accepter avec reconnaissance. La chaleur était accablante et les
théâtres déserts; la signera se disait malade; mais ce qui me frappa le
plus, c'est que le prince, ordinairement si assidu à l'accompagner, ne
venait plus avec elle qu'un soir sur deux, sur trois et même sur quatre.
Je pensai que lui aussi commençait à être infidèle, et je m'en affligeai
pour ma pauvre maîtresse. Je ne concevais pas son obstination à
repousser le mariage; il ne me paraissait pas juste que Montalegri,
si doux et si bon en apparence, fût victime des torts de feu Torquato
Aldini. D'un autre côté, je ne concevais pas davantage qu'une femme si
aimable et si belle n'eût pour amants que de lâches spéculateurs plus
avides de sa fortune qu'attachés à sa personne, et dégoûtés de l'une
aussitôt qu'ils désespéraient d'obtenir l'autre.
Ces idées m'occupèrent tellement pendant quelques jours, que, malgré
mon respect pour ma maîtresse, je ne pus m'empêcher de faire part de mes
commentaires à Mandola. «Détrompe-toi, me répondit-il; cette fois, c'est
le contraire de ce qui s'est passé avec Lanfranchi. C'est la signora qui
se dégoûte du prince et qui trouve chaque soir un nouveau prétexte pour
l'empêcher de la suivre. Quelle en est la raison? Cela est impossible
à deviner, puisque nous qui la voyons, nous savons qu'elle est seule et
qu'elle n'a aucun rendez-vous. Peut-être qu'elle tourne tout à fait à la
dévotion et qu'elle veut se détacher du monde.»
Le soir même, j'essayai de chanter à la signora un cantique de la
Vierge; mais elle m'interrompit brusquement en me disant qu'elle n'avait
pas envie de dormir, et me demanda les amours d'Armide et de Renaud. «Il
s'est trompé,» dit Mandola, qui ne manquait pas de finesse, en feignant
de m'excuser. Je changeai de mode, et je fus écouté avec attention.
Je remarquai bientôt qu'à force de chanter en plein air au balancement
de la gondole, je me fatiguais beaucoup et que ma voix était en
souffrance. Je consultai un professeur de musique qui venait au palais
pour apprendre les éléments à la petite Alezia Aldini, alors âgée de six
ans. Il me répondit que, si je continuais à chanter dehors, je perdrais
ma voix avant la fin de l'année. Cette menace m'effraya tellement, que
je résolus de ne plus chanter ainsi. Mais le lendemain la signora
me demanda la barcarole nationale de la _Biondina_, d'un air si
mélancolique, avec un regard si doux et un visage si pâle, que je n'eus
pas le courage de lui refuser le seul plaisir qu'elle parût capable de
goûter depuis quelque temps.
Il était évident qu'elle maigrissait et qu'elle perdait de sa fraîcheur;
elle éloignait de plus en plus le prince. Elle passait sa vie en
gondole, et même elle négligeait un peu les pauvres. Elle semblait
succomber à un accablement dont nous cherchions vainement la cause.
Pendant une semaine, elle parut chercher à se distraire. Elle s'entoura
de monde, et le soir elle se fit suivre par plusieurs gondoles où se
placèrent ses amis et des musiciens qui lui donnèrent la sérénade. Une
fois elle me pria de chanter. Je déclinai ma compétence en présence de
musiciens de profession et de nombreux dilettanti. Elle insista d'abord
avec douceur, et puis avec un peu de dépit; je continuai de m'en
défendre, et enfin elle m'ordonna d'un ton absolu de lui obéir. C'était
la première fois de sa vie qu'elle s'emportait. Au lieu de comprendre
que c'était la maladie qui changeait ainsi son caractère, et de
faire acte de complaisance, je m'abandonnai à un mouvement d'orgueil
invincible, et lui déclarai que je n'étais pas son esclave, que je
m'étais engagé à conduire sa gondole et non à divertir ses convives; et,
en un mot, que j'avais failli perdre ma voix pour la distraire, et que,
puisqu'elle me récompensait si mal de mon dévouement, je ne chanterais
plus ni pour elle ni pour personne. Elle ne répondit rien; les amis qui
l'accompagnaient, étonnés de mon audace, gardaient le silence. Au bout
de quelques instants, Salomé fit un cri et saisit le petite Alezia,
qui, endormie dans les bras de sa mère, avait failli tomber à l'eau.
