l’homme du peuple sans paraître avoir compris la question du chevalier,
sombre et court passage qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée
duquel on devrait écrire, en lettres de bronze:
Per me si va nella città dolente,
Per me si va nell’eterno dolore.
—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; parle, qu’as-tu à me
dire?
—Je n’ai rien à vous dire, _eccellenza_, si ce n’est que la vie
est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, _passarsela in
libertà_, qu’à l’ombre de ce vieux palais mauresque.
—Me prends-tu donc pour _una spia_, un familier du conseil des Dix,
pour t’exprimer ainsi comme un oracle? répondit le chevalier avec
impatience. Qui t’envoie vers moi, et quelle est ta mission?
—Ma mission est de vous avertir de prendre garde aux griffes du lion,
qui est d’autant plus irritable qu’il se sent vieillir. Par le temps
qui court, il fait bon d’avoir des amis.
—Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un air un peu
soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables.
—Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, _signor cavaliere_,
répliqua le _facchino_ d’un ton résolu, vous n’avez qu’à me suivre.»
Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Il
descendit le pont de la Paille, suivant machinalement les pas du
_facchino_, dont le langage réservé et la citation faite si à propos
décelaient une éducation supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce
pouvait être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre un
piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de la république, qui,
connaissant la position difficile du chevalier, voulait l’engager dans
quelque entreprise ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient
rapidement l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu prendre une
gondole au _traghetto_ du pont de la Paille et entrer en lui faisant
signe de le suivre. Le chevalier hésita, parut se consulter un peu, et
puis, réfléchissant aux deux vers de la _Divine Comédie_, que l’inconnu
ne lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance, il eut foi
en sa bonne étoile, et se glissa dans la gondole du _facchino_.
La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant les eaux
silencieuses et _torbide_ des canaux étroits. Après s’être éloigné
à tire-d’aile du pont des Soupirs et avoir fait un grand nombre de
circuits, comme une hirondelle qui, ayant longtemps poursuivi sa proie,
cherche un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant une
petite porte basse que couronnait un sarment de vigne. A un signal
donné, la porte s’ouvrit discrètement, et tous deux, Lorenzo et son
compagnon, montèrent un escalier de marbre assez mal éclairé, dont
les dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits dans un
salon de modeste apparence, au milieu duquel était une grande table
recouverte d’un tapis à ramages, chargée de livres et de papiers.
Quelques vieux fauteuils armoriés, qui accusaient une somptuosité
éclipsée et des prétentions d’une origine historique, étaient rangés
autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs portraits
de personnages illustres, parmi lesquels on remarquait celui de
_Fra-Paolo_, le célèbre historien du concile de Trente, étaient
suspendus aux murs lambrissés, et complétaient l’intérieur d’un homme
studieux et jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune.
«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit le _facchino_
en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez pas à vous assurer que je
méritais la confiance que vous m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.»
En parlant ainsi, il souleva une portière en velours, et disparut.
Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard les différents objets qui
composaient l’ameublement du salon, cherchant à deviner le caractère de
la personne chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où
il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de nouveau, il vit
apparaître un personnage qui lui dit avec une cordialité empressée:
«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous qu’il y a au
moins dix jours que je vous cherche dans tous les coins de Venise?
Vraiment, je commençais à être inquiet de vous, car nous sommes dans un
temps où le canal Orfano est le meilleur instrument politique de nos
illustrissimes seigneurs. _Ma, pazienza_ ...» dit-il un peu plus bas en
tendant la main au chevalier, qu’il pria de se rasseoir.
L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue contre le
gouvernement de la république était ce noble Vénitien, nommé Zorzi,
dont nous avons parlé plus haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis
l’événement de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années,
d’une figure très-distinguée, dont l’expression annonçait une volonté
et une intelligence peu communes. Des lèvres minces et serrées, un
front étroit et plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux
noirs dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente, une
taille nerveuse, souple, et des manières distinguées, formaient un
ensemble qui saisissait et qui donnait l’idée d’un homme politique
peu disposé à s’en rapporter à la Providence pour le gouvernement des
choses de ce monde.
