La bonne duègne me secourut et intéressa la signora Aldini à

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GEORGE SAND

LA DERNIÈRE ALDINI

SIMON

1855

NOTICE

Les romans sont toujours plus ou moins des fantaisies, et il en est

de ces fantaisies de l'imagination comme des nuages qui passent. D'où

viennent les nuages, et où vont-ils?

J'ai rêvé, en me promenant à travers la forêt de Fontainebleau, tête à

tête avec mon fils, à toute autre chose qu'à ce livre, que j'écrivais le

soir dans une auberge, et que j'oubliais le matin, pour ne m'occuper que

des fleurs et des papillons. Je pourrais raconter toutes nos courses

et tous nos amusements avec exactitude, et il m'est impossible de dire

pourquoi mon esprit s'en allait le soir à Venise. Je pourrais bien

chercher une bonne raison; mais il sera plus sincère d'avouer que je ne

m'en souviens pas: il y a de cela quinze ou seize ans.

GEORGE SAND.

Nohant, 23 août 1853.

ALLA SIGNORA

CARLOTTA MARLIANI,

CONSULESSA DI SPAGNA.

Les mariniers de l'Adriatique ne mettent point en mer une barque neuve

sans la décorer de l'image de la Madone. Que votre nom, écrit sur cette

page, soit, ô ma belle et bonne amie, comme l'effigie de la céleste

patronne, qui protège un frêle esquif livré aux flots capricieux.

GEORGE SAND.

LA

DERNIÈRE ALDINI.

PREMIÈRE PARTIE.

A cette époque-là, le signor Lélio n'était plus dans tout l'éclat de sa

jeunesse; soit qu'à force de remplir leur office généreux, ses poumons

eussent pris un développement auquel avaient obéi les muscles de la

poitrine, soit le grand soin que les chanteurs apportent à l'hygiène

conservatrice de l'harmonieux instrument, son corps, qu'il appelait

joyeusement l'_étui_ de sa voix, avait acquis un assez raisonnable degré

d'embonpoint. Cependant sa jambe avait conservé toute son élégance, et

l'habitude gracieuse de tous ses gestes en faisait encore ce que sous

l'Empire les femmes appelaient un beau cavalier.

Mais si Lélio pouvait encore remplir, sur les planches de la Fenice

et de la Scala, l'emploi de _primo uomo_ sans choquer ni le goût ni la

vraisemblance; si sa voix tout jours admirable et son grand talent le

maintenaient au premier rang des artistes italiens; si ses abondants

cheveux d'un beau gris de perle, et son grand oeil noir plein de feu,

attiraient encore le regard des femmes, aussi bien dans les salons que

sur la scène, Lélio n'en était pas moins un homme sage, plein de réserve

et de gravité dans l'occasion. Ce qui nous semblait étrange, c'est

qu'avec les agréments que le ciel lui avait départis, avec les succès

brillants de son honorable carrière, il n'était point et n'avait jamais

été un homme à bonnes fortunes. Il avait, disait-on, inspiré de grandes

passions; mais, soit qu'il ne les eut point partagées, soit qu'il en eût

enseveli le roman dans l'oubli d'une conscience généreuse, personne ne

pouvait raconter l'issue délicate de ces épisodes mystérieux. De fait,

il n'avait compromis aucune femme. Les plus opulentes et les plus

illustres maisons de l'Italie et de l'Allemagne l'accueillaient avec

empressement; nulle part il n'avait porté le trouble et le scandale.

Partout il jouissait d'une réputation de bonté, de loyauté, de sagesse

irréprochable.

Pour nous artistes, ses amis et ses compagnons, il était bien aussi le

meilleur et le plus estimable des hommes. Mais cette gaieté sereine,

cette grâce bienveillante qu'il portait dans le commerce du monde, ne

nous cachaient pas absolument un fond de mélancolie et l'habitude d'un

chagrin secret. Un soir, après souper, comme nous fumions le _serraglio_

sous nos treilles embaumées de Sainte-Marguerite, l'abbé Panorio nous

parlait de lui-même, et nous disait les poétiques élans et les combats

héroïques de son propre coeur avec une candeur respectable et touchante.

Lélio, gagné par cet exemple et partageant notre effusion, pressé

aussi un peu par les questions de l'abbé et les regards de Beppa, nous

confessa enfin que l'art n'était pas la seule noble passion qu'il eût

connue.

«_Ed io anchè!_ s'écria-t-il avec un soupir; et moi aussi j'ai aimé,

j'ai combattu, j'ai triomphé!

--Avais-tu donc fait voeu de chasteté comme lui? dit Beppa en souriant

et en touchant le bras de l'abbé du bout de son éventail noir.

--Je n'ai jamais fait aucun voeu, répondit Lélio; mais j'ai toujours été

impérieusement commandé par le sentiment naturel de la justice et de la

vérité. Je n'ai jamais compris qu'on pût être vraiment heureux un seul

jour en risquant toute la destinée d'autrui. Je vous raconterai, si vous

le voulez, deux époques de ma vie où l'amour a joué le principal rôle,

et vous comprendrez qu'il a pu m'en coûter un peu d'être, je ne dis pas

un héros, mais un homme.

--Voilà un début bien grave, dit Beppa, et je crains que ton récit ne

ressemble à une sonate française. Il te faut une introduction musicale,

attends! Est-ce là le ton qui te convient?» En même temps, elle tira de

son luth quelques accords solennels, et joua les premières mesures d'un

andante maestoso de Dusseck.

«Ce n'est pas cela, reprit Lélio en étouffant le son des cordes avec

le manche de l'éventail de Beppa. Joue-moi plutôt une de ces valses

allemandes, où la Joie et la Douleur, voluptueusement embrassées,

semblent tourner doucement et montrer tour à tour une face pâle baignée

de larmes et un front rayonnant couronné de fleurs.

--Fort bien! dit Beppa. Pendant ce temps Cupidon joue de la pochette,

et marque la mesure à faux, ni plus ni moins qu'un maître de ballet; la

Joie, impatientée, frappe du pied pour exciter le fade musicien qui gêne

son élan impétueux. La Douleur, exténuée de fatigue, tourne ses yeux

humides vers l'impitoyable racleur pour l'engager à ralentir cette

rotation obstinée, et l'auditoire, ne sachant s'il doit rire ou pleurer,

prend le parti de s'endormir.»

