La figure qui me frappait en cet instant était d'une beauté vraiment

idéale; c'était incontestablement la plus belle femme qu'il y eût dans

toute la salle de San-Carlo. Cependant toute la salle rugissait et

trépignait d'admiration, et elle seule, la reine de cette soirée,

semblait m'étudier froidement et apercevoir en moi des défauts

inappréciables à l'oeil vulgaire. C'était la muse du théâtre, c'était la

sévère Melpomène en personne, avec son ovale régulier, son noir sourcil,

son large front, ses cheveux d'ébène, son grand oeil brillant d'un

sombre éclat sous un vaste orbite, et sa lèvre froide, dont le sourire

n'adoucit jamais l'arc inflexible; tout cela cependant avec une

admirable fleur de jeunesse et des formes riches de santé, de souplesse

et d'élégance.

«Quelle est donc cette belle fille brune à l'oeil si froid? demandai-je

dans l'entr'acte au comte Nasi, qui m'avait pris en grande amitié, et

venait tous les soirs sur le théâtre pour causer avec moi.

--C'est la fille ou la nièce de la princesse Grimani, me répondit-il. Je

ne la connais pas; car elle sort de je ne sais quel couvent, et sa mère

ou sa tante est elle-même étrangère à nos contrées. Tout ce que je puis

vous dire, c'est que le prince Grimani l'aime comme sa fille, qu'il la

dotera bien, et que c'est un des plus beaux partis de l'Italie; ce qui

n'empêche pas que je ne me mettrai pas sur les rangs.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on la dit insolente et vaine, infatuée de sa naissance, et

d'un caractère altier. J'aime si peu les femmes de cette trempe, que je

ne veux seulement pas regarder celle-là lorsque je la rencontre. On dit

qu'elle sera la reine des bals de l'hiver prochain, et que sa beauté est

merveilleuse. Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir. Je ne puis

souffrir non plus le Grimani: c'est un vrai hidalgo de comédie; et, s'il

n'avait pas une belle fortune, et une jeune femme qu'on dit aimable, je

ne sais qui pourrait se résoudre à l'ennui de sa conversation ou à la

raideur glaciale de son hospitalité.

Pendant l'acte suivant, je regardai de temps en temps la loge

d'avant-scène. Je n'étais plus préoccupé de l'idée que j'avais là des

juges malveillants, puisque ces Grimani avaient l'habitude d'un maintien

superbe même avec les gens qu'ils estimaient être de leur classe. Je

regardai la jeune fille avec l'impartialité d'un sculpteur ou d'un

peintre: elle me parut encore plus belle qu'au premier aspect. Le vieux

Grimani, qui était avec elle sur le devant de la loge, avait une

assez belle tête austère et froide. Ce couple guindé me parut échanger

quelques monosyllabes d'heure en heure, et à la fin de l'opéra il se

leva lentement et sortit sans attendre le ballet.

Le lendemain je retrouvai le vieillard et la jeune fille à la même place

et dans la même attitude flegmatique; je ne les vis pas s'émouvoir

une seule fois, et le prince Grimani dormit délicieusement pendant les

derniers actes. La jeune personne me parut au contraire donner toute son

attention au spectacle. Ses grands yeux étaient attachés sur moi comme

ceux d'un spectre, et ce regard fixe, scrutateur et profond finit par

m'être si gênant, que je l'évitai avec soin. Mais, comme si un mauvais

sort eût été jeté sur moi, plus j'essayais d'en détourner mes yeux, plus

ils s'obstinaient à rencontrer ceux de la magicienne. Il y eut dans ce

mystérieux magnétisme quelque chose de si étrangement puissant, que j'en

ressentis une terreur puérile et que je craignis de ne pouvoir achever

la pièce. Jamais je n'avais éprouvé rien de semblable. Il y avait des

instants où je m'imaginais reconnaître cette figure de marbre, et je

me sentais prêt à lui adresser amicalement la parole. D'autres fois je

croyais voir en elle mon ennemi, mon mauvais génie, et j'étais tenté de

lui jeter de violents reproches.

