idéale; c'était incontestablement la plus belle femme qu'il y eût dans
toute la salle de San-Carlo. Cependant toute la salle rugissait et
trépignait d'admiration, et elle seule, la reine de cette soirée,
semblait m'étudier froidement et apercevoir en moi des défauts
inappréciables à l'oeil vulgaire. C'était la muse du théâtre, c'était la
sévère Melpomène en personne, avec son ovale régulier, son noir sourcil,
son large front, ses cheveux d'ébène, son grand oeil brillant d'un
sombre éclat sous un vaste orbite, et sa lèvre froide, dont le sourire
n'adoucit jamais l'arc inflexible; tout cela cependant avec une
admirable fleur de jeunesse et des formes riches de santé, de souplesse
et d'élégance.
«Quelle est donc cette belle fille brune à l'oeil si froid? demandai-je
dans l'entr'acte au comte Nasi, qui m'avait pris en grande amitié, et
venait tous les soirs sur le théâtre pour causer avec moi.
--C'est la fille ou la nièce de la princesse Grimani, me répondit-il. Je
ne la connais pas; car elle sort de je ne sais quel couvent, et sa mère
ou sa tante est elle-même étrangère à nos contrées. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que le prince Grimani l'aime comme sa fille, qu'il la
dotera bien, et que c'est un des plus beaux partis de l'Italie; ce qui
n'empêche pas que je ne me mettrai pas sur les rangs.
--Et pourquoi?
--Parce qu'on la dit insolente et vaine, infatuée de sa naissance, et
d'un caractère altier. J'aime si peu les femmes de cette trempe, que je
ne veux seulement pas regarder celle-là lorsque je la rencontre. On dit
qu'elle sera la reine des bals de l'hiver prochain, et que sa beauté est
merveilleuse. Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir. Je ne puis
souffrir non plus le Grimani: c'est un vrai hidalgo de comédie; et, s'il
n'avait pas une belle fortune, et une jeune femme qu'on dit aimable, je
ne sais qui pourrait se résoudre à l'ennui de sa conversation ou à la
raideur glaciale de son hospitalité.
Pendant l'acte suivant, je regardai de temps en temps la loge
d'avant-scène. Je n'étais plus préoccupé de l'idée que j'avais là des
juges malveillants, puisque ces Grimani avaient l'habitude d'un maintien
superbe même avec les gens qu'ils estimaient être de leur classe. Je
regardai la jeune fille avec l'impartialité d'un sculpteur ou d'un
peintre: elle me parut encore plus belle qu'au premier aspect. Le vieux
Grimani, qui était avec elle sur le devant de la loge, avait une
assez belle tête austère et froide. Ce couple guindé me parut échanger
quelques monosyllabes d'heure en heure, et à la fin de l'opéra il se
leva lentement et sortit sans attendre le ballet.
Le lendemain je retrouvai le vieillard et la jeune fille à la même place
et dans la même attitude flegmatique; je ne les vis pas s'émouvoir
une seule fois, et le prince Grimani dormit délicieusement pendant les
derniers actes. La jeune personne me parut au contraire donner toute son
attention au spectacle. Ses grands yeux étaient attachés sur moi comme
ceux d'un spectre, et ce regard fixe, scrutateur et profond finit par
m'être si gênant, que je l'évitai avec soin. Mais, comme si un mauvais
sort eût été jeté sur moi, plus j'essayais d'en détourner mes yeux, plus
ils s'obstinaient à rencontrer ceux de la magicienne. Il y eut dans ce
mystérieux magnétisme quelque chose de si étrangement puissant, que j'en
ressentis une terreur puérile et que je craignis de ne pouvoir achever
la pièce. Jamais je n'avais éprouvé rien de semblable. Il y avait des
instants où je m'imaginais reconnaître cette figure de marbre, et je
me sentais prêt à lui adresser amicalement la parole. D'autres fois je
croyais voir en elle mon ennemi, mon mauvais génie, et j'étais tenté de
lui jeter de violents reproches.
La _seconda donna_ vint ajouter à ce malaise vraiment maladif en me
disant tout bas: «Lélio, prends garde à toi, tu vas attraper la fièvre.
