ajouta-t-elle, tu vas pleurer; et il y a de quoi. Ta position est triste
et, qui pis est, absurde. Tu aimes une jeune fille que ta fierté
te défend de chercher à épouser, et que ta délicatesse t'empêche de
séduire. Tu ne veux pas lui demander sa main, d'abord parce que tu sais
qu'en te l'accordant elle te ferait un immense sacrifice et s'exposerait
pour toi à mille souffrances (tu es trop généreux pour vouloir d'un
bonheur qui coûterait si cher), ensuite parce que tu craindrais même
d'être refusé, et que tu es trop orgueilleux pour t'exposer au dédain.
Tu ne veux pas non plus prendre ce que tu es résolu à ne pas demander,
et tu aimerais mieux, j'en suis sûre, aller te faire moine que d'abuser
de l'ignorance d'une fille qui se confie à toi. Il faut pourtant te
décider à quelque chose, mon pauvre camarade, si tu ne veux pas que
la fin du monde te trouve soupirant pour les étoiles et envoyant des
baisers aux nuages. Que les chiens aboient après la lune; nous autres
artistes, nous devons vivre à tout prix et toujours. Prends donc un
parti.
--Tu as raison, lui répondis-je gravement.» Et j'allai me coucher.
La nuit suivante, je retournai au rendez-vous. Je trouvai la signora
exaltée et joyeuse, ainsi que la veille; mais je restai quelque temps
sombre et taciturne. Elle me plaisanta d'abord sur ma mine de carbonaro
et me demanda en riant si je songeais à détrôner le pape, ou à
reconstruire l'empire romain. Puis, voyant que je ne répondais pas, elle
me regarda fixement; et, me prenant la main: «Vous êtes triste, Lélio.
Qu'avez-vous?»
Je lui ouvris alors mon coeur, et lui dis que la passion que je
nourrissais pour elle était un malheur pour moi.
«Un malheur! et pourquoi?
--Je vais vous le dire, signora. Vous êtes l'héritière d'une noble et
illustre famille. Vous avez été nourrie dans le respect de vos aïeux et
dans la pensée qu'on ne vaut que par l'ancienneté et l'éclat de sa race.
Je suis un pauvre diable sans passé, un homme de rien, qui me suis fait
moi-même le peu que je suis. Pourtant, je crois qu'un homme en vaut un
autre, et ne m'estime l'inférieur de personne. Or, il est évident
que vous ne m'épouseriez pas. Tout vous le défendrait, vos idées, vos
habitudes, votre position. Vous qui avez refusé des patriciens, parce
qu'ils n'étaient pas d'assez bonne maison, vous pourriez ou voudriez
moins que toute autre vous abaisser jusqu'à un misérable comédien comme
moi. De princesse à histrion il y a loin, signora. Je ne puis donc pas
être votre mari. Que me reste-t-il? La perspective d'un amour partagé,
mais malheureux, s'il n'était jamais satisfait, ou l'espoir d'être plus
ou moins longtemps votre amant. Je ne puis accepter ni l'un ni l'autre,
signora. Vivre en face l'un de l'autre, pleins d'une passion toujours
ardente et jamais assouvie, s'aimer avec crainte et réserve, et se
défier de soi-même autant que de l'objet aimé, c'est se soumettre
volontairement à une souffrance insupportable, parce qu'elle n'a ni
sens, ni espoir, ni but. Quant à vous posséder comme amant, quand je le
pourrais, je ne le voudrais pas. Trop d'inquiétudes assiégeraient mon
bonheur pour qu'il pût être complet. D'un côté, j'aurais toujours peur
de vous compromettre; je ne dormirais pas avec la crainte de devenir
pour vous la cause d'un grand chagrin ou d'une ruine complète; le jour
je passerais des heures à rechercher tous les accidents qui pourraient
amener votre malheur et par conséquent le mien, et la nuit je perdrais
le temps de nos rendez-vous à trembler au bruit d'une feuille emportée
par le vent, ou au cri d'un oiseau de nuit. Que sais-je? tout me serait
un épouvantail. Et pourquoi jeter ainsi ma vie en proie à mille vains
fantômes? pour un amour dont je ne pourrais jamais prévoir la durée, et
qui ne compenserait pas les incertitudes de la journée par la sécurité
du lendemain; car tôt ou tard, il faut bien le dire, signora, vous vous
marieriez. Et ce serait avec un autre, ce serait avec un homme noble et
riche comme vous. Cela vous coûterait, je le sais; je sais que votre
âme est généreuse et sincère; vous éprouveriez un vif désir de me rester
fidèle, et votre coeur se révolterait à la pensée de prononcer un
mot qui dût tuer, sinon ma vie, au moins tout mon bonheur. Mais les
continuelles obsessions de votre famille, l'obligation même de veiller
à votre réputation, tout vous pousserait malgré vous à prendre ce parti.
