A peine fut-il sorti, qu'abandonnant la tablature, je me levai en

cherchant dans les yeux de la signora si je devais m'approcher d'elle,

ou attendre qu'elle s'approchât de moi. Elle aussi était debout et

semblait vouloir deviner dans mon regard ce à quoi j'allais me décider.

Mais elle m'encourageait si peu, et ses lèvres semblaient entr'ouvertes

pour me donner une telle leçon (si je venais par malheur à manquer

d'esprit dans cette périlleuse rencontre), que je me sentis un peu

troublé intérieurement. Je ne sais comment cet échange de regards à la

fois provocateurs et méfiants, ce bouillonnement de tout notre être

qui nous retenait l'un et l'autre dans l'immobilité, cette alternative

d'audace et de crainte qui me paralysait au moment peut-être décisif de

mon aventure, tout jusqu'à la robe de velours noir de la Grimani, et

le brillant soleil qui, pénétrant en rayons d'or à travers les sombres

rideaux de soie de l'appartement, venait s'éteindre à nos pieds dans

un clair-obscur fantastique, l'heure, l'atmosphère brûlante, et le

battement comprimé de mon coeur; tout me rappela vivement une scène de

ma jeunesse assez analogue: la signora Bianca Aldini, dans l'ombre de sa

gondole, enchaînant d'un regard magnétique un de mes pieds posé sur la

barque et l'autre sur le rivage du Lido. Je ressentais le même trouble,

la même agitation intérieure, le même désir, prêts à faire place à la

même colère. Serait-ce donc, pensai-je, que je désirai autrefois la

Bianca par amour-propre, ou que je désire aujourd'hui la Grimani par

amour?

Il n'y avait pas moyen de m'élancer, en chantant d'un air dégagé, dans

la campagne, comme jadis j'avais bondi sur la grève du Lido, pour me

venger d'une innocente coquetterie. Je n'avais pas d'autre parti à

prendre que de me rasseoir, et je n'avais d'autre vengeance à exercer

que de recommencer sur le piano la quinte majeure: _A-mi-la-E-si-mi_.

Il faut convenir que cette façon d'exhaler mon dépit ne pouvait pas être

bien triomphante. Un imperceptible sourire voltigea au coin de la lèvre

de la signora, lorsque je pliai les genoux pour me rasseoir, et il me

sembla lire ces mots charmants écrits sur sa physionomie: Lélio, vous

êtes un enfant. Mais, lorsque je me relevai brusquement, prêt à faire

rouler le piano au fond de la chambre pour voler à ses pieds, je lus

clairement dans sa noire prunelle ces mots terribles: Monsieur, vous

êtes un fou.

La signora Aldini, pensai-je, avait vingt-deux ans, j'en avais quinze

ou seize, et j'en ai plus de vingt-deux. Que j'aie été dominé par la

Bianca, c'est tout simple; mais que je sois joué par celle-ci, ce n'est

pas dans l'ordre. Donc, il faut du sang-froid. Je me rassis avec calme,

en disant:

«Pardon, signora, si je regarde l'heure à la pendule, je ne puis rester

longtemps, et ce piano me paraît en assez bon état pour que je retourne

à mes affaires.

--En bon état! répondit-elle avec un mouvement d'humeur bien marqué.

Vous l'avez mis en si bon état que je crains de n'en jouer de ma vie.

Mais j'en suis bien fâchée; vous avez entrepris de l'accorder: il faut,

seigneur Lélio, que vous en veniez à votre honneur.

--Signora, repris-je, je ne tiens pas plus à accorder ce piano que vous

ne tenez à en jouer. Si j'ai obéi à votre commandement en revenant ici,

c'est afin de ne pas vous compromettre en cessant brusquement cette

feinte. Mais Votre Seigneurie doit comprendre que la plaisanterie ne

peut pas durer éternellement; que le troisième jour cela commence à

n'être plus divertissant pour elle, et que le quatrième cela serait un

peu dangereux pour moi-même. Je ne suis ni assez riche ni assez illustre

pour avoir du temps à perdre. Votre Seigneurie voudra bien permettre

que je me retire dans quelques minutes, et que ce soir un véritable

accordeur vienne achever ma besogne, en alléguant que son confrère est

malade et l'a envoyé à sa place. Je puis, sans livrer notre petit secret

et sans me faire connaître, trouver un remplaçant qui me saura gré d'une

bonne pratique de plus.»

