«Ah çà! mon cousin, n'allez pas croire ce que monsieur vous dit de

Lélio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif.

Quant à la grande beauté du personnage, je n'y saurais contredire:

car je ne l'ai pas regardé; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux

cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune

et beau. Mais quant à être un admirable chanteur et un bon comédien, je

le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue détestablement. Sa

déclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses

traits guindée. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il

hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs

moments, c'est-à-dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui

appliquer le refrain de la chanson:

Brutto è quanto stupido.

Je suis fâchée de n'être pas de l'avis de monsieur; mais je suis de

l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Lélio n'a pas eu le

moindre succès à San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de

faire le voyage de Naples pour le voir.»

Ayant reçu cette cinglante leçon, je faillis un instant perdre la tête

et chercher querelle au cousin pour punir la signora; mais le

digne garçon ne m'en laissa pas le temps. «Voilà bien les femmes!

s'écria-t-il, et surtout voilà bien vos inconcevables caprices, ma

cousine! Il n'y a pas plus de trois jours, vous me disiez que Lélio

était le plus bel acteur et le plus inimitable chanteur de toute

l'Italie. Sans doute, vous me direz demain le contraire de ce que vous

dites aujourd'hui, sauf à revenir après-demain...--Demain et après, et

tous les jours de ma vie, cher cousin, interrompit précipitamment la

signora, je dirai que vous êtes un fou et Lélio un sot.--Brava, signora,

reprit le cousin à demi-voix en lui offrant son bras pour sortir

du salon; on est un fou quand on vous aime et un sot quand on vous

déplaît.--Avant que Vos Seigneuries se retirent, dis-je alors sans

trahir la moindre émotion, je leur ferai observer que ce piano est en

trop mauvais état pour que je puisse le réparer entièrement aujourd'hui.

Je suis forcé de me retirer; mais, si Vos Seigneuries le désirent, je

reviendrai demain.--Certainement, Monsieur, répondit le cousin avec

une courtoisie protectrice et se retournant à demi vers moi; vous nous

obligerez si vous revenez demain.» La Grimani, l'arrêtant d'un geste

brusque et vigoureux, le força de se retourner tout à fait, resta

immobile appuyée sur son bras, et me toisant d'un air de défi: «Monsieur

reviendra demain? dit-elle en me voyant fermer le piano et prendre mon

chapeau.--Je n'y manquerai certainement pas,» répondis-je en la saluant

jusqu'à terre. Elle continua à tenir son cousin immobile à l'entrée de

la salle, jusqu'à ce que, forcé de passer devant eux pour me retirer,

je les saluai de nouveau en regardant cette fois ma Bradamante avec une

assurance digne de la lutte qui s'engageait. Une étincelle de courage

jaillit de son regard. J'y lus clairement que mon audace ne lui

déplaisait pas, et que la lice ne me serait pas fermée.

Aussi je fus à mon poste le lendemain avant midi, et je trouvai

l'héroïne au sien, assise au piano et frappant les touches muettes ou

grinçantes avec une impassibilité admirable, comme si elle eût voulu

me prouver par cette diabolique symphonie la haine et le mépris qu'elle

avait pour la musique.

J'entrai avec calme et la saluai avec autant de respectueuse

indifférence que si j'eusse été en effet l'accordeur de piano. Je posai

trivialement mon chapeau sur une chaise, j'ôtai péniblement mes gants,

imitant la gaucherie d'un homme qui n'est pas habitué à en porter. Je

tirai de ma poche une boîte de sapin remplie de bobines de laiton, et je

commençai à en dérouler la longueur d'une corde, le tout avec gravité et

simplicité. La signora allait toujours battant d'une manière impitoyable

le malheureux piano, qui ne rendait plus que des sons à faire fuir les

barbares les plus endurcis. Je vis alors qu'elle se divertissait à le

fausser et à le briser de plus en plus, afin de me donner de la

besogne, et je trouvai dans cette espièglerie plus de coquetterie que

de méchanceté; car elle paraissait assez disposée à me tenir compagnie.