«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en vous expliquant
la démarche que je fais auprès de vous, dit Zorzi à Lorenzo, qui
l’écoutait, en effet, avec une certaine anxiété. Ami d’enfance de votre
père, dont le dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur
de son esprit pour les idées grandes et généreuses que nous sommes
à la veille de voir triompher sur le vieux monde qui s’écroule, je
vous porte un intérêt d’autant plus vif, mon cher chevalier, que j’ai
peut-être contribué, sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu
de laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous arrive: votre
séparation de la famille Zeno, et la tentative que vous avez faite
récemment pour voir la _gentildonna_ qui vous captive et qui sera, dans
quelques jours, l’épouse du chevalier Grimani.»
Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation, auquel Zorzi
répondit immédiatement: «Vous êtes jeune, chevalier, et vous êtes
amoureux; deux grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce
qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera de l’une de
ces infirmités; mais je doute que vous puissiez jamais vous guérir de
la noble folie qui caractérise toute une classe d’intelligences qu’on
nomme des poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup, est mort
victime de ses propres illusions sur les prétendues vertus héréditaires
qu’il prêtait aux aristocraties. Ce qui est plus certain, c’est que,
loin d’avoir quelque indulgence pour le fils d’un homme qu’il a
sacrifié à l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de vous
faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser de Venise. Voilà ce
que j’ai appris par une voie sûre et dont je tenais à vous instruire.
Il y a dix jours que mon domestique, tantôt sous un déguisement et
tantôt sous un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu,
par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait pu être remarqué
par quelque émissaire de l’inquisition.
—Que faire, monsieur, dans la position où je me trouve? répondit
Lorenzo, à qui la perspective de quitter Venise était cent fois plus
douloureuse que la crainte de la prison.
—N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis, répliqua Zorzi en
frappant sur la table avec un couteau d’ivoire qu’il tenait à la main.
—Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo avec modestie;
hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser les préjugés et alarmer la
tendresse paternelle, à qui donc fais-je obstacle? Je ne possède rien
qui soit de nature à exciter l’envie de personne.
—Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux et plus poëte que
je ne le pensais, dit Zorzi en souriant. Vous vous imaginez donc que
les hommes ont besoin de bonnes raisons pour se haïr cordialement?
Que faisait Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il était
plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur. Le cœur humain
est un foyer de passions, c’est-à-dire de forces qui s’attirent,
se repoussent, s’équilibrent et se combinent de mille manières.
Mettez seulement deux hommes en présence, et il se dégagera de leur
contact, comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction ou de
répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie, deux mots qui expriment
admirablement cette action aveugle et fatale de la nature matérielle.
L’éducation et les institutions sociales peuvent sans doute donner à
ces forces une direction utile, comme on resserre entre deux rives
un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement, dans le pouvoir de
personne de les anéantir. Il n’y a que des imbéciles ou des hypocrites
qui s’indignent contre les passions, qui sont à l’homme ce que les
vents sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans tous
les temps, un jeune homme intelligent qui, comme vous, chevalier, a
su se frayer un passage dans une société gouvernée par le destin, je
veux dire par le privilége de la naissance, aurait excité l’envie
des heureux de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face des
événements qui se préparent, vous devez être considéré comme un ennemi
de l’ordre public, parce que les idées que vous professez et les
sentiments qui vous animent troublent le repos de ceux qui occupent
les meilleures places au banquet de la vie. Il en est de l’ordre comme
de la définition de Dieu: chacun le conçoit dans les limites de son
égoïsme intellectuel et moral.
«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua Zorzi après un
instant de silence. Vous savez ce qui se passe en Italie, et, sûrement,
vous avez entendu parler des affaires de Montenotte, de Millesimo et
de Lodi? Ce sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera
pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme celle des poëmes
homériques, par la prise de Troie. Ce qui n’est pas douteux, mon cher
chevalier, c’est que la lutte est engagée entre le vieux monde et le
nouveau, et si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat,
comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de Padoue, ne se
soumet à la loi du temps en modifiant sa politique et ses institutions,
elle succombera, comme Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui
vaut bien, je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle
Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son père? ajouta
Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un léger sourire. Joignez-vous
à nous. Nous formons un parti déjà puissant, qui a des ramifications
dans le grand conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours
de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent. Nous voulons
l’indépendance et la grandeur de notre pays en forçant la vieille
république de Saint-Marc à s’allier à la jeune république française,
qui lui offre l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la
moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes les précurseurs
de l’avenir, et nous vous protégerons contre la haine du sénateur
Zeno, l’un des partisans les plus obstinés des errements du passé.»
