Lélio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif.
Quant à la grande beauté du personnage, je n'y saurais contredire:
car je ne l'ai pas regardé; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux
cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune
et beau. Mais quant à être un admirable chanteur et un bon comédien, je
le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue détestablement. Sa
déclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses
traits guindée. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il
hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs
moments, c'est-à-dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui
appliquer le refrain de la chanson:
Brutto è quanto stupido.
Je suis fâchée de n'être pas de l'avis de monsieur; mais je suis de
l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Lélio n'a pas eu le
moindre succès à San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de
faire le voyage de Naples pour le voir.»
Ayant reçu cette cinglante leçon, je faillis un instant perdre la tête
et chercher querelle au cousin pour punir la signora; mais le
digne garçon ne m'en laissa pas le temps. «Voilà bien les femmes!
s'écria-t-il, et surtout voilà bien vos inconcevables caprices, ma
cousine! Il n'y a pas plus de trois jours, vous me disiez que Lélio
était le plus bel acteur et le plus inimitable chanteur de toute
l'Italie. Sans doute, vous me direz demain le contraire de ce que vous
dites aujourd'hui, sauf à revenir après-demain...--Demain et après, et
tous les jours de ma vie, cher cousin, interrompit précipitamment la
signora, je dirai que vous êtes un fou et Lélio un sot.--Brava, signora,
reprit le cousin à demi-voix en lui offrant son bras pour sortir
du salon; on est un fou quand on vous aime et un sot quand on vous
déplaît.--Avant que Vos Seigneuries se retirent, dis-je alors sans
trahir la moindre émotion, je leur ferai observer que ce piano est en
trop mauvais état pour que je puisse le réparer entièrement aujourd'hui.
Je suis forcé de me retirer; mais, si Vos Seigneuries le désirent, je
reviendrai demain.--Certainement, Monsieur, répondit le cousin avec
une courtoisie protectrice et se retournant à demi vers moi; vous nous
obligerez si vous revenez demain.» La Grimani, l'arrêtant d'un geste
brusque et vigoureux, le força de se retourner tout à fait, resta
immobile appuyée sur son bras, et me toisant d'un air de défi: «Monsieur
reviendra demain? dit-elle en me voyant fermer le piano et prendre mon
chapeau.--Je n'y manquerai certainement pas,» répondis-je en la saluant
jusqu'à terre. Elle continua à tenir son cousin immobile à l'entrée de
la salle, jusqu'à ce que, forcé de passer devant eux pour me retirer,
je les saluai de nouveau en regardant cette fois ma Bradamante avec une
assurance digne de la lutte qui s'engageait. Une étincelle de courage
jaillit de son regard. J'y lus clairement que mon audace ne lui
déplaisait pas, et que la lice ne me serait pas fermée.
Aussi je fus à mon poste le lendemain avant midi, et je trouvai
l'héroïne au sien, assise au piano et frappant les touches muettes ou
grinçantes avec une impassibilité admirable, comme si elle eût voulu
me prouver par cette diabolique symphonie la haine et le mépris qu'elle
avait pour la musique.
J'entrai avec calme et la saluai avec autant de respectueuse
indifférence que si j'eusse été en effet l'accordeur de piano. Je posai
trivialement mon chapeau sur une chaise, j'ôtai péniblement mes gants,
imitant la gaucherie d'un homme qui n'est pas habitué à en porter. Je
tirai de ma poche une boîte de sapin remplie de bobines de laiton, et je
commençai à en dérouler la longueur d'une corde, le tout avec gravité et
simplicité. La signora allait toujours battant d'une manière impitoyable
le malheureux piano, qui ne rendait plus que des sons à faire fuir les
barbares les plus endurcis. Je vis alors qu'elle se divertissait à le
fausser et à le briser de plus en plus, afin de me donner de la
besogne, et je trouvai dans cette espièglerie plus de coquetterie que
de méchanceté; car elle paraissait assez disposée à me tenir compagnie.