Et Beppa se mit à jouer la ritournelle d'une valse sentimentale,

ralentissant et pressant chaque mesure alternativement, conformant avec

rapidité l'expression de sa charmante figure, tantôt sémillante de joie,

tantôt lugubre de tristesse, à ce mode ironique, et portant dans cette

raillerie musicale toute l'énergie de son patriotisme artistique.

«Vous êtes une femme bornée! lui dit Lélio en passant ses ongles sur les

cordes, dont la vibration expira en un cri aigre et déchirant.

--Point-d'orgue germanique! s'écria la belle Vénitienne en éclatant de

rire et en lui abandonnant la guitare.

--L'artiste, reprit Lélio, a pour patrie le monde entier, la grande

_Bohême_, comme nous disons. _Per Dio!_ faisons la guerre au despotisme

autrichien, mais respectons la valse allemande! la valse de Weber, ô

mes amis! la valse de Beethoven et de Schubert! Oh! écoutez, écoutez

ce poëme, ce drame, cette scène de désespoir, de passion et de joie

délirante!»

En parlant ainsi, l'artiste fit résonner les cordes de l'instrument, et

se mit à vocaliser, de toute la puissance de sa voix et de son âme, le

chant sublime du _Désir_ de Beethoven; puis, s'interrompant tout à coup

et jetant sur l'herbe l'instrument encore plein de vibration pathétique:

«Jamais aucun chant, dit-il, n'a remué mon âme comme celui-là. Il

faut bien l'avouer, notre musique italienne ne parle qu'aux sens ou à

l'imagination exaltée; celle-ci parle au coeur et aux sentiments les

plus profonds et les plus exquis. J'ai été comme vous, Beppa. J'ai

résisté à la puissance du génie germanique; j'ai longtemps bouché les

oreilles de mon corps et celles de mon intelligence à ces mélodies du

Nord, que je ne pouvais ni ne voulais comprendre. Mais les temps sont

venus où l'inspiration divine n'est plus arrêtée aux frontières des

États par la couleur des uniformes et la bigarrure des bannières. Il y a

dans l'air je ne sais quels anges ou quels sylphes, messagers invisibles

du progrès, qui nous apportent l'harmonie et la poésie de tous les

points de l'horizon. Ne nous enterrons pas sous nos ruines; mais que

notre génie étende ses ailes et ouvre ses bras pour épouser tous les

génies contemporains par-dessus les cimes des Alpes.

--Écoutez, comme il extravague! s'écria Beppa en essuyant son luth déjà

couvert de rosée; moi qui le prenais pour un homme raisonnable!

--Pour un homme froid et peut-être égoïste, n'est-ce pas, Beppa? reprit

l'artiste en se rasseyant d'un air mélancolique. Eh bien! j'ai cru

moi-même être cet homme-là; car j'ai fait des actes de raison, et

j'ai sacrifié aux exigences de la société. Mais quand la musique des

régiments autrichiens fait retentir, le soir, les échos de nos grandes

places et nos tranquilles eaux des airs de Freyschütz et des fragments

de symphonie de Beethoven, je m'aperçois que j'ai des larmes en

abondance, et que mes sacrifices n'ont pas été de peu de valeur. Un sens

nouveau semble se révéler à moi: la mélancolie des regrets, l'habitude

de la tristesse et le besoin de la rêverie, ces éléments qui n'entrent

guère dans notre organisation méridionale, pénètrent désormais en moi

par tous les pores, et je vois bien clairement que notre musique est

incomplète, et l'art que je sers insuffisant à l'expression de mon âme;

voilà pourquoi vous me voyez dégoûté du théâtre, blasé sur les émotions

du triomphe, et peu désireux de conquérir de nouveaux applaudissements

à l'aide des vieux moyens; c'est que je voudrais m'élancer dans une vie

d'émotions nouvelles, et trouver dans le drame lyrique l'expression du

drame de ma propre vie; mais alors je deviendrais peut-être triste et

vaporeux comme un Hambourgeois, et tu me raillerais cruellement, Beppa!

C'est ce qu'il ne faut pas. O mes bons amis, buvons! et vive la joyeuse

Italie et Venise la belle!

Il porta son verre à ses lèvres; mais il le remit sur la table avec

préoccupation, sans avoir avalé une seule goutte de vin. L'abbé lui

répondit par un soupir, Beppa lui serra la main, et, après quelques

instants d'un silence mélancolique, Lélio, pressé de remplir sa

promesse, commença son récit en ces termes:

«Je suis, vous le savez, fils d'un pêcheur de Chioggia. Presque tous les

habitants de cette rive ont le thorax bien développé et la voix forte.

Ils l'auraient belle, s'il ne l'enrouaient de bonne heure à lutter sur

leurs barques contre les bruits de la mer et des vents, à boire et à

fumer immodérément pour conjurer le sommeil et la fatigue. C'est une

belle race que nos Chioggiotes. On dit qu'un grand peintre français

_Leopoldo Roberto_, est maintenant occupé à illustrer le type de leur

beauté dans un tableau qu'il ne laisse voir à personne.

Quoique je sois d'une complexion assez robuste, comme vous voyez, mon

père, en me comparant à mes frères, me jugea si frêle et si chétif,

qu'il ne voulut m'enseigner ni à jeter le filet, ni à diriger la

chaloupe et le chasse-marée. Il me montra seulement le maniement de la

rame à deux mains, le _voguer_ de la barquette, et il m'envoya gagner

ma vie à Venise en qualité d'aide-gondolier de place. Ce fut une

grande douleur et une grande humiliation pour moi que d'entrer ainsi

en servage, de quitter la maison paternelle, le rivage de la mer,

l'honorable et périlleuse profession de mes pères. Mais j'avais une

belle voix, je savais bon nombre de fragments de l'Arioste et du Tasse.

Je pouvais faire un agréable gondolier, et gagner, avec le temps et

la patience, cinquante francs par mois au service des amateurs et des

étrangers.