La signora ne répondit pas un mot; mais elle devint pâle comme la mort,

et de nouveau je me sentis vaincu. Le cousin rentra. Je ne pus réprimer

un mouvement d'impatience. La signora s'en aperçut, et de nouveau elle

triompha; et de nouveau, voyant bien que je ne voulais pas m'en aller,

elle se fit un jeu de mes secrètes agitations.

Elle redevint vermeille et sémillante. Elle fit à son cousin mille

agaceries qui tenaient un milieu si juste entre la tendresse et

l'ironie, que ni lui ni moi ne sûmes bientôt à quoi nous en tenir. Puis

tout d'un coup, lui tournant le dos et s'approchant de moi, elle me

pria, à voix basse et d'un air mystérieux, de tenir le piano à un

quart de ton au-dessous du diapason, parce qu'elle avait une voix de

contralto. Qui voulait-elle mystifier du cousin ou de moi, en me disant

ce grand secret d'un air si important? Je faillis aller donner une

poignée de main à Hector, tant notre figure me parut également sotte et

notre position ridicule. Mais je vis que le bon jeune homme y attachait

plus d'importance que moi, et il me regarda de travers d'un air si

sournois et si profond, que j'eus de la peine à m'empêcher de rire. Je

répondis tout bas à la Grimani et d'un air encore plus confidentiel:

«Signora, j'ai prévenu vos désirs, et le piano est juste au ton de

l'orchestre de San-Carlo, qu'on baissa la saison dernière à cause de mon

rhume.»

La signora prit alors le bras de son cousin d'un air théâtral, et

l'emmena dans le jardin avec précipitation. Comme ils restèrent à se

promener devant la façade, et que je voyais leurs ombres passer et

repasser sur le rideau, je me mis derrière ce rideau, et j'écoutai leur

conversation.

«C'est précisément ce que je voulais vous dire, cher cousin, disait la

signora. Cet homme a une figure bizarre, effrayante; il ne se doute

pas de ce que c'est qu'un piano, et jamais il ne viendra à bout de

l'accorder. Vous verrez! C'est un chevalier d'industrie, n'en doutez

pas. Ayons toujours l'oeil sur lui, et tenez votre montre dans votre

main quand il passera près de vous. Je vous jure que, pendant que je

me penchais, sans me douter de rien, vers le piano, pour lui dire de le

baisser, il a avancé la main pour me voler ma chaîne d'or.

--Eh! vous raillez, ma cousine! Il est impossible qu'un filou ait tant

d'audace. Ce n'est pas du tout là ce que je veux vous dire, et vous

feignez de ne pas me comprendre.

--Je feins, Hector? Vous m'accusez de feindre? Moi, feindre! En vérité,

dites-moi si vous valez la peine que je me donnerais pour inventer un

mensonge?

--Cette dureté est fort inutile, ma cousine. Il paraît que je vaux du

moins la peine que vous cherchiez l'occasion de m'adresser des paroles

mortifiantes.

--Mais, pour Dieu, de quoi parlez-vous, mon cousin? Et pourquoi

dites-vous que cet homme...

--Je dis que cet homme n'est point un accordeur de pianos, qu'il

n'accorde pas votre piano, qu'il n'a jamais accordé aucun piano. Je

dis qu'il ne vous quitte pas de l'oeil, qu'il épie tous vos mouvements,

qu'il aspire toutes vos paroles. Je dis que c'est un homme qui vous aura

vue quelque part, à Naples ou à Florence, au théâtre ou à la promenade,

et qui est tombé amoureux de vous.

--Et qui s'est introduit ici _sous un déguisement_, pour me voir et pour

me séduire peut-être, l'infâme, le scélérat!» En prononçant ces paroles

d'un ton emphatique, la signora se renversa sur un banc en riant aux

éclats. Comme je vis le cousin s'approcher de la porte du salon d'un

air presque furieux, je retournai à mon poste, et, m'armant du marteau

d'accordage, je résolus de l'en assommer s'il essayait de m'outrager;

car j'avais déjà pressenti l'homme qui s'arrange de manière à ne pas

se battre, et qui appelle ses valets quand on le brave à portée de

l'antichambre. Il tombera raide mort avant de tirer le cordon de cette

sonnette, pensai-je en serrant le marteau dans ma main et en jetant un

rapide regard autour de moi. Mais mon aventure ne garda pas longtemps

cette tournure dramatique.