Lorenzo ne répondit pas immédiatement à cette ouverture, qui le
surprit encore plus qu’il n’en fut flatté. Il se demandait, dans son
for intérieur, de quelle importance pouvait être à un parti politique
l’adhésion d’un jeune homme de dix-huit ans sans fortune, sans
illustration personnelle, et d’une naissance modeste! Il comprenait
que Zorzi, ayant été l’ami de son père, cherchât à lui donner de bons
conseils pour le tirer de la position difficile où il se trouvait
vis-à-vis d’une famille puissante; mais entre une démarche qui lui
paraissait si simple et une sorte de conciliabule à la manière
de Catilina, il y avait une différence que saisit le bon sens du
chevalier. Cependant le noble Vénitien avait de très-bonnes raisons
pour agir comme il le faisait et pour attacher un véritable intérêt à
s’emparer de l’esprit du chevalier. Depuis la révolte des étudiants de
Padoue, où Zorzi avait joué le rôle d’un tribun, il avait été dénoncé
au conseil des Dix comme un factieux. Déjà son arrestation avait été
ordonnée, lorsqu’on avisa qu’il serait prudent de ménager encore
l’agent de la France, qu’on savait être l’ami et le protecteur du noble
Vénitien. Zorzi, qui était parfaitement édifié sur les intentions du
gouvernement à son égard, n’ignorait pas non plus que le sénateur Zeno
avait conseillé la plus grande rigueur contre tous ceux qui avaient
des opinions inquiétantes pour la sécurité de l’État. Il avait insisté
d’une manière particulière sur la nécessité de faire un exemple qui
imprimât la terreur aux sujets de la république, en sacrifiant un
personnage tel que Zorzi, qui jouissait d’une grande influence, grâce
à ses idées connues, à ses lumières et à ses nombreuses relations
dans le populaire et la _cittadinanza_. On comprend maintenant que
Zorzi eût besoin de s’entourer de mystère et que, par haine contre
le sénateur Zeno, par affection peut-être pour le fils d’un ancien
ami qu’il avait compromis, autant que pour se faire un mérite auprès
de Villetard en augmentant le nombre des partisans de la France, il
eût le plus vif désir d’attirer Lorenzo Sarti dans une faction peu
nombreuse qui se donnait comme l’expression des nouvelles générations.
D’ailleurs, la propagande est la première condition de l’existence
des partis qui aspirent à la domination, et la position critique du
chevalier, son amour pour la fille d’un patricien, pouvaient le rendre
un instrument très-utile entre les mains d’hommes aussi avisés que
Zorzi et Villetard. Zorzi était un esprit trop pénétrant pour ne pas
démêler la cause du silence et de la réserve que gardait Lorenzo, et,
allant au-devant des scrupules qui retenaient sa confiance, il lui dit:
«Vous êtes surpris, chevalier, de la démarche que je fais auprès de
vous, et vous cherchez à comprendre quels peuvent être les vrais motifs
de ma conduite? Ils sont bien simples, je vous assure: c’est l’intérêt,
c’est le plaisir de la vengeance, les deux plus puissants ressorts du
cœur humain. Comme vous, je hais le sénateur Zeno, et, comme vous, je
suis menacé d’aller finir mes jours dans un puits ou sous les plombs
du palais ducal. Vous voyez que ce n’est point une générosité d’enfant
qui me porte à rechercher votre amitié! En vous offrant l’appui de
mon expérience et celui de mes amis pour vous aider à sortir du pas
difficile où vous vous trouvez, j’entends moins accomplir un devoir que
satisfaire une passion. C’est ce qui doit vous garantir la solidité de
l’alliance que je vous propose. Je suis un homme politique et non pas
un saint, ni un philosophe spéculatif en quête d’un futur contingent.