La signora était évanouie depuis quelques minutes, et personne ne s'en
était aperçu.
J'abandonnai la rame; je parlai au hasard; je m'approchai de la signora;
j'étais si troublé, que j'eusse fait quelque folie si la prudente Salomé
ne m'eût renvoyé impérieusement à mon poste. La signora revint à elle,
on reprit à la hâte la route du palais. Mais la société était surprise
et consternée, la musique allait tout de travers; et, quant à moi,
j'étais si désolé et si effrayé, que mes mains tremblantes ne pouvaient
plus soutenir la rame. J'avais perdu la tête, j'accrochais toutes les
gondoles. Mandola me maudissait; mais, sourd à ses avertissements, je me
retournais à chaque instant pour regarder madame Aldini, dont le front
pâle, éclairé par la lune, semblait porter l'empreinte de la mort.
Elle passa une mauvaise nuit; le lendemain elle eut la fièvre et garda
le lit. Salomé refusa de me laisser entrer. Je me glissai malgré elle
dans la chambre à coucher, et je me jetai à genoux devant la signora, en
fondant en larmes. Elle me tendit sa main, que je couvris de baisers, et
me dit que j'avais eu raison de lui résister. «C'est moi, ajouta-t-elle
avec une bonté angélique, qui suis exigeante, fantasque et impitoyable
depuis quelque temps. Il faut me le pardonner, Nello; je suis malade,
et je sens que je ne peux plus gouverner mon humeur comme à l'ordinaire.
J'oublie que vous n'êtes pas destiné à rester gondolier, et qu'un
brillant avenir vous est réservé. Pardonnez-moi cela encore; mon amitié
pour vous est si grande, que j'ai eu le désir égoïste de vous garder
près de moi, et d'enfouir votre talent dans cette condition basse et
obscure qui vous écrase. Vous avez défendu votre indépendance et
votre dignité, vous avez bien fait. Désormais vous serez libre, vous
apprendrez la musique; je n'épargnerai rien pour que votre voix se
conserve et pour que votre talent se développe; vous ne me rendrez plus
d'autres services que ceux qui vous seront dictés par l'affection et la
reconnaissance.»
Je lui jurai que je la servirais toute ma vie, que j'aimerais
mieux mourir que de la quitter; et, en vérité, j'avais pour elle un
attachement si légitime et si profond, que je ne pensais pas faire un
serment téméraire.
Elle fut mieux portante les jours suivants, et me força de prendre mes
premières leçons de chant. Elle y assista et sembla y apporter le plus
vif intérêt. Dans l'intervalle, elle me faisait étudier et répéter les
principes, dont jusque-là je n'avais pas eu la moindre idée, bien que je
m'y fusse conformé par instinct en m'abandonnant à mon chant naturel.
Mes progrès furent rapides; je cessai tout service pénible. La signora
prétendit que le double mouvement des rames la fatiguait, et afin que
Mandola ne se plaignît pas d'être seul chargé de tout le travail, son
salaire fut doublé. Quant à moi, j'étais toujours sur la gondole, mais
assis à la proue, et occupé seulement à chercher dans les yeux de ma
patronne ce qu'il fallait faire pour lui être agréable. Ses beaux yeux
étaient bien tristes, bien voilés. Sa santé s'améliorait par instants,
et puis s'altérait de nouveau. C'était là mon unique chagrin; mais il
était profond.
Elle perdait de plus en plus ses forces, et l'aide de nos bras ne lui
suffisait plus pour monter les escaliers. Mandola était chargé de
la porter comme un enfant, comme je portais la petite Alezia. Cette
fillette devenait chaque jour plus belle; mais le genre de sa beauté et
son caractère en faisaient bien l'antipode de sa mère. Autant celle-ci
était blanche et blonde, autant Alezia était brune. Ses cheveux
tombaient déjà en deux fortes tresses d'ébène jusqu'à ses genoux;
ses petits bras ronds et veloutés ressortaient comme ceux d'une jeune
Mauresque sur ses vêtements de soie, toujours blancs comme la neige;
car elle était vouée à la Vierge. Quant à son humeur, elle était étrange
pour son âge. Je n'ai jamais vu d'enfant plus grave, plus méfiant,
plus silencieux. Il semblait qu'elle eût hérité de l'humeur altière du
seigneur Torquato. Jamais elle ne se familiarisait avec personne; jamais
elle ne tutoyait aucun de nous. Une caresse de Salomé lui semblait une
offense, et c'est tout au plus si, à force de la porter, de la servir et
de l'aduler, j'obtenais une fois par semaine qu'elle me laissât baiser
le bout de ses petits doigts roses, qu'elle soignait déjà comme eût fait
une femme bien coquette. Elle était très-froide avec sa mère, et passait
des heures entières assise auprès d'elle dans la gondole, les yeux
attachés sur les flots, muette, insensible à tout en apparence, et
rêveuse comme une statue. Mais si la signora lui adressait la plus
légère réprimande, ou se mettait au lit avec un redoublement de fièvre,
la petite entrait dans des accès de désespoir qui faisaient craindre
pour sa vie ou pour sa raison.