Vous lutteriez longtemps peut-être et fortement; mais vous souffririez
d'autant plus. Votre affection pour moi serait toujours douce et tendre,
mais moins expansive: et moi, qui verrais vos chagrins, et qui ne suis
pas homme à accepter de longs et pénibles sacrifices sans les rendre, je
vous forcerais moi-même, en m'éloignant, à ce mariage devenu nécessaire,
aimant mieux vouer ma destinée tout entière à la douleur que de changer
la vôtre par une lâcheté. Voilà, signora, ce que j'avais à vous dire,
et vous devez comprendre maintenant pourquoi je crains que cet amour ne
soit un malheur pour moi.»
Elle m'avait écouté dans le calme le plus parfait et le plus grand
silence. Quand j'eus fini de parler, elle ne changea rien à son
attitude. Seulement, comme je l'observais attentivement, je crus
remarquer sur son visage l'expression d'une profonde incertitude. Je
me dis alors que je ne m'étais pas trompé, que cette jeune fille était
faible et vaine comme toutes les autres; qu'elle avait seulement la
bonne foi de le reconnaître dès qu'on le lui disait, et qu'elle aurait
probablement celle de me l'avouer de même. Je lui gardai donc mon
estime; mais je sentis mon enthousiasme s'évanouir en un instant. Je
me félicitais de ma clairvoyance et de ma résolution, quand je vis la
signora se lever brusquement et s'éloigner de moi sans rien dire.
Je n'étais pas préparé à ce coup, et je fus saisi d'une surprise
douloureuse.
«Quoi! sans un seul mot! m'écriai-je. Me quitter, et pour jamais
peut-être, sans m'adresser une parole de regret ou de consolation!
--Adieu! me dit-elle en se retournant. De regret, je n'en puis avoir; et
de consolation, c'est moi qui en ai besoin. Vous ne m'avez pas comprise;
vous ne m'aimez pas.
--Moi!
--Et qui me comprendra, ajouta-t-elle en s'arrêtant, si vous ne me
comprenez pas? Et qui m'aimera, si vous ne m'aimez pas?»
Elle secoua tristement la tête, puis croisa les bras sur sa poitrine en
fixant les yeux à terre. Elle était à la fois si belle et si désolée,
que j'eus une folle envie de me précipiter à ses pieds, et qu'une
crainte vague de l'irriter m'en empêcha au même instant. Je restai
immobile et silencieux, les regards attachés sur elle, attendant avec
anxiété ce qu'elle allait faire ou dire. Au bout de quelques secondes,
elle vint à moi lentement et d'un air recueilli, et, s'appuyant en face
de moi contre le piédestal de la statue, elle me dit:
«Ainsi, vous m'avez crue lâche et vaniteuse; vous avez cru que je
pourrais donner mon amour à un homme et accepter le sien, sans lui
donner en même temps toute ma vie. Vous avez pensé que je resterais près
de vous tant que le vent serait propice, et que je m'éloignerais dès
qu'il deviendrait contraire. Comment cela se fait-il? Cependant vous
êtes ferme et loyal, et vous ne commencez, j'en suis sûre, une action
sérieuse que quand vous êtes résolu à la continuer jusqu'au bout.
Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je puisse faire ce que vous faites,
et n'avez-vous pas de moi la bonne opinion que j'ai de vous? Ou vous
méprisez bien les femmes, ou vous vous êtes laissé bien tromper par mon
étourderie. Je suis souvent folle, je le sais; mais c'est peut-être
un peu la faute de mon âge, et cela ne m'empêche pas d'être ferme
et loyale. Du jour où j'ai senti que je vous aimais, Lélio, j'ai
été résolue à vous épouser. Cela vous étonne. Vous vous rappelez
non-seulement les pensées que j'ai dû avoir dans ma position, mais
encore mes actions et mes paroles passées. Vous songez à tous ces
patriciens que j'ai refusé d'épouser, parce qu'ils n'étaient pas assez
nobles. Hélas! mon pauvre ami, je suis esclave de mon public, comme
vous vous plaignez quelquefois de l'être du vôtre, et je suis obligée
de jouer devant lui mon rôle jusqu'à ce que je trouve l'occasion de
m'échapper de la scène. Mais, sous mon masque, j'ai gardé une âme libre,
et, depuis que je possède ma raison, je suis résolue à ne me marier que
selon mon coeur. Cependant, pour éloigner tous ces fades et impertinents
patriciens dont vous me parlez, il me fallait un prétexte; j'en cherchai
un dans les préjugés même qui étaient communs à mes prétendants et à ma
famille, et, blessant à la fois l'orgueil des uns et flattant celui des
autres, je me prévalus de l'antiquité de ma race pour refuser la main
d'hommes qui, tout nobles qu'ils étaient, ne se trouvaient pas encore,
disais-je, assez nobles pour moi. Je réussis de la sorte à écarter tous
ces importuns sans mécontenter ma famille; car elle avait beau traiter
mes refus de caprices d'enfant, et faire à ces poursuivants rebutés des
excuses sur l'exagération de mon orgueil, elle n'en était pas moins,
au fond, enchantée de ma fierté. Pendant un certain temps, je gagnai à
cette conduite une plus grande liberté. Mais enfin le prince Grimani,
mon beau-père, me dit qu'il était temps de prendre un parti, et me
présenta son neveu, le comte Ettore, comme l'époux qu'il me destinait.
Ce nouveau fiancé me déplut comme les autres, plus encore peut-être; car
l'excès de sa sottise m'amena bientôt à le mépriser complètement; ce que
voyant le prince, et pensant que ma mère, qui est excellente et m'aime
de toute son âme, pourrait bien m'aider dans ma résistance contre lui,
il résolut de m'éloigner d'elle, pour me contraindre plus aisément à
l'obéissance. Il m'envoya ici vivre en tête-à-tête avec sa soeur et
son neveu. Il espère que, forcée de choisir entre l'ennui et mon cousin
Ettore, je finirai par me décider pour celui-ci; mais il se trompe bien.
Le comte Ettore est, en tout point, indigne de moi, et j'aimerais mieux
mourir que de l'épouser. Je ne le leur avais pas encore dit, parce que
je n'aimais personne, et que, fléau pour fléau, j'aimais autant celui-là
qu'un autre. Mais maintenant je vous aime, Lélio; je dirai à Ettore que
je ne veux pas de lui; nous partirons ensemble, nous irons trouver ma
mère, nous lui dirons que nous nous aimons, et que nous voulons nous
marier; elle nous donnera son consentement, et vous m'épouserez.
Voulez-vous?»
Dès ses premières paroles, j'avais écouté la signora avec un profond
étonnement, qui ne cessa pas même lorsqu'elle eut fini. Cette noblesse
de coeur, cette hardiesse de pensée, cette force d'esprit, cette audace
virile, mêlée à tant de sensibilité féminine; tout cela, réuni dans une
fille si jeune, élevée au milieu de l'aristocratie la plus insolente,
me causa une vive admiration, et je ne sortis de ma surprise que pour
passer à l'enthousiasme. Je fus sur le point de céder à mes transports,
et de me jeter à ses genoux pour lui dire que j'étais heureux et fier
d'être aimé d'une femme comme elle; que je brûlais pour elle de la plus
ardente passion, que je serais joyeux de donner ma vie pour elle, et
que j'étais prêt à faire tout ce qu'elle voudrait. Mais la réflexion
m'arrêta à temps, et je songeai à tous les inconvénients, à tous les
dangers de la démarche qu'elle voulait tenter. Il était très-probable
qu'elle serait refusée et sévèrement réprimandée; et quelle serait
alors sa position, après s'être échappée de chez sa tante, pour faire
publiquement avec moi un voyage de quatre-vingts lieues? Au lieu donc
de m'abandonner aux mouvements tumultueux de mon coeur, je m'efforçai
de redevenir calme, et au bout de quelques secondes de silence, je dis
tranquillement à la signora: «Mais votre famille?