La _seconda donna_ vint ajouter à ce malaise vraiment maladif en me

disant tout bas: «Lélio, prends garde à toi, tu vas attraper la fièvre.

Il y a là une femme qui te donnera la _jettatura_[6].»

[Note 6: Le regard du mauvais oeil. C'est une superstition répandue

dans toute l'Italie. A Naples, on porte des talismans en corail pour

s'en préserver.]

J'avais cru fermement à la _jettatura_ pendant la plus longue moitié

de ma vie. Je n'y croyais plus; mais l'amour du merveilleux, qu'on ne

déloge pas aisément d'une tête italienne et surtout de celle d'un

enfant du peuple, m'avait jeté dans les rêveries les plus exagérées du

magnétisme animal. C'était l'époque où ces belles fantaisies étaient

en pleine floraison par le monde; Hoffmann écrivait ses Contes

fantastiques, et le magnétisme était le pivot mystérieux sur lequel

tournaient toutes les espérances de l'illuminisme. Soit que cette

faiblesse se fût emparée de moi au point de me gouverner, soit qu'elle

me surprît dans un moment où j'étais disposé à la maladie, je me sentis

saisi de frissons, et je faillis m'évanouir en rentrant en scène. Ce

misérable accablement fit enfin place à la colère, et dans un moment

où je m'approchais de l'avant-scène avec la Checchina (cette _seconda

donna_ qui m'avait signalé le mauvais oeil), je lui dis, en lui

désignant ma belle ennemie et de manière à n'être pas entendu par le

public, ces mots parodiés d'une de nos plus belles tragédies:

Bella e stupida.

L'éclat de la colère monta au front de la signora. Elle fit un mouvement

pour réveiller le prince Grimani, qui dormait de toute son âme; puis

elle s'arrêta tout d'un coup, comme si elle eût changé d'avis, et

resta les yeux toujours attachés sur moi, mais avec une expression de

vengeance et de menace qui semblait dire: _Tu t'en repentiras_.

Le comte Nasi s'approcha de moi comme je quittais le théâtre après

la représentation: «Lélio, me dit-il, vous êtes amoureux de la

Grimani.--Suis-je donc ensorcelé, m'écriai-je, et d'où vient que je ne

puis me débarrasser de cette apparition?--Et tu ne t'en débarrasseras

pas de longtemps, pauvret, me dit la Checchina d'un air demi-naïf,

demi-moqueur: cette Grimani, c'est le diable. Attends, ajouta-t-elle en

me prenant le bras, je me connais en fièvre, et je gagerais... _Corpo

della Madona!_ s'écria-t-elle en pâlissant, tu as une fièvre terrible,

mon pauvre Lélio!

--On a toujours la fièvre quand on joue et quand on chante de manière à

la donner aux autres, dit le comte; venez souper avec moi, Lélio.»

Je refusai cette offre; j'étais malade en effet. Dans la nuit, j'eus une

fièvre violente, et le lendemain je ne pus me lever. La Checchina vint

s'installer à mon chevet, et ne me quitta pas tout le temps que je fus

malade.

La Checchina était une fille de vingt ans, grande, forte, et d'une

beauté un peu virile, quoique blanche et blonde. Elle était ma soeur et

ma _parente_, c'est-à-dire qu'elle était de Chioggia comme moi. Comme

moi, fille d'un pêcheur, elle avait longtemps employé sa force à

battre, à coups de rames, les flots de l'Adriatique. Un amour sauvage

de l'indépendance lui fit chercher dans la beauté de sa voix le moyen

de s'assurer une profession libre et une vie nomade. Elle avait fui la

maison paternelle et s'était mise à courir le monde à pied, chantant sur

les places publiques. Le hasard me l'avait fait rencontrer à Milan, dans

un hôtel garni où elle chantait devant la table d'hôte. A son accent je

l'avais reconnue pour une Chioggiote; je l'avais interrogée; je m'étais

rappelé l'avoir vue enfant; mais je m'étais bien gardé de me faire

connaître d'elle pour un _parent_, et surtout pour ce Daniele Gemello

qui avait quitté le pays un peu brusquement, à la suite d'un duel

malheureux. Ce duel avait coûté la vie à un pauvre diable et le repos de

bien des nuits à son meurtrier.