Un jour, elle s'évanouit dans mes bras, parce que Mandola, qui portait
sa mère, glissa sur une des marches du perron et tomba avec elle. La
signora se blessa légèrement, et depuis cet instant ne voulut plus se
fier à l'adresse du bon hercule lombard. Elle me demanda si j'aurais la
force de remplir cet office. J'étais alors dans toute ma vigueur, et
je lui répondis que je porterais bien quatre femmes comme elle et huit
enfants comme le sien. Dès lors je la portai toujours; car, jusqu'à
l'époque où je la quittai, ses forces ne revinrent pas.
Bientôt arriva le moment où la signora me sembla moins légère et
l'escalier plus difficile à monter. Ce n'était pas elle qui augmentait
le volume, c'était moi qui perdais mes forces au moment de l'entourer de
mes bras. Je n'y comprenais rien d'abord, et puis ensuite je m'en fis
de grands reproches; mais mon émotion était insurmontable. Cette taille
souple et voluptueuse qui s'abandonnait à moi, cette tête charmante qui
se penchait vers mon visage, ce bras d'albâtre qui entourait mon cou
nu et brûlant, cette chevelure embaumée qui se mêlait à la mienne, c'en
était trop pour un garçon de dix-sept ans. Il était impossible qu'elle
ne sentît pas les battements précipités de mon coeur, et qu'elle ne
vît pas dans mes yeux le trouble qu'elle jetait dans mes sens. «Je te
fatigue,» me disait-elle quelquefois d'un air mourant. Je ne pouvais
pas répondre à cette languissante ironie; ma tête s'égarait, et j'étais
forcé de m'enfuir aussitôt que je l'avais déposée sur son fauteuil. Un
jour, Salomé ne se trouva pas, comme de coutume, dans le cabinet pour
la recevoir. J'eus quelque peine à arranger les coussins pour l'asseoir
commodément. Mes bras s'enlaçaient autour d'elle; je me trouvai à ses
pieds, et ma tête mourante se pencha sur ses genoux. Ses doigts étaient
passés dans mes cheveux. Un frémissement subit de cette main me révéla
ce que j'ignorais encore. Je n'étais pas le seul ému, je n'étais pas
le seul prêt à succomber. Il n'y avait plus entre nous ni serviteur, ni
patronne, ni barcarolle, ni signora; il y avait un jeune homme et une
jeune femme amoureux l'un de l'autre. Un éclair traversa mon âme et
jaillit de mes yeux. Elle me repoussa vivement, et s'écria d'une voix
étouffée: _Va-t'en!_ J'obéis, mais en triomphateur. Ce n'était plus le
valet qui recevait un ordre: c'était l'amant qui faisait un sacrifice.
Un désir aveugle s'empara dès lors de tout mon être. Je ne fis aucune
réflexion; je ne sentis ni crainte, ni scrupule, ni doute; je n'avais
qu'une idée fixe, c'était de me trouver seul avec Bianca. Mais cela
était plus difficile que sa position indépendante ne devait le faire
présumer. Il semblait que Salomé devinât le péril et se fût imposé la
tâche d'en préserver sa maîtresse. Elle ne la quittait jamais, si ce
n'est le soir, lorsque la petite Alezia voulait se coucher à l'heure où
sa mère allait à la promenade. Alors Mandola était l'inévitable témoin
qui nous suivait sur les lagunes. Je voyais bien, aux regards et à
l'inquiétude de la signora, qu'elle ne pouvait s'empêcher de désirer
un tête-à-tête avec moi; mais elle était trop faible de caractère, soit
pour le provoquer, soit pour l'éviter. Je ne manquais pas de hardiesse
et de résolution; mais pour rien au monde je n'eusse voulu la
compromettre, et d'ailleurs, tant que je n'étais pas vainqueur dans
cette situation délicate, mon rôle pouvait être souverainement ridicule
et même méprisable aux yeux des autres serviteurs de la signora.
