avait compris, au langage impérieux du chef qui la commandait, que la
destinée de Venise se trouvait inévitablement engagée dans la lutte qui
commençait d’une manière si extraordinaire. Il avait donc conseillé
au gouvernement de son pays de s’allier à l’Autriche et de courir les
chances de la guerre, qui ne pouvaient pas être plus désastreuses,
disait-il, que celles d’une lâche neutralité qu’on n’était pas sûr,
d’ailleurs, de faire accepter par les puissances belligérantes. Il
s’était efforcé de convaincre la Seigneurie que jamais la république
de Saint-Marc ne s’était trouvée en face de plus grandes difficultés,
et qu’il fallait bien se garder de confondre la guerre actuelle avec
celles dont l’Italie a été le théâtre depuis le XIV^e siècle. «Vous
êtes dans une erreur profonde, dit-il un jour en plein sénat après
avoir longuement plaidé en faveur de l’alliance avec l’Autriche, si
vous pensez que l’armée de bandits qui est à vos portes, et qui traîne
après elle le souffle empesté d’une révolution perverse, ressemble
à aucune de celles qui ont envahi la péninsule depuis Charles VIII,
Louis XII, François I^{er}, jusqu’à Louis XIV! Vous n’avez plus à
traiter avec une vieille monarchie dont les traditions ambitieuses
étaient contenues par un droit public qui obligeait tous les peuples
de l’Europe! Que vous soyez les amis de la république française ou ses
adversaires déclarés, le danger n’est pas moins grand pour la stabilité
de cet État et des institutions qui le régissent. Menacés de périr par
la conquête ou de voir cette ville glorieuse devenir la proie d’idées
subversives de toute autorité, ne vaut-il pas mieux courir les hasards
de la guerre en défendant l’œuvre de nos pères et la civilisation
qui l’a consacrée?» Le sénat étant resté insensible à ces sages et
patriotiques paroles, le père de Beata s’était écrié, en s’appropriant
avec bonheur un passage de l’_Iliade_: «La divine Pallas les prive de
la raison. Ils approuvent qui les conseille mal, _aucun n’applaudit à
Polydamas qui leur donnait un avis salutaire_[72].»
Le sénateur Zeno était certainement une des plus nobles
personnifications de l’ordre social contre lequel s’était élevée la
révolution française. Ses idées, ses sentiments, ses vertus aussi
bien que ses erreurs, tenaient par les racines les plus profondes
à l’état de choses qui allait subir une si grande transformation.
Son âme forte et vraiment patricienne, qui s’était identifiée avec
le sort de son pays dont il avait fait la préoccupation constante
de sa vie, n’aurait pu concevoir que cette Venise, qui lui était si
chère, trouvât le bonheur et l’indépendance sous une autre forme de
gouvernement que celle que depuis six cents ans elle possédait. Toucher
à ce gouvernement de minorités choisies qui avait élevé le genre humain
et fait la gloire de sa patrie, admettre la plèbe dans les conseils
de l’État, étendre à la société civile et politique cette égalité
mystique proclamée par l’Évangile comme une vision de la vie future,
c’était, pour le sénateur Zeno, plus que le renversement de vérités
éprouvées par l’expérience des siècles, c’était une impiété, dans le
sens rigoureux de ce mot. Enfermée dans la période historique où elle
avait pris son essor, la haute intelligence du sénateur Zeno ne pouvait
comprendre l’évolution de l’esprit humain qui avait amené la révolution
française et qui allait détruire ce culte des dieux lares, qui, pour
l’aristocratie vénitienne comme pour le patriciat romain, était le gage
de la grandeur héroïque de la cité terrestre. L’ordre politique et la
société civile étaient donc inséparables, pour le sénateur Zeno comme
pour les novateurs, de ce fond d’idées, de notions et de sentiments qui
constituent la vie morale d’un peuple, c’est-à-dire sa religion. Il ne
peut pas en être autrement dans les grandes périodes de l’histoire, et
ceux qui, après cinquante ans d’essais infructueux de conciliation,
sont encore à s’imaginer que les principes qui ont amené la révolution
de 89 ne dépassent pas l’ordre politique et la société civile, n’ont
jamais compris le sens profond de cette révolution et n’étaient pas
dignes de la conduire à ses fins dernières.
