transports; mais retrouvant bientôt la force dont elle s'était armée:
«Eh bien! oui, me dit-elle, en me donnant un baiser sur le front; eh
bien! oui, je t'aime, et il y a déjà bien longtemps. C'est parce que je
t'aimais que j'ai refusé d'épouser Lanfranchi, ne pouvant me résoudre à
mettre un obstacle éternel entre toi et moi. C'est parce que je t'aimais
que j'ai souffert l'amour de Montalegri, craignant de succomber à ma
passion pour toi et voulant la combattre; c'est parce que je t'aime
que je l'ai éloigné, ne pouvant plus supporter cet amour que je ne
partageais pas: c'est parce que je t'aime que je ne veux pas encore
m'abandonner à ce que j'éprouve aujourd'hui; car je veux te donner des
preuves d'amour véritable, et je dois à ta fierté, longtemps humiliée,
un autre dédommagement que de vaines caresses, un autre titre que celui
d'amant.»
Je ne compris rien à ce langage. Quel autre titre que celui d'amant
aurais-je pu désirer, quel autre bonheur que celui de posséder une telle
maîtresse? J'avais eu de sots instants d'orgueil et d'emportement, mais
c'est qu'alors j'étais malheureux, c'est que je croyais n'être pas aimé.
«Pourvu que je le sois, m'écriai-je, pourvu que vous me le disiez comme
à présent dans le mystère de la nuit, et que chaque soir à l'écart,
loin des curieux et des envieux, vous me donniez un baiser comme tout à
l'heure, pourvu que vous soyez à moi en secret, dans le sein de Dieu,
ne serai-je pas plus fier et plus heureux que le doge de Venise! Que
me faut-il de plus que de vivre près de vous et de savoir que vous
m'appartenez! Ah! que tout le monde l'ignore; je n'ai pas besoin de
faire des jaloux pour être glorieux, et ce n'est pas l'opinion des
autres qui fera l'orgueil et la joie de mon âme.
--Et pourtant, répondit Bianca, tu seras humilié d'être mon serviteur,
désormais?--Moi! m'écriai-je, je l'étais ce matin; demain j'en serai
fier.--Quoi! dit-elle, tu ne me mépriserais pas si, m'étant abandonnée
à ton amour, je te laissais dans l'abjection?--Il ne peut pas y avoir
d'abjection à servir qui nous aime, lui répondis-je. Si vous étiez ma
femme, croyez-vous que je vous laisserais porter par un autre que moi?
Pourrais-je être occupé d'autre chose que de vous soigner et de vous
distraire? Salomé n'est pas humiliée de vous servir, et pourtant vous ne
l'aimez pas autant que moi, n'est-ce pas, signora mia?
--O mon noble enfant! s'écria Bianca en pressant ma tête sur son sein
avec transport, ô âme pure et désintéressée! Qu'on vienne donc dire
maintenant qu'il n'y a de grands coeurs que ceux qui naissent dans les
palais! Qu'on vienne donc nier la candeur et la sainteté de ces natures
plébéiennes, rangées si bas par nos odieux préjugés et notre dédain
stupide! O toi, le seul homme qui m'ait aimée pour moi-même, le seul
qui n'ait aspiré ni à mon rang, ni à ma fortune, eh bien! c'est toi qui
partageras l'un et l'autre, c'est toi qui me feras oublier les malheurs
de mon premier hymen, et qui remplaceras par ton nom rustique le nom
odieux d'Aldini que je porte avec regret! C'est toi qui commanderas à
mes vassaux, et qui seras le seigneur de mes terres en même temps que le
maître de ma vie. Nello, veux-tu m'épouser?»