Permettez-moi de glisser rapidement sur ce fait, et de ne pas évoquer

un souvenir amer durant notre placide veillée. Il me suffira de dire à

Zorzi que le duel à coups de couteau était encore en pleine vigueur à

Chioggia dans ma jeunesse, et que toute la population servait de témoin.

On se battait en plein jour, sur la place publique, et on vengeait une

injure par l'épreuve des armes, comme aux temps de la chevalerie. Le

triste succès des miennes m'exila du pays; car le podestat n'était pas

tolérant à cet égard, et les lois poursuivaient avec sévérité les restes

de ces vieilles coutumes féroces. Ceci vous expliquera pourquoi j'avais

toujours caché l'histoire de mes premières années, et pourquoi je

courais le monde sous le nom de Lélio, faisant passer en secret de

l'argent à ma famille, lui écrivant avec précaution, et ne lui révélant

même pas quels étaient mes moyens d'existence, de crainte qu'en

correspondant avec moi, elle ne s'attirât trop ouvertement l'inimitié

des familles chioggiotes que la mort de mon agresseur avait plus ou

moins irritées.

Mais comme un reste d'accent vénitien trahissait mon origine, je me

donnais pour natif de Palestrina, et la Checchina avait pris l'habitude

de m'appeler tour à tour son _pays_, son _cousin_ et son _compère_.

Grâce à mes soins et à ma protection, la Checchina acquit rapidement un

assez beau talent, et, à l'époque de ma vie dont je vous fais le récit,

elle venait d'être engagée honorablement dans la troupe de San-Carlo.

C'était une étrange et excellente créature que cette Checchina: elle

avait singulièrement gagné depuis le moment où je l'avais ramassée pour

ainsi dire sur le pavé; mais il lui restait et il lui reste encore une

certaine rusticité qu'elle ne perd pas toujours à point sur la scène, et

qui fait d'elle la première actrice du monde dans les rôles de Zerlina.

Dès lors elle avait corrigé beaucoup de l'ampleur de ses gestes et de la

brusquerie de son intonation; mais elle en conservait encore assez pour

être bien près du comique dans le pathétique. Cependant, comme elle

avait de l'intelligence et de l'âme, elle s'élevait à une hauteur

relative, dont le public ne pouvait pas lui savoir tout le gré qu'elle

méritait. Les avis étaient partagés sur son compte, et un abbé disait

qu'elle frisait le sublime et le bouffon de si près qu'entre les deux il

ne lui restait plus assez de place pour ses grands bras.

Par malheur, la Checchina avait un travers dont ne sont pas exempts, du

reste, les plus grands artistes. Elle ne se plaisait qu'aux rôles qui

lui étaient défavorables, et, méprisant ceux où elle pouvait déployer sa

verve, sa franchise et son allégresse pétulante, elle voulait absolument

produire de grands effets dans la tragédie. En véritable villageoise,

elle était enivrée de la richesse du costume, et s'imaginait réellement

être reine quand elle portait le diadème et le manteau. Sa grande taille

bien découplée, son allure dégagée et quasi martiale, faisaient d'elle

une magnifique statue lorsqu'elle était immobile. Mais à chaque instant

le geste exagéré trahissait la jeune barcarolle, et quand je voulais

l'avertir en scène de se modérer, je lui disais tout bas: «_Per Dio, non

vogar! non siamo qui sull' Adriatico._»

Si la Checchina a été ma maîtresse, c'est ce qu'il vous importe peu de

savoir, je présume; je puis affirmer seulement qu'elle ne l'était

point à l'époque dont je vous entretiens, et que je ne devais ses

soins affectueux qu'à la bonté de son coeur et à la fidélité de sa

reconnaissance. Elle a toujours été pour moi une amie et une soeur

dévouée, et s'exposa hardiment mainte fois à rompre avec ses amants les

plus brillants, plutôt que de m'abandonner ou de me négliger quand ma

santé ou mes intérêts réclamaient son zèle ou son concours.