Il y a là une femme qui te donnera la _jettatura_[6].»
[Note 6: Le regard du mauvais oeil. C'est une superstition répandue
dans toute l'Italie. A Naples, on porte des talismans en corail pour
s'en préserver.]
J'avais cru fermement à la _jettatura_ pendant la plus longue moitié
de ma vie. Je n'y croyais plus; mais l'amour du merveilleux, qu'on ne
déloge pas aisément d'une tête italienne et surtout de celle d'un
enfant du peuple, m'avait jeté dans les rêveries les plus exagérées du
magnétisme animal. C'était l'époque où ces belles fantaisies étaient
en pleine floraison par le monde; Hoffmann écrivait ses Contes
fantastiques, et le magnétisme était le pivot mystérieux sur lequel
tournaient toutes les espérances de l'illuminisme. Soit que cette
faiblesse se fût emparée de moi au point de me gouverner, soit qu'elle
me surprît dans un moment où j'étais disposé à la maladie, je me sentis
saisi de frissons, et je faillis m'évanouir en rentrant en scène. Ce
misérable accablement fit enfin place à la colère, et dans un moment
où je m'approchais de l'avant-scène avec la Checchina (cette _seconda
donna_ qui m'avait signalé le mauvais oeil), je lui dis, en lui
désignant ma belle ennemie et de manière à n'être pas entendu par le
public, ces mots parodiés d'une de nos plus belles tragédies:
Bella e stupida.
L'éclat de la colère monta au front de la signora. Elle fit un mouvement
pour réveiller le prince Grimani, qui dormait de toute son âme; puis
elle s'arrêta tout d'un coup, comme si elle eût changé d'avis, et
resta les yeux toujours attachés sur moi, mais avec une expression de
vengeance et de menace qui semblait dire: _Tu t'en repentiras_.
Le comte Nasi s'approcha de moi comme je quittais le théâtre après
la représentation: «Lélio, me dit-il, vous êtes amoureux de la
Grimani.--Suis-je donc ensorcelé, m'écriai-je, et d'où vient que je ne
puis me débarrasser de cette apparition?--Et tu ne t'en débarrasseras
pas de longtemps, pauvret, me dit la Checchina d'un air demi-naïf,
demi-moqueur: cette Grimani, c'est le diable. Attends, ajouta-t-elle en
me prenant le bras, je me connais en fièvre, et je gagerais... _Corpo
della Madona!_ s'écria-t-elle en pâlissant, tu as une fièvre terrible,
mon pauvre Lélio!
--On a toujours la fièvre quand on joue et quand on chante de manière à
la donner aux autres, dit le comte; venez souper avec moi, Lélio.»
Je refusai cette offre; j'étais malade en effet. Dans la nuit, j'eus une
fièvre violente, et le lendemain je ne pus me lever. La Checchina vint
s'installer à mon chevet, et ne me quitta pas tout le temps que je fus
malade.
La Checchina était une fille de vingt ans, grande, forte, et d'une
beauté un peu virile, quoique blanche et blonde. Elle était ma soeur et
ma _parente_, c'est-à-dire qu'elle était de Chioggia comme moi. Comme
moi, fille d'un pêcheur, elle avait longtemps employé sa force à
battre, à coups de rames, les flots de l'Adriatique. Un amour sauvage
de l'indépendance lui fit chercher dans la beauté de sa voix le moyen
de s'assurer une profession libre et une vie nomade. Elle avait fui la
maison paternelle et s'était mise à courir le monde à pied, chantant sur
les places publiques. Le hasard me l'avait fait rencontrer à Milan, dans
un hôtel garni où elle chantait devant la table d'hôte. A son accent je
l'avais reconnue pour une Chioggiote; je l'avais interrogée; je m'étais
rappelé l'avoir vue enfant; mais je m'étais bien gardé de me faire
connaître d'elle pour un _parent_, et surtout pour ce Daniele Gemello
qui avait quitté le pays un peu brusquement, à la suite d'un duel
malheureux. Ce duel avait coûté la vie à un pauvre diable et le repos de
bien des nuits à son meurtrier.