Si la terre se fût entr'ouverte sous mes pieds, ou si la voûte des cieux
se fût écroulée sur ma tête, je n'aurais pas éprouvé une commotion de
surprise plus violente que celle qui me rendit muet devant une telle
demande. Quand je fus un peu remis de ma stupéfaction, je ne sais ce que
je répondis, ma tête se troublait, et il m'était impossible d'avoir une
idée juste. Tout ce que put faire mon bon sens naturel fut de repousser
des honneurs trop lourds pour mon âge et pour mon inexpérience. Bianca
insista. «Écoute, me dit-elle, je ne suis point heureuse. Mon enjouement
couvre depuis longtemps des peines profondes, et maintenant tu me vois
malade et ne pouvant plus dissimuler mon ennui. Ma position dans le
monde est fausse et amère; celle que je me suis faite vis-à-vis de
moi-même est pire encore, et Dieu est mécontent de moi. Tu sais que je
ne suis point de famille patricienne. Torquato Aldini m'épousa pour les
grands biens que mon père avait amassés dans le commerce. Ce seigneur
altier ne vit jamais en moi que l'instrument de sa fortune, il ne
daigna jamais me traiter comme son égale; quelques-uns de ses parents
l'encourageaient dans cette ridicule et cruelle attitude de maître et de
seigneur qu'il avait prise avec moi dès le premier jour; les autres
le blâmaient hautement de s'être mésallié pour payer ses dettes, et le
traitaient froidement depuis son mariage. Après sa mort, tous refusèrent
de me voir, et je me trouvai sans famille; car en entrant dans celle
d'un noble, je m'étais aliéné l'estime et l'affection de la mienne
propre. J'avais épousé Torquato par amour, et ceux de mes parents qui ne
me regardaient pas comme insensée, me croyaient imbue d'une sotte vanité
et d'une basse ambition. Voilà pourquoi, malgré ma fortune, ma jeunesse
et un caractère serviable et inoffensif, tu vois que mes salons sont à
peu près déserts et ma société fort restreinte. J'ai quelques excellents
amis, et leur compagnie suffit à mon coeur. Mais je ne connais point
l'enivrement du monde, et il ne m'a pas assez bien traitée pour que je
lui fasse le sacrifice de mon bonheur. En t'épousant, je sais que je
vais attirer sur moi, non plus seulement son indifférence, mais une
malédiction irrévocable. Ne t'en effraie pas, tu vois que c'est de ma
part un mince sacrifice.
--Mais pourquoi m'épouser? repris-je. Pourquoi braver inutilement cette
malédiction, puisque je n'ai pas besoin de votre fortune pour être
heureux, puisque vous n'avez pas besoin d'un engagement solennel de ma
part pour être bien sûre que je vous aimerai toujours?
--Que tu sois mon mari ou mon amant, repartit Bianca, le monde ne
le saura pas moins, et je n'en serai pas moins maudite et méprisée.
Puisqu'il faut que d'une manière ou de l'autre ton amour me sépare
entièrement du monde, je veux du moins me réconcilier avec Dieu, et
trouver dans cet amour sanctifié par l'église la force de mépriser le
monde à mon tour. Depuis longtemps, je vis mal, je pèche sans profit
pour mon bonheur, j'expose mon salut éternel sans trouver la joie de
mon âme. Maintenant je l'ai trouvée, et je veux la goûter pure et sans
nuage; je veux dormir sans remords sur le sein d'un homme que j'aime; je
veux pouvoir dire au monde: C'est toi qui perds et corromps les coeurs.
L'amour de Nello m'a sauvée et purifiée, et j'ai un refuge contre toi;
c'est Dieu qui m'a permis d'aimer Nello, et qui désormais me commande de
l'aimer jusqu'à la mort.»
Bianca me parla longtemps encore de la sorte. Il y avait de la
faiblesse, de l'enfantillage et de la bonté dans ces naïfs calculs de
sa fierté, de son amour et de sa dévotion. Je n'étais pas moi-même un
esprit fort. Il n'y avait pas longtemps que je ne m'agenouillais plus
soir et matin, dans la chaloupe paternelle, devant l'image de saint
Antoine peinte sur la voile, et quoique les belles dames de Venise
me donnassent bien des distractions dans la basilique, je ne manquais
jamais la messe, et j'avais encore au cou le scapulaire que ma mère y
avait cousu en me donnant sa bénédiction le jour où je quittai Chioggia.
Je me laissai donc vaincre et persuader par madame Aldini; et, sans
résister ni m'engager davantage, je passai la nuit à ses pieds, soumis
comme un enfant à ses scrupules religieux, enivré du seul bonheur de
baiser ses mains et de respirer le parfum de son éventail. Ce fut une
belle nuit, les étoiles étincelantes tremblotaient dans les petites
mares d'eau que la mer avait oubliées sur la palude, la brise murmurait
dans les varecs verdoyants. De temps en temps nous apercevions au loin
le fanal d'une gondole glissant sur les flots, et nous ne songions plus
à l'appeler à notre aide. La voix de l'Adriatique brisant de l'autre
côté du Lido nous arrivait monotone et majestueuse. Nous nous livrions
à mille rêves enchanteurs, nous formions mille projets délicieusement
puérils. La lune se coucha lentement et s'ensevelit dans les flots
assombris de l'horizon, comme une chaste vierge dans un linceul.