Vous ne savez pas, Zorzi, dit Lélio en s'interrompant et en se tournant

vers moi, comment se développent chez nous, gens du peuple, le goût et

le sentiment de la musique et de la poésie. Nous avions alors et nous

avons encore (bien que cet usage menace de se perdre) nos trouvères et

nos bardes, que nous appelons _cupidons_; rapsodes voyageurs, ils

nous apportent des provinces centrales les notions incorrectes de la

langue-mère, altérée, je ferais mieux de dire enrichie, de tout le génie

des dialectes du nord et du midi. Hommes du peuple comme nous, doués

à la fois de mémoire et d'imagination, ils ne se gênent nullement pour

mêler leurs improvisations bizarres aux créations des poëtes. Prenant

et laissant toujours sur leur passage quelque locution nouvelle,

ils embellissent et leur langage et le texte de leurs auteurs

d'une incroyable confusion d'idiomes. On pourrait les appeler les

conservateurs de l'instabilité du langage dans les provinces frontières

et sur tout le littoral. Notre ignorance accepte sans appel les

décisions de cette académie ambulante; et vous avez eu souvent

l'occasion d'admirer tantôt l'énergie, tantôt le grotesque de l'italien

de nos poëtes, dans la bouche des chanteurs des lagunes.

C'est le dimanche à midi, sur la place publique de Chioggia, après la

grand'messe, ou le soir dans les cabarets de la côte, que ces rapsodes

charment, par leurs récitatifs entrecoupés de chant et de déclamation,

un auditoire nombreux et passionné. Le _cupido_ est ordinairement debout

sur une table et joue de temps en temps une ritournelle ou un finale

de sa façon sur un instrument quelconque, celui-ci sur la cornemuse

calabraise, celui-là sur la vielle bergamasque, d'autres sur le violon,

la flûte ou la guitare. Le peuple chioggiote, en apparence flegmatique

et froid, écoute d'abord en fumant d'un air impassible et presque

dédaigneux; mais aux grands coups de lance des héros de l'Arioste, à la

mort des paladins, aux aventures des demoiselles délivrées et des géants

pourfendus, l'auditoire s'éveille, s'anime, s'écrie et se passionne si

bien, que les verres et les pipes volent en éclats, les tables et les

siéges sont brisés, et souvent le cupide, prêt à devenir victime de

l'enthousiasme excité par lui, est forcé de s'enfuir, tandis que les

dilettanti se répandent dans la campagne à la poursuite d'un ravisseur

imaginaire, aux cris d'_amazza!_ _amazza!_ tue le monstre! tue le

coquin! à mort le brigand! bravo, Astolphe! courage, bon compagnon!

avance! avance! tue! tue! C'est ainsi que les Chioggiotes, ivres de

fumée de tabac, de vin et de poésie, remontent sur leurs barques et

déclament aux flots et aux vents les fragments rompus de ces épopées

délirantes.

J'étais le moins bruyant et le plus attentif de ces dilettanti. Comme

j'étais fort assidu aux séances, et que j'en sortais toujours silencieux

et pensif, mes parents en concluaient que j'étais un enfant docile et

borné, à la fois désireux et incapable d'apprendre les _beaux-arts_. On

trouvait ma voix agréable; mais, comme j'avais en moi le sentiment d'une

accentuation plus pure et d'une déclamation moins forcenée que celle

des _cupidons_ et de leurs imitateurs, on décréta que j'étais, comme

chanteur aussi bien que comme barcarole, _bon pour la ville_,

retournant ainsi votre locution française à propos de choses de peu de

valeur,--_bon pour la campagne_.

Je vous ai promis le récit de deux épisodes, et non celui de ma vie;

je ne vous dirai donc pas le détail de toutes les souffrances par

lesquelles je passai pour arriver, moyennant le régime du riz à l'eau

et des coups de rame sur les épaules, à l'âge de quinze ans et à un

très-médiocre talent de gondolier. Le seul plaisir que j'eusse, c'était

celui d'entendre passer les sérénades; et, quand j'avais un instant de

loisir, je m'échappais pour chercher et suivre les musiciens dans tous

les coins de la ville. Ce plaisir était si vif que, s'il ne m'empêchait

point de regretter la maison paternelle, il m'eût empêché du moins d'y

retourner. Du reste, ma passion pour la musique était à l'état de goût

sympathique, et non de penchant personnel; car ma voix était en pleine

mue, et me semblait si désagréable, lorsque j'en faisais le timide

essai, que je ne concevais pas d'autre avenir que celui de battre l'eau

des lagunes, toute ma vie, au service du premier venu.

Mon maître et moi occupions souvent le _traguetto_, ou station de

gondoles, sur le grand canal, au palais Aldini, vers l'image de _saint

Zandegola_ (contraction patoise du nom de San-Giovanni Decollato). En

attendant la pratique, mon patron dormait, et j'étais chargé de guetter

les passants pour leur offrir le service de nos rames. Ces heures,

souvent pénibles dans les jours brûlants de l'été, étaient délicieuses

pour moi au pied du palais Aldini, grâce à une magnifique voix de femme

accompagnée par la harpe, dont les sons arrivaient distinctement jusqu'à

moi. La fenêtre par laquelle s'échappaient ces sons divins était située

au-dessus de ma tête, et le balcon avancé me servait d'abri contre la

chaleur du jour. Ce petit coin était mon Éden, et je n'y repasse jamais

sans que mon coeur tressaille au souvenir de ces modestes délices de mon

adolescence. Une tendine de soie ombrageait alors le carré de balustrade

de marbre blanc, brunie par les siècles et enlacée de liserons et de

plantes pariétaires soigneusement cultivées par la belle hôtesse

de cette riche demeure; car elle était belle; je l'avais entrevue

quelquefois au balcon, et j'avais entendu dire aux autres gondoliers que

c'était la femme la plus aimable et la plus courtisée de Venise. J'étais

assez peu sensible à sa beauté, quoiqu'à Venise les gens du peuple aient

des yeux pour les femmes du plus haut rang, et réciproquement, à ce

qu'on assure. Pour moi, j'étais tout oreilles; et, quand je la voyais

paraître, mon coeur battait de joie, parce que sa présence me donnait

l'espoir de l'entendre bientôt chanter.

J'avais entendu dire aussi aux gondoliers du traguet que l'instrument

dont elle s'accompagnait était une harpe; mais leurs descriptions

étaient si confuses qu'il m'était impossible de me faire une idée nette

de cet instrument. Ses accords me ravissaient, et c'est lui que je

brûlais du désir de voir. Je m'en faisais un portrait fantastique; car

on m'avait dit qu'il était tout d'or pur, plus grand que moi, et mon

patron Masino en avait vu un qui était terminé par le buste d'une belle

femme qu'on aurait dit prête à s'envoler, car elle avait des ailes. Je

voyais donc la harpe dans mes rêves, tantôt sous la figure d'une sirène,

et tantôt sous celle d'un oiseau; quelquefois je croyais voir passer

une belle barque pavoisée, dont les cordages de soie rendaient des sons

harmonieux. Une fois je rêvai que je trouvais une harpe au milieu des

roseaux et des algues; mais au moment où j'écartais les herbes humides

pour la saisir, je fus éveillé en sursaut, et ne pus jamais retrouver le

souvenir distinct de sa forme.

