Et, comme je levais la tête pour nier: «Si tu n'as déjà pleuré,

ajouta-t-elle, tu vas pleurer; et il y a de quoi. Ta position est triste

et, qui pis est, absurde. Tu aimes une jeune fille que ta fierté

te défend de chercher à épouser, et que ta délicatesse t'empêche de

séduire. Tu ne veux pas lui demander sa main, d'abord parce que tu sais

qu'en te l'accordant elle te ferait un immense sacrifice et s'exposerait

pour toi à mille souffrances (tu es trop généreux pour vouloir d'un

bonheur qui coûterait si cher), ensuite parce que tu craindrais même

d'être refusé, et que tu es trop orgueilleux pour t'exposer au dédain.

Tu ne veux pas non plus prendre ce que tu es résolu à ne pas demander,

et tu aimerais mieux, j'en suis sûre, aller te faire moine que d'abuser

de l'ignorance d'une fille qui se confie à toi. Il faut pourtant te

décider à quelque chose, mon pauvre camarade, si tu ne veux pas que

la fin du monde te trouve soupirant pour les étoiles et envoyant des

baisers aux nuages. Que les chiens aboient après la lune; nous autres

artistes, nous devons vivre à tout prix et toujours. Prends donc un

parti.

--Tu as raison, lui répondis-je gravement.» Et j'allai me coucher.

La nuit suivante, je retournai au rendez-vous. Je trouvai la signora

exaltée et joyeuse, ainsi que la veille; mais je restai quelque temps

sombre et taciturne. Elle me plaisanta d'abord sur ma mine de carbonaro

et me demanda en riant si je songeais à détrôner le pape, ou à

reconstruire l'empire romain. Puis, voyant que je ne répondais pas, elle

me regarda fixement; et, me prenant la main: «Vous êtes triste, Lélio.

Qu'avez-vous?»

Je lui ouvris alors mon coeur, et lui dis que la passion que je

nourrissais pour elle était un malheur pour moi.

«Un malheur! et pourquoi?

--Je vais vous le dire, signora. Vous êtes l'héritière d'une noble et

illustre famille. Vous avez été nourrie dans le respect de vos aïeux et

dans la pensée qu'on ne vaut que par l'ancienneté et l'éclat de sa race.

Je suis un pauvre diable sans passé, un homme de rien, qui me suis fait

moi-même le peu que je suis. Pourtant, je crois qu'un homme en vaut un

autre, et ne m'estime l'inférieur de personne. Or, il est évident

que vous ne m'épouseriez pas. Tout vous le défendrait, vos idées, vos

habitudes, votre position. Vous qui avez refusé des patriciens, parce

qu'ils n'étaient pas d'assez bonne maison, vous pourriez ou voudriez

moins que toute autre vous abaisser jusqu'à un misérable comédien comme

moi. De princesse à histrion il y a loin, signora. Je ne puis donc pas

être votre mari. Que me reste-t-il? La perspective d'un amour partagé,

mais malheureux, s'il n'était jamais satisfait, ou l'espoir d'être plus

ou moins longtemps votre amant. Je ne puis accepter ni l'un ni l'autre,

signora. Vivre en face l'un de l'autre, pleins d'une passion toujours

ardente et jamais assouvie, s'aimer avec crainte et réserve, et se

défier de soi-même autant que de l'objet aimé, c'est se soumettre

volontairement à une souffrance insupportable, parce qu'elle n'a ni

sens, ni espoir, ni but. Quant à vous posséder comme amant, quand je le

pourrais, je ne le voudrais pas. Trop d'inquiétudes assiégeraient mon

bonheur pour qu'il pût être complet. D'un côté, j'aurais toujours peur

de vous compromettre; je ne dormirais pas avec la crainte de devenir

pour vous la cause d'un grand chagrin ou d'une ruine complète; le jour

je passerais des heures à rechercher tous les accidents qui pourraient

amener votre malheur et par conséquent le mien, et la nuit je perdrais

le temps de nos rendez-vous à trembler au bruit d'une feuille emportée

par le vent, ou au cri d'un oiseau de nuit. Que sais-je? tout me serait

un épouvantail. Et pourquoi jeter ainsi ma vie en proie à mille vains

fantômes? pour un amour dont je ne pourrais jamais prévoir la durée, et

qui ne compenserait pas les incertitudes de la journée par la sécurité

du lendemain; car tôt ou tard, il faut bien le dire, signora, vous vous

marieriez. Et ce serait avec un autre, ce serait avec un homme noble et

riche comme vous. Cela vous coûterait, je le sais; je sais que votre

âme est généreuse et sincère; vous éprouveriez un vif désir de me rester

fidèle, et votre coeur se révolterait à la pensée de prononcer un

mot qui dût tuer, sinon ma vie, au moins tout mon bonheur. Mais les

continuelles obsessions de votre famille, l'obligation même de veiller

à votre réputation, tout vous pousserait malgré vous à prendre ce parti.

