à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt les maîtres de Venise,
et il vous sera fait une bonne part, chevalier, dans le triomphe
des amis de la liberté. Mais en attendant que ce fait inévitable
s’accomplisse, je viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse
particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans trois jours,
le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher cet odieux sacrifice, et
je viens vous en offrir les moyens. Il y a demain une grande fête au
casino du _Salvadego_, où doivent se trouver les Grimani, le sénateur
Zeno avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. Vous
irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui vous accompagneront
sous un déguisement qu’autorise le carnaval, vous enlèverez la belle
Hélène et vous partirez à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous
donnera, pour le général en chef de l’armée française, une lettre qui
vous mettra à l’abri de toutes recherches.
—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo abattu, que
la signora Beata ait donné son consentement au mariage dont vous
m’annoncez la triste nouvelle?
—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, jusqu’à
l’appartement que doivent habiter les deux époux! répliqua Zorzi avec
impatience. Voulez-vous attendre que le fruit d’or ait été cueilli au
jardin des Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?
—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends à vos conseils, et
j’accepte l’offre de mes amis.»
Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute de la république
de Venise ne fut ni moins gai, ni moins bruyant que ceux des années
précédentes. Cette ville unique, monument admirable d’un peuple
industrieux qui, sans l’initiative d’un législateur suprême et sans
l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses propres efforts, du
sein de la pauvreté et de l’ignorance au comble de la fortune et de
la civilisation, allait s’éteindre et disparaître de la scène du
monde sans se douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de
sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du sort! un État
indépendant consacré par les siècles, par les traités et le droit
public de l’Europe chrétienne, une puissance catholique qui avait été
le boulevard de l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs,
une république italienne qui fut une des merveilles de la civilisation
et l’alliée de la France dès le XII^e siècle, va être anéantie et
vendue à l’encan par un général républicain qui parle la langue de
Dante et de Machiavel, par le représentant d’une grande et généreuse
nation qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect
des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève contre
le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner à son despotisme et
qu’elle le relègue par delà les mers comme un perturbateur du repos
public, les rois de la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de
l’acte accompli en manquant à leurs promesses de liberté. Ils relèvent
et restaurent tous les anciens pouvoirs qui avaient disparu dans la
tourmente révolutionnaire; mais cette glorieuse république de Venise,
qui fut le premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, reste
entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite de l’instabilité
des sociétés modernes et des secousses incessantes qui viennent
ébranler les gouvernements les mieux affermis! La révolution de 89 a
posé des principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre et
qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient d’en
étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des soldats aux gardes ni des
vœux à la madone qui peuvent conjurer ces principes, et empêcher la
conscience moderne d’organiser le monde à son image.
Pendant que les destinées de la république étaient l’objet des
douloureuses préoccupations d’un petit nombre d’esprits clairvoyants,
pendant que le palais ducal était rempli de soucis, d’ombres
gémissantes et de pâles terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait
les murs de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple
s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. S’il
connaissait les événements extérieurs par la rumeur des gazettes et
les propos mystérieux qui échappaient aux partisans de la révolution,
il avait une trop grande confiance dans la sagesse de ses maîtres,
pour s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs le
carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, et, plus les
circonstances politiques étaient menaçantes pour le gouvernement de
l’aristocratie, plus celle-ci mit de soin à cacher ses inquiétudes aux
yeux de la foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, _il Canalazzo_,
la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits de la
pénitence qui étaient si nombreux à Venise, se remplir de lumières
discrètes, de mouvement et de masques joyeux et bizarres qui offraient
le spectacle d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un abîme où
allait disparaître bientôt ce monde frivole et charmant.
Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset
Ille dies, festa velamus fronde per urbem[78].
Le soir où devait avoir lieu au _Salvadego_ la brillante réunion dont
Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, Beata remontait le
Grand-Canal dans une gondole avec son père, son fiancé et le sénateur
Grimani. Vaincue par les prières du sénateur Zeno et par la crainte
qu’une plus longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont
elle savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par se laisser
arracher une sorte de consentement tacite au mariage qui allait
s’accomplir sous d’aussi tristes auspices. Mais en faisant le sacrifice
de sa vie au repos de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si
grande douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la destinée
qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point perdu l’espoir de
retarder encore, sous un prétexte ou sous un autre, le jour funeste
où il lui faudrait renoncer aux béatitudes que l’amour lui avait fait
entrevoir. Elle conservait au fond du cœur je ne sais quelle force
secrète et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui faisaient
affronter son malheur sans rien perdre de la dignité de sa contenance.