--Il n'y a au monde qu'une seule personne à qui je reconnaisse des
droits sur moi, et dont je craigne d'encourir la colère, c'est ma
mère; et je vous l'ai dit, ma mère est bonne comme un ange, et m'aime
par-dessus tout. Son coeur consentira.
--O chère enfant! m'écriai-je alors en lui prenant les mains, que je
serrai contre ma poitrine; Dieu sait si ce que vous voulez faire n'est
pas le but de tous mes désirs! C'est contre moi-même que je lutte quand
je cherche à vous arrêter. Chaque objection que je vous fais est un
espoir de bonheur que je m'enlève, et mon coeur souffre cruellement
de tous les doutes de ma raison. Mais c'est de vous, mon cher ange
bien-aimé, c'est de votre avenir, de votre réputation, de votre bonheur
qu'il s'agit pour moi avant toute chose. J'aimerais mieux renoncer à
vous que de vous voir souffrir à cause de moi. Ne vous alarmez donc
pas de tous mes scrupules, n'y voyez pas l'indice du calme ou de
l'indifférence, mais bien la preuve d'une tendresse sans bornes. Vous
me dites que votre mère consentira, parce que vous la savez bonne. Mais
vous êtes bien jeune, mon enfant; malgré votre force d'esprit, vous
ne savez pas quelles bizarres alliances se font souvent entre les
sentiments les plus opposés. Je crois tout ce que vous me dites de votre
mère; mais savez-vous si son orgueil ne luttera pas contre son amour
pour vous? Elle croira peut-être, en empêchant votre union avec un
comédien, remplir un devoir sacré.
--Peut-être, me répondit-elle, avez-vous raison à moitié. Ce n'est
pas que je craigne l'orgueil de ma mère. Quoiqu'elle ait épousé deux
princes, elle est de naissance bourgeoise, et n'a pas assez oublié son
origine pour me faire un crime d'aimer un roturier. Mais l'influence
du prince Grimani, une certaine faiblesse qui la fait céder presque
toujours à l'opinion de ceux qui l'entourent, peut-être, en mettant les
choses au pis, le besoin de se faire pardonner dans le monde où elle vit
maintenant la médiocrité de sa naissance, l'empêcheraient de consentir
facilement à notre mariage. Il n'y a alors qu'une chose à faire: c'est
de nous marier d'abord, et de le lui déclarer ensuite. Quand notre union
sera consacrée par l'Église, ma mère ne pourra pas se tourner contre
moi. Elle souffrira peut-être un peu, moins de ma désobéissance, dont
sa nouvelle famille la rendra pourtant responsable, que de ce qu'elle
prendra pour un manque de confiance; mais elle s'apaisera bien vite,
soyez-en sûr, et, par amour pour moi, vous tendra les bras comme à son
fils.
--Merci de vos offres généreuses, chère signora; mais j'ai mon honneur à
garder, aussi bien que le plus fier patricien. Si je vous épousais
sans le consentement de vos parents, après vous avoir enlevée, on ne
manquerait pas de m'accuser des projets les plus bas et les plus lâches.
Et votre mère! si, après notre mariage, elle vous refusait son pardon,
ce serait sur moi qu'elle ferait tomber toute son indignation.
--Ainsi, pour m'épouser, reprit la signora, vous voudriez avoir au moins
le consentement de ma mère?
--Oui, signora.
--Et si vous étiez sûr de l'obtenir, vous n'hésiteriez plus?
--Hélas! pourquoi me tenter? Que puis-je vous répondre, étant certain du
contraire?
--Alors....»
Elle s'arrêta tout d'un coup incertaine, et pencha sa tête sur son sein.
Quand elle la releva, elle était un peu pâle, et deux larmes brillaient
dans ses yeux. J'allais lui en demander la cause; mais elle ne m'en
laissa pas le temps.
«Lila, dit-elle d'un ton impérieux, éloigne-toi.»