Alors je lui dis du plus grand sérieux: «Votre Seigneurie trouve-t-elle
que le piano commence à être d'accord?--J'en trouve l'harmonie
satisfaisante, répondit-elle en se pinçant la lèvre pour ne pas rire,
et les sons qu'il rend sont extrêmement agréables.--C'est un bel
instrument, repris-je.--Et en très-bon état, ajouta-t-elle.--Votre
Seigneurie a un très-beau talent sur le piano.--Comme vous voyez.--Voilà
une valse charmante et très-bien exécutée.--N'est-ce pas? comment ne
jouerait-on pas bien sur un instrument aussi bien accordé? Vous aimez
la musique, Monsieur?--Peu, signora; mais celle que vous faites me va à
l'âme.--En ce cas, je vais continuer.» Et elle écorcha avec un sourire
féroce un des airs de _bravura_ qu'elle m'avait entendu chanter avec le
plus de succès au théâtre.
«Monsieur votre cousin se porte bien? lui dis-je, lorsqu'elle eut
fini.--Il est à la chasse.--Votre Seigneurie aime le gibier?--Je
l'aime démesurément. Et vous, Monsieur?--Je l'aime sincèrement
et profondément.--Lequel aimez-vous mieux, du gibier ou de la
musique?--J'aime la musique à table; mais dans ce moment-ci j'aimerais
mieux du gibier.»
Elle se leva et sonna. A l'instant même un laquais parut comme s'il
eût été une pièce de mécanique obéissant au ressort de la sonnette.
«Apportez ici le pâté de gibier que j'ai vu ce matin dans l'office,»
dit la signora, et deux minutes après le domestique reparut avec un pâté
colossal, qu'à un signe de sa maîtresse il posa majestueusement sur
le piano. Un grand plateau, couvert de vaisselle et de tout l'attirail
nécessaire à la réfection des êtres civilisés, vint se placer comme par
enchantement à l'autre bout de l'instrument, et la signora, d'une main
forte et légère, brisa le rempart de croûte appétissante et fit une
large brèche à la forteresse.
«Voilà une conquête à laquelle nos seigneurs les Français n'auront
point de part,» dit-elle en s'emparant d'une perdrix qu'elle mit sur une
assiette du Japon, et qu'elle alla dévorer à l'autre bout de la chambre,
accroupie sur un coussin de velours à glands d'or.
Je la regardais avec étonnement, ne sachant pas trop si elle était folle
ou si elle voulait me mystifier. «Vous ne mangez pas? me dit-elle sans
se déranger.--Votre Seigneurie ne me l'a pas commandé, répondis-je.--Oh!
ne vous gênez pas,» dit-elle en continuant à manger à belles dents.
Ce pâté avait une si bonne mine et un si bon fumet, que j'écoutai les
conseils philosophiques de la raison positive. J'attirai une autre
perdrix dans une autre assiette du Japon, que je posai sur le clavier du
piano et que je me mis à dévorer de mon côté avec autant de zèle que la
signora.
Si ce château n'est pas celui de la Belle au bois dormant, pensai-je, et
que cette maligne fée n'en soit pas le seul être animé, il est évident
que nous allons voir arriver un oncle, un père, ou une tante, ou une
gouvernante, ou quelque chose qui soit censé, aux yeux des bonnes gens,
servir de chaperon à cette tête indomptée. En cas d'une apparition de ce
genre, je voudrais bien savoir jusqu'à quel point cette bizarre manière
de déjeuner sur un piano en tête-à-tête avec la demoiselle de la maison
sera trouvée séante. Peu m'importe, après tout; il faut bien voir où me
mèneront ces extravagances, et, s'il y a là-dessous une haine de femme,
j'aurai mon tour, dussé-je l'attendre dix ans!
En même temps je regardais par-dessus le pupitre du piano ma belle
hôtesse, qui mangeait d'une manière surnaturelle, et qui ne semblait
nullement possédée de cette sotte manie qu'ont les demoiselles de
ne manger qu'en secret, et de pincer les lèvres à table d'un air
sentimental, comme si elles étaient d'une nature supérieure à la nôtre.