Heureusement, le candide Mandola, qui n'était pas dépourvu de
pénétration, avait pour moi une amitié qui ne s'est jamais démentie.
Je ne serais pas étonné, quoiqu'il ne m'ait jamais donné le droit de
l'affirmer, que, sous cette rude écorce, l'amour n'eût fait quelquefois
tressaillir un coeur tendre lorsqu'il portait la signora dans ses bras.
C'était d'ailleurs une grande imprudence à une jeune femme de livrer,
comme elle l'avait fait, le secret et presque le spectacle de ses
amours à deux hommes de notre âge, et il était bien impossible que
nous fussions témoins, depuis deux ans, du bonheur d'autrui, sans avoir
conçu, l'un et l'autre, quelque tentation importune. Quoi qu'il en soit,
j'ai peine à croire que Mandola eût deviné si bien ce qui se passait en
moi, si quelque chose d'analogue ne se fût passé en lui-même. Un soir
qu'il me voyait absorbé, assis à la proue de la gondole et la tête
cachée dans les deux mains, en attendant que la signora nous fit
avertir, il me dit seulement ces mots: _Nello! Nello!!!_ mais d'un
ton qui me sembla renfermer tant de sens, que je levai la tête et le
regardai avec une sorte d'épouvante, comme si mon sort eût été dans ses
mains.--Il étouffa une sorte de soupir en ajoutant le dicton populaire:
_Sara quel che sara!_
«Que veux-tu dire? m'écriai-je en me levant et en lui saisissant le
bras.--Nello! Nello!...» répéta-t-il en secouant la tête. On vint
m'avertir en ce moment de monter pour transporter la signora dans la
gondole; mais le regard expressif de Mandola me suivit sur le perron et
me jeta dans une émotion singulière.
Ce jour même, Mandola demanda à madame Aldini la permission de
s'absenter pendant une semaine pour aller voir son père malade. Bianca
parut effrayée et surprise de cette demande; mais elle l'accorda
aussitôt, en ajoutant: «Mais qui donc conduira ma gondole?--Nello,
répondit Mandola en me regardant avec attention.--Mais il ne sait
pas _voguer_[1] seul, reprit la signora... Allons, rentrez-moi, nous
chercherons demain un remplaçant provisoire. Va voir ton père, et
soigne-le bien; je prierai pour lui.»
[Note 1: Ramer, _rogar_.]
Le lendemain, la signora me fit appeler et me demanda si je m'étais
enquis d'un barcarolle. Je ne répondis que par un sourire audacieux. La
signora devint pâle, et me dit d'une voix tremblante: «Vous y songerez
demain, je ne sortirai pas aujourd'hui.»
Je compris ma faute; mais la signora avait montré plus de peur que de
colère, et mon espoir accrut mon insolence. Vers le soir, je vins
lui demander s'il fallait faire avancer la gondole au perron. Elle me
répondit d'un ton froid: «Je vous ai dit ce matin que je ne sortirai
pas.» Je ne perdis pas courage. «Le temps a changé, signora, repris-je;
le vent souffle de sirocco. Il fait beau pour vous, ce soir.» Elle
tourna vers moi un regard accablant, en disant: «Je ne t'ai pas demandé
le temps qu'il fait. Depuis quand me donnes-tu des conseils?» La lutte
était engagée, je ne reculai point. «Depuis que vous semblez vouloir
vous laisser mourir,» répondis-je avec véhémence. Elle parut céder à une
force magnétique; car elle pencha sa tête languissamment sur sa main, et
me dit d'une voix éteinte de faire avancer la gondole.
Je l'y transportai. Salomé voulut la suivre. Je pris sur moi de lui dire
d'un ton absolu que sa maîtresse lui commandait de rester près de la
signora Alezia. Je vis la signora rougir et pâlir, tandis que je prenais
la rame et que je repoussais avec empressement le perron de marbre qui
bientôt sembla fuir derrière nous.