Alors je lui dis du plus grand sérieux: «Votre Seigneurie trouve-t-elle

que le piano commence à être d'accord?--J'en trouve l'harmonie

satisfaisante, répondit-elle en se pinçant la lèvre pour ne pas rire,

et les sons qu'il rend sont extrêmement agréables.--C'est un bel

instrument, repris-je.--Et en très-bon état, ajouta-t-elle.--Votre

Seigneurie a un très-beau talent sur le piano.--Comme vous voyez.--Voilà

une valse charmante et très-bien exécutée.--N'est-ce pas? comment ne

jouerait-on pas bien sur un instrument aussi bien accordé? Vous aimez

la musique, Monsieur?--Peu, signora; mais celle que vous faites me va à

l'âme.--En ce cas, je vais continuer.» Et elle écorcha avec un sourire

féroce un des airs de _bravura_ qu'elle m'avait entendu chanter avec le

plus de succès au théâtre.

«Monsieur votre cousin se porte bien? lui dis-je, lorsqu'elle eut

fini.--Il est à la chasse.--Votre Seigneurie aime le gibier?--Je

l'aime démesurément. Et vous, Monsieur?--Je l'aime sincèrement

et profondément.--Lequel aimez-vous mieux, du gibier ou de la

musique?--J'aime la musique à table; mais dans ce moment-ci j'aimerais

mieux du gibier.»

Elle se leva et sonna. A l'instant même un laquais parut comme s'il

eût été une pièce de mécanique obéissant au ressort de la sonnette.

«Apportez ici le pâté de gibier que j'ai vu ce matin dans l'office,»

dit la signora, et deux minutes après le domestique reparut avec un pâté

colossal, qu'à un signe de sa maîtresse il posa majestueusement sur

le piano. Un grand plateau, couvert de vaisselle et de tout l'attirail

nécessaire à la réfection des êtres civilisés, vint se placer comme par

enchantement à l'autre bout de l'instrument, et la signora, d'une main

forte et légère, brisa le rempart de croûte appétissante et fit une

large brèche à la forteresse.

«Voilà une conquête à laquelle nos seigneurs les Français n'auront

point de part,» dit-elle en s'emparant d'une perdrix qu'elle mit sur une

assiette du Japon, et qu'elle alla dévorer à l'autre bout de la chambre,

accroupie sur un coussin de velours à glands d'or.

Je la regardais avec étonnement, ne sachant pas trop si elle était folle

ou si elle voulait me mystifier. «Vous ne mangez pas? me dit-elle sans

se déranger.--Votre Seigneurie ne me l'a pas commandé, répondis-je.--Oh!

ne vous gênez pas,» dit-elle en continuant à manger à belles dents.

Ce pâté avait une si bonne mine et un si bon fumet, que j'écoutai les

conseils philosophiques de la raison positive. J'attirai une autre

perdrix dans une autre assiette du Japon, que je posai sur le clavier du

piano et que je me mis à dévorer de mon côté avec autant de zèle que la

signora.

Si ce château n'est pas celui de la Belle au bois dormant, pensai-je, et

que cette maligne fée n'en soit pas le seul être animé, il est évident

que nous allons voir arriver un oncle, un père, ou une tante, ou une

gouvernante, ou quelque chose qui soit censé, aux yeux des bonnes gens,

servir de chaperon à cette tête indomptée. En cas d'une apparition de ce

genre, je voudrais bien savoir jusqu'à quel point cette bizarre manière

de déjeuner sur un piano en tête-à-tête avec la demoiselle de la maison

sera trouvée séante. Peu m'importe, après tout; il faut bien voir où me

mèneront ces extravagances, et, s'il y a là-dessous une haine de femme,

j'aurai mon tour, dussé-je l'attendre dix ans!

En même temps je regardais par-dessus le pupitre du piano ma belle

hôtesse, qui mangeait d'une manière surnaturelle, et qui ne semblait

nullement possédée de cette sotte manie qu'ont les demoiselles de

ne manger qu'en secret, et de pincer les lèvres à table d'un air

sentimental, comme si elles étaient d'une nature supérieure à la nôtre.

