barcarolle; _autrement_... comme ce sont des choses qu'on ne peut jamais
prouver...--Surtout quand elles n'existent pas, repris-je vivement.--Tu
parles comme il faut, répondit Mandola; continue à te tenir sur tes
gardes; ne te confie à personne, pas même à moi, et si tu as un peu
d'influence sur la signora, engage-la à se bien cacher, surtout de
Salomé. Salomé ne la trahira jamais; mais elle a la voix trop forte, et,
quand elle querelle la signora, toute la maison entend ce qu'elles se
disent. Si quelqu'un des amis de la signora venait à se douter de ce
qui se passe, tout irait mal; car les amis, ce n'est pas comme les
domestiques: cela ne sait pas garder un secret, et pourtant on se fie à
eux plus qu'à nous!»
Les conseils du candide Mandola n'étaient point à dédaigner, d'autant
plus qu'ils s'accordaient parfaitement avec mon instinct. Nous
conduisîmes, le lendemain soir, la signora sur le canal de la Zueca, et
Mandola, comprenant que j'avais à lui parler, s'endormit complaisamment
sur la poupe. J'éteignis le fanal, je me glissai dans l'habitacle, et
je causai longtemps avec Bianca. Elle s'étonna de mes refus, et me dit
encore tout ce qu'elle crut propre à les vaincre. Je lui parlai avec
fermeté, je lui dis que jamais je ne laisserais dire de moi que j'avais
aimé une femme pour ses richesses, que je tenais autant au bon renom
de ma famille qu'aucun patricien de Venise, que mes parents ne me
pardonneraient jamais si je donnais un pareil scandale, et que je
ne voulais pas plus me brouiller avec mon honnête homme de père, que
brouiller la signora avec sa fille; car Alezia était ce qu'elle devait
préférer et ce qu'elle préférait sans doute à tout au monde. Ce dernier
argument eut plus de puissance que tous les autres. Elle fondit
en larmes, et m'exprima son admiration et sa reconnaissance avec
l'enthousiasme de la passion.
A partir de ce jour, tout rentra dans le repos au palais Aldini. Ce
petit monde subalterne avait eu sa crise révolutionnaire. Il eut son
pacificateur, et je m'amusai en secret de mon rôle de grand citoyen
avec un héroïsme enfantin. Mandola qui commençait à devenir lettré,
me regardait avec étonnement m'occuper des plus rudes travaux, et,
me parlant tout bas d'un air paternel, m'appelait à la dérobée son
_Cincinnato_ et son _Pompilio_.
J'avais pris en effet avec moi-même, et je tins courageusement la
résolution de ne plus recevoir le moindre bienfait de la femme dont je
voulais être l'amant. Puisque le seul moyen de la posséder en secret,
c'était de rester dans sa maison sur le pied de valet, il me semblait
que je pouvais rétablir l'égalité entre elle et moi en proportionnant
mes services à mon salaire. Jusque-là, ce salaire avait été considérable
et non proportionné à mon travail, qui, pendant quelque temps même,
avait été tout à fait nul. Je résolus de réparer le temps perdu; je me
mis à tout ranger, à tout nettoyer, à faire les commissions, à porter
même l'eau et le bois, à vernir et à brosser la gondole, en un mot à
faire la besogne de dix personnes, et je la fis gaiement, en fredonnant
mes plus beaux airs d'opéra et mes plus belles strophes épiques. Ce qui
m'amusa le plus, ce fut de prendre soin des tableaux de famille et de
secouer la poussière qui obscurcissait, chaque matin, le majestueux
regard de Torquato. Quand j'avais fini sa toilette, je lui ôtais
respectueusement mon bonnet en lui adressant ironiquement quelque
parodie de mes vers héroïques.