Après la république, sa fille était l’objet le plus cher des affections
du sénateur. Il l’aimait d’une tendresse profonde, mais calme et
pleine de sécurité. Jamais il n’intervenait dans les actes de sa vie
intérieure, où Beata était libre d’ordonner toutes choses selon ses
goûts et ses convenances. Excepté dans les grandes solennités qui
rappelaient le souvenir d’un événement national ou celui d’un épisode
glorieux des annales domestiques, le sénateur Zeno n’avait de volontés
que celles de sa fille, qui gouvernait d’une manière absolue son palais
et ses nombreux serviteurs. Lorsqu’il vit Beata prendre intérêt à
l’avenir d’un jeune enfant qui tenait déjà à sa famille par les liens
d’un antique patronage, il fut heureux de cet incident qui venait
jeter un peu de variété dans l’isolement moral où l’avait laissée la
mort de sa mère. Quelques années plus tard, Lorenzo s’étant montré
digne des soins qu’on lui avait prodigués, le sénateur crut devoir
achever l’œuvre de sa fille en adoptant le chevalier Sarti. La révolte
des étudiants de Padoue, où le chevalier se trouva si malheureusement
impliqué, vint rompre l’enchantement du vénérable sénateur. Il n’apprit
pas sans un étonnement mêlé de tristesse qu’un jeune homme qui avait
été élevé dans sa maison, et qu’il avait comblé de ses bienfaits,
avait pu s’oublier jusqu’à tremper dans une manifestation contre le
gouvernement de Venise. Les circonstances étaient trop graves pour
que le sénateur ne jugeât pas sévèrement un acte qui blessait ses
croyances les plus vives. Il ordonna d’éloigner immédiatement de
son palais le jeune téméraire qui avait donné un si funeste exemple
d’insubordination, et défendit à sa fille, ainsi qu’à l’abbé Zamaria et
à toute sa maison, d’avoir désormais aucun rapport avec le chevalier
Sarti. On ne sait précisément à quelle cause attribuer la visite
tout à fait imprévue que fit le sénateur à sa fille, dans la nuit où
Lorenzo s’était introduit dans la chambre de Beata; cela n’était pas
dans ses habitudes. La tristesse et la langueur de la noble signora
qui frappaient tout le monde, la résistance passive qu’elle opposait à
la conclusion de son mariage avec le chevalier Grimani, avaient-elles
enfin éveillé des soupçons dans l’esprit de son père, ou bien fut-il
averti par quelque subalterne de la présence de Lorenzo? on l’ignore.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après la scène du balcon que nous
avons racontée et l’exclamation touchante du vieux sénateur: «Ma fille,
vous voulez donc me faire mourir de douleur?» il releva Beata qui
s’était précipitée à ses pieds, essuya ses larmes, en lui disant d’un
ton sévère mais paternel: «Je suis bien sûr, ma fille, que vous serez
toujours digne de ma tendresse et que vous n’oublierez jamais le nom
que vous portez!» Ils se séparèrent silencieusement et sans autres
explications.
Quelle que fût l’impression réelle que garda le sénateur de l’événement
domestique que je viens de rappeler, et dont il ne pouvait pas deviner
toute la gravité, il résolut cependant de presser le mariage de sa
fille avec le chevalier Grimani et de renvoyer Lorenzo Sarti à sa
mère. Cette dernière résolution ne lui était point inspirée par une
crainte personnelle qui était bien loin de son esprit, mais par une
pensée toute politique. Il voulait donner un exemple de sévérité qui
imprimât le respect et, au besoin, la terreur à la jeunesse de Venise,
dont l’autorité commençait à s’inquiéter. L’intention du sénateur étant
parvenue on ne sait comment à la connaissance de Zorzi, celui-ci voulut
en profiter pour se venger de l’homme éminent, qui était le plus opposé
au parti de la révolution; c’est alors qu’il chercha à s’emparer du
chevalier Sarti, dont la passion pour la fille du sénateur Zeno pouvait
en faire un instrument entre les mains des meneurs.
Beata, après la nuit d’angoisse et d’inexprimables félicités que nous
avons racontée, était tombée dans un abattement de sinistre augure.