Vous lutteriez longtemps peut-être et fortement; mais vous souffririez

d'autant plus. Votre affection pour moi serait toujours douce et tendre,

mais moins expansive: et moi, qui verrais vos chagrins, et qui ne suis

pas homme à accepter de longs et pénibles sacrifices sans les rendre, je

vous forcerais moi-même, en m'éloignant, à ce mariage devenu nécessaire,

aimant mieux vouer ma destinée tout entière à la douleur que de changer

la vôtre par une lâcheté. Voilà, signora, ce que j'avais à vous dire,

et vous devez comprendre maintenant pourquoi je crains que cet amour ne

soit un malheur pour moi.»

Elle m'avait écouté dans le calme le plus parfait et le plus grand

silence. Quand j'eus fini de parler, elle ne changea rien à son

attitude. Seulement, comme je l'observais attentivement, je crus

remarquer sur son visage l'expression d'une profonde incertitude. Je

me dis alors que je ne m'étais pas trompé, que cette jeune fille était

faible et vaine comme toutes les autres; qu'elle avait seulement la

bonne foi de le reconnaître dès qu'on le lui disait, et qu'elle aurait

probablement celle de me l'avouer de même. Je lui gardai donc mon

estime; mais je sentis mon enthousiasme s'évanouir en un instant. Je

me félicitais de ma clairvoyance et de ma résolution, quand je vis la

signora se lever brusquement et s'éloigner de moi sans rien dire.

Je n'étais pas préparé à ce coup, et je fus saisi d'une surprise

douloureuse.

«Quoi! sans un seul mot! m'écriai-je. Me quitter, et pour jamais

peut-être, sans m'adresser une parole de regret ou de consolation!

--Adieu! me dit-elle en se retournant. De regret, je n'en puis avoir; et

de consolation, c'est moi qui en ai besoin. Vous ne m'avez pas comprise;

vous ne m'aimez pas.

--Moi!

--Et qui me comprendra, ajouta-t-elle en s'arrêtant, si vous ne me

comprenez pas? Et qui m'aimera, si vous ne m'aimez pas?»

Elle secoua tristement la tête, puis croisa les bras sur sa poitrine en

fixant les yeux à terre. Elle était à la fois si belle et si désolée,

que j'eus une folle envie de me précipiter à ses pieds, et qu'une

crainte vague de l'irriter m'en empêcha au même instant. Je restai

immobile et silencieux, les regards attachés sur elle, attendant avec

anxiété ce qu'elle allait faire ou dire. Au bout de quelques secondes,

elle vint à moi lentement et d'un air recueilli, et, s'appuyant en face

de moi contre le piédestal de la statue, elle me dit:

«Ainsi, vous m'avez crue lâche et vaniteuse; vous avez cru que je

pourrais donner mon amour à un homme et accepter le sien, sans lui

donner en même temps toute ma vie. Vous avez pensé que je resterais près

de vous tant que le vent serait propice, et que je m'éloignerais dès

qu'il deviendrait contraire. Comment cela se fait-il? Cependant vous

êtes ferme et loyal, et vous ne commencez, j'en suis sûre, une action

sérieuse que quand vous êtes résolu à la continuer jusqu'au bout.

Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je puisse faire ce que vous faites,

et n'avez-vous pas de moi la bonne opinion que j'ai de vous? Ou vous

méprisez bien les femmes, ou vous vous êtes laissé bien tromper par mon

étourderie. Je suis souvent folle, je le sais; mais c'est peut-être

un peu la faute de mon âge, et cela ne m'empêche pas d'être ferme

et loyale. Du jour où j'ai senti que je vous aimais, Lélio, j'ai

été résolue à vous épouser. Cela vous étonne. Vous vous rappelez

non-seulement les pensées que j'ai dû avoir dans ma position, mais

encore mes actions et mes paroles passées. Vous songez à tous ces

patriciens que j'ai refusé d'épouser, parce qu'ils n'étaient pas assez

nobles. Hélas! mon pauvre ami, je suis esclave de mon public, comme

vous vous plaignez quelquefois de l'être du vôtre, et je suis obligée

de jouer devant lui mon rôle jusqu'à ce que je trouve l'occasion de

m'échapper de la scène. Mais, sous mon masque, j'ai gardé une âme libre,

et, depuis que je possède ma raison, je suis résolue à ne me marier que

selon mon coeur. Cependant, pour éloigner tous ces fades et impertinents

patriciens dont vous me parlez, il me fallait un prétexte; j'en cherchai

un dans les préjugés même qui étaient communs à mes prétendants et à ma

famille, et, blessant à la fois l'orgueil des uns et flattant celui des

autres, je me prévalus de l'antiquité de ma race pour refuser la main

d'hommes qui, tout nobles qu'ils étaient, ne se trouvaient pas encore,

disais-je, assez nobles pour moi. Je réussis de la sorte à écarter tous

ces importuns sans mécontenter ma famille; car elle avait beau traiter

mes refus de caprices d'enfant, et faire à ces poursuivants rebutés des

excuses sur l'exagération de mon orgueil, elle n'en était pas moins,

au fond, enchantée de ma fierté. Pendant un certain temps, je gagnai à

cette conduite une plus grande liberté. Mais enfin le prince Grimani,

mon beau-père, me dit qu'il était temps de prendre un parti, et me

présenta son neveu, le comte Ettore, comme l'époux qu'il me destinait.

Ce nouveau fiancé me déplut comme les autres, plus encore peut-être; car

l'excès de sa sottise m'amena bientôt à le mépriser complètement; ce que

voyant le prince, et pensant que ma mère, qui est excellente et m'aime

de toute son âme, pourrait bien m'aider dans ma résistance contre lui,

il résolut de m'éloigner d'elle, pour me contraindre plus aisément à

l'obéissance. Il m'envoya ici vivre en tête-à-tête avec sa soeur et

son neveu. Il espère que, forcée de choisir entre l'ennui et mon cousin

Ettore, je finirai par me décider pour celui-ci; mais il se trompe bien.

Le comte Ettore est, en tout point, indigne de moi, et j'aimerais mieux

mourir que de l'épouser. Je ne le leur avais pas encore dit, parce que

je n'aimais personne, et que, fléau pour fléau, j'aimais autant celui-là

qu'un autre. Mais maintenant je vous aime, Lélio; je dirai à Ettore que

je ne veux pas de lui; nous partirons ensemble, nous irons trouver ma

mère, nous lui dirons que nous nous aimons, et que nous voulons nous

marier; elle nous donnera son consentement, et vous m'épouserez.

Voulez-vous?»

Dès ses premières paroles, j'avais écouté la signora avec un profond

étonnement, qui ne cessa pas même lorsqu'elle eut fini. Cette noblesse

de coeur, cette hardiesse de pensée, cette force d'esprit, cette audace

virile, mêlée à tant de sensibilité féminine; tout cela, réuni dans une

fille si jeune, élevée au milieu de l'aristocratie la plus insolente,

me causa une vive admiration, et je ne sortis de ma surprise que pour

passer à l'enthousiasme. Je fus sur le point de céder à mes transports,

et de me jeter à ses genoux pour lui dire que j'étais heureux et fier

d'être aimé d'une femme comme elle; que je brûlais pour elle de la plus

ardente passion, que je serais joyeux de donner ma vie pour elle, et

que j'étais prêt à faire tout ce qu'elle voudrait. Mais la réflexion

m'arrêta à temps, et je songeai à tous les inconvénients, à tous les

dangers de la démarche qu'elle voulait tenter. Il était très-probable

qu'elle serait refusée et sévèrement réprimandée; et quelle serait

alors sa position, après s'être échappée de chez sa tante, pour faire

publiquement avec moi un voyage de quatre-vingts lieues? Au lieu donc

de m'abandonner aux mouvements tumultueux de mon coeur, je m'efforçai

de redevenir calme, et au bout de quelques secondes de silence, je dis

tranquillement à la signora: «Mais votre famille?