Cette curiosité s'empara si fort de mon jeune cerveau, qu'un jour je

finis par céder à une tentation maintes fois vaincue. Pendant que mon

patron était au cabaret, je grimpai sur la couverture de ma gondole, et

de là aux barreaux d'une fenêtre basse; puis enfin je m'accrochai à la

balustrade du balcon, je l'enjambai et je me trouvai sous les rideaux de

la tendine.

Je pus alors contempler l'intérieur d'un magnifique cabinet; mais le

seul objet qui me frappa, ce fut la harpe muette au milieu des autres

meubles qu'elle dominait fièrement. Le rayon qui pénétra dans le

cabinet lorsque j'entr'ouvris le rideau vint frapper sur la dorure de

l'instrument, et fit étinceler le beau cygne sculpté qui le surmontait.

Je restai immobile d'admiration, ne pouvant me lasser d'en examiner les

moindres détails, la structure élégante, qui me rappelait la proue des

gondoles, les cordes diaphanes qui me semblèrent, toutes d'or filé, les

cuivres luisants et la boîte de bois satiné sur laquelle étaient peints

des oiseaux, des fleurs et des papillons richement coloriés et d'un

travail exquis.

Cependant, il me restait un doute, au milieu de tant de meubles

superbes, dont la forme et l'usage m'étaient peu connus; ne m'étais-je

pas trompé? était-ce bien la harpe que je contemplais? Je voulus m'en

assurer; je pénétrai dans le cabinet, et je posai une main gauche et

tremblante sur les cordes. O ravissement! elles me répondirent. Saisi

d'un inexprimable vertige, je me mis à faire vibrer au hasard et avec

une sorte de fureur toutes ces voix retentissantes, et je ne crois pas

que l'orchestre le plus savant et le mieux gouverné m'ait jamais fait

depuis autant de plaisir que l'effroyable confusion de sons dont je

remplis l'appartement de la signora Aldini.

Mais ma joie ne fut pas de longue durée. Un valet de chambre qui

rangeait les salles voisines accourut au bruit, et, furieux de voir un

petit rustre en haillons s'introduire ainsi et s'abandonner à l'amour

de l'art avec un si odieux déréglement, se mit en devoir de me chasser à

coups de balai. Il ne me convenait guère d'être congédié de la sorte,

et je me retirai prudemment vers le balcon, afin de m'en aller comme

j'étais venu. Mais avant que j'eusse pu l'enjamber, le valet s'élança

sur moi, et je me vis dans l'alternative d'être battu ou de faire un

culbute ridicule. Je pris un parti violent, ce fut d'esquiver le choc

en me baissant avec dextérité, et de saisir mon adversaire par les

deux jambes, tandis qu'il donnait brusquement de la poitrine contre

la balustrade. L'enlever ainsi de terre et le lancer dans le canal fut

l'affaire d'un instant. C'est un jeu auquel les enfants s'exercent

entre eux à Chioggia. Mais je n'avais pas eu le temps d'observer que

la fenêtre était à vingt pieds de l'eau et que le pauvre diable de

_cameriere_ pouvait ne pas savoir nager.

Heureusement pour lui et pour moi, il revint aussitôt sur l'eau et

s'accrocha aux barques du traguet. J'eus un instant de terreur en lui

voyant faire le plongeon; mais, dès que je le vis sauvé, je songeai à me

sauver moi-même: car il rugissait de fureur et allait ameuter contre

moi tous les laquais du palais Aldini. J'enfilai la première porte qui

s'offrit à moi, et, courant à travers les galeries, j'allais franchir

l'escalier, lorsque j'entendis des voix confuses qui venaient à ma

rencontre. Je remontai précipitamment et me réfugiai sous les combles du

palais, où je me cachai dans un grenier parmi de vieux tableaux rongés

des vers, et des débris de meubles.

Je restai là deux jours et deux nuits sans prendre aucun aliment et sans

oser me frayer un passage au milieu de mes ennemis. Il y avait tant de

monde et de mouvement dans cette maison qu'on n'y pouvait faire un pas

sans rencontrer quelqu'un. J'entendais par la lucarne les propos

des valets qui se tenaient dans la galerie de l'étage inférieur.

Ils s'entretenaient de moi presque continuellement, faisaient mille

commentaires sur ma disparition, et se promettaient de m'infliger une

rude correction s'ils réussissaient à me rattraper. J'entendais aussi

mon patron sur sa barque s'étonner de mon absence, et se réjouir à

l'idée de mon retour, dans des intentions non moins bienveillantes.

J'étais brave et vigoureux; mais je sentais que je serais accablé par le

nombre. L'idée d'être battu par mon patron ne m'occupait guère; c'était

une chance du métier d'apprenti qui n'entraînait aucune honte. Mais

celle d'être châtié par des laquais soulevait en moi une telle horreur,

que je préférais mourir de faim. Il ne s'en fallut pas de beaucoup

que mon aventure n'eût ce dénouement. A quinze ans, on supporte mal la

diète. Une vieille camériste qui vint chercher un pigeon déserteur sous

les combles trouva, au lieu de son fugitif, le pauvre _barcarolino_

évanoui et presque mort au pied d'une vieille toile qui représentait

une sainte Cécile. Ce qu'il y eut de plus frappant pour moi dans ma

détresse, c'est que la sainte avait entre les bras une harpe de forme

antique que j'eus tout le loisir de contempler au milieu des angoisses

de la faim, et dont la vue me devint tellement odieuse, que pendant bien

longtemps, par la suite, je ne pus supporter ni l'aspect ni le son de

cet instrument fatal.

La bonne duègne me secourut et intéressa la signora Aldini à mon sort.

Je fus promptement rétabli des suites du jeûne, et mon persécuteur,

apaisé par cette expiation, agréa l'aveu de ma faute et l'expression

brusque, mais sincère, de mes regrets. Mon père, en apprenant de mon

patron que j'étais perdu, était accouru. Il fronça le sourcil lorsque

madame Aldini lui manifesta l'intention de me prendre à son service.