Nous étions chastes comme elle, et elle sembla nous jeter un regard
protecteur avant de se plonger dans les eaux.
Mais bientôt le froid se fit sentir, et une nappe de brume blanche
s'étendit sur le marais. Je fermai le _camerino_, j'enveloppai Bianca
dans ma cape rouge. Je m'assis tout près d'elle, je l'entourai de mes
bras pour la préserver, je réchauffai ses mains et ses bras de mon
haleine. Un calme délicieux semblait être descendu dans son coeur depuis
qu'elle m'avait presque arraché la promesse de l'épouser. Elle pencha
doucement sa tête sur mon épaule. La nuit était avancée; depuis plus de
six heures nous exhalions en discours tendres et passionnés l'ardeur
de nos âmes. Une douce fatigue s'empara aussi de moi, et nous nous
endormîmes dans les bras l'un de l'autre, aussi purs que l'aube qui
commençait à blanchir l'horizon. Ce fut notre nuit de noces, notre seule
nuit d'amour, nuit virginale qui ne revint jamais, et dont le souvenir
ne fut jamais souillé.
Des voix rudes m'éveillèrent; je courus à l'avant de la gondole, je vis
plusieurs hommes qui venaient à nous. A l'heure du départ pour la pêche,
l'embarcation échouée avait été signalée par une famille de mariniers
qui m'aida à la pousser jusqu'au canal des Marane, d'où je la ramenai
rapidement au palais.
Que j'étais heureux en posant le pied sur la première marche! Je ne
songeais pas plus au palais qu'à la fortune de Bianca; c'était elle que
je portais dans mes bras, qui, désormais, était mon bien, ma vie, ma
maîtresse dans le sens noble et adorable du mot! Mais là finit ma joie.
Salomé parut au seuil de cette maison consternée, où personne n'avait
dormi depuis la veille. Salomé était pâle, on voyait qu'elle avait
pleuré; c'était peut-être la seule fois de sa vie. Elle ne se permit pas
d'interroger sa maîtresse: peut-être avait-elle déjà lu sur mon front
la raison qui m'avait fait trouver cette nuit si courte. Elle avait été
bien longue pour tous les autres habitants du palais. Tous croyaient
qu'un accident funeste était arrivé à leur chère patronne. Plusieurs
avaient erré toute la nuit pour nous chercher; d'autres l'avaient passée
en prières, à brûler de petites bougies devant l'image de la Vierge.
Quand l'inquiétude fut apaisée et la curiosité satisfaite, je remarquai
que les idées prenaient un autre cours et les physionomies une autre
expression. On examinait la mienne, et les femmes surtout, avec une
avidité blessante. Quant au regard de Salomé, il était si accablant que
je ne pouvais le supporter. Mandola arriva de la campagne au milieu de
cette confusion. Il comprit en un instant de quoi il s'agissait; et,
se penchant vers mon oreille, il me supplia d'avoir de la prudence;
je feignis de ne pas savoir ce qu'il voulait dire; je m'efforçai de
supporter ingénument toutes les investigations des autres. Mais, au
bout de quelques instants, je ne pus résister à mon inquiétude, je
m'introduisis dans l'appartement de Bianca.
Je la trouvai baignée de larmes auprès du lit de sa fille. L'enfant
avait été éveillée au milieu de la nuit par le bruit des allées et
venues des domestiques inquiets. Elle avait écouté leurs commentaires
sur l'absence prolongée de la signora, et, s'imaginant que sa mère était
noyée, elle était tombée en convulsion. Elle était à peine calmée en cet
instant, et Bianca s'accusait des souffrances de sa fille, comme si elle
en eût été la cause volontaire. «O ma Bianca, lui dis-je, consolez-vous,
réjouissez-vous au contraire de ce que votre enfant et tous les êtres
qui vous entourent vous aiment avec tant de passion. Eh bien! je
veux vous aimer encore plus, afin que vous soyez la plus heureuse des
femmes.--Ne dis pas que les autres m'aiment, répondit la signora avec
un peu d'amertume. Il semble qu'ils me fassent tout bas un crime de cet
amour qu'ils ont déjà deviné. Leurs regards m'offensent, leurs discours
me blessent, et je crains qu'ils n'aient laissé échapper devant ma fille
quelque parole imprudente. Salomé est franchement impertinente avec
moi ce matin. Il est temps que je ferme la bouche à ces indiscrets
commentaires. Tu le vois, Nello, on me fait un crime de t'aimer, et on
m'approuvait presque d'aimer le cupide Lanfranchi. Toutes ces âmes sont
basses ou folles. Il faut que, dès aujourd'hui, je leur déclare que ce
n'est point avec mon amant, mais avec mon mari que j'ai passé la nuit.
