--S'il était question de mariage, certainement, reprit l'honnête

barcarolle; _autrement_... comme ce sont des choses qu'on ne peut jamais

prouver...--Surtout quand elles n'existent pas, repris-je vivement.--Tu

parles comme il faut, répondit Mandola; continue à te tenir sur tes

gardes; ne te confie à personne, pas même à moi, et si tu as un peu

d'influence sur la signora, engage-la à se bien cacher, surtout de

Salomé. Salomé ne la trahira jamais; mais elle a la voix trop forte, et,

quand elle querelle la signora, toute la maison entend ce qu'elles se

disent. Si quelqu'un des amis de la signora venait à se douter de ce

qui se passe, tout irait mal; car les amis, ce n'est pas comme les

domestiques: cela ne sait pas garder un secret, et pourtant on se fie à

eux plus qu'à nous!»

Les conseils du candide Mandola n'étaient point à dédaigner, d'autant

plus qu'ils s'accordaient parfaitement avec mon instinct. Nous

conduisîmes, le lendemain soir, la signora sur le canal de la Zueca, et

Mandola, comprenant que j'avais à lui parler, s'endormit complaisamment

sur la poupe. J'éteignis le fanal, je me glissai dans l'habitacle, et

je causai longtemps avec Bianca. Elle s'étonna de mes refus, et me dit

encore tout ce qu'elle crut propre à les vaincre. Je lui parlai avec

fermeté, je lui dis que jamais je ne laisserais dire de moi que j'avais

aimé une femme pour ses richesses, que je tenais autant au bon renom

de ma famille qu'aucun patricien de Venise, que mes parents ne me

pardonneraient jamais si je donnais un pareil scandale, et que je

ne voulais pas plus me brouiller avec mon honnête homme de père, que

brouiller la signora avec sa fille; car Alezia était ce qu'elle devait

préférer et ce qu'elle préférait sans doute à tout au monde. Ce dernier

argument eut plus de puissance que tous les autres. Elle fondit

en larmes, et m'exprima son admiration et sa reconnaissance avec

l'enthousiasme de la passion.

A partir de ce jour, tout rentra dans le repos au palais Aldini. Ce

petit monde subalterne avait eu sa crise révolutionnaire. Il eut son

pacificateur, et je m'amusai en secret de mon rôle de grand citoyen

avec un héroïsme enfantin. Mandola qui commençait à devenir lettré,

me regardait avec étonnement m'occuper des plus rudes travaux, et,

me parlant tout bas d'un air paternel, m'appelait à la dérobée son

_Cincinnato_ et son _Pompilio_.

J'avais pris en effet avec moi-même, et je tins courageusement la

résolution de ne plus recevoir le moindre bienfait de la femme dont je

voulais être l'amant. Puisque le seul moyen de la posséder en secret,

c'était de rester dans sa maison sur le pied de valet, il me semblait

que je pouvais rétablir l'égalité entre elle et moi en proportionnant

mes services à mon salaire. Jusque-là, ce salaire avait été considérable

et non proportionné à mon travail, qui, pendant quelque temps même,

avait été tout à fait nul. Je résolus de réparer le temps perdu; je me

mis à tout ranger, à tout nettoyer, à faire les commissions, à porter

même l'eau et le bois, à vernir et à brosser la gondole, en un mot à

faire la besogne de dix personnes, et je la fis gaiement, en fredonnant

mes plus beaux airs d'opéra et mes plus belles strophes épiques. Ce qui

m'amusa le plus, ce fut de prendre soin des tableaux de famille et de

secouer la poussière qui obscurcissait, chaque matin, le majestueux

regard de Torquato. Quand j'avais fini sa toilette, je lui ôtais

respectueusement mon bonnet en lui adressant ironiquement quelque

parodie de mes vers héroïques.