C'était un homme rude, mais fier et indépendant. C'était bien assez,

selon lui, que je fusse condamné par ma délicate organisation à vivre à

la ville. J'étais de trop bonne famille pour être valet, et quoique

les gondoliers eussent de grandes prérogatives dans les maisons

particulières, il y avait une distinction de rang bien marquée entre les

gondoliers de la place et les _gondolieri di casa_. Ces derniers étaient

mieux vêtus, il est vrai, et participaient au bien-être de la vie

patricienne; mais ils étaient réputés laquais, et il n'y avait point

de telle souillure dans ma famille. Néanmoins madame Aldini était si

gracieuse et si bienveillante, que mon brave homme de père, tortillant

son bonnet rouge dans ses mains avec embarras, et tirant à chaque

instant, par habitude, sa pipe éteinte de sa poche, ne sut que répondre

à ses douces paroles et à ses généreuses promesses. Il résolut de me

laisser libre, comptant bien que je refuserais. Mais moi, quoique je

fusse bien dégoûté de la harpe, je ne songeais qu'à la musique. Je ne

sais quelle puissance magnétique la signora Aldini exerçait sur

moi; c'était une véritable passion, mais une passion d'artiste toute

platonique et toute philharmonique. De la petite chambre basse où l'on

m'avait recueilli pour me soigner,--car j'eus, par suite de mon jeûne,

deux ou trois accès de fièvre,--je l'entendais chanter, et cette fois

elle s'accompagnait avec le clavecin, car elle jouait également bien de

plusieurs instruments. Enivré de ses accents, je ne compris pas même les

scrupules de mon père, et j'acceptai sans hésiter la place de gondolier

en second au palais Aldini.

Il était de bon goût à cette époque d'être _bien monté_ en barcarolles,

c'est-à-dire que, de même que la gondole équivaut, à Venise, à

l'_équipage_ dans les autres pays, de même les gondoliers sont un objet

à la fois de luxe et de nécessité comme les chevaux. Toutes les

gondoles étant à peu près semblables, d'après le décret somptuaire de

la république, qui les condamna indistinctement à être tendues de noir,

c'était seulement par l'habit et par la tournure de leurs rameurs que

les personnes opulentes pouvaient se faire remarquer dans la foule. La

gondole du patricien élégant devait être conduite, à l'arrière, par

un homme robuste et d'une beauté mâle; à l'avant, par un négrillon

singulièrement accoutré, ou par un blondin indigène, sorte de page ou

de jockey vêtu avec élégance, et placé là comme un ornement, comme la

_poupée_ à la proue des navires.

J'étais donc tout à fait propre à cet honorable emploi. J'étais un

véritable enfant des lagunes, blond, rose, tres-fort, avec des contours

un peu féminins, ayant la tête, les pieds et les mains remarquablement

petits, le buste large et musculeux, le cou et les bras ronds,

nerveux et blancs. Ajoutez à cela une chevelure couleur d'ambre, fine,

abondante, et bouclée naturellement; imaginez un charmant costume

demi-Figaro, demi-Chérubin, et le plus souvent les jambes nues, la

culotte de velours bleu de ciel attachée par une ceinture de soie

écarlate, et la poitrine couverte seulement d'une chemise de batiste

brodée plus blanche que la neige; vous aurez une idée du pauvre

histrion en herbe qu'on appelait alors Nello, par contraction de son nom

véritable, Daniele Gemello.

Comme il est de la destinée des petits chiens d'être cajolés par les

maîtres imbéciles et battus par les valets jaloux, le sort de mes

pareils était généralement un mélange assez honteux de tolérance

illimitée de la part des uns, et de haine brutale de la part des autres.

Heureusement pour moi, la Providence me jeta sur un coin béni: Bianca

Aldini était la bonté, l'indulgence, la charité, descendues sur la

terre. Veuve à vingt ans, elle passait sa vie à soulager les pauvres, à

consoler les affligés. Là où il y avait une larme à essuyer, un bienfait

à verser, on la voyait bientôt accourir dans sa gondole, portant sur

ses genoux sa petite fille âgée de quatre ans; miniature charmante, si

frêle, si jolie, et toujours si fraîchement parée, qu'il semblait que

les belles mains de sa mère fussent les seules au monde assez effilées,

assez douces et assez moelleuses pour la toucher sans la froisser ou

sans la briser. Madame Aldini était toujours vêtue elle-même avec un

goût et une recherche que toutes les dames de Venise essayaient en vain

d'égaler; immensément riche, elle aimait le luxe, et dépensait la moitié

de son revenu à satisfaire ses goûts d'artiste et ses habitudes de

patricienne. L'autre moitié passait en aumônes, en services rendus,

en bienfaits de toute espèce. Quoique ce fût un assez beau _denier de

veuve_, comme elle l'appelait, elle s'accusait naïvement d'être une âme

tiède, de ne pas faire ce qu'elle devait; et, concevant de sa charité

plus de repentir que d'orgueil, elle se promettait chaque jour de

_quitter le siècle_ et de s'occuper sérieusement de son salut. Vous

voyez, d'après ce mélange de faiblesse féminine et de vertu chrétienne,

qu'elle ne se piquait point d'être une âme forte, et que son

intelligence n'était pas plus éclairée que ne le comportaient le temps

et le monde où elle vivait. Avec cela, je ne sais s'il a jamais existé

de femme meilleure et plus charmante. Les autres femmes, jalouses de

sa beauté, de son opulence et de sa vertu, s'en vengeaient en assurant

qu'elle était bornée et ignorante. Il y avait de la vérité dans cette

accusation; mais Bianca n'en était pas moins aimable. Elle avait un

fonds de bon sens qui l'empêchait d'être jamais ridicule, et, quant à

son manque d'instruction, la naïveté modeste qui en résultait était

chez elle une grâce de plus. J'ai vu autour d'elle les hommes les plus

éclairés et les plus graves ne jamais se lasser de son entretien.