C'est le seul moyen qu'ils te respectent et qu'ils ne me trahissent
pas.» Je la détournai d'agir aussi vite; je lui représentai qu'elle s'en
repentirait peut-être, qu'elle n'avait pas assez réfléchi, que moi-même
j'avais besoin de bien songer à ses offres, et que, dans tout ceci, elle
n'avait pas assez pesé les suites de sa détermination en ce qui pourrait
un jour concerner sa fille. J'obtins d'elle qu'elle prendrait patience
et qu'elle se gouvernerait prudemment.
Il m'était impossible de porter un jugement éclairé sur ma situation.
Elle était enivrante, et j'étais un enfant. Néanmoins une sorte de
répugnance instinctive m'avertissait de me méfier des séductions de
l'amour et de la fortune. J'étais agité, soucieux, partagé entre le
désir et la terreur. Dans le sort brillant qui m'était offert, je ne
voyais qu'une seule chose, la possession de la femme aimée. Toutes les
richesses qui l'environnaient n'étaient pas même des accessoires à
mon bonheur, c'étaient des conditions pénibles à accepter pour mon
insouciance. J'étais comme les gens qui n'ont jamais souffert et qui ne
conçoivent d'état meilleur ni pire que celui où ils ont vécu. J'étais
libre et heureux dans le palais Aldini. Choyé de tous, autorisé à
satisfaire toutes mes fantaisies, je n'avais aucune responsabilité,
aucune fatigue de corps ni d'esprit. Chanter, dormir et me promener,
c'était à peu près là toute ma vie, et vous savez, vous autres Vénitiens
qui m'entendez, s'il en est une plus douce et mieux faite pour notre
paresse et notre légèreté. Je me représentais le rôle d'époux et de
maître comme quelque chose d'analogue à la surveillance exercée par
Salomé sur les détails de l'intérieur, et ce rôle était loin de flatter
mon ambition. Ce palais, dont j'avais la jouissance, était ma propriété
dans le sens le plus agréable, celui de jouir de tout sans m'y occuper
de rien. Que ma maîtresse y eût ajouté les voluptés de son amour, et
j'eusse été le roi d'Italie.
Ce qui m'attristait aussi, c'était l'air sombre de Salomé et l'attitude
embarrassée, mystérieuse et défiante de tous les autres serviteurs.
Ils étaient nombreux, et c'étaient tous d'honnêtes gens, qui jusque-là
m'avaient traité comme l'enfant de la maison. Dans ce blâme silencieux
que je sentais peser sur moi, il y avait un avertissement que je ne
pouvais pas, que je ne voulais pas mépriser; car, s'il partait un peu
du sentiment naturel de la jalousie, il était dicté encore plus par
l'intérêt affectueux qu'inspirait la signora.
Que n'eusse-je pas donné en ces instants d'angoisses pour avoir un
bon conseil! Mais je ne savais à qui m'adresser, et j'étais le seul
dépositaire des intentions secrètes de ma maîtresse. Elle passa la
journée dans son lit avec sa fille, et le lendemain elle me fit venir
pour me répéter encore tout ce qu'elle m'avait dit dans la palude. Tout
le temps qu'elle me parla, il me sembla qu'elle avait raison, et
qu'elle répondait victorieusement à tous mes scrupules; mais quand je me
retrouvai seul, je retombai dans le malaise et dans l'irrésolution.