--Il n'y a au monde qu'une seule personne à qui je reconnaisse des

droits sur moi, et dont je craigne d'encourir la colère, c'est ma

mère; et je vous l'ai dit, ma mère est bonne comme un ange, et m'aime

par-dessus tout. Son coeur consentira.

--O chère enfant! m'écriai-je alors en lui prenant les mains, que je

serrai contre ma poitrine; Dieu sait si ce que vous voulez faire n'est

pas le but de tous mes désirs! C'est contre moi-même que je lutte quand

je cherche à vous arrêter. Chaque objection que je vous fais est un

espoir de bonheur que je m'enlève, et mon coeur souffre cruellement

de tous les doutes de ma raison. Mais c'est de vous, mon cher ange

bien-aimé, c'est de votre avenir, de votre réputation, de votre bonheur

qu'il s'agit pour moi avant toute chose. J'aimerais mieux renoncer à

vous que de vous voir souffrir à cause de moi. Ne vous alarmez donc

pas de tous mes scrupules, n'y voyez pas l'indice du calme ou de

l'indifférence, mais bien la preuve d'une tendresse sans bornes. Vous

me dites que votre mère consentira, parce que vous la savez bonne. Mais

vous êtes bien jeune, mon enfant; malgré votre force d'esprit, vous

ne savez pas quelles bizarres alliances se font souvent entre les

sentiments les plus opposés. Je crois tout ce que vous me dites de votre

mère; mais savez-vous si son orgueil ne luttera pas contre son amour

pour vous? Elle croira peut-être, en empêchant votre union avec un

comédien, remplir un devoir sacré.

--Peut-être, me répondit-elle, avez-vous raison à moitié. Ce n'est

pas que je craigne l'orgueil de ma mère. Quoiqu'elle ait épousé deux

princes, elle est de naissance bourgeoise, et n'a pas assez oublié son

origine pour me faire un crime d'aimer un roturier. Mais l'influence

du prince Grimani, une certaine faiblesse qui la fait céder presque

toujours à l'opinion de ceux qui l'entourent, peut-être, en mettant les

choses au pis, le besoin de se faire pardonner dans le monde où elle vit

maintenant la médiocrité de sa naissance, l'empêcheraient de consentir

facilement à notre mariage. Il n'y a alors qu'une chose à faire: c'est

de nous marier d'abord, et de le lui déclarer ensuite. Quand notre union

sera consacrée par l'Église, ma mère ne pourra pas se tourner contre

moi. Elle souffrira peut-être un peu, moins de ma désobéissance, dont

sa nouvelle famille la rendra pourtant responsable, que de ce qu'elle

prendra pour un manque de confiance; mais elle s'apaisera bien vite,

soyez-en sûr, et, par amour pour moi, vous tendra les bras comme à son

fils.

--Merci de vos offres généreuses, chère signora; mais j'ai mon honneur à

garder, aussi bien que le plus fier patricien. Si je vous épousais

sans le consentement de vos parents, après vous avoir enlevée, on ne

manquerait pas de m'accuser des projets les plus bas et les plus lâches.

Et votre mère! si, après notre mariage, elle vous refusait son pardon,

ce serait sur moi qu'elle ferait tomber toute son indignation.

--Ainsi, pour m'épouser, reprit la signora, vous voudriez avoir au moins

le consentement de ma mère?

--Oui, signora.

--Et si vous étiez sûr de l'obtenir, vous n'hésiteriez plus?

--Hélas! pourquoi me tenter? Que puis-je vous répondre, étant certain du

contraire?

--Alors....»

Elle s'arrêta tout d'un coup incertaine, et pencha sa tête sur son sein.

Quand elle la releva, elle était un peu pâle, et deux larmes brillaient

dans ses yeux. J'allais lui en demander la cause; mais elle ne m'en

laissa pas le temps.

«Lila, dit-elle d'un ton impérieux, éloigne-toi.»