Les prolétaires vénitiens, et les gondoliers particulièrement, ont,
vous le savez, le goût des joyaux. Ils dépensent une bonne partie de ce
qu'ils gagnent en bagues antiques, en camées de chemises, en épingles de
cravate, en chaînes à breloques, etc. Je m'étais laissé donner beaucoup
de ces hochets. Je les reportai tous à madame Aldini, et ne voulus même
plus porter de boucles d'argent à mes souliers. Mais mon sacrifice
le plus méritoire fut de renoncer à la musique. Je considérai que mon
travail, quelque laborieux qu'il fût, ne pouvait compenser les dépenses
que mon assiduité au théâtre et les leçons du professeur de chant
occasionnaient à la signora. Je me déclarai enrhumé à perpétuité, et, au
lieu d'aller à la Fenice avec elle, je me mis à lire dans les vestibules
du théâtre. Je comprenais aussi que j'étais ignorant, et, bien que ma
maîtresse ne le fût guère moins, je voulais étendre un peu mes idées
et ne pas la faire rougir de mes bévues. J'étudiai la langue-mère avec
ardeur, et je m'attachai à ne plus estropier misérablement les vers,
comme tous les barcarolles ont coutume de le faire. Quelque chose aussi
me disait, au fond du coeur, que cette étude me serait utile par la
suite, et que ce que je perdais en progrès, sous le rapport du chant, je
le regagnais de l'autre en réformant mon accent et ma prononciation.
Quelques jours de cette louable conduite suffirent à me rendre le calme.
Jamais je n'avais été plus fort, plus gai, et, au dire de Salomé, plus
beau qu'avec mes habits propres et modestes, mon air doux et mes mains
brunies par le hâle. Tout le monde m'avait rendu la confiance, l'estime
et les mille petits soins dont je jouissais auparavant. La belle Alezia,
qui avait une grande déférence pour le jugement de sa gouvernante juive,
me laissait même baiser le bout de ses tresses noires, ornées de noeuds
écarlates et de perles fines.
Une seule personne restait triste et tourmentée, c'était la signora; sa
santé loin de revenir, empirait de jour en jour. A chaque instant, je
surprenais ses beaux yeux bleus pleins de larmes, attachés sur moi avec
un air de tendresse et de douleur inexprimable. Elle ne pouvait pas
s'habituer à me voir travailler ainsi. J'aurais été son fils qu'elle
ne se serait pas affligée davantage de me voir porter des fardeaux et
recevoir la pluie. Sa sollicitude m'impatientait même un peu, et les
efforts qu'elle faisait pour la renfermer la lui rendaient plus pénible
encore. Il s'était opéré en elle je ne sais quelle révolution imprévue.
Cet amour qui avait fait jusque-là, comme elle me le disait elle-même,
son tourment et sa joie, semblait ne plus faire désormais que sa
consternation et sa honte. Elle n'évitait plus, comme autrefois, les
occasions d'être seule avec moi; au contraire, elle les faisait naître;
mais dès que je me mettais à ses genoux, elle éclatait en sanglots et
changeait en scènes d'attendrissement les heures promises à la volupté.
Je m'efforçais en vain de comprendre ce qui se passait en elle. Elle se
faisait arracher des réponses vagues, toujours bonnes et tendres, mais
déraisonnables, et qui me jetaient dans mille perplexités. Je ne savais
comment m'y prendre pour consoler et fortifier cette âme abattue.
J'étais dévoré de désirs, et il me semblait qu'une heure d'effusion et
d'enthousiasme réciproque eût été plus éloquente que toutes ces paroles
et toutes ces larmes; mais je ressentais pour elle trop de respect et
trop de dévouement pour ne pas lui faire le sacrifice de mes transports.
Je sentais qu'il m'eût été facile de surprendre les sens de cette
femme faible de corps et d'esprit; mais je craignais trop les pleurs du
lendemain, et je ne voulais devoir mon bonheur qu'à sa confiance et
à son amour. Ce jour ne vint pas, et je dois dire, à la honte de la
faiblesse féminine, que mes voeux eussent été comblés si j'avais eu
moins de délicatesse et de désintéressement. J'avais espéré que Bianca
m'encouragerait; je vis bientôt qu'elle me craignait au contraire, et
qu'à mon approche elle frémissait comme si je lui eusse apporté le
crime et les remords. Je ne réussissais à la rassurer que pour la
voir s'affliger davantage, et accuser la destinée comme s'il n'eût pas
dépendu de sa volonté d'en tirer un meilleur parti. Puis, une secrète
honte brisait cette âme timorée. La dévotion s'emparait d'elle de plus
en plus; son confesseur la gouvernait et l'épouvantait. Il lui défendait
d'avoir des amants, et elle qui avait su résister au confesseur, quand
il s'était agi de M. Lanfranchi et de M. Montalegri, ne trouvait pas
pour moi le même courage. Peu à peu je parvins à lui arracher l'aveu de
toutes ses souffrances et de tous ses combats. Elle avait révélé à son
directeur tous les détails de notre amour, et il lui avait fait un crime
énorme de cette affection basse et criminelle. Il lui avait interdit de
penser au mariage avec moi, encore plus peut-être que de s'abandonner
à la passion; et il l'avait tellement effrayée en la menaçant de la
repousser du sein de l'Eglise, que son esprit doux et craintif, partagé
entre le désir de me rendre heureux et la peur de se damner, était en
proie à une véritable agonie.