Je revis la signora au bras de son cousin, se promenant sur la terrasse,

et de temps en temps s'arrêtant devant la porte de glaces entr'ouverte,

pour me regarder, elle, d'un air railleur, lui, d'un air embarrassé. Je

ne savais plus ce qui se passait entre eux, et la colère me montait de

plus en plus à la gorge.

Une jolie soubrette se trouva tout d'un coup en tiers sur la terrasse.

La signora lui parlait d'un ton animé, tantôt riant, tantôt prenant un

air absolu. La soubrette semblait hésiter; le cousin semblait supplier

sa cousine de ne pas faire d'extravagance. Enfin la soubrette vint à moi

d'un air confus, et me dit en rougissant jusqu'à la racine des cheveux:

«Monsieur, la signora m'ordonne de vous dire, en propres termes, que

vous êtes un insolent, et que vous feriez bien mieux d'accorder le piano

que de la regarder comme vous faites. Pardon, Monsieur... Je crois bien

que c'est une plaisanterie.--Et je le prends ainsi, répondis-je; mais

répondez à la Signora que je lui présente mon profond respect, et que

je la prie de ne pas me croire assez insolent pour la regarder. Je n'y

pensais pas le moins du monde; et, s'il faut vous dire la vérité, à

vous, ma belle enfant, c'est vous que je voyais au milieu de la prairie,

et qui m'occupiez tellement que je ne songeais plus à continuer ma

besogne.

--Moi! Monsieur, dit la soubrette en rougissant encore plus et en

inclinant sa jolie tête sur son sein avec embarras. Comment pouvais-je

occuper monsieur?

--Parce que vous êtes plus jolie cent fois que votre maîtresse,» lui

dis-je en passant un bras autour d'elle et en lui donnant un baiser

avant qu'elle eût le temps de se douter de ma fantaisie.

C'était une belle villageoise, une soeur de lait de la signora. Elle

était brune aussi, grande et svelte, mais timide dans sa démarche, et

aussi naïve, aussi douce dans son maintien que sa jeune maîtresse était

résolue et rusée. Elle tomba dans un tel trouble en se voyant ainsi

embrassée par surprise devant la signora, qui s'était approchée jusqu'au

seuil du salon, entraînant son imbécile cousin, qu'elle s'enfuit en

cachant son visage dans son tablier bleu brodé d'argent. La signora, qui

ne s'attendait pas davantage à me voir prendre si philosophiquement

ses impertinences, recula d'un pas, et le cousin, qui n'avait rien vu,

répéta plusieurs fois de suite: «Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que

c'est?» La pauvre fillette continua de fuir sans vouloir répondre, et la

signora éclata d'un rire forcé dont je feignis de ne pas m'apercevoir.

Au bout de peu d'instants, je la vis reparaître seule. Elle avait une

expression de visage qui voulait être sévère, et qui était émue et

troublée. «Il est heureux pour vous et pour moi, Monsieur, dit-elle

d'une voix un peu altérée, que mon cousin soit crédule et simple; car

sachez qu'il est jaloux et querelleur.

--En vérité, Mademoiselle? répondis-je gravement.

--Ne raillez pas, Monsieur, reprit-elle avec dépit. On peut être aisé à

tromper quand on aime; mais on est brave quand on s'appelle Grimani.

--Je n'en doute point, Mademoiselle, répondis-je sur le même ton.

--Je vous prie donc, Monsieur, reprit-elle encore avec une véhémence

involontaire, de ne plus vous montrer ici; car toutes ces plaisanteries

pourraient mal finir.

--C'est comme il vous plaira, Mademoiselle, répondis-je toujours

imperturbable.

--Il me paraît cependant, Monsieur, qu'elles vous divertissent beaucoup;

car vous ne paraissez pas disposé à les terminer.

--Si je m'en amuse, signora, c'est par obéissance, comme on s'amuse en

Italie sous le règne du grand Napoléon. Je voulais me retirer il y a une

heure, et c'est vous qui n'avez pas voulu.

--Je ne l'ai pas voulu? Osez-vous dire que je ne l'ai pas voulu?

--Je voulais dire, signora, que vous n'y avez pas songé; car j'attendais

que vous me donnassiez un prétexte pour me retirer d'une manière tant

soit peu vraisemblable au beau milieu de ma besogne, et il m'était

impossible, quant à moi, de l'imaginer. Cela serait si peu naturel dans

l'état où est le piano, et j'ai une si ferme volonté de ne rien faire

qui puisse vous compromettre, que je reviendrai demain...