Permettez-moi de glisser rapidement sur ce fait, et de ne pas évoquer
un souvenir amer durant notre placide veillée. Il me suffira de dire à
Zorzi que le duel à coups de couteau était encore en pleine vigueur à
Chioggia dans ma jeunesse, et que toute la population servait de témoin.
On se battait en plein jour, sur la place publique, et on vengeait une
injure par l'épreuve des armes, comme aux temps de la chevalerie. Le
triste succès des miennes m'exila du pays; car le podestat n'était pas
tolérant à cet égard, et les lois poursuivaient avec sévérité les restes
de ces vieilles coutumes féroces. Ceci vous expliquera pourquoi j'avais
toujours caché l'histoire de mes premières années, et pourquoi je
courais le monde sous le nom de Lélio, faisant passer en secret de
l'argent à ma famille, lui écrivant avec précaution, et ne lui révélant
même pas quels étaient mes moyens d'existence, de crainte qu'en
correspondant avec moi, elle ne s'attirât trop ouvertement l'inimitié
des familles chioggiotes que la mort de mon agresseur avait plus ou
moins irritées.
Mais comme un reste d'accent vénitien trahissait mon origine, je me
donnais pour natif de Palestrina, et la Checchina avait pris l'habitude
de m'appeler tour à tour son _pays_, son _cousin_ et son _compère_.
Grâce à mes soins et à ma protection, la Checchina acquit rapidement un
assez beau talent, et, à l'époque de ma vie dont je vous fais le récit,
elle venait d'être engagée honorablement dans la troupe de San-Carlo.
C'était une étrange et excellente créature que cette Checchina: elle
avait singulièrement gagné depuis le moment où je l'avais ramassée pour
ainsi dire sur le pavé; mais il lui restait et il lui reste encore une
certaine rusticité qu'elle ne perd pas toujours à point sur la scène, et
qui fait d'elle la première actrice du monde dans les rôles de Zerlina.
Dès lors elle avait corrigé beaucoup de l'ampleur de ses gestes et de la
brusquerie de son intonation; mais elle en conservait encore assez pour
être bien près du comique dans le pathétique. Cependant, comme elle
avait de l'intelligence et de l'âme, elle s'élevait à une hauteur
relative, dont le public ne pouvait pas lui savoir tout le gré qu'elle
méritait. Les avis étaient partagés sur son compte, et un abbé disait
qu'elle frisait le sublime et le bouffon de si près qu'entre les deux il
ne lui restait plus assez de place pour ses grands bras.
Par malheur, la Checchina avait un travers dont ne sont pas exempts, du
reste, les plus grands artistes. Elle ne se plaisait qu'aux rôles qui
lui étaient défavorables, et, méprisant ceux où elle pouvait déployer sa
verve, sa franchise et son allégresse pétulante, elle voulait absolument
produire de grands effets dans la tragédie. En véritable villageoise,
elle était enivrée de la richesse du costume, et s'imaginait réellement
être reine quand elle portait le diadème et le manteau. Sa grande taille
bien découplée, son allure dégagée et quasi martiale, faisaient d'elle
une magnifique statue lorsqu'elle était immobile. Mais à chaque instant
le geste exagéré trahissait la jeune barcarolle, et quand je voulais
l'avertir en scène de se modérer, je lui disais tout bas: «_Per Dio, non
vogar! non siamo qui sull' Adriatico._»
Si la Checchina a été ma maîtresse, c'est ce qu'il vous importe peu de
savoir, je présume; je puis affirmer seulement qu'elle ne l'était
point à l'époque dont je vous entretiens, et que je ne devais ses
soins affectueux qu'à la bonté de son coeur et à la fidélité de sa
reconnaissance. Elle a toujours été pour moi une amie et une soeur
dévouée, et s'exposa hardiment mainte fois à rompre avec ses amants les
plus brillants, plutôt que de m'abandonner ou de me négliger quand ma
santé ou mes intérêts réclamaient son zèle ou son concours.