Madame Aldini avait eu jusque-là une dévotion si facile, si tolérante,
si véritablement italienne, que je ne fus pas peu surpris de la voir
tourner au sérieux précisément au milieu d'une de ces crises de la
passion qui semblent le plus exclure de pareilles recrudescences. Je fis
de grands efforts sur ma pauvre tête inexpérimentée pour comprendre ce
phénomène, et j'en vins à bout. Bianca m'aimait peut-être plus qu'elle
n'avait aimé le comte et le prince; mais elle n'avait pas l'âme assez
forte ni l'esprit assez éclairé pour s'élever au-dessus de l'opinion.
Elle se plaignait de la morgue des autres; mais elle donnait à cette
morgue une valeur réelle par la peur qu'elle en avait. En un mot, elle
était soumise plus que personne au préjugé qu'un instant elle avait
voulu braver. Elle avait espéré trouver, dans l'appui de l'Eglise, par
le sacrement et un redoublement de ferveur catholique, la force qu'elle
ne trouvait pas en elle-même, et dont pourtant elle n'avait pas eu
besoin avec ses précédents amants, parce qu'ils étaient patriciens et
que le monde était pour eux. Mais maintenant l'Eglise la menaçait, le
monde allait la maudire; combattre à la fois et le monde et l'Eglise
était une tâche au-dessus de son énergie.
Et puis encore, peut-être son amour avait-il diminué au moment où j'en
étais devenu digne; peut-être, au lieu d'apprécier la grandeur d'âme qui
m'avait fait redescendre volontairement du salon à l'office, elle avait
cru voir, dans cette conduite courageuse, le manque d'élévation et le
goût inné de la servitude. Elle croyait aussi que les menaces et les
sarcasmes de ses autres valets m'avaient intimidé. Elle s'étonnait de ne
me point trouver ambitieux, et cette absence d'ambition lui semblait la
marque d'un esprit inerte ou craintif. Elle ne m'avoua point toutes ces
choses; mais, dès que je fus sur la voie, je les devinai. Je n'en eus
point de dépit. Comment pouvait-elle comprendre mon noble orgueil et ma
chatouilleuse probité, elle qui avait accepté et partagé l'amour d'un
Aldini et d'un Lanfranchi?
Sans doute elle ne me trouvait plus beau depuis que je ne voulais plus
porter ni dentelles ni rubans. Mes mains, endurcies à son service,
ne lui semblaient plus dignes de serrer la sienne. Elle m'avait aimé
barcarolle, dans l'idée et dans l'espoir de faire de moi un agréable
sigisbée; mais, du moment que je voulais rétablir entre elle et moi
l'échange impartial des services, toutes ses illusions s'évanouissaient,
et elle ne voyait plus en moi que le Chioggiote grossier, espèce de
boeuf stupide et laborieux.
A mesure que ma raison s'éclaira de ces découvertes, l'orage de mes
sens s'apaisa. Si j'avais eu affaire à une grande âme, ou seulement à
un caractère énergique, c'eût été à mes yeux une tâche glorieuse que
d'effacer les tristes souvenirs laissés dans ce coeur douloureux par mes
prédécesseurs. Mais succéder à de tels hommes pour n'être pas compris,
pour être sans doute un jour délaissé et oublié de même, c'était un
bonheur que je ne pouvais plus acheter au prix d'une grande dépense de
passion et de volonté. La signora Aldini était une bonne et belle femme;
mais ne pouvais-je pas trouver dans une chaumière de Chioggia la beauté
et la bonté réunies sans faire couler de larmes, sans causer de remords,
et surtout sans laisser de honte?
Mon parti fut bientôt pris. Je résolus non-seulement de quitter la
signora, mais le métier de valet. Tant que j'avais été amoureux de
sa harpe et de sa personne, je n'avais pas eu le loisir de faire des
réflexions sérieuses sur ma condition. Mais, du moment où je renonçais
à d'imprudentes espérances, je voyais combien il est difficile de
conserver sa dignité sauve sous la protection des grands, et je me
rappelais les salutaires représentations que mon père m'avait faites
autrefois et que j'avais mal écoutées.