Lord Byron n'avait pas encore mis à la mode le manque d'appétit chez le
beau sexe. De sorte que ma fantasque signora s'en donnait à coeur joie,
et qu'au bout de peu d'instants elle revint auprès de moi, pour tirer du
pâté ébréché un filet de lièvre et une aile de faisan. Elle me regarda
sans rire, et me dit d'un ton sentencieux: «Ce vent d'est donne
faim.--Il me paraît que Votre Seigneurie est douée d'un bon estomac, lui
dis-je.--Si on n'avait pas un bon estomac à quinze ans, répondit-elle,
il faudrait y renoncer.--Quinze ans! m'écriai-je en la regardant avec
attention et en laissant tomber ma fourchette.--Quinze ans et deux mois,
répondit-elle en retournant à son coussin avec son assiette de nouveau
remplie; ma mère n'en a pas encore trente-deux, et elle s'est remariée
l'an dernier. N'est-ce pas singulier, dites-moi, une mère qui se marie
avant sa fille? Il est vrai que si ma petite mère chérie eût voulu
attendre mon mariage, elle eût attendu longtemps. Qui donc voudrait
épouser une personne, belle, à la vérité, mais _stupide_ au delà de tout
ce qu'on peut imaginer?»
Il y avait tant de gaieté et de bonhomie dans l'air sérieux dont elle
me plaisantait; c'était un si joli _loustig_ que cette grande fille
aux yeux noirs et aux longues boucles de cheveux tombant sur un cou
d'albâtre; elle était assise sur son coussin avec une naïveté si
gracieuse et en même temps si chaste, que toute ma défiance et tous mes
mauvais desseins m'abandonnèrent. J'avais résolu de vider le flacon
de vin afin d'endormir tout scrupule. Je repoussai le flacon, et,
abandonnant mon assiette, appuyant mon coude sur le piano, je me mis à
la considérer de nouveau et sous un nouvel aspect. Ce chiffre de quinze
ans avait bouleversé toutes mes idées. J'ai toujours attaché beaucoup
d'importance, quand j'ai voulu juger une personne, et surtout une
personne du sexe féminin, à m'enquérir de son âge de la manière la plus
authentique possible. L'habileté croît si rapidement chez le sexe que
six mois de plus ou de moins font souvent que la candeur est fourberie
ou la fourberie candeur. Jusque-là je m'étais imaginé que la Grimani
avait au moins vingt ans; car elle était si grande, si forte, si
brune, et douce dans son regard, dans son maintien, dans ses moindres
mouvements, d'une telle assurance, que tout le monde faisait le même
anachronisme que moi à son premier abord. Mais, en la regardant mieux,
je reconnus mon erreur. Ses épaules étaient larges et puissantes; mais
sa poitrine n'était pas encore développée. S'il y avait de la femme dans
toute son attitude, il y avait certains airs et certaines expressions de
visage qui révélaient l'enfant. Ne fût-ce que ce robuste appétit,
cette absence totale de coquetterie, et l'inconvenance audacieuse du
tête-à-tête qu'elle s'était réservé avec moi, il devint manifeste à mes
yeux que je n'avais point affaire, comme je l'avais cru d'abord, à une
femme orgueilleuse et rusée, mais à une pensionnaire espiègle, et je
repoussai avec horreur la pensée d'abuser de son imprudence.
Je restais plongé dans cet examen, oubliant de répondre à la provocation
significative que je venais de recevoir. Elle me regarda fixement, et
cette fois je ne songeai pas à éviter son regard, mais à l'analyser.
Elle avait les plus beaux yeux du monde, à fleur de tête, et
très-ouverts; leur direction était toujours nette, brusque et saisissant
d'emblée l'objet de l'attention. Ce regard, très-rare chez une femme,
était absolu et non effronté. C'était la révélation et l'action d'une
âme courageuse, fière et franche. Il interrogeait toutes choses avec
autorité, et semblait dire: Ne me cachez rien; car, moi, je n'ai rien à
cacher à personne.
Lorsqu'elle vit que je bravais son attention, elle fut alarmée, mais non
intimidée; et, se levant tout d'un coup, elle provoqua l'explication que
je voulais lui demander. «Signor Lélio, me dit-elle, si vous avez fini
de déjeuner, vous allez me dire ce que vous êtes venu faire ici.
--Je vais vous obéir, signora, répondis-je en allant ramasser son
assiette et son verre qu'elle avait posés sur le parquet, et en les
reportant sur le piano; seulement, je prie Votre Seigneurie de me dire
si l'accordeur de piano doit, pour vous répondre, s'asseoir devant le
clavier, ou si le comédien Lélio doit se tenir debout, le chapeau à la
main, et prêt à se retirer, après avoir eu l'honneur de vous parler.