Elle s'installa donc au pied de mon lit, et ne me quitta pas qu'elle
ne m'eût guéri. Son assiduité auprès de moi contrariait bien un peu le
comte Nasi, qui pourtant était mon ami sincère, et se fiait à ma parole,
mais qui m'avouait à moi-même ce qu'il appelait sa misérable faiblesse.
Lorsque j'exhortais la Checchina à ménager les susceptibilités
involontaires de cet excellent jeune homme: «Laisse donc, me
disait-elle, ne vois-tu pas qu'il faut l'habituer à respecter mon
indépendance? Crois-tu que, quand je serai sa femme, je consentirai
à abandonner mes amis du théâtre et à m'occuper de ce que les gens du
monde penseront de moi? N'en crois rien, Lélio; je veux rester libre
et n'obéir jamais qu'à la voix de mon coeur.» Elle se persuadait assez
gratuitement que le comte était bien déterminé à l'épouser; et, à cet
égard, elle avait, à un merveilleux degré, le don de se faire illusion
sur la force des passions qu'elle inspirait: rien ne pouvait se comparer
à sa confiance en face d'une promesse, si ce n'est sa philosophie
insouciante et son détachement héroïque en face d'une déception.
Je souffris beaucoup: ma maladie faillit même prendre un caractère
grave. Les médecins me trouvaient dans une disposition hypertrophique
très-prononcée, et les vives douleurs que je ressentais au coeur,
l'affluence du sang vers cet organe, nécessitèrent de nombreuses
saignées. Le reste de cette saison fut donc perdu pour moi, et, dès que
je fus convalescent, j'allai prendre du repos et respirer un air doux
au pied des Apennins, vers Cafaggiolo, dans une belle villa que le
comte possédait à quelques lieues de Florence. Il me promit de venir
m'y rejoindre avec la Checchina, aussitôt que les représentations pour
lesquelles elle était engagée lui permettraient de quitter Naples.
Quelques jours de cette charmante solitude me remirent assez bien pour
qu'il me fût permis d'essayer, tantôt à cheval et tantôt à pied,
d'assez longues promenades à travers les gorges étroites et les ravines
pittoresques qui forment comme un premier degré aux masses imposantes de
l'Apennin. Dans mes rêveries j'appelais cette région le _proscenium_
de la grande montagne, et j'aimais à y chercher quelque amphithéâtre
de collines ou quelque terrasse naturelle bien disposée pour m'y livrer
tout seul et loin des regards à des élans de déclamation lyrique,
auxquels répondaient les sonores échos ou le bruit mystérieux des eaux
murmurantes fuyant sous les rochers.
Un jour je me trouvai, sans m'en apercevoir, vers la route de Florence.
Elle traversait, comme un ruban éclatant de blancheur, des plaines
verdoyantes doucement ondulées et semées de beaux jardins, de parcs
touffus et d'élégantes villas. En cherchant à m'orienter, je m'arrêtai
à la porte d'une de ces belles habitations. Cette porte se trouvait
ouverte et laissait voir une allée de vieux arbres entrelacés
mystérieusement. Sous cette voûte sombre et voluptueuse se promenait à
pas lents une femme d'une taille élancée et d'une démarche si noble que
je m'arrêtai pour la contempler et la suivre des yeux le plus longtemps
possible. Comme elle s'éloignait sans paraître disposée à se retourner,
il me prit une irrésistible fantaisie de voir ses traits, et j'y
succombai sans trop me soucier de faire une inconvenance et de m'attirer
une mortification. «Que sait-on, me disais-je, on trouve parfois dans
notre doux pays des femmes si indulgentes!» Et puis je me disais que ma
figure était trop connue pour qu'il me fût possible d'être jamais pris
pour un voleur. Enfin, je comptais sur cette curiosité qu'on éprouve
généralement à voir de près les manières et les traits d'un artiste un
peu renommé.
Je m'aventurai donc dans l'allée couverte, et, marchant à grands pas,
j'allais atteindre la promeneuse lorsque je vis venir à sa rencontre
un jeune homme mis à la dernière mode et d'une jolie figure fade, qui
m'aperçut avant que j'eusse le temps de m'enfoncer sous le taillis.
