tous côtés, avec anxiété, si elle n’était pas suivie. La rencontre
qu’elle avait faite sur la place Saint-Marc, et le nouvel incident qui
venait de se passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir
reconnu Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe dont elle
et son jeune amant pourraient être les victimes. Si elle eût osé
communiquer au chevalier Grimani ses appréhensions sans mettre à jour
la source de ses peines, elle se serait retirée du milieu de cette
foule dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir
jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant résister plus longtemps
au trouble qui s’était emparé de son esprit, Beata feignit d’être
inquiète de l’absence de son père, qui était resté à causer avec le
sénateur Grimani dans le salon où devait avoir lieu le souper, et
manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir sur ses
pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques représentant les trois
rois mages de l’Évangile avec l’encens, l’or et la myrrhe. L’un des
mages, ayant une guitare suspendue à son cou, en fit jaillir quelques
accords, et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve dont on
a pu lire le texte dans la première partie de cette histoire. C’était
la reproduction exacte de la scène charmante qui s’était passée à la
villa _Cadolce_ pendant cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut
accueilli avec tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons
de la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent tout
à coup au-dessus du bruit général, le bal fut comme suspendu, et tout
le monde s’approcha du groupe qui entourait les mages. Beata, de plus
en plus troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître la
signification, voulut faire un effort pour échapper à ce spectacle
douloureux, et tomba évanouie dans les bras du chevalier Grimani.
On s’empressa d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le
chevalier Grimani était allé chercher du secours, les trois mages
enlevèrent Beata dans leurs bras comme pour la transporter dans une
pièce plus convenable à sa situation.
Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui ouvrait sur le petit
canal, il y eut un effroyable tumulte et des cris douloureux, dont
les personnes qui étaient restées dans la salle du bal ne pouvaient
s’expliquer la cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et
l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet. Beata, toujours
évanouie, fut transportée dans le cabinet de repos qui touchait au
salon du banquet. Là, étendue sur un canapé, entourée de son père,
de son fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens; mais,
fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver, Beata, ayant
auprès d’elle sa camériste Teresa qu’on avait envoyé chercher, pria
qu’on la laissât seule un instant, et tout le monde se retira.
Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition des trois
mages? Beata l’ignorait complétement. Elle interrogea Teresa pour
savoir si elle avait entendu parler de Lorenzo, et la camériste ne put
rien lui apprendre de précis.
Un bruit vague s’était seulement répandu dans le casino, qu’on avait
fait des arrestations, et qu’un nommé Zorzi avait été tué d’un coup
de stylet par un sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la
_Signora_; mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient
établies entre ce personnage politique et le chevalier Sarti. Cependant
l’épisode de la place Saint-Marc, celui de la table de jeu, la scène du
bal et les pressentiments de son propre cœur lui faisaient craindre que
Lorenzo ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre dont elle
ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu l’enlever pour empêcher
l’odieux mariage qui allait briser toutes ses espérances? Cela était
d’autant plus probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec
Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui conseiller de
quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir avec lui sur la terre
étrangère. Cette idée avilissante, qu’elle n’aurait pas pardonnée
à tout autre, émanée de la bouche du chevalier Sarti, lui devenait
presque un titre de plus à l’affection profonde de cette admirable
créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse autant que pour
satisfaire sa propre curiosité, Teresa demanda la permission d’aller se
mêler à la foule qui emplissait plus que jamais les salles du casino,
afin d’y recueillir quelques éclaircissements sur les événements de la
soirée.
Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte lui permet de
plonger un regard furtif dans cette longue suite de salles lumineuses,
Beata, qui était fatiguée des vives émotions qu’elle venait d’éprouver,
et par la crainte toujours persistante d’un plus grand malheur,
s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement
physique et moral qui n’était plus la vie, et n’était pas le sommeil.
Étendue sur le canapé, le coude appuyé sur un coussin de velours,
les yeux à demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où
l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels, Beata
entendait bruire au loin les flots de la gaieté populaire. Les
sonorités joyeuses de l’orchestre, qui lui parvenaient adoucies par
l’espace qui la séparait de la salle du bal, l’enivrement de la foule
que la danse emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière
qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était réfugiée,
les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les masques qui
passaient devant la porte du cabinet et dont l’ombre fugitive décelait
le rapprochement, ces incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie
heureuse et insouciante, formaient un contraste si douloureux avec la
situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut, se mit à sangloter
amèrement en s’écriant «Oh! mon Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de
moi!» Après un instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises
violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes, et son beau
visage caché entre ses deux mains, selon son habitude de recueillement,
qu’elle est vraie et profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon
cher Lorenzo m’a appris à admirer:
....Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria....»
Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme un ange de lumière
égaré dans un lieu de ténèbres (_in un luoco d’ogni luce muto_),
elle se rappelait avec ravissement les doux souvenirs de sa courte
et noble vie, l’arrivée de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté
avec Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano, la nuit du
balcon et _il disiato riso.... baciato da cotante amante_, l’ineffable
baiser cueilli sur ses lèvres innocentes qui en conservaient encore un
chaste frémissement. Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur à
jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment dans le cabinet, et
lui dit avec une émotion qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo
est arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs du palais
ducal.»
A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis longtemps,
Beata se leva brusquement, prit son masque et quitta le casino sans
prendre congé de la compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se
retirèrent aussi peu d’instants après, en laissant les autres convives
fort préoccupés de ce qui venait de se passer.
Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le chevalier Grimani.
Elle lui raconta sa vie, son amour, son désespoir, en lui manifestant
sa ferme résolution de ne point contracter une alliance dont elle ne
se croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui dit-elle avec
une énergie qui contrastait singulièrement avec sa réserve ordinaire,
et je vous estime trop, chevalier, pour vous donner les restes d’une
existence vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens
vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait nous unir, mais
j’attends plus encore de votre générosité. Je vous demande, à genoux,
d’employer votre crédit et celui de votre puissante famille pour faire
mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une reconnaissance
éternelle de cet acte d’abnégation qui n’est pas au-dessus de l’idée
que je me suis faite de votre caractère.»
Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression d’un sentiment
si profond dont il apprenait l’existence pour la première fois, le
chevalier Grimani se montra digne de la confiance qu’il avait inspirée.
Il promit son concours à tout ce que désirait la noble fille du
sénateur Zeno.
«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez de moi, signora,
répondit le chevalier Grimani avec une émotion qu’il ne chercha point
à comprimer, j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le
faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que rencontrera
votre désir de la part de votre père et du mien ne sont pas les seuls
qu’il faille prévoir. J’ignore quelle est l’accusation portée contre
le chevalier Sarti, et, dans les circonstances graves où se trouve
la république, il se peut que la Seigneurie soit peu accessible à la
clémence.
—Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna, si vous
avez encore quelque pitié pour une femme qui vous fut destinée et qui
ne peut vous donner, hélas! que son estime et son amitié.»
Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec respect, la fille du
sénateur se retira.
X
CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti et d’enlever
Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un vrai complot politique.
On voulait s’emparer de plusieurs personnages importants de la
république, tels que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on
connaissait l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider
par un coup d’audace les ennemis de la démocratie et de l’alliance
française. C’est Zorzi qui avait abordé Beata sur la place Saint-Marc
où il faillit l’enlever, et c’est lui aussi qui avait eu l’idée de
la mascarade des rois mages, dont l’apparition au _Salvadego_ avait
produit sur Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les
autres conjurés, disséminés dans les différentes salles du casino,
s’efforçaient de mettre à exécution le plan qui avait été conçu par
Zorzi, sans se douter que depuis plusieurs jours ils étaient surveillés
par la police de l’inquisition. Les deux portes du casino étaient
gardées à vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées
que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet qui fit manquer
l’entreprise. L’instinct de Beata ne l’avait pas trompée: c’était bien
Lorenzo qui se trouvait à la table de jeu, au moment où la fille du
sénateur s’y était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque qui
la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le chevalier Sarti,
qui l’avait attendue à la sortie de son palais, et qui n’avait perdu
ses traces que sur la place Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement
qui puisse cacher aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille
élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs de
sa contenance, auraient suffi au chevalier Sarti pour lui révéler
la présence de la signora, quand même l’encombrement de la place
Saint-Marc ne lui eût pas permis de l’approcher assez pour respirer le
parfum de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle de
jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de gagner, était sorti du
casino pour aller changer de déguisement et prendre le costume de l’un
des rois mages; il fut arrêté à la porte du _Salvadego_ et conduit sous
les plombs du palais ducal.
Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication ne lui fut
donnée sur les imputations dont il était l’objet. Était-ce le sénateur
Zeno qui avait voulu se débarrasser d’un jeune téméraire qui avait osé
lever les yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il eu
quelques soupçons du complot qui se tramait contre sa fiancée?
Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance au masque qui
l’avait abordée sur la place Saint-Marc en lui parlant un langage dont
elle ne pouvait méconnaître l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui
allait s’accomplir et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait
pas autant que se l’était imaginé le pauvre Lorenzo, qui avait cru
trouver dans une fille de Venise une de ces créatures chimériques
nées d’un souffle de la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce
monde, si rien ne résistait au contact du malheur, et si un caractère
aussi noble que celui de Beata pouvait succomber lâchement aux préjugés
d’une société avilie? «Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des
monstres de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et d’abnégation
héroïque, moitié anges et moitié démons, où la vérité et le mensonge,
la force et les plus honteuses faiblesses se combinent et s’entremêlent
d’une si étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou les
mépriser, les haïr ou les adorer!»
Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, Lorenzo essaya
d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter un déjeuner plus que
frugal, quelques éclaircissements sur sa situation. On ne lui répondit
que par des monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la patience
et la soumission aux ordres de la Seigneurie.
«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec vivacité.
—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et ma mission
n’est point de m’enquérir de la cause qui m’amène ici tant d’illustres
convives.
—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce lieu de misère?
—_Dio lo sà_,» répondit le geôlier en se retirant et en fermant la
porte avec fracas.
Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de _plombs_ de
Venise étaient des espèces de mansardes placées sous le toit du palais
ducal, et recouvertes en feuilles de zinc ou de plomb. C’étaient des
cellules où l’air et l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le
plus grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient renfermés,
c’était, après l’incertitude du sort qui les attendait, une chaleur
étouffante pendant l’été et un froid excessif en hiver. Casanova, dans
ses mémoires plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description
des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. Dans ce
palais mauresque, bâti en 1355 par le doge Marino Faliero, sur les
débris de celui qui avait été construit à l’origine de la république,
en 807, par Angelo Participazio, se trouvaient réunis tous les
pouvoirs, tous les rouages du gouvernement de Venise, depuis le
représentant viager de la souveraineté sur son trône d’or, le grand
conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, jusqu’à l’exécuteur
des ordres rigoureux pourchassant devant lui les _anime dannate_ et
qui, après avoir traversé le pont des Soupirs, les faisait descendre de
cercle en cercle dans ces puits ténébreux, _bolgie infernali_, où l’on
entendait:
Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d’ira[80].
Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui avait eu lieu à la
fin du mois de février 1797, le geôlier, qui s’était montré d’abord si
laconique, entrant un matin dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva
plus triste et plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui
dit-il, car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez sans
doute à quelque illustrissime famille de Venise, que faites-vous donc
là, accroupi sur la fenêtre, par un temps aussi froid? Par _San Marco
Benedetto_, n’allez-vous pas contracter aussi cette vilaine maladie du
désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de victimes?
Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie, voici de quoi vous
distraire un peu. Ce sont quelques vieux livres qui m’ont été légués
par un de vos prédécesseurs, qui n’a quitté ces combles, où l’on voit
briller au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans un lieu
moins favorable à la lecture.»
Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes reliés avec un
certain luxe.
«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où nous sommes,
reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on a égaré le manteau
que vous portiez au moment de votre arrestation, j’ai pensé à vous
offrir cette robe de chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus
chaud que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a fait une
gentildonna en reconnaissance des petits services que j’ai pu rendre à
son mari, qui a été six ans mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il,
enveloppez-vous à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez bien
qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une si pénible mission.»
Ces prévenances, ces attentions presque délicates de la part d’un
gardien de ces tristes demeures, étaient fort extraordinaires. Lorenzo,
enveloppé dans la riche robe de chambre qu’on lui avait apportée, et
dont les cordons de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs
fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier avait
déposés sur une petite table aux pieds vermoulus qui, avec une chaise
et un lit délabré, formaient tout le mobilier de sa chambre. Les
volumes contenaient les _Dialogues de Platon_, la _Divine comédie_ et
la _Nouvelle Héloïse_. Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le
hasard, étonna le chevalier. Il lut quelques pages du _Phédon_, du
_Philèbe_, où le maître essaye de donner une définition du souverain
bien, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, et se plut
davantage à la lecture de la _République_, où la description de la
fameuse caverne, image de la vie humaine, avait une certaine analogie
avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide dialectique
de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités d’un art suprême,
qui avaient pu intéresser le chevalier Sarti alors qu’il était libre
et plein d’espérance, n’étaient pas de nature à le distraire longtemps
de l’unique objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata dans
les bras de son époux et rayonnant de bonheur, qu’il avait sans cesse
devant les yeux! Son imagination exaltée lui retraçait tous les détails
de ce mariage inique. Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le
mot irrévocable, assise au banquet au milieu de ses nombreux amis, et
puis se glissant furtivement dans la chambre nuptiale.... Horrible
pensée dont il ne pouvait supporter l’obsession!