--Monsieur Lélio voudra bien s'asseoir sur ce fauteuil, dit-elle en me
désignant un siége placé à droite de la cheminée, et moi sur celui-ci,
ajouta-t-elle en s'asseyant du côté gauche, en face de moi, à dix pieds
environ de distance.
--Signora, lui dis-je en m'asseyant, il faut, pour vous obéir, que je
reprenne les choses d'un peu haut. Il y a environ deux mois, je
jouais _Roméo et Juliette_ à San-Carlo. Il y avait dans une loge
d'avant-scène...
--Je puis aider votre mémoire, reprit la Grimani. Il y avait dans une
loge d'avant-scène, à droite du théâtre, une jeune personne qui vous
parut belle; mais, en la regardant de plus près, vous trouvâtes que son
visage était si dépourvu d'expression, que vous vîntes à vous écrier...
en parlant à une de ces dames du théâtre, et assez haut pour que la
jeune personne l'entendît...
--Au nom du ciel! signora, interrompis-je, ne répétez pas les paroles
échappées à mon délire, et sachez que je suis sujet à des irritations
nerveuses qui me rendent presque fou. Dans cette disposition, tout me
porte ombrage, tout me fait souffrir...
--Je ne vous demande pas pourquoi il vous plut de dire votre avis d'une
façon si nette sur le compte de la demoiselle de l'avant-scène; je vous
prie seulement de me raconter le reste de l'histoire.
--Je suis obligé, pour être véridique et conséquent, d'insister sur le
prologue. En proie à un premier accès de fièvre, début d'une maladie
grave dont je suis à peine rétabli, je m'imaginai lire un profond
dédain et une froide ironie sur le visage incomparablement beau de la
demoiselle de l'avant-scène. J'en fus impatienté, puis troublé, puis
bouleversé, au point que je perdis la tête, et que je me laissai aller
à un mouvement brutal pour faire cesser le charme funeste qui enchaînait
toutes mes facultés, et me paralysait au moment le plus énergique et le
plus important de mon rôle. Il faut que Votre Seigneurie me pardonne une
folie; je crois au magnétisme, surtout les jours où je suis malade et où
mon cerveau est faible comme mes jambes. Je m'imaginai que la demoiselle
de l'avant-scène avait sur moi une influence pernicieuse; et, durant la
cruelle maladie qui s'empara de moi le lendemain de ma faute, je vous
avouerai qu'elle m'apparut souvent dans mon délire; mais toujours
altière, toujours menaçante, et me promettant que je paierais cher le
blasphème qui m'était échappé. Telle est, signora, la première partie de
mon histoire.»
Je préparais mon bouclier pour recevoir une bordée d'épigrammes,
en manière de commentaires, sur ce récit bizarre et, quoique vrai,
très-invraisemblable, il faut l'avouer. Mais la jeune Grimani, me
regardant avec une douceur que je ne soupçonnais pas pouvoir s'allier
avec le caractère de sa beauté, me dit, en se penchant un peu sur le
bras de son fauteuil: «En effet, seigneur Lélio, votre visage atteste
de vives souffrances; et, s'il faut tout vous avouer, lorsque je vous ai
reconnu hier, je me suis dit que je vous avais bien mal regardé sur
la scène; car vous me paraissiez alors plus jeune de dix ans; et
aujourd'hui je ne vous trouve pas plus âgé que vous ne m'aviez semblé au
théâtre; seulement je vous trouve l'air malade, et je suis bien affligée
d'avoir été un sujet d'irritation pour vous...»
Je rapprochai involontairement mon fauteuil; mais aussitôt mon
interlocutrice reprit son ton railleur et fantasque.
«Passons à la seconde partie de votre histoire, monsieur Lélio, me
dit-elle en jouant de l'éventail, et veuillez m'apprendre comment, au
lieu de la fuir, vous êtes venu jusqu'ici relancer cette personne dont
la vue vous est si odieuse et si funeste.
--C'est ici que l'auteur s'embarrasse, répondis-je en reculant
mon fauteuil, qui roulait très-aisément au moindre mouvement de la
conversation. Dirai-je que le hasard seul m'a conduit ici? Si je le
dis, Votre Seigneurie le croira-t-elle; et si je dis que ce n'est pas le
hasard, Votre Seigneurie le souffrira-t-elle?