Aucune illusion n’était plus possible pour son âme désolée. La volonté
de son père, et, plus encore, le spectacle de sa douleur qu’elle avait
eu sous les yeux, lui enlevaient tout espoir d’échapper à la rigueur
de son sort. Dominée par un sentiment profond qui l’avait envahie
tout entière et qu’elle savait désormais inconciliable avec la piété
filiale, il ne lui restait plus qu’à se résigner au sacrifice de ses
espérances. La vie se fermait devant elle, son rêve de bonheur s’était
dissipé au contact d’une réalité poignante, et, de quelque côté qu’elle
dirigeât ses regards, elle n’apercevait qu’un avenir désenchanté et
plein de ténèbres.
Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta,
Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum[73].
Cependant, une douceur secrète lui restait au fond du cœur: celle de
se savoir aimée! Lorenzo avait tout bravé pour la voir, et avait tout
risqué pour lui sauver l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le
sort de son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait dans le
souvenir de cette nuit mémorable un charme qu’elle ne pouvait définir!
Elle pardonnait au chevalier Sarti jusqu’à ses propositions téméraires,
jusqu’au baiser qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres
endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce qui lui révèle le
désir de la posséder! Son âme naïve et vierge de tout grossier désir
avait conservé comme un frémissement plein de volupté de l’étreinte
où l’avait tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à ses
côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon et la tête entre
ses mains, il lui semblait entendre encore la voix de Lorenzo lui
racontant l’épopée divine de l’amour, évoquant de son imagination,
nourrie de la lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du
genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand livre des cieux, où
les âmes bienheureuses chantent les louanges du souverain maître de la
vie et de la mort. «Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images
de béatitude venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite et
misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des pressentiments d’un
monde mystérieux promis à nos désirs infinis et se dévoilant chaque
jour davantage à nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo,
dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans l’esprit.
C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte à bien juger les
choses et les rapports de la vie qu’à s’élever dans les régions des
poétiques chimères, Beata était pourtant conduite, par le sentiment,
jusqu’au seuil de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions
célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa position, elle
rapportait de son ravissement le besoin d’un aliment plus solide
pour son cœur affligé. Elle se prit alors d’un goût plus prononcé
pour les cérémonies de l’Église et les pratiques de la religion, qui
n’avaient été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et noble
distraction, et, lisant les livres saints non plus _à la lumière sèche
de l’esprit_, selon la belle expression d’un saint personnage, mais
_à la clarté de l’âme_, Beata se sentit pénétrée, peu à peu, d’une
force et d’une onction dont les effets lui étaient inconnus. Elle
priait, chantait des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de
tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées par le divin
sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au bout de ses aspirations
un monde idéal aussi beau, mieux défini et plus consolant que celui
qu’elle avait entrevu dans le mirage de l’amour.
Un jour de solitude et de recueillement, où Beata, pour mieux confondre
sa vie intérieure avec celle de Lorenzo, parcourait d’un œil distrait
le poëte de l’enfer et du paradis, son attention fut arrêtée par ces
trois vers qu’elle n’avait pas encore remarqués:
O voi ch’avete gl’intelletti sani,
Mirate la dottrina che s’ascande
Setto, ’l velame delli versi strani[74]!
O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se cache sous
le voile de ces vers étranges!
Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, en effet, sous
l’image transparente de la poésie, Beata se sentit comme éblouie par
une clarté subite! Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux
et que, pour la première fois, elle comprenait le sens attaché aux
belles créations de l’esprit humain. Beata aurait pu s’écrier alors,
avec un philosophe non moins sublime que le poëte catholique: «Où a
passé l’amour, l’intelligence n’a que faire[75].» Ce travail intérieur
de la conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations du
sentiment en une croyance plus ferme et plus pratique, se fit avec le
calme et la mesure qui étaient les traits distinctifs du caractère de
Beata; mais elle sortit de cette épreuve lente et laborieuse avec une
résolution dont on verra bientôt les suites.
Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses
pour revoir Beata et pénétrer de nouveau dans le palais de son père;
courant les théâtres, les églises et les casinos, il n’avait pu réussir
à la rencontrer nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans
l’espoir qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble gentildonna.
Il passait des nuits entières sous son balcon à épier le moindre
signe d’intelligence, et toujours son attente avait été frustrée. Il
lui écrivit alors, mais ses lettres restèrent toutes sans réponse.