Quand je me vis seulement à quelques brasses de distance du palais,
il me sembla que je venais de conquérir le monde et que, les importuns
écartés, ma victoire était assurée. Je ramai _con furore_ jusqu'au
milieu des lagunes sans me détourner, sans dire un seul mot, sans
reprendre haleine. J'avais bien plutôt l'air d'un amant qui enlève sa
maîtresse que d'un gondolier qui conduit sa patronne. Quand nous fûmes
sans témoins, je jetai ma rame, et laissai la barque s'en aller à la
dérive; mais, là, tout mon courage m'abandonna; il me fut impossible de
parler à la signora, je n'osai même pas la regarder. Elle ne me donna
aucun encouragement, et je la ramenai au palais, assez mortifié d'avoir
repris le métier de barcarolle sans avoir obtenu la récompense que
j'espérais.
Salomé me montra de l'humeur et m'humilia plusieurs fois, en m'accusant
d'avoir l'air brusque et préoccupé. Je ne pouvais dire une parole à
la signora sans que la camériste me reprit, prétendant que je ne
m'exprimais pas d'une manière respectueuse. La signora, qui prenait
toujours ma défense, ne parut pas seulement s'apercevoir, ce soir-là,
des mortifications qu'on me faisait éprouver. J'étais outré. Pour la
première fois, je rougissais sérieusement de ma position, et j'eusse
songé à en sortir si l'invincible aimant du désir ne m'eût retenu en
servage.
Pendant plusieurs jours je souffris beaucoup. La signora me laissait
impitoyablement exténuer mes forces à la faire courir sur l'eau, en
plein midi, par un temps d'automne sec et brûlant, en présence de toute
la ville, qui m'avait vu longtemps assis dans sa gondole, à ses pieds,
presque à ses côtés, et qui me voyait maintenant, couvert de sueur,
retourner de la sublime profession de barde au dur métier de rameur.
Mon amour se changea en colère. J'eus deux ou trois fois la tentation
coupable de lui manquer de respect en public; et puis j'eus honte de
moi-même, et je retombai dans l'accablement.
Un matin, il lui prit fantaisie d'aborder au Lido. La rive était
déserte, le sable étincelait au soleil; ma tête était en feu, la sueur
ruisselait sur ma poitrine. Au moment où je me baissais pour soulever
madame Aldini, elle passa sur mon front humide son mouchoir de soie et
me regarda avec une sorte de compassion tendre.
«Poveretto! me dit-elle, tu n'es pas fait pour le métier auquel je te
condamne!
--Pour vous j'irais à l'_arsenal_[2], répondis-je avec feu.
[Note 2: Aux galères.]
--Et tu sacrifierais, reprit-elle, ta belle voix, et le grand talent que
tu peux acquérir, et la noble profession d'artiste à laquelle tu peux
arriver?
--Tout! lui répondis-je en pliant les deux genoux devant elle.
--Tu mens! reprit la signora d'un air triste. Retourne à ta place,
ajouta-t-elle en me montrant la proue. Je veux me reposer un peu ici.»
Je retournai à la proue, mais je laissai ouverte la porte du _camerino_.
Je la voyais pâle et blonde, étendue sur les coussins noirs, enveloppée
dans sa noire mantille, enfoncée et comme cachée dans le velours noir de
cet habitacle mystérieux, qui semble fait pour les plaisirs furtifs
et les voluptés défendues. Elle ressemblait à un beau cygne qui, pour
éviter le chasseur, s'enfonce sous une sombre grotte. Je sentis ma
raison m'abandonner; je me glissai sur mes genoux jusqu'auprès d'elle.
Lui donner un baiser et mourir ensuite pour expier ma faute, c'était
toute ma pensée. Elle avait les yeux fermés, elle faisait semblant de
sommeiller; mais elle sentait le feu de mon haleine. Alors elle m'appela
à voix haute comme si elle m'eût cru bien loin d'elle, et feignit
de s'éveiller lentement, pour me donner le temps de m'éloigner. Elle
m'ordonna de lui aller chercher à la _bottega du Lido_ une eau de
citron, et referma les yeux. Je mis un pied sur la rive, et ce fut tout.
Je rentrai dans la gondole; je restai debout à la regarder. Elle rouvrit
les yeux, et son regard semblait m'attirer par mille chaînes de fer et
de diamant. Je fis un pas vers elle, elle referma les yeux de nouveau;
j'en fis un second, elle les rouvrit encore, et affecta un air de
surprise dédaigneuse. Je retournai vers la rive, et je revins encore
dans la gondole. Ce jeu cruel dura plusieurs minutes. Elle m'attirait et
me repoussait, comme l'épervier joue avec le passereau blessé à mort. La
colère s'empara de moi; je poussai avec violence la porte du _camerino_,
dont la glace vola en éclats. Elle jeta un cri auquel je ne daignai pas
faire attention, et je m'élançai sur la rive en chantant d'une voix de
tonnerre, que je croyais folâtre et dégagée:
La Biondina in gondoleta
L'altra sera mi o mena;
Dal piazer la povareta
La x'a in boto adormenta.