--Vous ne le ferez pas...

--J'en demande bien pardon à Votre Seigneurie, je reviendrai.

--Et pourquoi donc, Monsieur? Et de quel droit?

--Je reviendrai pour satisfaire la curiosité du seigneur Hector, qui est

fort intrigué de savoir qui je suis, et j'y reviendrai du droit que vous

m'avez donné de faire face à l'homme avec qui vous avez voulu rire de

moi.

--Est-ce une menace, seigneur Lélio? dit-elle en cachant sa frayeur sous

le manteau de son orgueil.

--Non, signora. Un homme qui ne veut pas reculer devant un autre homme

n'est pas un homme qui menace.

--Mais mon cousin ne vous a rien dit, Monsieur; c'est contre son gré que

je vous ai fait ces plaisanteries.

--Mais il est jaloux et querelleur... De plus, il est brave. Moi, je ne

suis pas jaloux, signora, je n'en ai ni le droit ni la fantaisie. Mais

je suis querelleur aussi, et peut-être que, moi aussi, bien que je ne

m'appelle pas Grimani, je suis brave; qu'en savez-vous?

--Oh! je n'en doute pas, Lélio!» s'écria-t-elle avec un accent qui

me fit frémir de la tête aux pieds, tant il était différent de ce que

j'entendais depuis trois jours.

Je la regardai avec surprise; elle baissa les yeux d'un air à la fois

modeste et fier. Je fus désarmé encore une fois. «Signora, repris-je, je

ferai ce que vous voudrez, rien que ce que vous voudrez, comme vous le

voudrez.»

Elle hésita un instant. «Vous ne pouvez pas revenir comme accordeur de

pianos, dit-elle, vous me compromettriez; car mon cousin va certainement

dire à ma tante qu'il vous soupçonne d'être un chercheur d'aventures

galantes; et, si ma tante le sait, elle le dira à ma mère. Or, monsieur

Lélio, sachez que je ne me soucie que d'une personne au monde, c'est de

ma mère; que je ne crains qu'une chose au monde, c'est le déplaisir

de ma mère. Elle m'a pourtant bien mal élevée, vous le voyez; elle m'a

horriblement gâtée... mais elle est si bonne, si douce, si tendre, si

triste... Elle m'aime tant... si vous saviez!...» Une grosse larme roula

sur la noire paupière de la signora; elle essaya quelques instants de la

retenir, mais elle vint tomber sur sa main. Ému, pénétré et terrassé

par le terrible dieu avec lequel on ne joue pas en vain, je portai mes

lèvres sur cette belle main, et je dévorai cette belle larme, poison

subtil qui mit le feu dans mon sein. J'entendis revenir le cousin, et,

me levant précipitamment: «Adieu, signora, lui dis-je, je vous obéirai

aveuglément, je le jure sur mon honneur: si monsieur votre cousin

m'offense, je me laisserai insulter; je serai lâche plutôt que de vous

faire verser une seconde larme...» Et, la saluant jusqu'à terre, je me

retirai. Le cousin ne me parut pas aussi belliqueux qu'elle me l'avait

dépeint; car il me salua le premier, lorsque je passai devant lui. Je me

retirai lentement, pénétré de tristesse; car j'aimais, et je devais ne

pas revenir. En devenant sincère, mon amour devenait généreux.

Je me retournai plusieurs fois pour voir la robe de velours de la

signora; mais elle avait disparu. Au moment où je franchissais la grille

du parc, je l'aperçus dans une petite allée qui longeait la muraille

intérieurement. Elle avait couru pour se trouver là en même temps que

moi, et elle s'efforçait de prendre une démarche lente et rêveuse pour

me faire croire que le hasard amenait cette rencontre; mais elle était

tout essoufflée, et ses beaux bandeaux de cheveux noirs s'étaient

dérangés le long des branches qu'elle avait rapidement écartées pour

venir à travers le taillis. Je voulus m'approcher d'elle, elle me fit un

signe comme pour m'indiquer qu'on la suivait. J'essayai de franchir

la grille; je ne pouvais pas m'y décider. Elle me fit alors un signe

d'adieu accompagné d'un regard et d'un sourire ineffables. En cet

instant elle fut belle comme je ne l'avais point encore vue. Je mis une

main sur mon coeur, l'autre sur mon front, et je m'enfuis, heureux et

amoureux déjà comme un fou. Les branches avaient frémi à quelques pas

derrière la signora; mais, là comme ailleurs, le cousin n'arrivait pas à

temps: j'avais disparu.