Lord Byron n'avait pas encore mis à la mode le manque d'appétit chez le

beau sexe. De sorte que ma fantasque signora s'en donnait à coeur joie,

et qu'au bout de peu d'instants elle revint auprès de moi, pour tirer du

pâté ébréché un filet de lièvre et une aile de faisan. Elle me regarda

sans rire, et me dit d'un ton sentencieux: «Ce vent d'est donne

faim.--Il me paraît que Votre Seigneurie est douée d'un bon estomac, lui

dis-je.--Si on n'avait pas un bon estomac à quinze ans, répondit-elle,

il faudrait y renoncer.--Quinze ans! m'écriai-je en la regardant avec

attention et en laissant tomber ma fourchette.--Quinze ans et deux mois,

répondit-elle en retournant à son coussin avec son assiette de nouveau

remplie; ma mère n'en a pas encore trente-deux, et elle s'est remariée

l'an dernier. N'est-ce pas singulier, dites-moi, une mère qui se marie

avant sa fille? Il est vrai que si ma petite mère chérie eût voulu

attendre mon mariage, elle eût attendu longtemps. Qui donc voudrait

épouser une personne, belle, à la vérité, mais _stupide_ au delà de tout

ce qu'on peut imaginer?»

Il y avait tant de gaieté et de bonhomie dans l'air sérieux dont elle

me plaisantait; c'était un si joli _loustig_ que cette grande fille

aux yeux noirs et aux longues boucles de cheveux tombant sur un cou

d'albâtre; elle était assise sur son coussin avec une naïveté si

gracieuse et en même temps si chaste, que toute ma défiance et tous mes

mauvais desseins m'abandonnèrent. J'avais résolu de vider le flacon

de vin afin d'endormir tout scrupule. Je repoussai le flacon, et,

abandonnant mon assiette, appuyant mon coude sur le piano, je me mis à

la considérer de nouveau et sous un nouvel aspect. Ce chiffre de quinze

ans avait bouleversé toutes mes idées. J'ai toujours attaché beaucoup

d'importance, quand j'ai voulu juger une personne, et surtout une

personne du sexe féminin, à m'enquérir de son âge de la manière la plus

authentique possible. L'habileté croît si rapidement chez le sexe que

six mois de plus ou de moins font souvent que la candeur est fourberie

ou la fourberie candeur. Jusque-là je m'étais imaginé que la Grimani

avait au moins vingt ans; car elle était si grande, si forte, si

brune, et douce dans son regard, dans son maintien, dans ses moindres

mouvements, d'une telle assurance, que tout le monde faisait le même

anachronisme que moi à son premier abord. Mais, en la regardant mieux,

je reconnus mon erreur. Ses épaules étaient larges et puissantes; mais

sa poitrine n'était pas encore développée. S'il y avait de la femme dans

toute son attitude, il y avait certains airs et certaines expressions de

visage qui révélaient l'enfant. Ne fût-ce que ce robuste appétit,

cette absence totale de coquetterie, et l'inconvenance audacieuse du

tête-à-tête qu'elle s'était réservé avec moi, il devint manifeste à mes

yeux que je n'avais point affaire, comme je l'avais cru d'abord, à une

femme orgueilleuse et rusée, mais à une pensionnaire espiègle, et je

repoussai avec horreur la pensée d'abuser de son imprudence.

Je restais plongé dans cet examen, oubliant de répondre à la provocation

significative que je venais de recevoir. Elle me regarda fixement, et

cette fois je ne songeai pas à éviter son regard, mais à l'analyser.

Elle avait les plus beaux yeux du monde, à fleur de tête, et

très-ouverts; leur direction était toujours nette, brusque et saisissant

d'emblée l'objet de l'attention. Ce regard, très-rare chez une femme,

était absolu et non effronté. C'était la révélation et l'action d'une

âme courageuse, fière et franche. Il interrogeait toutes choses avec

autorité, et semblait dire: Ne me cachez rien; car, moi, je n'ai rien à

cacher à personne.

Lorsqu'elle vit que je bravais son attention, elle fut alarmée, mais non

intimidée; et, se levant tout d'un coup, elle provoqua l'explication que

je voulais lui demander. «Signor Lélio, me dit-elle, si vous avez fini

de déjeuner, vous allez me dire ce que vous êtes venu faire ici.

--Je vais vous obéir, signora, répondis-je en allant ramasser son

assiette et son verre qu'elle avait posés sur le parquet, et en les

reportant sur le piano; seulement, je prie Votre Seigneurie de me dire

si l'accordeur de piano doit, pour vous répondre, s'asseoir devant le

clavier, ou si le comédien Lélio doit se tenir debout, le chapeau à la

main, et prêt à se retirer, après avoir eu l'honneur de vous parler.