Ela dormiva su sto bracio
Me intanto ia svegliava;
E la barca che ninava
La tornava a adormenzar.
Je m'assis sur une des tombes hébraïques du Lido, j'y restai longtemps,
je me fis attendre à dessein. Et puis tout à coup, pensant qu'elle
souffrait peut-être de la soif, et pénétré de remords, je courus
chercher le rafraîchissement qu'elle m'avait demandé et le lui
portai avec sollicitude. Néanmoins, j'espérais qu'elle me ferait une
réprimande; j'aurais voulu être chassé, car ma condition n'était plus
supportable. Elle me reçut sans colère, et, me remerciant même avec
douceur, elle prit le verre que je lui présentais. Je vis alors que sa
main était ensanglantée, les éclats de la glace l'avaient blessée; je
ne pus retenir mes larmes. Je vis que les siennes coulaient aussi; mais
elle ne m'adressa pas la parole, et je n'osai pas rompre ce silence
plein de tendres reproches et de timides ardeurs.
Je pris la résolution d'étouffer cet amour insensé et de m'éloigner
de Venise. J'essayais de me persuader que la signora ne l'avait jamais
partagé, et que je m'étais flatté d'un espoir insolent; mais à chaque
instant son regard, le son de sa voix, l'expression de son geste, sa
tristesse même, qui semblait augmenter et diminuer avec la mienne, tout
me ramenait à une confiance délirante et à des rêves dangereux.
Le destin semblait travailler à nous ôter le peu de forces qui nous
restait. Mandola ne revenait pas. J'étais un très-médiocre rameur,
malgré mon zèle et mon énergie; je connaissais mal les lagunes, je les
avais toujours parcourues avec tant de préoccupation! Un soir j'égarai
la gondole dans les paludes qui s'étendent entre le canal Saint-George
et celui des Marane. La marée montante immergeait encore ces vastes
bancs d'algues et de sables; mais le flot commença à se retirer avant
que j'eusse pu regagner les eaux courantes: j'apercevais déjà la pointe
des plantes marines qu'une douce brise balançait au milieu de l'écume.
Je fis force de rames, mais en vain. Le reflux mit à sec une plaine
immense, et la barque vint échouer doucement sur un lit de verdure et de
coquillages. La nuit s'étendait sur le ciel et sur les eaux; les oiseaux
de mer s'abattaient par milliers autour de nous en remplissant l'air
de leurs cris plaintifs. J'appelai longtemps, ma voix se perdit dans
l'espace; aucune barque de pêcheur ne se trouvait amarrée autour de la
palude, aucune embarcation ne s'approchait de nos rives. Il fallait
se résigner à attendre du secours du hasard ou de la marée montante
du lendemain. Cette dernière alternative m'inquiétait beaucoup; je
craignais pour ma maîtresse la fraîcheur de la nuit, et surtout les
vapeurs malsaines que les paludes exhalent au lever du jour; j'essayai
en vain de tirer la gondole vers une flaque d'eau. Outre que cela n'eût
servi qu'à nous faire gagner quelques pas, il eût fallu plus de
six personnes pour soulever la barque engravée. Alors je résolus de
traverser le marécage en m'enfonçant dans la vase, de gagner les eaux
courantes et de les franchir à la nage, pour aller chercher du secours.
C'était une entreprise insensée: car je ne connaissais pas la palude, et
là où les pêcheurs se dirigent habilement pour recueillir des _fruits
de mer_, je me serais perdu dans les fondrières et dans les sables
mouvants, au bout de quelques pas. Quand la signora vit que je résistais
à sa défense et que j'allais m'aventurer, elle se leva avec vivacité, et
trouvant la force de se tenir debout un instant, elle m'entoura de ses
bras, et retomba en m'attirant presque sur son coeur. Alors j'oubliai
tout ce qui m'inquiétait, et je m'écriai avec ivresse: «Oui! oui!
restons ici, n'en sortons jamais; mourons-y de bonheur et d'amour, et
que l'Adriatique ne s'éveille pas demain pour nous en tirer!»