Elle s'installa donc au pied de mon lit, et ne me quitta pas qu'elle

ne m'eût guéri. Son assiduité auprès de moi contrariait bien un peu le

comte Nasi, qui pourtant était mon ami sincère, et se fiait à ma parole,

mais qui m'avouait à moi-même ce qu'il appelait sa misérable faiblesse.

Lorsque j'exhortais la Checchina à ménager les susceptibilités

involontaires de cet excellent jeune homme: «Laisse donc, me

disait-elle, ne vois-tu pas qu'il faut l'habituer à respecter mon

indépendance? Crois-tu que, quand je serai sa femme, je consentirai

à abandonner mes amis du théâtre et à m'occuper de ce que les gens du

monde penseront de moi? N'en crois rien, Lélio; je veux rester libre

et n'obéir jamais qu'à la voix de mon coeur.» Elle se persuadait assez

gratuitement que le comte était bien déterminé à l'épouser; et, à cet

égard, elle avait, à un merveilleux degré, le don de se faire illusion

sur la force des passions qu'elle inspirait: rien ne pouvait se comparer

à sa confiance en face d'une promesse, si ce n'est sa philosophie

insouciante et son détachement héroïque en face d'une déception.

Je souffris beaucoup: ma maladie faillit même prendre un caractère

grave. Les médecins me trouvaient dans une disposition hypertrophique

très-prononcée, et les vives douleurs que je ressentais au coeur,

l'affluence du sang vers cet organe, nécessitèrent de nombreuses

saignées. Le reste de cette saison fut donc perdu pour moi, et, dès que

je fus convalescent, j'allai prendre du repos et respirer un air doux

au pied des Apennins, vers Cafaggiolo, dans une belle villa que le

comte possédait à quelques lieues de Florence. Il me promit de venir

m'y rejoindre avec la Checchina, aussitôt que les représentations pour

lesquelles elle était engagée lui permettraient de quitter Naples.

Quelques jours de cette charmante solitude me remirent assez bien pour

qu'il me fût permis d'essayer, tantôt à cheval et tantôt à pied,

d'assez longues promenades à travers les gorges étroites et les ravines

pittoresques qui forment comme un premier degré aux masses imposantes de

l'Apennin. Dans mes rêveries j'appelais cette région le _proscenium_

de la grande montagne, et j'aimais à y chercher quelque amphithéâtre

de collines ou quelque terrasse naturelle bien disposée pour m'y livrer

tout seul et loin des regards à des élans de déclamation lyrique,

auxquels répondaient les sonores échos ou le bruit mystérieux des eaux

murmurantes fuyant sous les rochers.

Un jour je me trouvai, sans m'en apercevoir, vers la route de Florence.

Elle traversait, comme un ruban éclatant de blancheur, des plaines

verdoyantes doucement ondulées et semées de beaux jardins, de parcs

touffus et d'élégantes villas. En cherchant à m'orienter, je m'arrêtai

à la porte d'une de ces belles habitations. Cette porte se trouvait

ouverte et laissait voir une allée de vieux arbres entrelacés

mystérieusement. Sous cette voûte sombre et voluptueuse se promenait à

pas lents une femme d'une taille élancée et d'une démarche si noble que

je m'arrêtai pour la contempler et la suivre des yeux le plus longtemps

possible. Comme elle s'éloignait sans paraître disposée à se retourner,

il me prit une irrésistible fantaisie de voir ses traits, et j'y

succombai sans trop me soucier de faire une inconvenance et de m'attirer

une mortification. «Que sait-on, me disais-je, on trouve parfois dans

notre doux pays des femmes si indulgentes!» Et puis je me disais que ma

figure était trop connue pour qu'il me fût possible d'être jamais pris

pour un voleur. Enfin, je comptais sur cette curiosité qu'on éprouve

généralement à voir de près les manières et les traits d'un artiste un

peu renommé.

Je m'aventurai donc dans l'allée couverte, et, marchant à grands pas,

j'allais atteindre la promeneuse lorsque je vis venir à sa rencontre

un jeune homme mis à la dernière mode et d'une jolie figure fade, qui

m'aperçut avant que j'eusse le temps de m'enfoncer sous le taillis.