Dans cette cruelle situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre,
passait tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir à
l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds du sénateur,
implorer son pardon et renoncer à la folle ambition de posséder la main
de Beata, pour avoir le bonheur de la voir et de passer humblement
ses jours à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les plus
téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet d’enlèvement.
L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement et qui avait
toujours pour lui la même affection, ne l’avait point encouragé à
suivre la première impulsion; il lui avait fait comprendre que le
sénateur Zeno n’était pas homme à revenir d’une détermination qu’il
avait prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il d’un ton
sérieux et paternel, d’aller passer quelque temps auprès de ta mère et
de te livrer entièrement à l’étude de ton art. Dans les conjonctures
difficiles où se trouve la république, il pourrait t’arriver un
malheur plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces
dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait trouvé,
d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme attristé lui-même de
l’état général des esprits, le confirmèrent dans l’opinion que Zorzi
lui avait dit la vérité sur le danger dont il était menacé de la part
du sénateur. Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position
qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux amis, il se
jeta résolûment dans leurs bras. Il s’abandonna sans contrainte à
l’attrait de ses illusions, à la fougue de son âge et de son caractère,
où les idées de transformation politique et d’ambition personnelle
étaient confusément mêlées dans une vague aspiration de vie nouvelle,
d’amour et de poésie. Son imagination ardente, surexcitée par les
événements et la passion sincère et profonde qu’il nourrissait pour la
fille du sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon.
Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa vanité en
paraissant attacher un grand prix à son adhésion au parti de la France,
fortifié chaque jour de nouveaux prosélytes. On lui fit espérer, non
sans quelque raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt
dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier Sarti aurait
le pouvoir de réaliser le plus cher de ses vœux.
C’est que Venise se remplissait de plus en plus de bruit, de trouble
et de terreur. Cerné par les armées ennemies, voyant son territoire
envahi, ses provinces de terre ferme agitées par les novateurs, et
quelques-unes prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la
domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime Seigneurie
était acculé dans le labyrinthe de ses ruses diplomatiques. Il croyait
toujours pouvoir échapper à la nécessité de faire la guerre, dont
il subissait déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou
quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant avoir de l’or, des
soldats et un général digne de ce nom pour se défendre, il laissait
tomber de ses mains débiles ces précieux instruments de l’indépendance
nationale, pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de
Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, vint
accroître les perplexités de la Seigneurie et encourager l’audace des
partisans de la France. Le nom de Bonaparte commençait à circuler dans
les classes populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme
des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, se prit
d’une grande admiration pour le héros de la démocratie française, sur
lequel Villetard lui avait donné des renseignements qui étaient encore
peu connus à une époque où la figure épique du général républicain ne
faisait que se dégager du fond merveilleux des événements contemporains.
«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour le chevalier au
milieu d’un groupe de jeunes gens qui l’écoutaient avec déférence,
c’est l’incarnation puissante de la révolution française qui, selon de
saintes prophéties, doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans
l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce florissante,
Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine du progrès dont il
est le bras séculier. Il vient aussi de l’Occident au pays de l’aurore
propager, avec son épée, les germes d’une civilisation plus humaine.
Tandis que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées,
babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre[76],» les Grecs
envahissent la plaine lumineuse qui touche à nos rivages, et menacent
de pénétrer jusqu’à nos lagunes, dernier refuge de la race de Priam.
Eussent-ils d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres
patriciens devront livrer la beauté suprême qui est le sujet de la
lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit humain. Car,
Vuolsi cosi colà ove si puote
Ciò che si vuole[77].....
—_Bravo, caro maestrino mio_, s’écria tout à coup la voix d’une femme
qui passait sur la place Saint-Marc, tout près du groupe au milieu
duquel se trouvait Lorenzo. Tu parles vraiment comme un ange, et,
bien que je ne comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique
que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait le vieux
Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes idées que je partage avec
toute la brillante jeunesse dont tu es, ce me semble, devenu l’oracle.
_Viva la Francia, viva la libertà!_» dit-elle d’une voix argentine en
se perdant dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs.