Les prolétaires vénitiens, et les gondoliers particulièrement, ont,

vous le savez, le goût des joyaux. Ils dépensent une bonne partie de ce

qu'ils gagnent en bagues antiques, en camées de chemises, en épingles de

cravate, en chaînes à breloques, etc. Je m'étais laissé donner beaucoup

de ces hochets. Je les reportai tous à madame Aldini, et ne voulus même

plus porter de boucles d'argent à mes souliers. Mais mon sacrifice

le plus méritoire fut de renoncer à la musique. Je considérai que mon

travail, quelque laborieux qu'il fût, ne pouvait compenser les dépenses

que mon assiduité au théâtre et les leçons du professeur de chant

occasionnaient à la signora. Je me déclarai enrhumé à perpétuité, et, au

lieu d'aller à la Fenice avec elle, je me mis à lire dans les vestibules

du théâtre. Je comprenais aussi que j'étais ignorant, et, bien que ma

maîtresse ne le fût guère moins, je voulais étendre un peu mes idées

et ne pas la faire rougir de mes bévues. J'étudiai la langue-mère avec

ardeur, et je m'attachai à ne plus estropier misérablement les vers,

comme tous les barcarolles ont coutume de le faire. Quelque chose aussi

me disait, au fond du coeur, que cette étude me serait utile par la

suite, et que ce que je perdais en progrès, sous le rapport du chant, je

le regagnais de l'autre en réformant mon accent et ma prononciation.

Quelques jours de cette louable conduite suffirent à me rendre le calme.

Jamais je n'avais été plus fort, plus gai, et, au dire de Salomé, plus

beau qu'avec mes habits propres et modestes, mon air doux et mes mains

brunies par le hâle. Tout le monde m'avait rendu la confiance, l'estime

et les mille petits soins dont je jouissais auparavant. La belle Alezia,

qui avait une grande déférence pour le jugement de sa gouvernante juive,

me laissait même baiser le bout de ses tresses noires, ornées de noeuds

écarlates et de perles fines.

Une seule personne restait triste et tourmentée, c'était la signora; sa

santé loin de revenir, empirait de jour en jour. A chaque instant, je

surprenais ses beaux yeux bleus pleins de larmes, attachés sur moi avec

un air de tendresse et de douleur inexprimable. Elle ne pouvait pas

s'habituer à me voir travailler ainsi. J'aurais été son fils qu'elle

ne se serait pas affligée davantage de me voir porter des fardeaux et

recevoir la pluie. Sa sollicitude m'impatientait même un peu, et les

efforts qu'elle faisait pour la renfermer la lui rendaient plus pénible

encore. Il s'était opéré en elle je ne sais quelle révolution imprévue.

Cet amour qui avait fait jusque-là, comme elle me le disait elle-même,

son tourment et sa joie, semblait ne plus faire désormais que sa

consternation et sa honte. Elle n'évitait plus, comme autrefois, les

occasions d'être seule avec moi; au contraire, elle les faisait naître;

mais dès que je me mettais à ses genoux, elle éclatait en sanglots et

changeait en scènes d'attendrissement les heures promises à la volupté.

Je m'efforçais en vain de comprendre ce qui se passait en elle. Elle se

faisait arracher des réponses vagues, toujours bonnes et tendres, mais

déraisonnables, et qui me jetaient dans mille perplexités. Je ne savais

comment m'y prendre pour consoler et fortifier cette âme abattue.

J'étais dévoré de désirs, et il me semblait qu'une heure d'effusion et

d'enthousiasme réciproque eût été plus éloquente que toutes ces paroles

et toutes ces larmes; mais je ressentais pour elle trop de respect et

trop de dévouement pour ne pas lui faire le sacrifice de mes transports.

Je sentais qu'il m'eût été facile de surprendre les sens de cette

femme faible de corps et d'esprit; mais je craignais trop les pleurs du

lendemain, et je ne voulais devoir mon bonheur qu'à sa confiance et

à son amour. Ce jour ne vint pas, et je dois dire, à la honte de la

faiblesse féminine, que mes voeux eussent été comblés si j'avais eu

moins de délicatesse et de désintéressement. J'avais espéré que Bianca

m'encouragerait; je vis bientôt qu'elle me craignait au contraire, et

qu'à mon approche elle frémissait comme si je lui eusse apporté le

crime et les remords. Je ne réussissais à la rassurer que pour la

voir s'affliger davantage, et accuser la destinée comme s'il n'eût pas

dépendu de sa volonté d'en tirer un meilleur parti. Puis, une secrète

honte brisait cette âme timorée. La dévotion s'emparait d'elle de plus

en plus; son confesseur la gouvernait et l'épouvantait. Il lui défendait

d'avoir des amants, et elle qui avait su résister au confesseur, quand

il s'était agi de M. Lanfranchi et de M. Montalegri, ne trouvait pas

pour moi le même courage. Peu à peu je parvins à lui arracher l'aveu de

toutes ses souffrances et de tous ses combats. Elle avait révélé à son

directeur tous les détails de notre amour, et il lui avait fait un crime

énorme de cette affection basse et criminelle. Il lui avait interdit de

penser au mariage avec moi, encore plus peut-être que de s'abandonner

à la passion; et il l'avait tellement effrayée en la menaçant de la

repousser du sein de l'Eglise, que son esprit doux et craintif, partagé

entre le désir de me rendre heureux et la peur de se damner, était en

proie à une véritable agonie.