J'étais à trois pas du noble couple. Le jeune homme s'arrêta devant la

dame, lui offrit son bras, et lui dit en me regardant d'un air aussi

surpris que possible pour un homme parfaitement cravaté:

«Ma chère cousine, quel est donc cet homme qui vous suit?»

La dame se retourna, et, à sa vue, j'éprouvai une émotion assez vive

pour réveiller un instant mon mal. Mon coeur eut un tressaillement

nerveux très-aigu en reconnaissant la jeune personne qui me regardait si

étrangement de sa loge d'avant-scène, lors de l'invasion de ma maladie

à Naples. Sa figure se colora légèrement, puis pâlit un peu. Mais aucun

geste, aucune exclamation ne trahit son étonnement ou son indignation.

Elle me toisa de la tête aux pieds avec un calme dédaigneux, et répondit

avec une assurance inconcevable:

«Je ne le connais pas.»

Cette singulière assertion piqua ma curiosité. Il me sembla voir

dans cette jeune fille un orgueil si bizarre et une dissimulation si

consommée, que je me sentis entraîné tout d'un coup à risquer quelque

folle aventure. Nous autres bohémiens, nous ne nous laissons pas

beaucoup imposer par les usages du monde et par les lois de la

convenance; nous n'avons pas grand'peur d'être repoussés de ces théâtres

particuliers où le monde à son tour pose devant nous, et où nous sentons

si bien la supériorité de l'artiste; car là, personne ne sait nous

rendre les vives émotions que nous savons donner. Les salons nous

ennuient et nous glacent, en retour de la chaleur et de la vie que nous

y portons. J'abordai donc fièrement mes nobles hôtes, fort peu soucieux

de la manière dont ils m'accueilleraient, et résolu à m'introduire dans

la maison sous le premier prétexte venu.

Je saluai gravement, et me donnai pour un accordeur d'instruments

qu'on avait envoyé chercher à Florence d'une maison de campagne dont

j'affectai d'estropier le nom.

«Ce n'est point ici. Vous pouvez vous en aller,» me répondit sèchement

la signora. Mais, en véritable fiancé, le cousin vint à mon aide.

«Chère cousine, dit-il, votre piano est tout à fait discord; si monsieur

avait le temps d'y passer une heure, nous pourrions faire de la musique

ce soir. Je vous en prie! Est-ce que vous n'y consentirez pas?»

La jeune Grimani eut un méchant sourire sur les lèvres en répondant:

«C'est comme il vous plaira, mon cousin.»

Veut-elle se divertir de moi ou de lui? pensai-je. Peut-être de tous les

deux. Je m'inclinai légèrement en signe d'assentiment. Alors le cousin,

avec une politesse nonchalante, me montra une porte de glace au bout de

l'avenue, qui, s'abaissant en berceau, cachait la façade de la villa.

«Voyez, Monsieur, me dit-il, au fond du grand salon de compagnie, vous

trouverez un salon d'étude. Le forté-piano est là. J'aurai l'honneur

de vous revoir quand vous aurez fini.» Et, s'adressant à sa cousine:

«Voulez-vous, lui dit-il, que nous allions jusqu'à la pièce d'eau?»

Je la vis encore sourire imperceptiblement, mais avec une joie

concentrée de la mortification que j'éprouvais, tandis qu'elle me

laissait aller d'un côté et continuait sa promenade en sens opposé,

appuyée sur son gracieux et honorable cousin.

Ce n'est pas une chose bien difficile que d'accorder _à peu près_ un

piano, et, quoique je ne l'eusse jamais essayé, je m'en tirai assez

bien; seulement j'y mis beaucoup plus de temps qu'il n'en eût fallu à

une main expérimentée, et je voyais avec un peu d'impatience le soleil

s'abaisser vers la cime des arbres; car je n'avais d'autre prétexte,

pour revoir ma singulière héroïne, que de lui faire essayer le piano

lorsqu'il serait d'accord. Je me hâtais donc assez maladroitement,

lorsqu'au milieu du monotone carillon dont je m'étourdissais, je levai

la tête et vis la signora devant moi, à demi tournée vers la cheminée,

mais m'observant dans la glace avec une malicieuse attention. Rencontrer

son oblique regard et l'éviter fut l'affaire d'une seconde. Je continuai

ma besogne avec le plus grand sang-froid, résolu à mon tour d'observer

l'ennemi et de le voir venir.