C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à Venise, d’une
longue excursion qu’elle avait faite dans les principales villes de
l’Italie. Protégée par un grand personnage de l’armée française, dont
elle avait fait la conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était
lancée dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie d’une
_prima donna_ et d’une jolie femme, qui est habituée à régner sur
la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus, ses beaux cheveux noirs
parsemés de rubans qui simulaient, avec un savant artifice, les
couleurs que portait son amant, le sein orné d’une rosette éclatante
qui attirait les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour un
symbole séditieux, cette frivole et charmante créature qui s’en allait
droit devant elle, écartant les indiscrets d’un coup de son éventail,
était l’expression vivante de ce monde curieux d’hommes de plaisir et
de fantaisie, de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes sortes,
de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de citadins éclairés, de
rêveurs et de néophytes ardents qui, placés entre l’aristocratie et le
peuple insouciant des lagunes, voyaient dans la révolution française
une source d’événements merveilleux, un grand spectacle de la vie
qui frappait leur imagination et donnait l’essor à leurs plus douces
chimères.
«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier d’un régiment
d’Esclavons alors en garnison à Venise, en laissant traîner son sabre
sur les dalles de la place Saint-Marc, pour imiter la désinvolture
soldatesque des officiers français qu’il avait eu occasion de voir
sur la terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête
de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre épée, si
le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin à accepter les
propositions que lui fait l’homme du destin, comme dit M. le chevalier
Sarti.
—Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent, les panaches
et les aigrettes d’or se balancent dans les airs, et je vois poindre
à l’horizon d’azur l’armée française conduite par le génie de la
victoire, s’écria un jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique,
où il avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et plus belle
sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui sera élevé à la dignité
suprême par la jeunesse et la démocratie triomphantes. Que dites-vous,
_signori_, de ma prophétie?
—Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier drame historique,
répliqua un critique de la presse vénitienne qui commençait alors à
s’émanciper; mais il faut la compléter en nous faisant tous membres du
sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé les droits
du peuple souverain.
—Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite! dit un
élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé; il s’agit de
l’Italie tout entière, dont il faut relever la nationalité au milieu
de cette grande régénération des peuples qui se prépare. On ne redonne
pas la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de Venise est
accomplie; elle ne peut plus être, désormais, qu’un fleuron historique
de la patrie commune: _alma parens_.
—Mais que deviendront les princes qui, au nom du droit public, règnent
aujourd’hui dans les différentes parties de la Péninsule? répondit un
avocat qui se préoccupait beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de
la révolution.
—Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui de ses États
avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher au fond de nos lagunes,
répondit le premier interlocuteur.
—Et le pape, qu’en ferez-vous?
—Le grand aumônier de la république universelle, ou bien nous
l’enverrons à Constantinople convertir le Grand-Turc et le consoler de
n’avoir pu épouser la reine de l’Adriatique, répliqua le citadin avec
une froide ironie. Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en
pensez-vous, chevalier?
—_Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter_, dit _il
poeta sovrano_, que j’invoquais il y a quelques instants, répliqua
Lorenzo. Sans prétendre donner mon avis sur des questions aussi
graves, il est certain qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève
dans l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les mains de
l’homme providentiel qui est aux portes de Venise. Si son âme est à
la hauteur de son génie, il peut relever cette nation glorieuse _ove
il bel si risuona_, dont il parle la langue et porte le sang dans ses
veines.»
Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle le
chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. Excité par Zorzi
et Villetard, et plus encore par le sentiment qui remplissait son cœur,
Lorenzo avait secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative qui
était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la grâce de son
esprit. Son caractère ouvert et généreux, son enthousiasme pour les
belles choses, ses connaissances variées, la tournure romanesque et un
peu métaphysique de son imagination, ces qualités diverses, jointes à
l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, lui avaient
donné une prépondérance marquée sur cette portion de la population
vénitienne qui formait le parti de la France. Signalé à la police de
l’inquisition, l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait
s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille d’Arcole,
puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier 1797. Ces événements
prodigieux, qui achevaient la déroute de l’Autriche, excitèrent
à Venise une émotion profonde. Le gouvernement fut atterré; les
novateurs, au comble de la joie et de l’enivrement, levaient la tête et
menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine déchéance. Quelques
jours après ce glorieux épisode de la campagne d’Italie qui amena la
reddition de Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le
chevalier Sarti, _alla giudecca_.