Madame Aldini avait eu jusque-là une dévotion si facile, si tolérante,

si véritablement italienne, que je ne fus pas peu surpris de la voir

tourner au sérieux précisément au milieu d'une de ces crises de la

passion qui semblent le plus exclure de pareilles recrudescences. Je fis

de grands efforts sur ma pauvre tête inexpérimentée pour comprendre ce

phénomène, et j'en vins à bout. Bianca m'aimait peut-être plus qu'elle

n'avait aimé le comte et le prince; mais elle n'avait pas l'âme assez

forte ni l'esprit assez éclairé pour s'élever au-dessus de l'opinion.

Elle se plaignait de la morgue des autres; mais elle donnait à cette

morgue une valeur réelle par la peur qu'elle en avait. En un mot, elle

était soumise plus que personne au préjugé qu'un instant elle avait

voulu braver. Elle avait espéré trouver, dans l'appui de l'Eglise, par

le sacrement et un redoublement de ferveur catholique, la force qu'elle

ne trouvait pas en elle-même, et dont pourtant elle n'avait pas eu

besoin avec ses précédents amants, parce qu'ils étaient patriciens et

que le monde était pour eux. Mais maintenant l'Eglise la menaçait, le

monde allait la maudire; combattre à la fois et le monde et l'Eglise

était une tâche au-dessus de son énergie.

Et puis encore, peut-être son amour avait-il diminué au moment où j'en

étais devenu digne; peut-être, au lieu d'apprécier la grandeur d'âme qui

m'avait fait redescendre volontairement du salon à l'office, elle avait

cru voir, dans cette conduite courageuse, le manque d'élévation et le

goût inné de la servitude. Elle croyait aussi que les menaces et les

sarcasmes de ses autres valets m'avaient intimidé. Elle s'étonnait de ne

me point trouver ambitieux, et cette absence d'ambition lui semblait la

marque d'un esprit inerte ou craintif. Elle ne m'avoua point toutes ces

choses; mais, dès que je fus sur la voie, je les devinai. Je n'en eus

point de dépit. Comment pouvait-elle comprendre mon noble orgueil et ma

chatouilleuse probité, elle qui avait accepté et partagé l'amour d'un

Aldini et d'un Lanfranchi?

Sans doute elle ne me trouvait plus beau depuis que je ne voulais plus

porter ni dentelles ni rubans. Mes mains, endurcies à son service,

ne lui semblaient plus dignes de serrer la sienne. Elle m'avait aimé

barcarolle, dans l'idée et dans l'espoir de faire de moi un agréable

sigisbée; mais, du moment que je voulais rétablir entre elle et moi

l'échange impartial des services, toutes ses illusions s'évanouissaient,

et elle ne voyait plus en moi que le Chioggiote grossier, espèce de

boeuf stupide et laborieux.

A mesure que ma raison s'éclaira de ces découvertes, l'orage de mes

sens s'apaisa. Si j'avais eu affaire à une grande âme, ou seulement à

un caractère énergique, c'eût été à mes yeux une tâche glorieuse que

d'effacer les tristes souvenirs laissés dans ce coeur douloureux par mes

prédécesseurs. Mais succéder à de tels hommes pour n'être pas compris,

pour être sans doute un jour délaissé et oublié de même, c'était un

bonheur que je ne pouvais plus acheter au prix d'une grande dépense de

passion et de volonté. La signora Aldini était une bonne et belle femme;

mais ne pouvais-je pas trouver dans une chaumière de Chioggia la beauté

et la bonté réunies sans faire couler de larmes, sans causer de remords,

et surtout sans laisser de honte?

Mon parti fut bientôt pris. Je résolus non-seulement de quitter la

signora, mais le métier de valet. Tant que j'avais été amoureux de

sa harpe et de sa personne, je n'avais pas eu le loisir de faire des

réflexions sérieuses sur ma condition. Mais, du moment où je renonçais

à d'imprudentes espérances, je voyais combien il est difficile de

conserver sa dignité sauve sous la protection des grands, et je me

rappelais les salutaires représentations que mon père m'avait faites

autrefois et que j'avais mal écoutées.