Vivant ainsi à l'église et au théâtre, dans la mansarde du pauvre et

dans les palais, elle portait avec elle en tous lieux la consolation

ou le plaisir, elle imposait à tous la reconnaissance ou la gaieté. Son

humeur était égale, enjouée, et le caractère de sa beauté suffisait

à répandre la sérénité autour d'elle. Elle était de moyenne taille,

blanche comme le lait et fraîche comme une fleur; tout en elle était

douceur, jeunesse, aménité. De même que, dans toute sa gracieuse

personne, on eût vainement cherché un angle aigu, de même son caractère

n'offrit jamais la moindre aspérité, ni sa bonté la moindre lacune. A

la fois active comme le dévouement évangélique et nonchalante comme la

mollesse vénitienne, elle ne passait jamais plus de deux heures dans

la journée au même endroit; mais dans son palais elle était toujours

couchée sur un sofa, et dehors elle était toujours étendue dans sa

gondole. Elle se disait faible sur les jambes, et ne montait ou ne

descendait jamais un escalier sans être soutenue par deux personnes;

dans ses appartements elle était toujours appuyée sur le bras de Salomé,

une belle fille juive qui la servait et lui tenait compagnie. On disait

à ce propos que madame Aldini était boiteuse par suite de la chute d'un

meuble que son mari avait jeté sur elle dans un accès de colère, et qui

lui avait fracturé la jambe: c'est ce que je n'ai jamais su précisément,

bien que pendant plus de deux ans elle se soit appuyée sur mon bras pour

sortir de son palais et pour y rentrer, tant elle mettait d'art et de

soin à cacher cette infirmité.

Malgré sa bienveillance et sa douceur, Bianca ne manquait ni

de discernement ni de prudence dans le choix des personnes qui

l'entouraient; il est certain que nulle part je n'ai vu autant de braves

gens réunis. Si vous me trouvez un peu de bonté et assez de fierté

dans l'âme, c'est au séjour que j'ai fait dans cette maison qu'il faut

l'attribuer. Il était impossible de n'y pas contracter l'habitude de

bien penser, de bien dire et de bien faire; les valets étaient probes

et laborieux, les amis fidèles et dévoués... les amants même... (car il

faut bien l'avouer, il y eut des amants) étaient pleins d'honneur et

de loyauté. J'avais là plusieurs patrons; de tous ces pouvoirs, la

_signora_ était le moins impératif. Au reste, tous étaient bons ou

justes. Salomé, qui était le pouvoir exécutif de la maison, maintenait

l'ordre avec un peu de sévérité; elle ne souriait guère, et le grand arc

de ses sourcils se divisait rarement en deux quarts de cercle au-dessus

de ses longs yeux noirs. Mais elle avait de l'équité, de la patience et

un regard pénétrant qui ne méconnaissait jamais la sincérité. Mandola,

premier gondolier, et mon précepteur immédiat, était un Hercule lombard,

qu'à ses énormes favoris noirs et à ses formes athlétiques on eût pris

pour Polyphème. Ce n'en était pas moins le paysan le plus doux, le

plus calme et le plus humain qui ait jamais passé de ses montagnes à la

civilisation des grandes cités. Enfin, le comte Lanfranchi, le plus bel

homme de la république, que nous avions l'honneur de promener tous les

soirs en gondole fermée avec madame Aldini, de dix heures à minuit,

était bien le plus gracieux et le plus affable seigneur que j'aie

rencontré dans ma vie.

Je n'ai jamais connu de feu monseigneur Aldini qu'un grand portrait en

pied qui était à l'entrée de la galerie, dans un cadre superbe un

peu détaché de la muraille, et semblant commander à une longue suite

d'aïeux, tous de plus en plus noirs et vénérables, qui s'enfonçaient,

par ordre chronologique, dans la profondeur sombre de cette vaste salle.

Torquato Aldini était habillé dans le dernier goût du temps, avec

un jabot de dentelle de Flandre et un habit du matin de gros d'été

vert-pomme à brandebourgs rose vif; il était admirablement crêpé et

poudré. Mais, malgré la galanterie de ce déshabillé pastoral, je ne

pouvais le regarder sans baisser les yeux; car il y avait sur sa figure,

d'un jaune brun, dans sa prunelle noire et ardente, dans sa bouche

froide et dédaigneuse, dans son attitude impassible, et jusque dans le

mouvement absolu de sa main longue et maigre, ornée de diamants, une

expression de fierté arrogante et de rigueur inflexible que je n'avais

jamais rencontrée sous le toit de ce palais. C'était un beau portrait,

et le portrait d'un beau jeune homme: il était mort à vingt-cinq ans, à

la suite d'un duel avec un Foscari, qui avait osé se dire de meilleure

famille que lui. Il avait laissé une grande réputation de bravoure et

de fermeté; mais on disait tout bas qu'il avait rendu sa femme

très-malheureuse, et les domestiques n'avaient pas l'air de le

regretter. Il leur avait imprimé une telle crainte, qu'ils ne passaient

jamais le soir devant cette peinture, saisissante de vérité, sans se

découvrir la tête, comme ils eussent fait devant la personne de leur

ancien maître.

Il fallait que la dureté de son âme eût fait beaucoup souffrir la

_signora_ et l'eût bien dégoûtée du mariage, car elle ne voulait point

contracter de nouveaux liens, et repoussait les meilleurs partis de la

république. Cependant elle avait besoin d'aimer, car elle souffrait les

assiduités du comte Lanfranchi, et ne semblait lui refuser des douceurs

de l'hyménée que le serment indissoluble. Au bout d'un an, le comte,

désespérant de lui inspirer la confiance nécessaire pour un tel

engagement, et cherchant fortune ailleurs, lui confessa qu'une riche

héritière lui donnait meilleure espérance. La signora lui rendit

aussitôt généreusement sa liberté; elle parut triste et malade pendant

plusieurs jours; mais, au bout d'un mois, le prince de Montalegri vint

occuper dans la gondole la place que l'ingrat Lanfranchi avait laissée

vacante, et pendant un an encore, Mandola et moi promenâmes sur les

lagunes ce couple bénévole, et en apparence fortuné.

J'avais un attachement très-vif pour la signora. Je ne concevais rien de

plus beau et de meilleur qu'elle sur la terre. Quand elle tournait sur

moi son beau regard presque maternel, quand elle m'adressait en

souriant de douces paroles (les seules qui pussent sortir de ses lèvres

charmantes), j'étais si fier et si content que, pour lui faire plaisir,

je me serais jeté sous la carène tranchante du _Bucentaure_. Quand elle

me donnait un ordre, j'avais des ailes; quand elle s'appuyait sur

moi, mon coeur palpitait de joie; quand, pour faire remarquer ma belle

chevelure au prince de Montalegri, elle posait doucement sa main de

neige sur ma tête, je devenais rouge d'orgueil. Et pourtant je promenais

sans jalousie le prince à ses côtés; je répondais gaiement à ces

quolibets pleins de bienveillance que les seigneurs de Venise aiment à

échanger avec les barcarolles pour éprouver en eux l'esprit de repartie;

et, malgré l'excessive liberté dont le gondolier provoqué jouit en

pareil cas, jamais je n'avais senti contre le prince le plus léger

mouvement d'aigreur. C'était un bon jeune homme; je lui savais gré

d'avoir consolé la signora de l'abandon de M. Lanfranchi. Je n'avais pas

cette sotte humilité qui s'incline devant les prérogatives du rang. En

fait d'amour, nous ne les connaissons guère dans ce pays, et nous les

connaissions encore moins dans ce temps-là. Il n'y avait pas une telle

différence d'âge entre la signora et moi, que je ne pusse être amoureux

d'elle. Le fait est que je serais embarrassé aujourd'hui de donner un

nom à ce que j'éprouvais alors. C'était de l'amour peut-être, mais de

l'amour pur comme mon âge; et de l'amour tranquille, parce que j'étais

sans ambition et sans cupidité.