«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne que je
croyais au-dessus de la caste odieuse où elle est née, la voilà qui
répudie devant Dieu les sentiments de sa jeunesse! Elle ment, elle
ment en promettant au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait
pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui en ai respiré les
premiers parfums! Oui, elle m’aime, j’en suis certain, et la poésie
de l’amour l’avait tellement transfigurée à mes yeux éblouis, que je
n’avais aperçu ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses
défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et dépouillée de
l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, la fille du sénateur
Zeno n’est plus qu’une femme comme les autres, une esclave des préjugés
et des somptuosités de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs.
Après une jeunesse enchantée par un amour passager qui aura déposé,
au fond de son âme, quelques souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer
dans les jours d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la voilà
en pleine possession de tous les avantages de la vie! tandis que moi,
pauvre insensé, qui avais pris au sérieux un sentiment qui n’était pour
elle qu’une fantaisie de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à
passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je suivi les
conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art m’aurait guéri d’une
passion funeste qui empoisonnera toute mon existence.»
Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, dont les
prévenances pour le chevalier Sarti devenaient de plus en plus
délicates, entra dans sa cellule avec un vase rempli de branches de
lilas. «Je vous apporte, lui dit-il d’un air tout joyeux, les prémices
du printemps. Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs
produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, et, comme
je tiens à ce que vous soyez content de mes petits services, j’ai fait
venir de Murano ces premières pousses de lilas dont l’odeur parfumera
votre chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de ces
attentions-là pour tout le monde.»
Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du geôlier) de sa
bonne volonté, le chevalier ne parut pas étonné qu’on eût de pareils
soins pour un détenu sans appui et sans nom. Sans expérience de la
vie, et l’imagination frappée du lâche abandon dont il se croyait
l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages
réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait à lui alléger le poids
de la solitude. Il ne s’était pas demandé une seule fois, dans son
aveuglement, quelle main pieuse et discrète avait pu introduire dans
une prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour les
besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles avec le régime
de ces lieux sinistres. Cette riche robe de chambre dans laquelle il
était encore enveloppé, ce linge blanc qui recouvrait son grabat,
ces fleurs qui répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et
de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard est-il
donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer les effets d’une âme
miséricordieuse? Un peu désappointé de l’inutilité de ses efforts pour
distraire son prisonnier, qu’il voyait toujours plongé dans une morne
tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec un accent tout
particulier: «S’il y a des anges en paradis, monsieur le chevalier, il
y a sur la terre des femmes qui leur ressemblent.»
En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; c’était
elle qui, avec le concours du chevalier Grimani, constamment généreux,
et par le crédit de sa propre famille, avait obtenu d’adoucir la
captivité de Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère
un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette femme timide
que le moindre mot équivoque faisait tressaillir, et qui cachait son
amour comme un avare cache son trésor. Marchant la tête haute, et le
front rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était
interdit aucune démarche pour intéresser les amis de son père au sort
du chevalier Sarti. Elle avait gagné le geôlier à prix d’or et en lui
promettant de lui faire obtenir un emploi supérieur à celui qu’il
remplissait, s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets
dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs d’État
que lui avait obtenu, non sans de grandes difficultés, le chevalier
Grimani, Beata allait tous les matins s’informer, auprès de la femme
du geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle avait
supplié Girolamo de lui permettre de monter avec lui dans la cellule
qui renfermait toutes les joies de sa vie; mais Girolamo répondait par
un refus invariable à une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril
de sa tête.
L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata une de ces
catastrophes qui transforment et mûrissent promptement les caractères
qui les subissent. Cette nature élégante et fière s’était laissé
envahir par un sentiment vague, plein de charme et de rêverie
innocente, où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait
mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever du fond
de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre et nous transporte
au-dessus de nous-mêmes, elle en fut effrayée et s’efforça de le
refouler dans sa source, ou tout au moins de le contenir dans de justes
limites. Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui
étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait en
conciliant son amour pour Lorenzo avec les exigences de sa position,
son rêve de bonheur avec son devoir de fille et de patricienne. Elle
s’endormit ainsi, pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime
des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. Mais survint
un orage qui souleva les eaux de l’abîme, et Beata se réveilla en
sursaut, tout émue du danger qu’elle avait couru. Après le renvoi de
Lorenzo du palais de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha
des consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui avait fait
comprendre et dans les cérémonies de l’Église, qui sont elles-mêmes un
long poëme en action, racontant les plus grands miracles de l’amour.
Beata resta pendant quelque temps encore dans une sorte d’indécision
douloureuse, attendant je ne sais quel coup du sort qui vînt éclaircir
sa destinée. L’arrestation du chevalier Sarti mit un terme à ces
cruelles perplexités, et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec
une résolution inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus la même
femme timide, réservée, tendre, compatissante, mais fière, et tenant à
dérober au vulgaire le secret de son ravissement intérieur. Le voile
était déchiré, et le souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus
des vanités de la société.