Lorsque je lui fis pressentir mon dessein, quoiqu'elle le combattît je

vis qu'elle recevait un grand allégement; le bonheur pouvait revenir

habiter cette âme tendre et bienfaisante. La douce frivolité, qui

faisait le fond de son caractère, reparaîtrait à la surface avec le

premier amant qui saurait mettre de son côté le confesseur, les valets

et le monde. Une grande passion l'eût brisée; une suite d'affections

faciles et une multitude de petits dévouements devaient la faire vivre

dans son élément naturel.

Je la forçai de convenir de tout ce que j'avais deviné. Elle ne s'était

jamais beaucoup étudiée elle-même, et pratiquait une grande sincérité.

Si l'héroïsme n'était pas en elle, du moins la prétention à l'héroïsme,

et l'exigence altière qui en est la suite, n'y étaient pas non plus.

Elle approuva ma résolution, mais en pleurant et en s'effrayant des

regrets que j'allais lui laisser; car elle m'aimait encore, je n'en

doute pas, de toute la puissance de son être.

Elle voulait s'inquiéter et s'occuper de ce que je deviendrais. Je ne

le lui permis pas. La manière haute et brusque dont je l'interrompis

lorsqu'elle parla d'offres de services lui ferma la bouche une fois pour

toutes à cet égard. Je ne voulus même pas emporter les habits qu'elle

m'avait fait faire. J'allai acheter, la veille de mon départ, un costume

complet de marinier chioggiote, tout neuf, mais des plus grossiers, et

je reparus ainsi devant elle pour la dernière fois.

Elle m'avait prié de venir à minuit, afin qu'elle pût me faire ses

adieux sans témoins. Je lui sus gré de la tendresse familière avec

laquelle elle m'embrassa. Il n'y avait peut-être pas, dans tout Venise,

une seconde femme du monde assez sincère et assez sympathique pour

vouloir renouveler cette assurance de son amour à un homme vêtu comme je

l'étais. Des larmes coulèrent de ses yeux lorsqu'elle passa ses petites

mains blanches sur la rude étoffe de ma cape bége doublée d'écarlate;

puis elle sourit, et, relevant le capuchon sur ma tête, elle me regarda

avec amour, et s'écria qu'elle ne m'avait jamais vu si beau, et qu'elle

avait eu bien tort de me faire habiller autrement. L'effusion et la

sincérité des remerciements que je lui adressai, les serments que je lui

fis de lui être dévoué jusqu'à la mort et de ne jamais songer à elle

que pour la bénir et la recommander à Dieu, la touchèrent beaucoup. Elle

n'était pas habituée à être quittée ainsi.

«Tu as l'âme plus chevaleresque, me dit-elle, qu'aucun de ceux qui

portent le titre de chevalier.»

Puis elle fut prise d'un accès d'enthousiasme: l'indépendance de mon

caractère, l'insouciance avec laquelle j'allais braver la vie la

plus dure au sortir du luxe et de la mollesse, le respect que j'avais

conservé pour elle lorsqu'il m'était si facile d'abuser de sa faiblesse

pour moi; tout, disait-elle, m'élevait au-dessus des autres hommes. Elle

se jeta dans mes bras, presque à mes pieds, et me supplia encore de ne

point partir et de l'épouser.

Cet élan était sincère, et, s'il ne fit point varier ma résolution, il

rendit du moins la signora si belle et si attrayante pendant quelques

instants, que je faillis manquer à mon héroïsme et me dédommager, dans

cette dernière nuit, de tous les sacrifices faits à mon repos. Mais

j'eus la force de résister et de sortir chaste d'un amour qui s'était

cependant allumé par le désir des sens. Je partis baigné de ses pleurs

et n'emportant, pour tout trésor et pour tout trophée, qu'une boucle de

ses beaux cheveux blonds. En me retirant, je m'approchai du lit de la

petite Alezia, et j'entr'ouvris doucement les rideaux pour la regarder

une dernière fois. Elle s'éveilla aussitôt et ne me reconnut pas

d'abord; car elle eut peur, mais à sa manière, sans crier, et en

appelant sa mère d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre ferme.