--Monsieur Lélio voudra bien s'asseoir sur ce fauteuil, dit-elle en me

désignant un siége placé à droite de la cheminée, et moi sur celui-ci,

ajouta-t-elle en s'asseyant du côté gauche, en face de moi, à dix pieds

environ de distance.

--Signora, lui dis-je en m'asseyant, il faut, pour vous obéir, que je

reprenne les choses d'un peu haut. Il y a environ deux mois, je

jouais _Roméo et Juliette_ à San-Carlo. Il y avait dans une loge

d'avant-scène...

--Je puis aider votre mémoire, reprit la Grimani. Il y avait dans une

loge d'avant-scène, à droite du théâtre, une jeune personne qui vous

parut belle; mais, en la regardant de plus près, vous trouvâtes que son

visage était si dépourvu d'expression, que vous vîntes à vous écrier...

en parlant à une de ces dames du théâtre, et assez haut pour que la

jeune personne l'entendît...

--Au nom du ciel! signora, interrompis-je, ne répétez pas les paroles

échappées à mon délire, et sachez que je suis sujet à des irritations

nerveuses qui me rendent presque fou. Dans cette disposition, tout me

porte ombrage, tout me fait souffrir...

--Je ne vous demande pas pourquoi il vous plut de dire votre avis d'une

façon si nette sur le compte de la demoiselle de l'avant-scène; je vous

prie seulement de me raconter le reste de l'histoire.

--Je suis obligé, pour être véridique et conséquent, d'insister sur le

prologue. En proie à un premier accès de fièvre, début d'une maladie

grave dont je suis à peine rétabli, je m'imaginai lire un profond

dédain et une froide ironie sur le visage incomparablement beau de la

demoiselle de l'avant-scène. J'en fus impatienté, puis troublé, puis

bouleversé, au point que je perdis la tête, et que je me laissai aller

à un mouvement brutal pour faire cesser le charme funeste qui enchaînait

toutes mes facultés, et me paralysait au moment le plus énergique et le

plus important de mon rôle. Il faut que Votre Seigneurie me pardonne une

folie; je crois au magnétisme, surtout les jours où je suis malade et où

mon cerveau est faible comme mes jambes. Je m'imaginai que la demoiselle

de l'avant-scène avait sur moi une influence pernicieuse; et, durant la

cruelle maladie qui s'empara de moi le lendemain de ma faute, je vous

avouerai qu'elle m'apparut souvent dans mon délire; mais toujours

altière, toujours menaçante, et me promettant que je paierais cher le

blasphème qui m'était échappé. Telle est, signora, la première partie de

mon histoire.»

Je préparais mon bouclier pour recevoir une bordée d'épigrammes,

en manière de commentaires, sur ce récit bizarre et, quoique vrai,

très-invraisemblable, il faut l'avouer. Mais la jeune Grimani, me

regardant avec une douceur que je ne soupçonnais pas pouvoir s'allier

avec le caractère de sa beauté, me dit, en se penchant un peu sur le

bras de son fauteuil: «En effet, seigneur Lélio, votre visage atteste

de vives souffrances; et, s'il faut tout vous avouer, lorsque je vous ai

reconnu hier, je me suis dit que je vous avais bien mal regardé sur

la scène; car vous me paraissiez alors plus jeune de dix ans; et

aujourd'hui je ne vous trouve pas plus âgé que vous ne m'aviez semblé au

théâtre; seulement je vous trouve l'air malade, et je suis bien affligée

d'avoir été un sujet d'irritation pour vous...»

Je rapprochai involontairement mon fauteuil; mais aussitôt mon

interlocutrice reprit son ton railleur et fantasque.

«Passons à la seconde partie de votre histoire, monsieur Lélio, me

dit-elle en jouant de l'éventail, et veuillez m'apprendre comment, au

lieu de la fuir, vous êtes venu jusqu'ici relancer cette personne dont

la vue vous est si odieuse et si funeste.

--C'est ici que l'auteur s'embarrasse, répondis-je en reculant

mon fauteuil, qui roulait très-aisément au moindre mouvement de la

conversation. Dirai-je que le hasard seul m'a conduit ici? Si je le

dis, Votre Seigneurie le croira-t-elle; et si je dis que ce n'est pas le

hasard, Votre Seigneurie le souffrira-t-elle?