Je montai dans la galerie et je me jetai sur une chaise. Mes yeux
distraits se promenaient sur cette longue file d'aïeux dont les
portraits formaient le seul héritage que Torquato Aldini eût pu léguer
à sa fille. Leurs figures enfumées, leurs barbes taillées en carré,
en pointe, en losange, leurs robes de velours noir et leurs manteaux
doublés d'hermine, leur donnaient un aspect imposant et sombre. Presque
tous avaient été sénateurs, procurateurs ou conseillers; il y avait une
foule d'oncles inquisiteurs; les moindres étaient abbés canoniques ou
_capitani grandi_.--Au bout de la galerie, on voyait le ferral de la
dernière galère équipée contre les Turcs par Tibério Aldini, grand-père
de Torquato, alors que les puissants seigneurs de la république
allaient à la guerre à leurs frais et mettaient leur gloire à servir
volontairement la patrie de leurs biens et de leur personne. C'était une
haute lanterne de cristal montée en cuivre doré, surmontée et soutenue
par des enroulements de métal d'un goût bizarre et des ornements
surchargés qui terminaient en pointe la proue du navire. Au-dessous de
chaque portrait on voyait de longs bas-reliefs de chêne, retraçant
les glorieux faits et gestes de ces illustres personnages. Je me mis
à penser que si nous avions la guerre, et que si l'occasion m'était
offerte de combattre pour mon pays, j'aurais bien autant de patriotisme
et de courage que tous ces nobles aristocrates. Il ne me paraissait ni
si étrange ni si méritoire de faire de grandes choses quand on avait la
richesse et la puissance, et je me dis que le métier de grand seigneur
ne devait pas être bien difficile.--Mais à l'époque où je me trouvais,
nous n'avions plus, nous ne devions plus et nous ne pouvions plus avoir
de guerre. La république n'était plus qu'un vain mot, sa force n'était
qu'une ombre, et ses patriciens énervés n'avaient de grandeur que celle
de leur nom. Il était d'autant plus difficile de s'élever jusqu'à eux
dans leur opinion qu'il était plus aisé de les surpasser en réalité.
Entrer en lutte avec leurs préjugés et leurs dédains, c'était donc
une tâche indigne d'un homme, et les plébéiens avaient bien raison
de mépriser ceux d'entre eux qui croyaient s'élever en recherchant la
société et en copiant les ridicules des nobles.
Ces réflexions me vinrent d'abord confusément, puis elles se firent
jour, et je m'aperçus que je pensais, comme je m'étais aperçu un beau
matin que je pouvais chanter. Je commençai à me rendre compte de la
répugnance que j'éprouvais à sortir de ma condition pour me donner
en spectacle à la société comme un vaniteux et un ambitieux, et je me
promis d'ensevelir dans le mystère mes amours avec Bianca.
En proie à ces réflexions, je me promenais le long de la galerie, et je
regardais avec fierté cette orgueilleuse lignée à laquelle un enfant du
peuple, un barcarolle de Chioggia, dédaignait de succéder. Je me sentais
joyeux; je songeais à mon vieux père, et, au souvenir de la maison
paternelle, longtemps oubliée et négligée, mes yeux s'humectaient
de larmes. Je me trouvai au bout de la galerie, face à face avec le
portrait de messer Torquato, et, pour la première fois, je le toisai
hardiment de la tête aux pieds. C'était bien la noblesse titulaire
incarnée. Son regard semblait repousser comme la pointe d'une épée, et
sa main avait l'air de ne s'être jamais ouverte que pour commander à
des inférieurs. Je pris plaisir à le braver. «Eh bien! lui disais-je en
moi-même, tu aurais eu beau faire, je n'aurais jamais été ton valet. Ton
air superbe ne m'eût pas intimidé, et je t'aurais regardé en face comme
je regarde cette toile. Tu n'aurais jamais eu de prise sur moi, parce
que mon coeur est plus fier que le tien ne le fut jamais, parce que je
dédaigne cet or devant lequel tu t'es incliné, parce que je suis plus
grand que toi aux yeux de la femme que tu as possédée. Malgré tout
l'orgueil de ton sang, tu as courbé le genou devant elle pour obtenir
ses richesses; et, quand tu as été riche par elle, tu l'as brisée et
humiliée. C'est la conduite d'un lâche, et la mienne est celle d'un
véritable noble, car je ne veux de toutes les richesses de Bianca que
son coeur, dont tu n'étais pas digne. Et moi, je refuse ce que tu as
imploré, afin de posséder ce qui est au-dessus de toutes choses à mes
yeux, l'estime de Bianca. Et je l'aurai, car elle comprendra combien
mon âme est au-dessus de celle d'un patricien endetté. Je n'ai pas de
patrimoine à racheter, moi! Il n'y a pas d'hypothèques sur la chaloupe
de mon père; et les habits que je porte sont à moi, parce que je les ai
gagnés par mon travail. Eh bien! c'est moi qui serai le bienfaiteur, et
non pas l'obligé, parce que je rendrai le bonheur et la vie à ce coeur
brisé par toi, parce que je saurai me faire bénir et honorer, moi
valet et amant, tandis que tu as été maudit et méprisé, toi époux et
seigneur.»