--Il m'importe assez peu, dit-elle, que ce soit le hasard ou
l'attraction magnétique, comme vous le diriez peut-être, qui vous amène
dans ce pays; je désire seulement savoir quel est le hasard qui vous a
fait devenir accordeur de pianos.
--Le hasard de l'inspiration, signora; le premier prétexte m'était bon
pour m'introduire ici.
--Mais pourquoi vous introduire ici?
--Je répondrai sincèrement si Votre Seigneurie daigne me dire auparavant
quel est le hasard qui l'a déterminée à m'y laisser pénétrer, bien
qu'elle m'eût reconnu au premier coup d'oeil.
--Le hasard de la fantaisie, seigneur Lélio. Je m'ennuyais en
tête-à-tête avec mon cousin, ou avec une vieille tante dévote que
je connais à peine; et, tandis que l'un est à la chasse et l'autre à
l'église, j'ai pensé que je pourrais égayer par une folie la maussade
solitude où on me laisse languir.»
Mon fauteuil se rapprocha de lui-même, et j'hésitai à prendre la main
de la signora. Elle me paraissait effrontée en cet instant. Il y a des
jeunes filles qui naissent femmes, et qui sont corrompues avant d'avoir
perdu leur innocence. Celle-ci est bien un enfant, pensais-je, mais un
enfant ennuyé de l'être, et je serais un grand sot de ne pas répondre
à des agaceries faites avec tant de sang-froid et de hardiesse. Ma
foi, tant pis pour le cousin! Pourquoi aime-t-il la chasse plus que sa
cousine?...
Mais la signora ne fit aucune attention à l'agitation qui s'emparait de
moi, et elle ajouta: «Maintenant la farce est jouée; nous avons mangé
le gibier de mon cousin, et j'ai parlé avec un acteur. Voilà ma tante et
mon prétendu mystifiés. La semaine dernière, mon cousin était furieux,
parce que, selon lui, je faisais votre éloge avec trop d'enthousiasme.
Maintenant, quand il me parlera de vous, et quand ma tante dira que les
acteurs sont tous excommuniés en France, je baisserai les yeux d'un air
modeste et béat, et je rirai en moi-même de penser que je connais
le seigneur Lélio, et que j'ai déjeuné avec lui, ici même, sans que
personne s'en doute. Mais maintenant il vous reste, monsieur Lélio, à
me dire pourquoi vous avez voulu vous introduire ici à l'aide d'un faux
rôle?
--Pardon, signora... vous avez dit un mot qui me frappe beaucoup... Vous
avez fait la semaine dernière mon éloge avec _enthousiasme_?
--Oh! c'était uniquement pour faire enrager mon cousin. Je ne suis point
enthousiaste de ma nature.»
Lorsqu'elle me raillait, je reprenais goût à l'aventure et j'étais prêt
à m'enhardir. «Puisque vous êtes si sincère envers moi, répondis-je, je
ne le serai pas moins envers Votre Seigneurie. Je me suis introduit ici
avec l'intention de réparer mon crime et de demander humblement pardon à
la beauté divine que j'ai blasphémée.»
En même temps je me laissai glisser de mon fauteuil, et je me trouvai
aux genoux de la Grimani, bien près de m'emparer de ses belles mains.
Elle ne parut pas s'en émouvoir beaucoup; seulement je vis que, pour
dissimuler un peu d'embarras, elle feignait d'examiner les mandarins
chinois dont les robes d'or et de pourpre chatoyaient sur son éventail.
«Oh! mon Dieu! Monsieur, me dit-elle sans me regarder, vous êtes bien
bon de croire que vous ayez à me demander pardon. D'abord, si j'ai l'air
stupide, vous n'êtes pas du tout coupable de vous en être aperçu; en
second lieu, si je ne l'ai pas, il m'est absolument indifférent que vous
vous le persuadiez.
--Je jure par tous les dieux, et par Apollon en particulier, que je n'ai
parlé ainsi que par colère, par folie, par un autre sentiment peut-être,
qui alors ne faisait que de naître et troublait déjà mon esprit. Je
voyais que vous me trouviez détestable, et que vous n'aviez pour moi
aucune indulgence; pouvais-je me résigner tranquillement à perdre le
seul suffrage qu'il m'eût été doux et glorieux de conquérir? Enfin,
signora, je suis ici, j'ai découvert votre demeure, et, sachant à peine
votre nom, je vous ai cherchée, poursuivie, atteinte, malgré la distance
et les obstacles; me voici à vos pieds. Pensez-vous que j'aurais
surmonté de telles difficultés si je n'avais été tourmenté de remords,
non à cause de vous qui dédaignez avec raison l'effet de vos charmes sur
un pauvre histrion comme moi, mais à cause de Dieu, dont j'ai outragé et
dont j'ai méconnu la plus belle oeuvre?»