Je trouvai chez moi une lettre de la Checchina. «Je me suis mise en

route pour aller te rejoindre, me disait-elle, et me reposer sous

les doux ombrages de Cafaggiolo des fatigues du théâtre. J'ai versé à

San-Giovani; j'en suis quitte pour quelques contusions; mais ma voiture

est brisée. Les maladroits ouvriers de ce village me demandent trois

jours pour la réparer. Prends ta calèche, et viens me chercher, si tu

ne veux que je périsse d'ennui dans cette auberge de muletiers, etc.» Je

partis une heure après, et, au point du jour, j'arrivai à San-Giovani.

«Comment se fait-il que tu sois seule?» lui dis-je en essayant de

me débarrasser de ses grands bras et de ses fraternelles accolades,

insupportables pour moi depuis ma maladie, à cause des parfums dont elle

faisait un usage immodéré, soit qu'elle crût ainsi imiter les grandes

dames, soit qu'elle aimât de passion tout ce qui flatte les sens. «Je me

suis brouillée avec Nasi, me dit-elle; je l'ai planté là, et je ne veux

plus entendre parler de lui!--Ce n'est pas très-sérieux, repris-je,

puisque pour le fuir tu vas t'installer chez lui.--C'est très-sérieux,

au contraire; car je lui ai défendu de me suivre.--Et c'est pour lui en

ôter les moyens, apparemment, que tu prends sa voiture pour te sauver,

et que tu la brises en chemin?--C'est sa faute; il fallait bien presser

les postillons; pourquoi a-t-il la mauvaise habitude de courir après

moi? J'aurais voulu me tuer en versant, et qu'il arrivât pour me voir

expirer, et pour apprendre ce que c'est que de contrarier une femme

comme moi.--C'est-à-dire une folle. Mais tu n'auras pas le plaisir de

mourir pour te venger, puisque d'une part tu ne t'es pas fait de mal, et

que de l'autre il n'a pas couru après toi.--Oh! il aura passé ici cette

nuit sans se douter que j'y suis, et tu l'auras croisé en venant. Nous

allons le trouver à Cafaggiolo.--Il est assez insensé pour cela.--Si

j'en étais sûre, je voudrais rester ici huit jours cachée, afin de

l'inquiéter, et de lui faire croire que je suis partie pour la France,

comme je l'en ai menacé.--A ton plaisir, ma belle; je te salue et te

laisse ma voiture. Quant à moi, j'ai peu de goût pour ce pays et

pour cette auberge.--Si tu n'étais pas un sot, tu me vengerais,

Lélio!--Merci! je ne suis pas offensé; tu ne l'es pas davantage,

peut-être?--Oh! je le suis mortellement, Lélio!--Il aura refusé de te

donner pour vingt-cinq mille francs de gants blancs, et il aura voulu

te donner cinquante mille francs de diamants; quelque chose comme cela,

sans doute?--Non, non, Lélio, il a voulu se marier!--Pourvu que ce ne

soit pas avec toi, c'est une envie très-pardonnable.--Et ce qu'il y a

de plus affreux, c'est qu'il s'était imaginé de me faire consentir à

son mariage, et conserver mes bonnes grâces. Après une pareille insulte,

crois-tu qu'il a eu l'audace de m'offrir un million, à condition que je

le laisserais se marier, et que je lui resterais fidèle!--Un million!

diable! voilà bien le quarantième million que je te vois refuser, ma

pauvre Checchina. Il y aurait de quoi entretenir une famille royale avec

les millions que tu as méprisés!--Tu plaisantes toujours, Lélio. Un jour

viendra où tu verras que, si j'avais voulu j'aurais pu être reine tout

comme une autre. Les soeurs de Napoléon sont-elles donc plus belles que

moi? Ont-elles plus de talent, plus d'esprit, plus d'énergie! Ah! que

je m'entendrais bien à tenir un royaume!--A peu près comme à tenir des

livres en partie double dans un comptoir de commerce. Allons! tu as mis

ta robe de chambre à l'envers, et tu essuies les pleurs de tes beaux

yeux avec un de tes bas de soie. Fais trêve pour quelques instants à ces

rêves d'ambition, habille-toi, et partons.»