Elle souffrait mortellement, mais sans trahir par aucun signe extérieur
l’émotion de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs étaient
silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier Grimani, qui était
assis à côté de Beata, lui témoignait, par son empressement et des
paroles délicates, combien il était heureux de partager le sort d’une
femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre les scrupules
et la pudique résistance.
«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une voix timide; il y a
des natures faibles que le bonheur effraye, et qui semblent en redouter
l’approche, comme si elles devaient y trouver le terme de leur courte
existence. Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités dont
il a plu à Dieu de me combler.»
Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de Beata que
l’expression d’une douce tristesse et d’une chaste inquiétude faciles
à comprendre en pareille circonstance, s’efforçait de rassurer la
gentildonna sur l’avenir qui les attendait, en protestant de son amour
et de sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester.
La gondole s’avançait vers la _piazzetta_ au milieu d’un cortége de
barques toutes éclairées par des lanternes de couleurs diverses,
projetant sur l’eau profonde du _Canalazzo_ une lumière mystérieuse
qui frappait l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies.
Des cris, des éclats de rire, des instruments, des voix mélodieuses,
retentissaient au fond de ces méandres de la ville enchantée. Arrivés
au _traghetto_, les quatre personnages descendirent sur la _piazzetta_,
dont la foule encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un
domino noir qui était le déguisement le plus commode et celui que
préféraient les gens de qualité. Beata, donnant le bras au chevalier
Grimani, suivit tristement les deux sénateurs, qui avaient de la peine
à se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se
précipitait sur la grande place.
Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique théâtre de la
grandeur vénitienne, où tous les siècles, tous les styles et toutes
les civilisations du monde se trouvent représentés! L’histoire de
Venise n’est-elle pas écrite sur ces monuments qui racontent les
vicissitudes d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par
son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, quelle folie
charmante, quel enivrement de l’heure qui passe et quelle insouciance
du lendemain on voyait éclater au milieu de cette place où les masques
et les costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de toutes
les conditions de la société, mêlées aux caprices d’une fantaisie
adorable: paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie,
médecins courbés sous une large perruque et le front armé de lunettes
redoutables, _cicisbei_, _monsignori_ élégants, turcs, _zingari_,
chinois, soldats du pape portant un parapluie à la main, charlatans,
devins, moines de tous les ordres suivis et raillés par la nombreuse
famille des arlequins, des pierrots, des colombines et des pantalons,
ces types de la vieille comédie italienne, qui forment un monde à part
dont on ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux
Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, ces
Brighella et ces princesses à la robe de pourpre, à la voix d’ange et
au cœur de colombe, qu’on voit danser et rire au clair de la lune et
s’ébattre dans un carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses?
Qui donc a pu imaginer ces _brigate_ joyeuses d’hommes et de femmes
de loisir, ces chœurs de farfadets et d’_innamorati_ courant sur la
pointe des pieds à un rendez-vous promis sous une fenêtre _bénie_, où
ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction de la poésie,
un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment de l’avenir? c’est
tout cela ensemble, c’est de la féerie et de l’histoire, de la poésie
et de la réalité: c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de son
indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar déroule ses pompes et
ses folles mascarades sur cette place de Saint-Marc qui est une des
merveilles du monde, le destin de la république siége au palais ducal
dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure, en s’écriant
devant quelques conseillers aussi faibles que lui:
.... Divum, inclementia divum
Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.
C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse cet
empire et qui précipite du faîte Ilion[79].
Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme remplie d’une
tristesse indéfinissable, enveloppée dans un domino noir qui laissait
apercevoir l’élégance et la souplesse de sa taille divine, ses beaux
yeux abrités sous un masque de velours qui lui permettait de tout
voir sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement sur le
bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille aux _lazzi_ de la foule,
aux _aparté_ des couples heureux. Au détour du campanile, au moment
d’entrer dans la grande place, Beata fut assez rudement poussée par
un flot de masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout à
coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir immédiatement
le bras de son fiancé; mais, heurtée par les divers courants de
cette foule innombrable, elle fut comme enfermée dans un cercle
qu’elle ne put franchir. Ce cercle, allant toujours se rétrécissant
autour d’elle, la poussait vers la _piazzetta_ et le Grand-Canal,
malgré les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion.