Outre ma jeunesse, mon zèle et mon caractère facile et enjoué, j'avais

plu particulièrement à la signora par mon amour pour la musique: elle

prenait plaisir à voir l'émotion que j'éprouvais au son de sa belle

voix, et chaque fois qu'elle chantait, elle me faisait appeler. Accorte

et familière, elle me faisait entrer jusque dans son cabinet, et

m'autorisait à m'asseoir auprès de Salomé. Il semblait qu'elle eût

aimé à voir cette farouche camériste se départir un peu avec moi de

son austérité. Mais Salomé m'imposait beaucoup plus que la signora, et

jamais je ne fus tenté de m'enhardir auprès d'elle.

Un jour la signora me demanda si j'avais de la voix, je lui répondis que

j'en avais eu, mais qu'elle s'était perdue. Elle voulut que j'en fisse

l'essai devant elle. Je m'en défendis, elle insista, il fallut

céder. J'étais fort troublé, et convaincu qu'il me serait impossible

d'articuler un son; car il y avait bien un an que je ne m'en étais

avisé. J'avais alors dix-sept ans. Ma voix était revenue, je ne m'en

doutais pas. Je mis ma tête dans mes deux mains: je tâchai de me

rappeler une strophe de la _Jérusalem_, et le hasard me fit rencontrer

celle qui exprime l'amour d'Olinde pour Sophronie, et qui se termine par

ce vers:

Brama assai, poco spera, nulla chiede.

Alors, rassemblant mon courage et me mettant à crier de toute ma force

comme si j'eusse été en pleine mer, je fis retentir les lambris étonnés

de ce lai plaintif et sonore, sur lequel nous chantons dans les lagunes

les prouesses de Roland et les amours d'Herminie. Je ne me méfiais

pas de l'effet que j'allais produire; comptant sur le filet enroué que

j'avais fait sortir autrefois de ma poitrine, je faillis tomber à la

renverse, lorsque l'instrument que je recélais en moi, à mon insu,

manifesta sa puissance. Les tableaux suspendus à la muraille en

frémirent, la signora sourit, et les cordes de la harpe répondirent par

une longue vibration au choc de cette voix formidable.

«_Santo Dio!_ s'écria Salomé en laissant tomber son ouvrage et en se

bouchant les oreilles, le lion de Saint-Marc ne rugirait pas autrement!»

La petite Aldini, qui jouait sur le tapis, fut si épouvantée, qu'elle se

mit à pleurer et à crier.

Je ne sais ce que fit la signora. Je sais seulement qu'elle, et

l'enfant, et Salomé, et la harpe, et le cabinet, tout disparut, et que

je courus à toutes jambes à travers les rues, sans savoir quel démon me

poussait, jusqu'à la _Quinta-Valle_; là, je me jetai dans une barque et

j'arrivai à la grande prairie qu'on nomme aujourd'hui le Champ-de-Mars,

et qui est encore le lieu le plus désert de la ville. A peine me vis-je

seul et en liberté, que je me mis à chanter de toute la force de mes

poumons. O miracle! j'avais plus d'énergie et d'étendue dans la voix

qu'aucun des _cupidi_ que j'avais admirés à Chioggia. Jusque-là j'avais

cru manquer de puissance, et j'en avais trop. Elle me débordait, elle me

brisait. Je me jetai la figure dans les longues herbes, et, en proie à

un accès de joie délirante, je fondis en larmes. O les premières larmes

de l'artiste! elles seules peuvent rivaliser de douceur ou d'amertume

avec les premières larmes de l'amant.

Je me remis ensuite à chanter et à répéter cent fois de suite les

strophes éparses dont j'avais gardé souvenance. A mesure que

je chantais, le rude éclat de ma voix s'adoucissait, je sentais

l'instrument devenir à chaque instant plus souple et plus docile. Je ne

ressentais aucune fatigue; plus je m'exerçais, plus il me semblait

que ma respiration devenait facile et de longue haleine. Alors, je me

hasardai à essayer les airs d'opéra et les romances que j'entendais

chanter depuis deux ans à la signora. Depuis deux ans, j'avais bien

appris et bien travaillé sans m'en douter. La méthode était entrée dans

ma tête par routine, par instinct, et le sentiment dans mon âme par

intuition, par sympathie. J'ai beaucoup de respect pour l'étude; mais

j'avoue qu'aucun chanteur n'a moins étudié que moi. J'étais doué d'une

facilité et d'une mémoire merveilleuses. Il suffisait que j'eusse

entendu un trait pour le rendre aussitôt avec netteté. J'en fis

l'épreuve dès ce premier jour, et je parvins à chanter presque d'un

bout à l'autre les morceaux les plus difficiles du répertoire de madame

Aldini.

La nuit vint m'avertir de mettre un terme à mon enthousiasme. Je

m'aperçus alors que j'avais manqué tout le jour à mon service, et je

retournai au palais confus et repentant de ma faute. C'était la première

de ce genre que j'eusse commise, et je ne craignais rien tant qu'un

reproche de la signora, quelque doux qu'il dût être. Elle était en train

de souper, et je me glissai timidement derrière sa chaise. Je ne la

servais jamais à table; car j'étais resté fier comme un Chioggiote, et

j'avais gardé toutes les franchises attachées à mon emploi privilégié.

Mais, voulant réparer mon tort par un acte d'humilité, je pris des

mains de Salomé l'assiette de porcelaine de Chine qu'elle allait lui

présenter, et j'avançai la main avec gaucherie. Madame Aldini feignit

d'abord de ne pas y faire attention, et se laissa servir ainsi pendant

quelques instants; puis, tout d'un coup, rencontrant à la dérobée mon

regard piteux, elle partit d'un grand éclat de rire en se renversant sur

son fauteuil.