--Il m'importe assez peu, dit-elle, que ce soit le hasard ou

l'attraction magnétique, comme vous le diriez peut-être, qui vous amène

dans ce pays; je désire seulement savoir quel est le hasard qui vous a

fait devenir accordeur de pianos.

--Le hasard de l'inspiration, signora; le premier prétexte m'était bon

pour m'introduire ici.

--Mais pourquoi vous introduire ici?

--Je répondrai sincèrement si Votre Seigneurie daigne me dire auparavant

quel est le hasard qui l'a déterminée à m'y laisser pénétrer, bien

qu'elle m'eût reconnu au premier coup d'oeil.

--Le hasard de la fantaisie, seigneur Lélio. Je m'ennuyais en

tête-à-tête avec mon cousin, ou avec une vieille tante dévote que

je connais à peine; et, tandis que l'un est à la chasse et l'autre à

l'église, j'ai pensé que je pourrais égayer par une folie la maussade

solitude où on me laisse languir.»

Mon fauteuil se rapprocha de lui-même, et j'hésitai à prendre la main

de la signora. Elle me paraissait effrontée en cet instant. Il y a des

jeunes filles qui naissent femmes, et qui sont corrompues avant d'avoir

perdu leur innocence. Celle-ci est bien un enfant, pensais-je, mais un

enfant ennuyé de l'être, et je serais un grand sot de ne pas répondre

à des agaceries faites avec tant de sang-froid et de hardiesse. Ma

foi, tant pis pour le cousin! Pourquoi aime-t-il la chasse plus que sa

cousine?...

Mais la signora ne fit aucune attention à l'agitation qui s'emparait de

moi, et elle ajouta: «Maintenant la farce est jouée; nous avons mangé

le gibier de mon cousin, et j'ai parlé avec un acteur. Voilà ma tante et

mon prétendu mystifiés. La semaine dernière, mon cousin était furieux,

parce que, selon lui, je faisais votre éloge avec trop d'enthousiasme.

Maintenant, quand il me parlera de vous, et quand ma tante dira que les

acteurs sont tous excommuniés en France, je baisserai les yeux d'un air

modeste et béat, et je rirai en moi-même de penser que je connais

le seigneur Lélio, et que j'ai déjeuné avec lui, ici même, sans que

personne s'en doute. Mais maintenant il vous reste, monsieur Lélio, à

me dire pourquoi vous avez voulu vous introduire ici à l'aide d'un faux

rôle?

--Pardon, signora... vous avez dit un mot qui me frappe beaucoup... Vous

avez fait la semaine dernière mon éloge avec _enthousiasme_?

--Oh! c'était uniquement pour faire enrager mon cousin. Je ne suis point

enthousiaste de ma nature.»

Lorsqu'elle me raillait, je reprenais goût à l'aventure et j'étais prêt

à m'enhardir. «Puisque vous êtes si sincère envers moi, répondis-je, je

ne le serai pas moins envers Votre Seigneurie. Je me suis introduit ici

avec l'intention de réparer mon crime et de demander humblement pardon à

la beauté divine que j'ai blasphémée.»

En même temps je me laissai glisser de mon fauteuil, et je me trouvai

aux genoux de la Grimani, bien près de m'emparer de ses belles mains.

Elle ne parut pas s'en émouvoir beaucoup; seulement je vis que, pour

dissimuler un peu d'embarras, elle feignait d'examiner les mandarins

chinois dont les robes d'or et de pourpre chatoyaient sur son éventail.

«Oh! mon Dieu! Monsieur, me dit-elle sans me regarder, vous êtes bien

bon de croire que vous ayez à me demander pardon. D'abord, si j'ai l'air

stupide, vous n'êtes pas du tout coupable de vous en être aperçu; en

second lieu, si je ne l'ai pas, il m'est absolument indifférent que vous

vous le persuadiez.

--Je jure par tous les dieux, et par Apollon en particulier, que je n'ai

parlé ainsi que par colère, par folie, par un autre sentiment peut-être,

qui alors ne faisait que de naître et troublait déjà mon esprit. Je

voyais que vous me trouviez détestable, et que vous n'aviez pour moi

aucune indulgence; pouvais-je me résigner tranquillement à perdre le

seul suffrage qu'il m'eût été doux et glorieux de conquérir? Enfin,

signora, je suis ici, j'ai découvert votre demeure, et, sachant à peine

votre nom, je vous ai cherchée, poursuivie, atteinte, malgré la distance

et les obstacles; me voici à vos pieds. Pensez-vous que j'aurais

surmonté de telles difficultés si je n'avais été tourmenté de remords,

non à cause de vous qui dédaignez avec raison l'effet de vos charmes sur

un pauvre histrion comme moi, mais à cause de Dieu, dont j'ai outragé et

dont j'ai méconnu la plus belle oeuvre?»