La suivante obéit à regret, et alla se placer assez loin de nous pour ne

pas nous entendre, mais encore assez près pour nous voir. Sa maîtresse

attendit qu'elle se fût éloignée pour rompre le silence. Alors elle me

prit gravement la main, et commença:

«Je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne, et que

je m'étais bien promis de ne jamais dire. Il s'agit de ma mère, objet de

toute ma vénération et de tout mon amour. Jugez de ce qu'il m'en coûte

pour réveiller un souvenir qui pourrait, devant d'autres yeux que les

miens, ternir sa pureté et sa bonne renommée! Mais je sais que vous êtes

bon, et que je puis vous parler comme je parlerais à Dieu, sans craindre

de vous voir supposer le mal.»

Elle se tut un instant pour rassembler ses souvenirs, et reprit:

«Je me rappelle que dans mon enfance j'étais très-fière de ma noblesse.

C'étaient, je crois, les flatteries obséquieuses des gens de notre

maison qui m'avaient inspiré de si bonne heure ce sentiment, et

m'avaient portée à mépriser tout ce qui n'était pas noble comme moi.

Parmi tous les serviteurs de ma mère, un seul ne ressemblait point aux

autres, et avait su garder dans son humble position toute la dignité qui

sied à un homme. Aussi me paraissait-il insolent, et peu s'en fallait

que je ne le haïsse. Toujours est-il que je le craignais, surtout depuis

un jour que je l'avais vu me regarder d'un air très-sérieux pendant

que je piquais au coeur avec une grande épingle noire mes plus belles

poupées.

«Une nuit, je fus réveillée dans la chambre de ma mère, où mon petit lit

se trouvait placé, par la voix d'un homme. Cette voix parlait à ma mère

avec une gravité presque sévère, et celle-ci lui répondait d'un ton

douloureusement timide et comme suppliant. Étonnée, je crus d'abord que

c'était le confesseur de maman; et comme il semblait la gronder, selon

sa coutume, je me mis à écouter de toutes mes oreilles, sans faire aucun

bruit ni laisser soupçonner que je ne dormisse plus. On ne se méfiait

pas de moi. On parlait librement. Mais quel entretien inouï! Ma mère

disait: _Si tu m'aimais, tu m'épouserais_, et l'homme refusait de

l'épouser! Puis ma mère pleurait, et l'homme aussi; et j'entendais...

ah! Lélio! il faut que j'aie bien de l'estime pour vous, puisque je

vous raconte cela, j'entendais le bruit de leurs baisers. Il me semblait

connaître cette voix d'homme; mais je ne pouvais en croire le témoignage

de mes oreilles. J'avais bien envie de regarder; mais je n'osais pas

faire un mouvement, parce que je sentais que je faisais une chose

honteuse en écoutant; et comme j'avais déjà quelques sentiments élevés,

je faisais même des efforts pour ne pas entendre. Mais j'entendais

malgré moi. Enfin, l'homme dit à ma mère: _Adieu, je te quitte pour

toujours, ne me refuse pas une tresse de tes beaux cheveux blonds_. Et

ma mère répondit: _Coupe-la toi-même_.

«Le soin que ma mère prenait de mes cheveux m'avait habituée à

considérer la chevelure d'une femme comme une chose très-précieuse; et

lorsque je l'entendis donner une partie de la sienne, je fus prise d'un

sentiment de jalousie et de chagrin, comme si elle se fût dépouillée

d'un bien qu'elle ne devait sacrifier qu'à moi. Je me mis à pleurer

silencieusement; mais, entendant qu'on s'approchait de mon lit,

j'essuyai bien vite mes yeux et feignis de dormir. Alors on entr'ouvrit

mes rideaux, et je vis un homme habillé de rouge que je ne reconnus pas

d'abord, parce que je ne l'avais pas encore vu sous ce costume: j'eus

peur de lui; mais il me parla, et je le reconnus bien vite; c'était...

Lélio! vous oublierez cette histoire, n'est-ce pas?

--Eh bien! signora?... m'écriai-je en serrant convulsivement sa main.

--C'était Nello, notre gondolier... Eh bien! Lélio, qu'avez-vous?

Vous frémissez, votre main tremble... O ciel! vous blâmez beaucoup ma

mère!...

--Non, signora, non, répondis-je d'une voix éteinte; je vous écoute avec

attention. La scène se passait à Venise?

--Vous l'avais-je dit?

--Je crois que oui; et c'était au palais Aldini, sans doute?

--Sans doute, puisque je vous dis que c'était dans la chambre ma mère...

Mais pourquoi cette émotion, Lélio?

--O mon Dieu! ô mon Dieu! vous vous appelez Alezia Aldini?