Lorsque je lui fis pressentir mon dessein, quoiqu'elle le combattît je
vis qu'elle recevait un grand allégement; le bonheur pouvait revenir
habiter cette âme tendre et bienfaisante. La douce frivolité, qui
faisait le fond de son caractère, reparaîtrait à la surface avec le
premier amant qui saurait mettre de son côté le confesseur, les valets
et le monde. Une grande passion l'eût brisée; une suite d'affections
faciles et une multitude de petits dévouements devaient la faire vivre
dans son élément naturel.
Je la forçai de convenir de tout ce que j'avais deviné. Elle ne s'était
jamais beaucoup étudiée elle-même, et pratiquait une grande sincérité.
Si l'héroïsme n'était pas en elle, du moins la prétention à l'héroïsme,
et l'exigence altière qui en est la suite, n'y étaient pas non plus.
Elle approuva ma résolution, mais en pleurant et en s'effrayant des
regrets que j'allais lui laisser; car elle m'aimait encore, je n'en
doute pas, de toute la puissance de son être.
Elle voulait s'inquiéter et s'occuper de ce que je deviendrais. Je ne
le lui permis pas. La manière haute et brusque dont je l'interrompis
lorsqu'elle parla d'offres de services lui ferma la bouche une fois pour
toutes à cet égard. Je ne voulus même pas emporter les habits qu'elle
m'avait fait faire. J'allai acheter, la veille de mon départ, un costume
complet de marinier chioggiote, tout neuf, mais des plus grossiers, et
je reparus ainsi devant elle pour la dernière fois.
Elle m'avait prié de venir à minuit, afin qu'elle pût me faire ses
adieux sans témoins. Je lui sus gré de la tendresse familière avec
laquelle elle m'embrassa. Il n'y avait peut-être pas, dans tout Venise,
une seconde femme du monde assez sincère et assez sympathique pour
vouloir renouveler cette assurance de son amour à un homme vêtu comme je
l'étais. Des larmes coulèrent de ses yeux lorsqu'elle passa ses petites
mains blanches sur la rude étoffe de ma cape bége doublée d'écarlate;
puis elle sourit, et, relevant le capuchon sur ma tête, elle me regarda
avec amour, et s'écria qu'elle ne m'avait jamais vu si beau, et qu'elle
avait eu bien tort de me faire habiller autrement. L'effusion et la
sincérité des remerciements que je lui adressai, les serments que je lui
fis de lui être dévoué jusqu'à la mort et de ne jamais songer à elle
que pour la bénir et la recommander à Dieu, la touchèrent beaucoup. Elle
n'était pas habituée à être quittée ainsi.
«Tu as l'âme plus chevaleresque, me dit-elle, qu'aucun de ceux qui
portent le titre de chevalier.»
Puis elle fut prise d'un accès d'enthousiasme: l'indépendance de mon
caractère, l'insouciance avec laquelle j'allais braver la vie la
plus dure au sortir du luxe et de la mollesse, le respect que j'avais
conservé pour elle lorsqu'il m'était si facile d'abuser de sa faiblesse
pour moi; tout, disait-elle, m'élevait au-dessus des autres hommes. Elle
se jeta dans mes bras, presque à mes pieds, et me supplia encore de ne
point partir et de l'épouser.
Cet élan était sincère, et, s'il ne fit point varier ma résolution, il
rendit du moins la signora si belle et si attrayante pendant quelques
instants, que je faillis manquer à mon héroïsme et me dédommager, dans
cette dernière nuit, de tous les sacrifices faits à mon repos. Mais
j'eus la force de résister et de sortir chaste d'un amour qui s'était
cependant allumé par le désir des sens. Je partis baigné de ses pleurs
et n'emportant, pour tout trésor et pour tout trophée, qu'une boucle de
ses beaux cheveux blonds. En me retirant, je m'approchai du lit de la
petite Alezia, et j'entr'ouvris doucement les rideaux pour la regarder
une dernière fois. Elle s'éveilla aussitôt et ne me reconnut pas
d'abord; car elle eut peur, mais à sa manière, sans crier, et en
appelant sa mère d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre ferme.