La suivante obéit à regret, et alla se placer assez loin de nous pour ne
pas nous entendre, mais encore assez près pour nous voir. Sa maîtresse
attendit qu'elle se fût éloignée pour rompre le silence. Alors elle me
prit gravement la main, et commença:
«Je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne, et que
je m'étais bien promis de ne jamais dire. Il s'agit de ma mère, objet de
toute ma vénération et de tout mon amour. Jugez de ce qu'il m'en coûte
pour réveiller un souvenir qui pourrait, devant d'autres yeux que les
miens, ternir sa pureté et sa bonne renommée! Mais je sais que vous êtes
bon, et que je puis vous parler comme je parlerais à Dieu, sans craindre
de vous voir supposer le mal.»
Elle se tut un instant pour rassembler ses souvenirs, et reprit:
«Je me rappelle que dans mon enfance j'étais très-fière de ma noblesse.
C'étaient, je crois, les flatteries obséquieuses des gens de notre
maison qui m'avaient inspiré de si bonne heure ce sentiment, et
m'avaient portée à mépriser tout ce qui n'était pas noble comme moi.
Parmi tous les serviteurs de ma mère, un seul ne ressemblait point aux
autres, et avait su garder dans son humble position toute la dignité qui
sied à un homme. Aussi me paraissait-il insolent, et peu s'en fallait
que je ne le haïsse. Toujours est-il que je le craignais, surtout depuis
un jour que je l'avais vu me regarder d'un air très-sérieux pendant
que je piquais au coeur avec une grande épingle noire mes plus belles
poupées.
«Une nuit, je fus réveillée dans la chambre de ma mère, où mon petit lit
se trouvait placé, par la voix d'un homme. Cette voix parlait à ma mère
avec une gravité presque sévère, et celle-ci lui répondait d'un ton
douloureusement timide et comme suppliant. Étonnée, je crus d'abord que
c'était le confesseur de maman; et comme il semblait la gronder, selon
sa coutume, je me mis à écouter de toutes mes oreilles, sans faire aucun
bruit ni laisser soupçonner que je ne dormisse plus. On ne se méfiait
pas de moi. On parlait librement. Mais quel entretien inouï! Ma mère
disait: _Si tu m'aimais, tu m'épouserais_, et l'homme refusait de
l'épouser! Puis ma mère pleurait, et l'homme aussi; et j'entendais...
ah! Lélio! il faut que j'aie bien de l'estime pour vous, puisque je
vous raconte cela, j'entendais le bruit de leurs baisers. Il me semblait
connaître cette voix d'homme; mais je ne pouvais en croire le témoignage
de mes oreilles. J'avais bien envie de regarder; mais je n'osais pas
faire un mouvement, parce que je sentais que je faisais une chose
honteuse en écoutant; et comme j'avais déjà quelques sentiments élevés,
je faisais même des efforts pour ne pas entendre. Mais j'entendais
malgré moi. Enfin, l'homme dit à ma mère: _Adieu, je te quitte pour
toujours, ne me refuse pas une tresse de tes beaux cheveux blonds_. Et
ma mère répondit: _Coupe-la toi-même_.
«Le soin que ma mère prenait de mes cheveux m'avait habituée à
considérer la chevelure d'une femme comme une chose très-précieuse; et
lorsque je l'entendis donner une partie de la sienne, je fus prise d'un
sentiment de jalousie et de chagrin, comme si elle se fût dépouillée
d'un bien qu'elle ne devait sacrifier qu'à moi. Je me mis à pleurer
silencieusement; mais, entendant qu'on s'approchait de mon lit,
j'essuyai bien vite mes yeux et feignis de dormir. Alors on entr'ouvrit
mes rideaux, et je vis un homme habillé de rouge que je ne reconnus pas
d'abord, parce que je ne l'avais pas encore vu sous ce costume: j'eus
peur de lui; mais il me parla, et je le reconnus bien vite; c'était...
Lélio! vous oublierez cette histoire, n'est-ce pas?
--Eh bien! signora?... m'écriai-je en serrant convulsivement sa main.
--C'était Nello, notre gondolier... Eh bien! Lélio, qu'avez-vous?
Vous frémissez, votre main tremble... O ciel! vous blâmez beaucoup ma
mère!...
--Non, signora, non, répondis-je d'une voix éteinte; je vous écoute avec
attention. La scène se passait à Venise?
--Vous l'avais-je dit?
--Je crois que oui; et c'était au palais Aldini, sans doute?
--Sans doute, puisque je vous dis que c'était dans la chambre ma mère...
Mais pourquoi cette émotion, Lélio?