La Grimani (je continuai à lui donner ce nom en moi-même, ne lui en

connaissant pas d'autres) feignit d'arranger avec beaucoup de soin des

fleurs dans les vases de la cheminée; puis elle dérangea un fauteuil, le

remit à la place d'où elle venait de l'ôter, laissa tomber son éventail,

le ramassa avec un grand frôlement de robe, ouvrit une fenêtre qu'elle

referma aussitôt, et, voyant que j'étais décidé à ne m'apercevoir de

rien, elle prit le parti de laisser tomber un tabouret sur le bout de

son joli petit pied et de faire une exclamation douloureuse. Je fus

assez sot pour laisser brusquement tomber la clef à marteau sur les

cordes métalliques, qui exhalèrent un gémissement lamentable. La

signora frissonna, haussa les épaules, et, reprenant tout d'un coup son

sang-froid, comme si nous eussions joué une scène de parodie, elle me

regarda fixement en disant: «_Cosa, signore?_

--J'ai cru que Votre Seigneurie me parlait,» répondis-je avec la même

tranquillité, et je me remis à l'ouvrage. Elle resta debout au milieu de

la chambre, comme pétrifiée d'étonnement devant tant d'audace, ou comme

frappée d'une incertitude subite sur mon identité avec le personnage

qu'elle avait cru reconnaître. Enfin, elle s'impatienta et me demanda

presque grossièrement si j'avais bientôt fini.

«Oh! mon Dieu, non! signora, lui répondis-je, car voici une corde

cassée.» En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville

que je serrais, et je fis sauter la corde. «Il me semble, reprit-elle,

que ce piano vous donne beaucoup de peine.--Beaucoup, repris-je, toutes

les cordes cassent.» Et j'en fis sauter une seconde. «C'est comme un

fait exprès, s'écria-t-elle.--Oui, en vérité, repris-je encore, c'est un

fait exprès.» Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je

fis sauter une troisième corde. C'était une des dernières basses; elle

fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point,

fit un pas en arrière, et la signora partit d'un éclat de rire. Ce rire

me parut étrange. Il n'allait ni à sa figure, ni à son maintien; il

avait quelque chose d'âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si

bien que j'en eus presque pitié. «Je crains bien, dit la signora

lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous

ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux _cembalo_ est

ensorcelé, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous

assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se

brisent avec un bruit affreux.» Puis elle recommença à rire aux éclats

sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à

rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la

signora: «Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la

moindre envie.»

Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut

blessé sans doute que la chose se passât devant moi; car il dit d'un ton

fâché: «Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi

bien que vous?--Parce que je vous dis que cela n'est pas, répondit la

signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier

de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette

année?--Non, ma cousine.--En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux

Lélio?»

Elle prononça ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas

l'impudence de me regarder tout de suite après, et j'eus le temps de

réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu

du visage.

«Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j'en ai beaucoup

ouï parler. C'est un grand artiste, à ce qu'on assure.

--Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête.

Tenez! il est de la taille de monsieur... Le connaissez-vous, Monsieur?

ajouta-t-elle en se tournant vers moi.--Je le connais beaucoup, signora,

répondis-je d'un ton acerbe; c'est un très-beau garçon, un très-grand

comédien, un admirable chanteur, un causeur très-spirituel, un

aventurier hardi et facétieux, et de plus intrépide duelliste, ce qui ne

gâte rien.»

La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant

comme pour me dire: «Peu m'importe.» Puis elle éclata de nouveau d'un

rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua

ni au cousin ni à moi. Je me remis à poursuivre la dominante sur le

clavier, et le signor Ettore piétina avec impatience, et fit crier

ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mécontent de la

conversation qui s'établissait si cavalièrement entre un ouvrier de mon

espèce et sa noble fiancée.

La dernière Aldini: Simon · 第 5 / 14 段