«Signorina, lui dis-je, je suis l'_Orco_[3], et je viens vous demander
pourquoi vous percez le coeur de vos poupées avec des épingles.»
[Note 3: Le diable rouge ou le follet des lagunes.]
Elle se leva sur son séant, et, me regardant d'un air malicieux, elle me
répondit: «C'est pour voir si elles ont le sang bleu.»
Vous savez que _sangue blu_, dans le langage populaire de Venise, est le
synonyme de noble.
«Mais elles n'ont pas de sang, repris-je, elles ne sont pas nobles!
--Elles sont plus nobles que toi, répondit-elle, elles n'ont pas de sang
noir.»
Vous savez encore que le noir est la couleur des _nicoloti_,
c'est-à-dire de la confrérie des bateliers.
«Mia signora, dis-je tout bas à madame Aldini en refermant le rideau de
l'enfant, vous avez bien fait de ne pas répandre de l'encre sur votre
écusson d'azur. Voilà une petite patricienne qui ne vous l'eût jamais
pardonné.
--Et c'est moi, répondit-elle tristement, dont le coeur est percé, non
pas d'une épingle, mais de mille épées!»
Quand je fus dans la rue, je m'arrêtai pour regarder l'angle du palais
que la lune découpait depuis le comble jusque dans les profondeurs
fantastiques du grand canal. Une barque vint à passer, et, en agitant
l'eau, coupa et brisa le reflet de cette grande ligne pure. Il me sembla
que je venais de faire un beau rêve et que je m'éveillais dans les
ténèbres. Je me mis à courir de toutes mes forces sans regarder
derrière moi, et ne m'arrêtai qu'au pont della Paglia, là où les
barques chioggiotes attendent les passagers, tandis que les mariniers,
enveloppés hiver comme été dans leurs capes, dorment étendus sur les
parapets et même en travers des degrés sous les pieds des passants. Je
demandai si quelqu'un de mes compatriotes voulait me conduire chez mon
père. «C'est toi, _parent_?» s'écrièrent-ils avec surprise. Ce mot de
_parent_, que les Vénitiens ont donné ironiquement aux Chioggiotes, et
que ceux-ci ont eu le bon sens d'accepter[4], fut si doux à mon oreille,
que j'embrassai le premier qui me l'adressa. On me promit un départ dans
une heure, et on m'adressa quelques questions dont on n'écouta pas
la réponse. Le Chioggiote ne connaît guère l'usage des lits; mais en
revanche il dort la nuit en marchant, en parlant, en ramant même. On
m'offrit de faire un somme sur le lit commun, c'est-à-dire sur les
dalles du quai. Je m'étendis par terre, la tête appuyée sur un de ces
bons compagnons, tandis qu'un autre se servait de moi pour oreiller, et
ainsi à la ronde. Je dormis comme aux meilleurs jours de mon enfance,
et je rêvai que ma pauvre mère (qui était morte depuis un an)
m'apparaissait au seuil de ma chaumière et me félicitait de mon retour.
Je m'éveillai aux cris de _Chiosa! Chiosa_[5]! mille fois répétés, dont
nos mariniers font retentir les voûtes du palais ducal et des prisons
pour appeler les passagers. Il me semblait que c'était un cri de
triomphe comme l'_Italiam! Italiam!_ des Troyens dans l'Énéide. Je me
jetai gaiement dans une barque, et, pensant à la nuit qu'avait dû passer
Bianca, je me reprochai un peu mon bon sommeil. Mais je me réconciliai
avec moi-même par la pensée de n'avoir pas empoisonné le repos de son
lendemain.
[Note 4: La presqu'île de Chioggia fut originairement peuplée de
cinq ou six familles qui ne se sont jamais alliées qu'entre elles.]
[Note 5: Chioggia! Chioggia!]
On était en plein hiver, les nuits étaient longues; nous arrivâmes à
Chioggia une heure avant le jour. Je courus à ma cabane. Mon père était
déjà en mer: le plus jeune de mes frères gardait seul la maison. Il lui
fallut bien du temps pour s'éveiller et me reconnaître. On voyait qu'il
était habitué à dormir au bruit de la mer et des orages; car je faillis
briser la porte pour me faire entendre. Enfin, il me sauta au cou, passa
sa cape, et me conduisit dans une barque à une demi-lieue en mer,
à l'endroit où était ancrée celle de mon père. Le brave homme, en
attendant l'heure favorable pour tendre ses filets, dormait là, suivant
la coutume des vieux pêcheurs, étendu sur le dos, le corps et le visage
abrités d'une couverture de crin, au claquement d'une bise aiguë. Les
flots moutonnaient autour de lui et le couvraient d'écume; aucun bruit
humain ne se faisait entendre dans les vastes solitudes de l'Adriatique.