J'étais à trois pas du noble couple. Le jeune homme s'arrêta devant la
dame, lui offrit son bras, et lui dit en me regardant d'un air aussi
surpris que possible pour un homme parfaitement cravaté:
«Ma chère cousine, quel est donc cet homme qui vous suit?»
La dame se retourna, et, à sa vue, j'éprouvai une émotion assez vive
pour réveiller un instant mon mal. Mon coeur eut un tressaillement
nerveux très-aigu en reconnaissant la jeune personne qui me regardait si
étrangement de sa loge d'avant-scène, lors de l'invasion de ma maladie
à Naples. Sa figure se colora légèrement, puis pâlit un peu. Mais aucun
geste, aucune exclamation ne trahit son étonnement ou son indignation.
Elle me toisa de la tête aux pieds avec un calme dédaigneux, et répondit
avec une assurance inconcevable:
«Je ne le connais pas.»
Cette singulière assertion piqua ma curiosité. Il me sembla voir
dans cette jeune fille un orgueil si bizarre et une dissimulation si
consommée, que je me sentis entraîné tout d'un coup à risquer quelque
folle aventure. Nous autres bohémiens, nous ne nous laissons pas
beaucoup imposer par les usages du monde et par les lois de la
convenance; nous n'avons pas grand'peur d'être repoussés de ces théâtres
particuliers où le monde à son tour pose devant nous, et où nous sentons
si bien la supériorité de l'artiste; car là, personne ne sait nous
rendre les vives émotions que nous savons donner. Les salons nous
ennuient et nous glacent, en retour de la chaleur et de la vie que nous
y portons. J'abordai donc fièrement mes nobles hôtes, fort peu soucieux
de la manière dont ils m'accueilleraient, et résolu à m'introduire dans
la maison sous le premier prétexte venu.
Je saluai gravement, et me donnai pour un accordeur d'instruments
qu'on avait envoyé chercher à Florence d'une maison de campagne dont
j'affectai d'estropier le nom.
«Ce n'est point ici. Vous pouvez vous en aller,» me répondit sèchement
la signora. Mais, en véritable fiancé, le cousin vint à mon aide.
«Chère cousine, dit-il, votre piano est tout à fait discord; si monsieur
avait le temps d'y passer une heure, nous pourrions faire de la musique
ce soir. Je vous en prie! Est-ce que vous n'y consentirez pas?»
La jeune Grimani eut un méchant sourire sur les lèvres en répondant:
«C'est comme il vous plaira, mon cousin.»
Veut-elle se divertir de moi ou de lui? pensai-je. Peut-être de tous les
deux. Je m'inclinai légèrement en signe d'assentiment. Alors le cousin,
avec une politesse nonchalante, me montra une porte de glace au bout de
l'avenue, qui, s'abaissant en berceau, cachait la façade de la villa.
«Voyez, Monsieur, me dit-il, au fond du grand salon de compagnie, vous
trouverez un salon d'étude. Le forté-piano est là. J'aurai l'honneur
de vous revoir quand vous aurez fini.» Et, s'adressant à sa cousine:
«Voulez-vous, lui dit-il, que nous allions jusqu'à la pièce d'eau?»
Je la vis encore sourire imperceptiblement, mais avec une joie
concentrée de la mortification que j'éprouvais, tandis qu'elle me
laissait aller d'un côté et continuait sa promenade en sens opposé,
appuyée sur son gracieux et honorable cousin.
Ce n'est pas une chose bien difficile que d'accorder _à peu près_ un
piano, et, quoique je ne l'eusse jamais essayé, je m'en tirai assez
bien; seulement j'y mis beaucoup plus de temps qu'il n'en eût fallu à
une main expérimentée, et je voyais avec un peu d'impatience le soleil
s'abaisser vers la cime des arbres; car je n'avais d'autre prétexte,
pour revoir ma singulière héroïne, que de lui faire essayer le piano
lorsqu'il serait d'accord. Je me hâtais donc assez maladroitement,
lorsqu'au milieu du monotone carillon dont je m'étourdissais, je levai
la tête et vis la signora devant moi, à demi tournée vers la cheminée,
mais m'observant dans la glace avec une malicieuse attention. Rencontrer
son oblique regard et l'éviter fut l'affaire d'une seconde. Je continuai
ma besogne avec le plus grand sang-froid, résolu à mon tour d'observer
l'ennemi et de le voir venir.