Ce n’est point à mon âge qu’on se paye de chimères et qu’on court
après la palme du martyre. Tenez-vous à la fille du sénateur Zeno, et
voulez-vous empêcher qu’elle ne devienne la femme de ce fat de Grimani,
aux lèvres de rose et au sourire vainqueur? Je vous offre les seuls
moyens par lesquels vous puissiez atteindre le but de vos désirs.
Croyez-moi, chevalier, mettez-vous sous la protection d’un parti qui,
d’un jour à l’autre, peut gouverner Venise et régénérer l’Italie. Vous
n’avez pas d’autre espoir d’échapper à la colère du sénateur et de
surmonter les obstacles qu’on oppose à votre amour.»
Ces dernières paroles, prononcées avec l’accent de la sincérité,
ébranlèrent le chevalier Sarti, qui répondit, avec un reste de bon sens
bien rare dans un jeune homme de dix-huit ans, chez qui l’imagination
et le sentiment étaient les qualités dominantes: «J’accepte avec
reconnaissance l’offre de votre amitié; mais il me reste toujours à
connaître, monsieur, ce que vous attendez de moi, et par quels services
je puis aider au triomphe de la cause qui vous est si chère. Vous
n’ignorez pas que, depuis que j’ai quitté le palais Zeno, je n’ai plus
aucune relation avec les familles patriciennes qui, avant ma disgrâce,
m’accueillaient comme l’un des élus du livre d’or! Isolé, pauvre, en
butte à la haine d’un homme puissant, je n’ai à vous offrir que ma
jeunesse et l’ardeur de mes espérances.
—_Eh! per Dio santo_, s’écria Zorzi, ce sont les âmes qui gémissent
dans le purgatoire qui aspirent au paradis, et ce ne peuvent être que
des mécontents comme vous et moi qui désirent des changements, si ce
n’est des révolutions. N’est-ce pas à la race maudite de Caïn qu’on
doit l’invention des arts utiles et même celle de la musique qui nous
console dans nos peines? Si vous étiez le fils du sénateur Zeno, un
membre de la minorité satisfaite qui nous opprime, je n’aurais pas
plus songé à vous ouvrir ma pensée que vous n’auriez été disposé à
m’entendre. Mais vous êtes amoureux, et cela nous suffit, car c’est
l’amour qui perdit Troie, a dit un poëte charmant. Dans quelques jours,
ajouta Zorzi en se levant, je vous mettrai en relation avec un de mes
bons amis dont vous n’aurez qu’à vous louer, j’espère. Si la signora
Beata a pour vous l’affection dont vous êtes digne, il ne dépendra pas
de nous que vous ne puissiez mettre à l’épreuve son dévouement.»
Telles furent les circonstances fortuites qui rapprochèrent le
chevalier Sarti du parti des mécontents, dont Villetard et Zorzi
étaient les chefs. Ce parti peu nombreux encore ne pouvait se
recruter que parmi les jeunes gens d’une certaine distinction qui
n’appartenaient pas à l’aristocratie, parmi les citadins éclairés
et mécontents, et surtout les nobles de terre ferme qui désiraient
une réforme des vieilles institutions de la république. Par sa
position singulière entre l’aristocratie qui l’avait admis dans ses
rangs et les opinions qu’il avait puisées autant dans les traditions
de sa famille que dans ses propres instincts, le chevalier Sarti
n’était point une conquête à dédaigner pour les meneurs. Or le moyen
le plus sûr et le plus honorable d’arriver au but qu’ils avaient
en vue, c’était de pousser le gouvernement de la Seigneurie à une
alliance avec la France, dont le contact aurait pénétré Venise de
l’esprit de la révolution. C’est là précisément ce que ne voulait pas
l’aristocratie qui, depuis six cents ans, tenait dans ses mains la
destinée de l’État. Presque unanime à résister aux innovations qu’on
voudrait essayer à l’intérieur, elle était divisée sur le choix de
la politique à suivre pour se préserver du mal qu’elle redoutait le
plus. Tandis qu’une majorité considérable croyait échapper à l’orage
en gardant la neutralité, une fraction énergique voulait participer à
la lutte en s’appuyant sur l’Autriche, qui était la puissance la plus
intéressée à défendre les institutions du passé. On peut affirmer,
toutefois, qu’aucun des partis qui divisaient alors cette république
de patriciens si miraculeusement conservée au milieu des vicissitudes
de l’histoire moderne, ne mettait au nombre des éventualités possibles
de la guerre qui désolait l’Italie, la chute d’une ville merveilleuse
qui avait tant contribué à la civilisation de l’Europe. Villetard
lui-même était sincère dans ses machinations contre le gouvernement
oligarchique, et Zorzi ne lui aurait jamais prêté son concours s’il lui
avait soupçonné des intentions hostiles à l’indépendance de sa patrie.