La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le carnaval, était
si grande, le masque était si respecté et le déguisement autorisait
tant d’intrigues et d’espiègleries innocentes, que Beata ne fut pas
trop alarmée d’un incident qui n’avait rien de bien extraordinaire,
au milieu d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme les
vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude devint un peu plus
vive lorsqu’elle se sentit prendre le bras par un des masques qui
l’approchaient et qu’il lui dit à l’oreille:
«Où vas-tu, _anima affannata_? et que cherches-tu dans ce tourbillon de
folies et de vaines paroles? est-ce la paix, la lumière, et l’idéal de
ta noble vie?
...._Beata_, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio.
Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras de celui que tu
adores et qui est digne de ton amour.»
En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de Lorenzo, le masque
inconnu pressait les pas de la gentildonna et l’entraînait de plus en
plus vers le _traghetto_, où, sans doute, devait se trouver une gondole
prête à les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment échapper
à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata fit de nouveaux
efforts pour remonter le courrant de la foule, en repoussant la main
qui étreignait son bras. Le masque, reprenant alors son bras avec plus
de violence, lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui te parle
par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend, ô noble fille de
Venise?
Amor ch’a nullo amato amar perdona
te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial, où tu ne pourras
étouffer des souvenirs vengeurs de la foi trahie! le temps presse,
l’heure est propice, écoute les conseils d’un ami: car dans quelques
jours, peut-être il sera trop tard.»
Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que
le cercle qui enfermait Beata fut rompu par un courant de nouveaux
venus qui remontait la _piazzetta_.
Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement du lieu où
elle avait été entraînée et se perdit dans la foule. Elle tremblait,
et regardait sans cesse derrière elle pour s’assurer si on ne la
poursuivait pas. Son trouble, qui était grand, provenait bien moins
du danger qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que des
paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne pouvait être
évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui, pour se faire connaître de la
fille du sénateur, lui avait appliqué les vers de _la Divine Comédie_
que nous avons cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire
surtout ces mots sinistres: _Dans quelques jours, il sera peut-être
trop tard_? Lorenzo serait-il menacé d’un grand malheur, comme elle
avait tout lieu de le craindre? Cette pensée était la plus amère de
toutes au cœur de la noble signora. Ce n’est qu’au _Salvadego_ que
Beata retrouva les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée
vainement au milieu de la foule, et qui commençait à s’inquiéter de son
absence. Elle se garda bien de parler à son fiancé de l’aventure qui
lui était arrivée, et, attribuant son éloignement à la violence de la
multitude qui l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son
émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments.
La célèbre _osteria_ du _Salvadego_ (le sauvage) était située au fond
de la grande place, à l’angle à main droite, lorsqu’on tourne le dos
à la basilique de Venise. Elle avait deux issues, l’une sur la place
même, l’autre par derrière, ouvrant sur un petit canal. _L’osteria_
était plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui, dans
les dernières années de la république, y donnait souvent des fêtes
où elle pouvait se rencontrer avec les ambassadeurs des puissances
étrangères sans éveiller les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant
le carnaval, les vastes et somptueux appartements du _Salvadego_
étaient transformés en un casino public, dont chaque salle avait une
destination particulière. On dansait dans l’une, on jouait au pharaon
dans l’autre, on soupait ici, on tenait la _conversazione_ plus loin,
et toutes ces pièces, communiquant de plain-pied, formaient un grand
et bel ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des _camerini_
étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient s’isoler de
la foule et jouir de la fête sans en subir les inconvénients. Le salon
qui avait été choisi pour la réunion de la noble compagnie était l’un
des plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les autres
pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la place, et, du fond
d’un cabinet de repos qui en était la partie extrême, on pouvait
plonger le regard dans une longue enfilade d’appartements lumineux, ou
bien contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le spectacle
unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient les Dolfin qui avaient
organisé cette fête au _Salvadego_, pour y célébrer l’alliance des deux
nobles familles. Un souper de cinquante couverts avait été commandé
pour une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son lit par une
indisposition assez grave, n’était pas au nombre des convives.