«Signorina, lui dis-je, je suis l'_Orco_[3], et je viens vous demander

pourquoi vous percez le coeur de vos poupées avec des épingles.»

[Note 3: Le diable rouge ou le follet des lagunes.]

Elle se leva sur son séant, et, me regardant d'un air malicieux, elle me

répondit: «C'est pour voir si elles ont le sang bleu.»

Vous savez que _sangue blu_, dans le langage populaire de Venise, est le

synonyme de noble.

«Mais elles n'ont pas de sang, repris-je, elles ne sont pas nobles!

--Elles sont plus nobles que toi, répondit-elle, elles n'ont pas de sang

noir.»

Vous savez encore que le noir est la couleur des _nicoloti_,

c'est-à-dire de la confrérie des bateliers.

«Mia signora, dis-je tout bas à madame Aldini en refermant le rideau de

l'enfant, vous avez bien fait de ne pas répandre de l'encre sur votre

écusson d'azur. Voilà une petite patricienne qui ne vous l'eût jamais

pardonné.

--Et c'est moi, répondit-elle tristement, dont le coeur est percé, non

pas d'une épingle, mais de mille épées!»

Quand je fus dans la rue, je m'arrêtai pour regarder l'angle du palais

que la lune découpait depuis le comble jusque dans les profondeurs

fantastiques du grand canal. Une barque vint à passer, et, en agitant

l'eau, coupa et brisa le reflet de cette grande ligne pure. Il me sembla

que je venais de faire un beau rêve et que je m'éveillais dans les

ténèbres. Je me mis à courir de toutes mes forces sans regarder

derrière moi, et ne m'arrêtai qu'au pont della Paglia, là où les

barques chioggiotes attendent les passagers, tandis que les mariniers,

enveloppés hiver comme été dans leurs capes, dorment étendus sur les

parapets et même en travers des degrés sous les pieds des passants. Je

demandai si quelqu'un de mes compatriotes voulait me conduire chez mon

père. «C'est toi, _parent_?» s'écrièrent-ils avec surprise. Ce mot de

_parent_, que les Vénitiens ont donné ironiquement aux Chioggiotes, et

que ceux-ci ont eu le bon sens d'accepter[4], fut si doux à mon oreille,

que j'embrassai le premier qui me l'adressa. On me promit un départ dans

une heure, et on m'adressa quelques questions dont on n'écouta pas

la réponse. Le Chioggiote ne connaît guère l'usage des lits; mais en

revanche il dort la nuit en marchant, en parlant, en ramant même. On

m'offrit de faire un somme sur le lit commun, c'est-à-dire sur les

dalles du quai. Je m'étendis par terre, la tête appuyée sur un de ces

bons compagnons, tandis qu'un autre se servait de moi pour oreiller, et

ainsi à la ronde. Je dormis comme aux meilleurs jours de mon enfance,

et je rêvai que ma pauvre mère (qui était morte depuis un an)

m'apparaissait au seuil de ma chaumière et me félicitait de mon retour.

Je m'éveillai aux cris de _Chiosa! Chiosa_[5]! mille fois répétés, dont

nos mariniers font retentir les voûtes du palais ducal et des prisons

pour appeler les passagers. Il me semblait que c'était un cri de

triomphe comme l'_Italiam! Italiam!_ des Troyens dans l'Énéide. Je me

jetai gaiement dans une barque, et, pensant à la nuit qu'avait dû passer

Bianca, je me reprochai un peu mon bon sommeil. Mais je me réconciliai

avec moi-même par la pensée de n'avoir pas empoisonné le repos de son

lendemain.

[Note 4: La presqu'île de Chioggia fut originairement peuplée de

cinq ou six familles qui ne se sont jamais alliées qu'entre elles.]

[Note 5: Chioggia! Chioggia!]

On était en plein hiver, les nuits étaient longues; nous arrivâmes à

Chioggia une heure avant le jour. Je courus à ma cabane. Mon père était

déjà en mer: le plus jeune de mes frères gardait seul la maison. Il lui

fallut bien du temps pour s'éveiller et me reconnaître. On voyait qu'il

était habitué à dormir au bruit de la mer et des orages; car je faillis

briser la porte pour me faire entendre. Enfin, il me sauta au cou, passa

sa cape, et me conduisit dans une barque à une demi-lieue en mer,

à l'endroit où était ancrée celle de mon père. Le brave homme, en

attendant l'heure favorable pour tendre ses filets, dormait là, suivant

la coutume des vieux pêcheurs, étendu sur le dos, le corps et le visage

abrités d'une couverture de crin, au claquement d'une bise aiguë. Les

flots moutonnaient autour de lui et le couvraient d'écume; aucun bruit

humain ne se faisait entendre dans les vastes solitudes de l'Adriatique.