--Eh bien! à quoi songez-vous? dit-elle avec un peu d'impatience. On

dirait que vous apprenez mon nom pour la première fois.

--Pardon, signora, votre nom de famille... Je vous avais toujours

entendu appeler Grimani à Naples.

--Par des gens qui nous connaissaient peu, sans doute. Je suis la

dernière des Aldini, une des plus anciennes familles de la république,

orgueilleuse et ruinée. Mais ma mère est riche, et le prince Grimani,

qui trouve ma naissance et ma fortune dignes de son neveu, tantôt me

traite avec sévérité, tantôt me cajole pour me décider à l'épouser. Dans

ses bons jours, il m'appelle sa chère fille; et quand les étrangers lui

demandent si je suis sa fille en effet, il répond, faisant allusion

à son projet favori: «Sans doute, puisqu'elle sera comtesse Grimani.»

Voilà pourquoi à Naples, où j'ai passé un mois, et où l'on ne me connaît

guère, et dans ce pays-ci que j'habite depuis six semaines, où je ne

vois ni ne connais personne, on me donne toujours un nom qui n'est pas

le mien...

--Signora! repris-je en faisant effort sur moi-même pour rompre le

silence pénible où j'étais tombé, daignerez-vous m'expliquer quel

rapport peut avoir cette histoire avec notre amour, et comment, à l'aide

du secret que vous possédez, vous pourriez arracher à votre mère un

consentement qui lui répugnerait?

--Que dites-vous là, Lélio? Me supposez-vous capable d'un si odieux

calcul? Si vous vouliez m'écouter, au lieu de passer vos mains sur votre

front d'un air égaré... Mon ami, mon cher Lélio, quel nouveau chagrin,

quel nouveau scrupule est donc entré dans votre âme depuis un instant?

--Chère signora, je vous supplie de continuer.

--Eh bien! sachez que cette aventure n'est jamais sortie de ma mémoire,

qu'elle a causé tous les chagrins et toutes les joies de ma vie. Je

compris que je ne devais jamais interroger ma mère sur ce sujet, ni

en parler à personne. Vous êtes le premier, Lélio, sans en excepter ma

bonne gouvernante Salomé, et ma soeur de lait, à qui je dis tout, qui

ait reçu cette confidence. Mon orgueil souffrit de la faute de ma mère,

qui semblait rejaillir sur moi. Cependant je continuai d'adorer ma mère.

Je l'aimai peut-être d'autant plus que je la sentais plus faible, plus

exposée au secret anathème de mes parents du côté paternel. Mais ma

haine pour le peuple s'accrut de toute mon affection pour elle.

«Je vécus dans ces sentiments jusqu'à l'âge de quatorze ans, et ma

mère ne parut pas s'en occuper. Au fond de l'âme, elle souffrait de

mon dédain pour les classes inférieures, et un jour elle se décida à

m'adresser de timides reproches. Je ne lui répondis rien, ce qui dut

l'étonner; car j'avais l'habitude de discuter obstinément avec tout le

monde et à propos de tout. Mais je sentais qu'il y avait une

montagne entre ma mère et moi, et que nous ne pouvions raisonner avec

désintéressement de part ni d'autre. Voyant que j'écoutais ses reproches

avec une soumission miraculeuse, elle m'attira sur ses genoux, et, me

caressant avec une ineffable tendresse, elle me parla de mon père dans

les termes les plus convenables; mais elle m'apprit beaucoup de choses

que je ne savais pas. J'avais toujours gardé pour ce père que j'avais

à peine connu une sorte d'enthousiasme assez peu fondé. Quand j'appris

qu'il n'avait épousé ma pauvre mère que pour sa fortune, et qu'après

l'avoir épousée, il l'avait méprisée pour son obscure naissance et son

éducation bourgeoise, il se fit en moi une réaction, et peu s'en fallut

que je ne le haïsse autant que je l'avais chéri. Ma mère ajouta bien des

choses qui me parurent très-étranges et qui me frappèrent beaucoup, sur

le malheur de faire un mariage de pure convenance, et je crus comprendre

que déjà elle n'était pas beaucoup plus heureuse avec son nouveau mari

qu'elle ne l'avait été avec celui dont elle me parlait.

La dernière Aldini: Simon · 第 10 / 14 段