Je me hasardai en parlant ainsi à prendre une de ses mains; mais elle

se leva brusquement, en disant: «Levez-vous, Monsieur, levez-vous; voici

mon cousin qui revient de la chasse.»

En effet, à peine avais-je eu le temps de courir au piano et de

l'ouvrir, que le signor Ettore Grimani, en costume de chasse et le fusil

à la main, entra et vint déposer aux pieds de sa cousine son carnier

plein de gibier.

«Oh! ne vous approchez pas tant de moi, lui dit la signora, vous êtes

horriblement crotté, et toutes ces bêtes ensanglantées me dégoûtent.

Ah! Hector, je vous en prie, allez-vous-en, et emmenez tous ces grands

vilains chiens qui sentent la vase et qui salissent le parquet.»

Force fut au cousin de se contenter de cet élan de reconnaissance et

d'aller se parfumer à loisir dans sa chambre. Mais à peine était-il

sorti de l'appartement qu'une sorte de duègne entra, et annonça à la

signora que sa tante venait de rentrer et la priait de se rendre auprès

d'elle.

«J'y vais, répondit la Grimani; et vous, Monsieur, dit-elle en se

retournant vers moi, puisque cette touche est recassée, veuillez

l'emporter et la recoller solidement. Il faudra la rapporter demain et

achever de replacer les cordes qui manquent. N'est-ce pas, Monsieur, on

peut compter sur votre parole? Vous serez exact?

--Oui, signora, vous pouvez y compter,» répondis-je, et je me retirai,

emportant la touche d'ivoire qui n'était pas cassée.

Je fus exact au rendez-vous. Mais ne pensez point, mes chers amis, que

je fusse amoureux de cette petite personne; c'est tout au plus si elle

me plaisait. Elle était extrêmement belle; mais je voyais sa beauté

par les yeux du corps, je ne la sentais pas par ceux de l'âme; si, par

instants, je me prenais à aimer cette pétulance enfantine, bientôt après

je retombais dans mes doutes et me disais qu'elle pouvait bien m'avoir

menti, elle qui mentait à son cousin et à sa gouvernante avec tant

d'aplomb; qu'elle avait peut-être bien une vingtaine d'années, comme

je l'avais cru d'abord, et que peut-être aussi elle avait fait déjà

plusieurs escapades pour lesquelles on l'avait séquestrée dans ce triste

château, sans autre société que celle d'une vieille dévote destinée à la

gourmander, et d'un excellent cousin prédestiné à endosser innocemment

ses erreurs passées, présentes et futures.

Je la trouvai au salon avec ce cher cousin et trois ou quatre grands

chiens de chasse, qui faillirent me dévorer. La signora, éminemment

capricieuse, faisait ce jour-là à ces nobles animaux un accueil tout

différent de la veille, et quoiqu'ils ne fussent guère moins crottés et

moins insupportables, elle les laissait complaisamment s'étendre tour à

tour ou pêle-mêle sur un vaste sofa en velours rouge à crépines d'or.

De temps en temps elle s'asseyait au milieu de cette meute pour caresser

les uns, pour taquiner amicalement les autres.

Il me sembla bientôt que ce retour d'amitié vers les chiens était une

coquetterie tendre envers son cousin, car le blond signor Ettore en

paraissait très-flatté, et je ne sais lequel il aimait le mieux, de sa

cousine ou de ses chiens.

Elle était d'une vivacité étourdissante, et son humeur me semblait

montée à un tel diapason, elle m'envoyait dans la glace des oeillades

si acérées, que j'aspirais à voir le cousin s'éloigner. Il s'éloigna

en effet bientôt. La signora lui donna une commission. Il se fit un peu

prier, puis il obéit à un regard impérieux, à un: «_Vous ne voulez pas

y aller?_» proféré d'un ton qu'il paraissait tout à fait incapable de

braver.

La dernière Aldini: Simon · 第 6 / 14 段