«Votre Seigneurie le gâte, dit la sévère Salomé en réprimant une

imperceptible velléité de partager l'enjouement de sa maîtresse.

--Pourquoi le gronderais-je? repartit la signora. Il s'est fait peur

à lui-même ce matin, et, pour se punir, il s'est enfui, le pauvret! Je

parie qu'il n'a pas mangé de la journée. Allons, va souper, Nellino. Je

te pardonne, à condition que tu ne chanteras plus.»

Ce sarcasme bienveillant me sembla très-amer. C'était le premier

auquel je fusse sensible; car, malgré tous les éléments offerts au

développement de ma vanité, c'était un sentiment que je ne connaissais

pas encore. Mais l'orgueil venait de s'éveiller en moi avec la

puissance, et, en raillant ma voix, on me semblait nier mon âme et

attaquer ma vie.

Depuis ce jour, les leçons que me donnait à son insu la signora en

s'exerçant devant moi me devinrent de plus en plus profitables. Tous les

soirs j'allais m'exercer au Champ-de-Mars aussitôt que mon service était

fini, et j'avais la conscience de mes progrès. Bientôt les leçons de la

signora ne me suffirent plus. Elle chantait pour son plaisir, portant

à l'étude une nonchalance superbe, et ne cherchant point à se

perfectionner. J'avais un désir immodéré d'aller au théâtre; mais,

pendant tout le temps qu'elle y passait, j'étais condamné à garder

la gondole, Mandola jouissant du privilége d'aller au parterre, ou

d'écouter dans les corridors. J'obtins enfin de lui, un jour, qu'il

me laissât entrer à sa place pendant un acte d'opéra, à la Fenice. On

jouait le _Mariage secret_. Je ne chercherai point à vous rendre ce que

j'éprouvai: je faillis devenir fou, et, manquant à la parole que j'avais

donnée à mon compagnon, je le laissai se morfondre dans la gondole,

et ne songeai à sortir que quand je vis la salle vide et les lustres

éteints.

Alors je sentis le besoin impérieux, irrésistible, d'aller au théâtre

tous les soirs. Je n'osais point demander la permission à madame Aldini:

je craignais qu'elle ne vint encore à railler ma passion infortunée

(comme elle l'appelait) pour la musique. Cependant, il fallait mourir ou

aller à la Fenice. J'eus la coupable pensée de quitter le service de la

signora et de gagner ma vie en qualité de _facchino_ à la journée, afin

d'avoir le temps et le moyen d'aller le soir au théâtre. Je calculai

qu'avec les petites économies que j'avais faites au palais Aldini, et

en réduisant mon vêtement et ma nourriture au plus strict nécessaire,

je pourrais satisfaire ma passion. Je pensai aussi à entrer au théâtre

comme machiniste, comparse ou allumeur; l'emploi le plus abject m'eût

semblé doux, pourvu que je pusse entendre de la musique tous les jours.

Enfin, je pris le parti d'ouvrir mon coeur au bienveillant Montalegri.

On lui avait raconté mon aventure musicale. Il commença par rire; puis,

comme j'insistais courageusement, il exigea pour condition que je lui

fisse entendre ma voix. J'hésitai beaucoup: j'avais peur qu'il ne me

désespérât par ses railleries, et quoique je n'eusse pour l'avenir aucun

dessein formulé avec moi-même, je sentais que m'enlever l'espoir de

savoir chanter un jour, c'était m'arracher la vie. Je me résignai

pourtant: je chantai d'une voix tremblante le fragment d'un des airs que

j'avais entendus une seule fois au théâtre. Mon émotion gagna le

prince; je vis dans ses yeux qu'il prenait plaisir à m'entendre: je pris

courage, je chantai mieux. Il leva les mains deux ou trois fois pour

m'applaudir, puis il s'arrêta de peur de m'interrompre; je chantai

alors tout à fait bien, et quand j'eus finis, le prince, qui était un

véritable dilettante, faillit m'embrasser et me donna les plus grands

éloges. Il me remmena chez la signora et présenta ma pétition, qui fut

ratifiée sur-le-champ. Mais on voulut aussi me faire chanter, et jamais

je ne voulus y consentir. La fierté de ma résistance étonna madame

Aldini sans l'irriter. Elle pensait la vaincre plus tard; mais elle n'en

vint pas à bout aisément. Plus je suivais le théâtre, plus je faisais

d'exercices et de progrès, plus aussi je sentais tout ce qui me manquait

encore, et plus je craignais de me faire entendre et juger avant d'être

sûr de moi-même. Enfin, un soir, au Lido, comme il faisait un clair de

lune superbe, et que la promenade de la signora m'avait fait manquer

et le théâtre et mon heure d'étude solitaire, je fus pris du besoin

de chanter, et je cédai à l'inspiration. La signora et son amant

m'écoutèrent en silence; et quand j'eus fini, ils ne m'adressèrent pas

un mot d'approbation ni de blâme. Mandola fut le seul qui, sensible à la

musique comme un vrai Lombard, s'écria à plusieurs reprises, en écoutant

mon jeune ténore: _Corpo del diavolo! che buon basso!_

Je fus un peu piqué de l'indifférence ou de l'inattention de ma

patronne. J'avais la conscience d'avoir assez bien chanté pour mériter

un encouragement de sa bouche. Je ne comprenais pas non plus la froideur

du prince d'après les éloges qu'il m'avait donnés deux mois auparavant.

Plus tard je sus que ma maîtresse avait été émerveillée de mes

dispositions et de mes moyens, mais qu'elle avait résolu, pour me punir

de m'être tant fait prier, de paraître insensible à mon premier essai.

Je compris la leçon, et, quelques jours après, ayant été sommé par elle

de chanter durant sa promenade, je m'en acquittai de bonne grâce. Elle

était seule, étendue sur les coussins de la gondole, et paraissait

livrée à une mélancolie qui ne lui était pas habituelle. Elle ne

m'adressa pas la parole durant toute la promenade; mais en rentrant,

lorsque je lui offris mon bras pour remonter le perron du palais, elle

me dit ce peu de mots, qui me laissa une émotion singulière: «Nello, tu

m'as fait beaucoup de bien. Je te remercie.»

La dernière Aldini: Simon · 第 1 / 14 段