Un léger bruit me fit tourner la tête. Je vis derrière moi la petite
Alezia, qui traversait la galerie en traînant une poupée plus grande
qu'elle. J'aimais cet enfant, malgré son caractère altier, à cause de
l'amour qu'elle avait pour sa mère. Je voulus l'embrasser; mais, comme
si elle eût senti dans l'atmosphère la réprobation qui, dans cette
maison, pesait sur moi depuis deux jours, elle recula d'un air
courroucé, et, s'enfuyant comme si elle eût eu quelque chose à craindre
de moi, elle se pressa contre le portrait de son père. Je fus étonné en
cet instant de la ressemblance que sa jolie petite tête brune avait déjà
avec la figure hautaine de Torquato, et je m'arrêtai pour l'examiner
avec un sentiment de tristesse profonde. Elle aussi semblait m'examiner
attentivement. Tout d'un coup elle rompit le silence pour me dire d'un
ton aigre et avec une expression d'indignation au-dessus de son âge:
«Pourquoi donc avez-vous volé la bague de mon papa?»
En même temps elle allongeait son petit doigt vers moi pour désigner une
belle bague en diamants montée à l'ancienne mode, que sa mère m'avait
donnée quelques jours auparavant, et que j'avais eu l'enfantillage
d'accepter; puis, se retournant et se dressant sur la pointe des pieds,
elle posa le bout de son doigt sur celui du portrait qui était orné de
la même bague exactement rendue, et je m'aperçus que l'imprudente Bianca
avait fait présent à son gondolier d'un des plus précieux joyaux de
famille de son époux.
Le rouge me monta au visage, et je reçus de cet enfant la leçon qui
devait le plus me dégoûter des richesses mal acquises. Je souris, et
lui remettant la bague: «C'est votre maman qui l'a laissée tomber de son
doigt, lui dis-je, et je l'ai trouvée tout à l'heure dans la gondole.
--Je vais la lui porter,» dit la petite fille en l'arrachant plutôt
qu'elle ne l'accepta de ma main. Elle sortit en courant, abandonnant
sa poupée par terre. Je ramassai ce jouet, afin de m'assurer d'un petit
fait que j'avais souvent observé déjà. Alezia s'amusait à percer
toutes ses poupées, à l'endroit du coeur, avec de longues épingles, et
quelquefois elle restait des heures entières absorbée dans le plaisir
muet et profond de ce jeu étrange.
Le soir, Mandola vint me trouver dans ma chambre. Il avait l'air gauche
et embarrassé. Il avait beaucoup à me dire, mais il ne trouvait pas un
mot. Sa figure était si bizarre que je partis d'un éclat de rire. «Vous
avez tort, Nello, me dit-il d'un air peiné; je suis votre ami; vous avez
tort!» Il voulait se retirer, je courus après lui, j'essayai de le faire
s'expliquer; ce fut impossible. Je voyais bien qu'il avait le coeur
plein de sages réflexions et de bons conseils; mais l'expression lui
manquait, et toutes ses phrases avortées se terminaient, dans son
patois mêlé de toutes les langues, par cette sentence: _E molto delica,
delicatissimo_.
Enfin, je réussis à comprendre que le bruit s'était répandu, dans
la maison, de mon prochain mariage avec la signora. Quelques mots
d'impatience qu'on lui avait entendu dire à Salomé avaient suffi pour
faire naître cette opinion. La signora avait dit textuellement en
parlant de moi: «Le temps n'est pas loin où vous le servirez, au lieu
de lui commander.» Je niai obstinément l'application de ces paroles,
et prétendis que je n'y comprenais rien du tout. «C'est bien, me dit
Mandola; c'est ainsi que tu dois répondre, même à moi qui suis ton ami.
Mais j'ai des yeux, je ne te fais pas de questions; je ne t'en ai jamais
fait, Nello; seulement je viens t'avertir qu'il faut de la prudence. Les
Aldini ne cherchent qu'un prétexte pour ôter à la signora la tutèle de
la signora Alezia, et la signora mourra de chagrin si on lui enlève sa
fille.
--Que dis-tu? m'écriai-je; quoi! on lui enlèverait sa fille à cause de
moi!