--O mon Dieu! ô mon Dieu! vous vous appelez Alezia Aldini?
--Eh bien! à quoi songez-vous? dit-elle avec un peu d'impatience. On
dirait que vous apprenez mon nom pour la première fois.
--Pardon, signora, votre nom de famille... Je vous avais toujours
entendu appeler Grimani à Naples.
--Par des gens qui nous connaissaient peu, sans doute. Je suis la
dernière des Aldini, une des plus anciennes familles de la république,
orgueilleuse et ruinée. Mais ma mère est riche, et le prince Grimani,
qui trouve ma naissance et ma fortune dignes de son neveu, tantôt me
traite avec sévérité, tantôt me cajole pour me décider à l'épouser. Dans
ses bons jours, il m'appelle sa chère fille; et quand les étrangers lui
demandent si je suis sa fille en effet, il répond, faisant allusion
à son projet favori: «Sans doute, puisqu'elle sera comtesse Grimani.»
Voilà pourquoi à Naples, où j'ai passé un mois, et où l'on ne me connaît
guère, et dans ce pays-ci que j'habite depuis six semaines, où je ne
vois ni ne connais personne, on me donne toujours un nom qui n'est pas
le mien...
--Signora! repris-je en faisant effort sur moi-même pour rompre le
silence pénible où j'étais tombé, daignerez-vous m'expliquer quel
rapport peut avoir cette histoire avec notre amour, et comment, à l'aide
du secret que vous possédez, vous pourriez arracher à votre mère un
consentement qui lui répugnerait?
--Que dites-vous là, Lélio? Me supposez-vous capable d'un si odieux
calcul? Si vous vouliez m'écouter, au lieu de passer vos mains sur votre
front d'un air égaré... Mon ami, mon cher Lélio, quel nouveau chagrin,
quel nouveau scrupule est donc entré dans votre âme depuis un instant?
--Chère signora, je vous supplie de continuer.
--Eh bien! sachez que cette aventure n'est jamais sortie de ma mémoire,
qu'elle a causé tous les chagrins et toutes les joies de ma vie. Je
compris que je ne devais jamais interroger ma mère sur ce sujet, ni
en parler à personne. Vous êtes le premier, Lélio, sans en excepter ma
bonne gouvernante Salomé, et ma soeur de lait, à qui je dis tout, qui
ait reçu cette confidence. Mon orgueil souffrit de la faute de ma mère,
qui semblait rejaillir sur moi. Cependant je continuai d'adorer ma mère.
Je l'aimai peut-être d'autant plus que je la sentais plus faible, plus
exposée au secret anathème de mes parents du côté paternel. Mais ma
haine pour le peuple s'accrut de toute mon affection pour elle.
«Je vécus dans ces sentiments jusqu'à l'âge de quatorze ans, et ma
mère ne parut pas s'en occuper. Au fond de l'âme, elle souffrait de
mon dédain pour les classes inférieures, et un jour elle se décida à
m'adresser de timides reproches. Je ne lui répondis rien, ce qui dut
l'étonner; car j'avais l'habitude de discuter obstinément avec tout le
monde et à propos de tout. Mais je sentais qu'il y avait une
montagne entre ma mère et moi, et que nous ne pouvions raisonner avec
désintéressement de part ni d'autre. Voyant que j'écoutais ses reproches
avec une soumission miraculeuse, elle m'attira sur ses genoux, et, me
caressant avec une ineffable tendresse, elle me parla de mon père dans
les termes les plus convenables; mais elle m'apprit beaucoup de choses
que je ne savais pas. J'avais toujours gardé pour ce père que j'avais
à peine connu une sorte d'enthousiasme assez peu fondé. Quand j'appris
qu'il n'avait épousé ma pauvre mère que pour sa fortune, et qu'après
l'avoir épousée, il l'avait méprisée pour son obscure naissance et son
éducation bourgeoise, il se fit en moi une réaction, et peu s'en fallut
que je ne le haïsse autant que je l'avais chéri. Ma mère ajouta bien des
choses qui me parurent très-étranges et qui me frappèrent beaucoup, sur
le malheur de faire un mariage de pure convenance, et je crus comprendre
que déjà elle n'était pas beaucoup plus heureuse avec son nouveau mari
qu'elle ne l'avait été avec celui dont elle me parlait.