Comme il était encore de bonne heure, les personnes qui se trouvaient
déjà réunies eurent le désir de se mêler un instant à la foule qui
emplissait les différentes salles du casino. On se rendit d’abord
à la salle de jeu, où plusieurs tables chargées de _zecchini_ d’or
excitaient la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis au
centre de chaque table et entouré de deux associés qui partageaient
sa fortune, remplissait les fonctions de banquier. Un râteau d’ivoire
à la main, ce banquier, qui était presque toujours un membre de
l’aristocratie, renvoyait aux gagnants ou ramenait à lui des piles de
_zecchini_ d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout autour
de la table et non moins silencieux que le banquier et ses deux
associés, chargeaient la carte qu’ils avaient devant eux de la somme
qu’ils voulaient risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou
revenaient sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions diverses
qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes variés, ces masques
impénétrables qui représentaient différents types de la nature humaine,
moins la vivacité du regard et ces tressaillements involontaires de la
physionomie qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement
autour d’un tapis vert où présidait une sorte de Rhadamanthe un sceptre
à la main, on eût dit un troupeau de larves évoquées un instant sur la
terre pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si cher.
Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était arrêtée un moment
devant l’une de ces tables de jeu. Tout émue encore de l’épisode de
la place Saint-Marc, dont elle craignait les suites, elle regardait
avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or amoncelé sur le
tapis, lorsqu’elle remarqua un masque qui semblait la regarder avec une
attention particulière.
Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont elle se voyait
l’objet; mais le masque inflexible suivait tous ses mouvements sans
lui laisser de répit. Beata fit alors un effort pour quitter la salle
où elle se sentait mal à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à
éviter le regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune, étendit
une main blanche et délicate sur le tapis vert pour ramasser l’or qu’il
venait de gagner. A la vue de cette main, Beata se troubla si fort que
le chevalier Grimani s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude:
«Qu’avez-vous, _signora_?—Allons-nous-en, répondit-elle d’une voix
étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient pas les passions des
joueurs qui avaient ému la noble fille, mais la présence de Lorenzo
dont elle avait cru reconnaître la main.
Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë à celle
qu’on venait de quitter. C’était la plus grande et la plus magnifique
du casino. Un orchestre nombreux était placé dans une galerie élevée,
où il planait au-dessus de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes
agaçants. Les _sonatori_ étaient masqués et déguisés comme tout le
monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un contraste plus
ou moins comique avec l’instrument qu’il jouait. Celui qui donnait du
cor représentait un ours, les violons des singes, les contre-basses
des arlequins; le hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte
un polichinelle, la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie
italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de l’armée
vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies qui étaient contenues
dans des globes de couleurs joyeuses, jetaient une lumière adoucie
que de nombreuses glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue.
Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger, qui serait
entré dans cette salle splendide sans posséder aucune notion du pays
qu’il aurait visité pour la première fois, aurait eu de la peine à
distinguer s’il assistait à une scène de la vie réelle, ou si son
esprit était le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un
si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire, quelque élevée
qu’elle puisse être, de franchir les limites du monde connu où il
s’agite sous le regard de tous, que le masque et le déguisement sous
lesquels il peut se dérober un instant à son esclavage sont pour lui
comme une transformation de son être, une métamorphose qui semble lui
prêter des facultés nouvelles et le faire participer aux jouissances de
l’infini, où il aspire par le sentiment et la connaissance. Le sommeil
qui nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous transporte
sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie nos illusions, le jeu
qui déchaîne dans notre âme les passions terribles de la convoitise,
l’ambition, la gloire, la religion, la poésie et l’amour qui nous
transfigurent, ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son
être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs, essaye de
trouver une issue au fini qui l’étouffe, comme l’oiseau vient frapper
de la tête aux barreaux de la cage où il pleure sa liberté native? Un
bal comme celui qui avait lieu au _Salvadego_, à l’heure suprême où
était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et sérieux
que soulevait une musique enchanteresse, ces masques et ces costumes
de toutes les formes, ces carrés de danseurs éperdus où le patricien
coudoyait le gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche,
et le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité polie que
le dernier _facchino_ de ses États, où l’amour, le caprice et la
curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait sans cesse sans
s’épuiser jamais; c’était comme une vision de ce monde d’enchantements
et d’éternels loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce
qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait entrevoir dès le
berceau.