La Grimani (je continuai à lui donner ce nom en moi-même, ne lui en
connaissant pas d'autres) feignit d'arranger avec beaucoup de soin des
fleurs dans les vases de la cheminée; puis elle dérangea un fauteuil, le
remit à la place d'où elle venait de l'ôter, laissa tomber son éventail,
le ramassa avec un grand frôlement de robe, ouvrit une fenêtre qu'elle
referma aussitôt, et, voyant que j'étais décidé à ne m'apercevoir de
rien, elle prit le parti de laisser tomber un tabouret sur le bout de
son joli petit pied et de faire une exclamation douloureuse. Je fus
assez sot pour laisser brusquement tomber la clef à marteau sur les
cordes métalliques, qui exhalèrent un gémissement lamentable. La
signora frissonna, haussa les épaules, et, reprenant tout d'un coup son
sang-froid, comme si nous eussions joué une scène de parodie, elle me
regarda fixement en disant: «_Cosa, signore?_
--J'ai cru que Votre Seigneurie me parlait,» répondis-je avec la même
tranquillité, et je me remis à l'ouvrage. Elle resta debout au milieu de
la chambre, comme pétrifiée d'étonnement devant tant d'audace, ou comme
frappée d'une incertitude subite sur mon identité avec le personnage
qu'elle avait cru reconnaître. Enfin, elle s'impatienta et me demanda
presque grossièrement si j'avais bientôt fini.
«Oh! mon Dieu, non! signora, lui répondis-je, car voici une corde
cassée.» En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville
que je serrais, et je fis sauter la corde. «Il me semble, reprit-elle,
que ce piano vous donne beaucoup de peine.--Beaucoup, repris-je, toutes
les cordes cassent.» Et j'en fis sauter une seconde. «C'est comme un
fait exprès, s'écria-t-elle.--Oui, en vérité, repris-je encore, c'est un
fait exprès.» Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je
fis sauter une troisième corde. C'était une des dernières basses; elle
fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point,
fit un pas en arrière, et la signora partit d'un éclat de rire. Ce rire
me parut étrange. Il n'allait ni à sa figure, ni à son maintien; il
avait quelque chose d'âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si
bien que j'en eus presque pitié. «Je crains bien, dit la signora
lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous
ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux _cembalo_ est
ensorcelé, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous
assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se
brisent avec un bruit affreux.» Puis elle recommença à rire aux éclats
sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à
rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la
signora: «Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la
moindre envie.»
Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut
blessé sans doute que la chose se passât devant moi; car il dit d'un ton
fâché: «Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi
bien que vous?--Parce que je vous dis que cela n'est pas, répondit la
signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier
de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette
année?--Non, ma cousine.--En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux
Lélio?»
Elle prononça ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas
l'impudence de me regarder tout de suite après, et j'eus le temps de
réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu
du visage.
«Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j'en ai beaucoup
ouï parler. C'est un grand artiste, à ce qu'on assure.
--Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête.
Tenez! il est de la taille de monsieur... Le connaissez-vous, Monsieur?
ajouta-t-elle en se tournant vers moi.--Je le connais beaucoup, signora,
répondis-je d'un ton acerbe; c'est un très-beau garçon, un très-grand
comédien, un admirable chanteur, un causeur très-spirituel, un
aventurier hardi et facétieux, et de plus intrépide duelliste, ce qui ne
gâte rien.»
La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant
comme pour me dire: «Peu m'importe.» Puis elle éclata de nouveau d'un
rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua
ni au cousin ni à moi. Je me remis à poursuivre la dominante sur le
clavier, et le signor Ettore piétina avec impatience, et fit crier
ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mécontent de la
conversation qui s'établissait si cavalièrement entre un ouvrier de mon
espèce et sa noble fiancée.