Tout en regagnant la villa de Cafaggiolo et en laissant ma compagne

de voyage donner un libre cours à ses déclamations héroïques, à ses

divagations et à ses hâbleries, j'arrivai, non sans peine, à savoir

que le bon Nasi avait été fasciné dans un bal par une belle personne et

l'avait demandée en mariage; qu'il était venu signifier sa résolution à

Checchina; que celle-ci ayant pris le parti de s'évanouir et d'avoir

des convulsions, il avait été tellement épouvanté par la violence de son

désespoir, qu'il l'avait suppliée d'accepter un terme moyen et de rester

sa maîtresse malgré le mariage. Alors la Checchina, le voyant faiblir,

avait orgueilleusement refusé de partager le coeur et la bourse de son

amant. Elle avait demandé des chevaux de poste et signé ou feint de

signer un engagement avec l'Opéra de Paris. Le débonnaire Nasi n'avait

pu supporter l'idée de perdre une femme qu'il n'était pas sûr de ne plus

adorer pour une femme que peut-être il n'adorait pas encore. Il avait

demandé pardon à la cantatrice; il avait retiré sa demande et cessé

ses démarches de mariage auprès de l'illustre beauté dont la Checchina

ignorait le nom. Checchina s'était laissé attendrir; mais elle avait

appris indirectement, le lendemain de ce grand sacrifice, que Nasi

n'avait pas eu un grand mérite à le faire, puisqu'il venait entre la

scène de fureur et la scène de raccommodement, d'être débouté de sa

demande de mariage et dédaigné pour un heureux rival. La Checchina,

outrée, était partie, laissant au comte une lettre foudroyante dans

laquelle elle lui déclarait qu'elle ne le reverrait jamais; et, prenant

la route de France, car tout chemin mène à Paris aussi bien qu'à Rome,

elle courait attendre à Cafaggiolo que son amant la poursuivît et vînt

mettre son corps en travers du chemin pour l'empêcher de pousser plus

avant une vengeance dont elle commençait à s'ennuyer un peu.

Tout cela n'était pas dans le cerveau de la Checchina à l'état de calcul

étroit et d'intrigue cupide. Elle aimait l'opulence, il est vrai, et ne

pouvait s'en passer; mais elle avait tant de foi en sa destinée et tant

d'audace dans le caractère, qu'elle risquait à chaque instant la fortune

du jour pour celle du lendemain. Elle passait le Rubicon tous les

matins, certaine de trouver sur l'autre rive un empire plus florissant

que celui qu'elle abandonnait. Il n'y avait donc dans ces féminines

roueries rien de vil parce qu'il n'y avait rien de craintif. Elle ne

jouait pas la douleur; elle ne faisait ni fausses promesses ni feintes

prières. Elle avait dans ses moments de contrariété de très-véritables

attaques de nerfs. Pourquoi ses amants étaient-ils assez crédules pour

prendre l'impétuosité de sa colère pour l'effet d'une douleur profonde

combattue par l'orgueil? N'est-ce pas notre faute à tous quand nous

sommes dupes de notre propre vanité?

D'ailleurs, quand même, pour conserver son empire, la Checchina aurait

un peu joué la tragédie dans son boudoir, elle avait son excuse dans la

grande sincérité de sa conduite. Je n'ai jamais rencontré de femme plus

franche, plus fidèle aux amants qui lui étaient fidèles, plus téméraire

dans ses aveux lorsqu'elle était vengée, plus incapable de ressaisir sa

domination au prix d'un mensonge. Il est vrai qu'elle n'aimait pas

assez pour cela, et que nul homme ne lui semblait valoir la peine de se

contraindre et de s'humilier à ses propres yeux par une dissimulation

prolongée. J'ai souvent pensé que nous étions bien fous, nous autres,

d'exiger tant de franchise quand nous apprécions si peu le mérite de la

fidélité. J'ai souvent éprouvé par moi-même qu'il faut plus de passion

pour soutenir un mensonge qu'il ne faut de courage pour dire la vérité.

Il est si facile d'être sincère avec ce qu'on n'aime pas! il est si

agréable de l'être avec ce qu'on n'aime plus!

La dernière Aldini: Simon · 第 7 / 14 段