme de coutume.

Laissons toutes ces paroles; je ne te recommande pas le silence sur

le peu que je t'ai dit, j'ai confiance en toi. Pour te rassurer sur ma

situation d'esprit, sache seulement une chose: je suis plus fier de

ma profession de comédien que jamais gentilhomme ne le fut de son

marquisat. Il n'est au pouvoir de personne de m'en faire rougir. Je

ne serai jamais assez fat, quoi que tu en dises, pour désirer des

dévouements extraordinaires, et si un peu d'amour réchauffe mon coeur en

cet instant, la joie modeste d'en inspirer un peu me suffit. Je ne nie

pas les nombreuses supériorités des femmes de théâtre sur les femmes

du monde. Il y a plus de beauté, de grâce, d'esprit et de feu dans les

coulisses que partout ailleurs, je le sais. Il n'y a pas plus de pudeur,

de désintéressement, de chasteté et de fidélité chez les grandes dames

que partout ailleurs, je le sais encore. Mais la jeunesse et la beauté

sont partout des idoles qui nous font plier le genou; et quant au

préjugé, c'est déjà beaucoup pour une femme élevée sous des lois

tyranniques d'avoir en secret un pauvre regard et un pauvre battement

de coeur pour un homme que ses préjugés même lui défendent de considérer

comme un être de son espèce. Ce pauvre regard, ce pauvre _palpito_, ce

serait bien peu pour le vaste désir d'une grande passion; mais je te

l'ai dit, cousine, je n'en suis pas là.

--Et qui te dit que tu n'y viendras pas?

--Alors il sera temps de me prêcher.

--Il sera trop tard, tu souffriras!

--Ah! Cassandra, laisse-moi vivre!»

Le lendemain, à sept heures du matin, j'errais lentement dans l'ombre

des piliers de Santa-Maria. Ce rendez-vous était bien la plus grande

imprudence que pût commettre ma jeune signora; car ma figure était aussi

connue de la plupart des habitants de Florence que la grande route aux

pieds de leurs chevaux. Je pris donc les plus minutieuses précautions

pour entrer dans la ville à la lueur incertaine de l'aube, et je me

tins caché sous les chapelles, la figure plongée dans mon manteau, me

glissant en silence et n'éveillant point, par le moindre frôlement, les

fidèles en prières parmi lesquels je cherchais à découvrir la dame de

mes pensées. Je n'attendis pas longtemps: la belle Lila m'apparut au

détour d'un pilier; elle me montra du regard un confessionnal vide dont

la niche mystérieuse pouvait abriter deux personnes. Il y avait, dans le

beau regard prompt et intelligent de cette jeune fille, quelque chose de

triste qui m'alla au coeur; je m'agenouillai dans le confessionnal,

et, peu d'instants après, une ombre noire se glissa près de moi et vint

s'agenouiller à mes côtés. Lila se courba sur une chaise entre nous et

les regards du public, qui, heureusement, était absorbé en cet instant

par le commencement de la messe, et se prosternait bruyamment au son de

la clochette de l'_introït_.

La signora était enveloppée d'un grand voile noir, et ses mains le

retinrent croisé sur son visage pendant quelques instants. Elle ne me

parlait point, elle courbait sa belle tête, comme si elle fût venue

à l'église pour prier; mais, malgré tous ses efforts pour me paraître

calme, je vis que son sein était oppressé, et qu'au milieu de son audace

elle était frappée d'épouvante. Je n'osais la rassurer par des paroles

tendres; car je la savais prompte à la repartie ironique, et je ne

prévoyais pas quel ton elle prendrait avec moi en cette circonstance

délicate. Je comprenais seulement que plus elle s'exposait avec moi,

plus je devais me montrer respectueux et soumis. Avec un caractère comme

le sien, l'impudence eût été promptement repoussée par le mépris. Enfin,

je vis qu'il fallait le premier rompre le silence, et je la remerciai

assez gauchement de la faveur de cette entrevue. Ma timidité sembla lui

rendre le courage. Elle souleva doucement le coin de son voile, appuya

son bras avec plus d'aisance sur le bois du confessionnal, et me dit

d'un ton demi-railleur, demi-attendri:

«De quoi me remerciez-vous, s'il vous plaît?

--D'avoir compté sur ma soumission, Madame, répondis-je; de n'avoir pas

douté de l'empressement avec lequel je viendrais recevoir vos ordres.

--Ainsi, reprit-elle en raillant tout à fait, votre présence ici est un

acte de pure soumission?

--Je n'oserais pas me permettre de rien penser sur ma situation

présente, sinon que je suis votre esclave, et qu'ayant une volonté

souveraine à me manifester, vous m'avez commandé de venir m'agenouiller

ici.

--Vous êtes un homme parfaitement élevé,» répondit-elle en dépliant

lentement son éventail devant son visage et en remontant sa mitaine

noire sur son bras arrondi, avec autant d'aisance que si elle eût parlé

à son cousin.

La dernière Aldini: Simon · 第 8 / 14 段