Je me hasardai en parlant ainsi à prendre une de ses mains; mais elle
se leva brusquement, en disant: «Levez-vous, Monsieur, levez-vous; voici
mon cousin qui revient de la chasse.»
En effet, à peine avais-je eu le temps de courir au piano et de
l'ouvrir, que le signor Ettore Grimani, en costume de chasse et le fusil
à la main, entra et vint déposer aux pieds de sa cousine son carnier
plein de gibier.
«Oh! ne vous approchez pas tant de moi, lui dit la signora, vous êtes
horriblement crotté, et toutes ces bêtes ensanglantées me dégoûtent.
Ah! Hector, je vous en prie, allez-vous-en, et emmenez tous ces grands
vilains chiens qui sentent la vase et qui salissent le parquet.»
Force fut au cousin de se contenter de cet élan de reconnaissance et
d'aller se parfumer à loisir dans sa chambre. Mais à peine était-il
sorti de l'appartement qu'une sorte de duègne entra, et annonça à la
signora que sa tante venait de rentrer et la priait de se rendre auprès
d'elle.
«J'y vais, répondit la Grimani; et vous, Monsieur, dit-elle en se
retournant vers moi, puisque cette touche est recassée, veuillez
l'emporter et la recoller solidement. Il faudra la rapporter demain et
achever de replacer les cordes qui manquent. N'est-ce pas, Monsieur, on
peut compter sur votre parole? Vous serez exact?
--Oui, signora, vous pouvez y compter,» répondis-je, et je me retirai,
emportant la touche d'ivoire qui n'était pas cassée.
Je fus exact au rendez-vous. Mais ne pensez point, mes chers amis, que
je fusse amoureux de cette petite personne; c'est tout au plus si elle
me plaisait. Elle était extrêmement belle; mais je voyais sa beauté
par les yeux du corps, je ne la sentais pas par ceux de l'âme; si, par
instants, je me prenais à aimer cette pétulance enfantine, bientôt après
je retombais dans mes doutes et me disais qu'elle pouvait bien m'avoir
menti, elle qui mentait à son cousin et à sa gouvernante avec tant
d'aplomb; qu'elle avait peut-être bien une vingtaine d'années, comme
je l'avais cru d'abord, et que peut-être aussi elle avait fait déjà
plusieurs escapades pour lesquelles on l'avait séquestrée dans ce triste
château, sans autre société que celle d'une vieille dévote destinée à la
gourmander, et d'un excellent cousin prédestiné à endosser innocemment
ses erreurs passées, présentes et futures.
Je la trouvai au salon avec ce cher cousin et trois ou quatre grands
chiens de chasse, qui faillirent me dévorer. La signora, éminemment
capricieuse, faisait ce jour-là à ces nobles animaux un accueil tout
différent de la veille, et quoiqu'ils ne fussent guère moins crottés et
moins insupportables, elle les laissait complaisamment s'étendre tour à
tour ou pêle-mêle sur un vaste sofa en velours rouge à crépines d'or.
De temps en temps elle s'asseyait au milieu de cette meute pour caresser
les uns, pour taquiner amicalement les autres.
Il me sembla bientôt que ce retour d'amitié vers les chiens était une
coquetterie tendre envers son cousin, car le blond signor Ettore en
paraissait très-flatté, et je ne sais lequel il aimait le mieux, de sa
cousine ou de ses chiens.
Elle était d'une vivacité étourdissante, et son humeur me semblait
montée à un tel diapason, elle m'envoyait dans la glace des oeillades
si acérées, que j'aspirais à voir le cousin s'éloigner. Il s'éloigna
en effet bientôt. La signora lui donna une commission. Il se fit un peu
prier, puis il obéit à un regard impérieux, à un: «_Vous ne voulez pas
y aller?_» proféré d'un ton qu'il paraissait tout à fait incapable de
braver.