J'écartai doucement la couverture pour le regarder. Il était l'image de
la force dans son repos. Sa barbe grise, aussi mêlée que les algues à la
montée des flots, son sayon couleur de vase et son bonnet de laine d'un
vert limoneux lui donnaient l'aspect d'un vieux Triton endormi dans sa
conque. Il ne montra pas plus de surprise en s'éveillant que s'il m'eût
attendu. «Oh! oh! dit-il, je rêvais de cette pauvre femme, et elle me
disait: Lève-toi, vieux, voilà notre fils Daniel qui revient.»
DEUXIÈME PARTIE.
«Il ne s'agit pas, mes amis, continua le bon Lélio, de vous raconter
toutes les vicissitudes par lesquelles je passai des grèves de Chioggia
aux planches des premiers théâtres de l'Italie, et du métier de pêcheur
à l'emploi de _primo tenore_; ce fut l'ouvrage de quelques années, et
ma réputation grandit rapidement dès que le premier pas fut fait dans
la carrière. Si jusque-là les circonstances furent souvent rebelles,
mon facile caractère sut en tirer le meilleur parti possible, et je puis
dire que mes grands succès et mes beaux jours ne furent pas payés trop
cher.
Dix ans après mon départ de Venise, j'étais à Naples, et je jouais
Roméo sur le théâtre de Saint-Charles. Le roi Murat et son brillant
état-major, et toutes les beautés vaniteuses ou vénales de l'Italie,
étaient là. Je ne me piquais pas d'être un patriote bien éclairé; mais
je ne partageais pas l'engouement de cette époque pour la domination
étrangère. Je ne me retournais pas vers un passé plus avilissant
encore; je me nourrissais de ces premiers éléments du carbonarisme, qui
fermentaient dès lors, sans forme et sans nom, de la Prusse à la Sicile.
Mon héroïsme était naïf et brûlant, comme le sont les religions à leur
aurore. Je portais dans tout ce que je faisais, et principalement
dans l'exercice de mon art, le sentiment de fierté railleuse et
d'indépendance démocratique dont je m'inspirais chaque jour dans les
clubs et dans les pamphlets clandestins. Les _Amis de la vérité_, les
_Amis de la lumière_, les _Amis de la liberté_, telles étaient les
dénominations sous lesquelles se groupaient les sympathies libérales;
et jusque dans les rangs de l'armée française, aux côtés même des
chefs conquérants, nous avions des affiliés, enfants de votre grande
révolution, qui, dans le secret de leur âme, se promettaient de laver la
tache du 18 brumaire.
J'aimais ce rôle de Roméo, parce que j'y pouvais exprimer des sentiments
de lutte guerrière et de haine chevaleresque. Lorsque mon auditoire, à
demi français, battait des mains à mes élans dramatiques, je me
sentais vengé de notre abaissement national; car c'était à leur propre
malédiction, au souhait et à la menace de leur propre mort que ces
vainqueurs applaudissaient à leur insu.
Un soir, au milieu d'un de mes plus beaux moments et lorsque la salle
semblait prête à crouler sous des explosions d'enthousiasme, mes regards
rencontrèrent, dans une loge d'avant-scène tout à fait appuyée sur le
théâtre, une figure impassible dont l'aspect me glaça subitement. Vous
ne savez pas, vous autres, quelles mystérieuses influences gouvernent
l'inspiration du comédien, comme l'expression de certains visages le
préoccupe et stimule ou enchaîne son audace. Quant à moi du moins, je
ne sais pas me défendre d'une immédiate sympathie avec mon public, soit
pour m'exalter si je le trouve récalcitrant et le dominer par la colère,
soit pour me fondre avec lui dans un contact électrique et retremper ma
sensibilité à l'effusion de la sienne. Mais certains regards, certaines
paroles dites près de moi à la dérobée m'ont quelquefois troublé
intérieurement au point qu'il m'a fallu tout l'effort de ma volonté pour
en combattre l'effet.