J'écartai doucement la couverture pour le regarder. Il était l'image de

la force dans son repos. Sa barbe grise, aussi mêlée que les algues à la

montée des flots, son sayon couleur de vase et son bonnet de laine d'un

vert limoneux lui donnaient l'aspect d'un vieux Triton endormi dans sa

conque. Il ne montra pas plus de surprise en s'éveillant que s'il m'eût

attendu. «Oh! oh! dit-il, je rêvais de cette pauvre femme, et elle me

disait: Lève-toi, vieux, voilà notre fils Daniel qui revient.»

DEUXIÈME PARTIE.

«Il ne s'agit pas, mes amis, continua le bon Lélio, de vous raconter

toutes les vicissitudes par lesquelles je passai des grèves de Chioggia

aux planches des premiers théâtres de l'Italie, et du métier de pêcheur

à l'emploi de _primo tenore_; ce fut l'ouvrage de quelques années, et

ma réputation grandit rapidement dès que le premier pas fut fait dans

la carrière. Si jusque-là les circonstances furent souvent rebelles,

mon facile caractère sut en tirer le meilleur parti possible, et je puis

dire que mes grands succès et mes beaux jours ne furent pas payés trop

cher.

Dix ans après mon départ de Venise, j'étais à Naples, et je jouais

Roméo sur le théâtre de Saint-Charles. Le roi Murat et son brillant

état-major, et toutes les beautés vaniteuses ou vénales de l'Italie,

étaient là. Je ne me piquais pas d'être un patriote bien éclairé; mais

je ne partageais pas l'engouement de cette époque pour la domination

étrangère. Je ne me retournais pas vers un passé plus avilissant

encore; je me nourrissais de ces premiers éléments du carbonarisme, qui

fermentaient dès lors, sans forme et sans nom, de la Prusse à la Sicile.

Mon héroïsme était naïf et brûlant, comme le sont les religions à leur

aurore. Je portais dans tout ce que je faisais, et principalement

dans l'exercice de mon art, le sentiment de fierté railleuse et

d'indépendance démocratique dont je m'inspirais chaque jour dans les

clubs et dans les pamphlets clandestins. Les _Amis de la vérité_, les

_Amis de la lumière_, les _Amis de la liberté_, telles étaient les

dénominations sous lesquelles se groupaient les sympathies libérales;

et jusque dans les rangs de l'armée française, aux côtés même des

chefs conquérants, nous avions des affiliés, enfants de votre grande

révolution, qui, dans le secret de leur âme, se promettaient de laver la

tache du 18 brumaire.

J'aimais ce rôle de Roméo, parce que j'y pouvais exprimer des sentiments

de lutte guerrière et de haine chevaleresque. Lorsque mon auditoire, à

demi français, battait des mains à mes élans dramatiques, je me

sentais vengé de notre abaissement national; car c'était à leur propre

malédiction, au souhait et à la menace de leur propre mort que ces

vainqueurs applaudissaient à leur insu.

Un soir, au milieu d'un de mes plus beaux moments et lorsque la salle

semblait prête à crouler sous des explosions d'enthousiasme, mes regards

rencontrèrent, dans une loge d'avant-scène tout à fait appuyée sur le

théâtre, une figure impassible dont l'aspect me glaça subitement. Vous

ne savez pas, vous autres, quelles mystérieuses influences gouvernent

l'inspiration du comédien, comme l'expression de certains visages le

préoccupe et stimule ou enchaîne son audace. Quant à moi du moins, je

ne sais pas me défendre d'une immédiate sympathie avec mon public, soit

pour m'exalter si je le trouve récalcitrant et le dominer par la colère,

soit pour me fondre avec lui dans un contact électrique et retremper ma

sensibilité à l'effusion de la sienne. Mais certains regards, certaines

paroles dites près de moi à la dérobée m'ont quelquefois troublé

intérieurement au point qu'il m'a fallu tout l'effort de ma volonté pour

en combattre l'effet.

La dernière Aldini: Simon · 第 4 / 14 段