Le peuple, très-attaché au gouvernement de son pays qui lui rendait
la vie douce, n’était point susceptible d’être remué par des idées
d’émancipation et d’égalité dont il n’éprouvait pas le besoin. Dans une
pareille situation, les partisans de la France ne pouvaient prendre
trop de précautions pour se dérober à la vue d’un pouvoir jaloux, qui
connaissait le danger dont il était menacé.
Venise, en effet, se trouvait dans un de ces moments solennels où les
opinions politiques ont la gravité et l’importance des sentiments
religieux, car elles impliquent une affirmation de l’ordre moral tout
entier, comme le disait très-bien Zorzi au chevalier Sarti. Il en
est toujours ainsi dans les grandes crises de l’histoire, telles que
l’avénement du christianisme, la réforme et la révolution française.
On ne peut toucher à l’économie des pouvoirs politiques d’une manière
aussi profonde que l’a fait la révolution de 89, sans s’appuyer sur
une nouvelle notion du droit, qui ne peut être lui-même qu’une
manifestation de la pensée religieuse. Au fond des principes qui ont
fait la révolution française et qui la caractérisent éminemment, se
trouvent les éléments d’une véritable théodicée. L’Église ne s’y est
pas plus trompée que les philosophes du XVIII^e siècle, qui, pour
accomplir l’œuvre de notre régénération politique et morale, ont dû
frapper l’arbre à sa racine. Et ce qui prouve qu’ils ont eu raison
d’agir comme ils l’ont fait, c’est que toutes les réactions qui ont
essayé, depuis cinquante ans, d’anéantir la liberté politique en
Europe, ont trouvé dans le pouvoir religieux et principalement dans le
catholicisme de zélés coopérateurs. C’est qu’il est aussi impossible
aux religions de ne point s’immiscer dans l’ordre matériel des sociétés
humaines, qu’aux philosophes politiques de se passer d’un idéal divin,
source du droit dont ils poursuivent la réalisation. Tout ce qui a
été dit depuis Descartes, Leibnitz et Montesquieu jusqu’à nos jours,
sur les prétendues limites de la raison et de la foi, de la religion
et de la société civile, sont de vaines et subtiles paroles qui
n’ont convaincu ni le prêtre, ni le libre penseur, ni les suppôts du
despotisme, ni les amants de la liberté.
Le sénateur Zeno, nous l’avons dit plusieurs fois, était, avec François
Pesaro, un des hommes les plus importants du parti de la guerre.
Éclairé par une longue expérience du pouvoir, par une connaissance
profonde des annales de son pays et des gouvernements de l’Europe qu’il
avait vus fonctionner de près, il ne s’était pas fait d’illusion sur la
gravité de la lutte que les novateurs avaient engagée contre l’ordre
des sociétés existantes. Plusieurs années avant que la révolution de
89 ne vint à dessiller les yeux des plus aveugles, le sénateur Zeno,
dans une longue conversation avec l’abbé Zamaria, avait apprécié avec
une grande sûreté de jugement le caractère de la crise politique qu’il
voyait approcher. Depuis que la monarchie française avait succombé,
autant par les fautes de ses défenseurs que par l’audace de ses
ennemis, le sénateur Zeno avait prévu que l’Italie ne tarderait pas à
devenir le théâtre d’une guerre pour laquelle il fallait se tenir prêt.
Homme des vieux jours, imbu des idées du patriciat qui avaient fait la
force de Venise et dont il possédait, plus que personne, les grandes
traditions et les sentiments élevés, le sénateur Zeno aurait voulu
qu’en résistant avec vigueur au tumulte des passions contemporaines,
l’aristocratie se montrât plus digne de l’autorité dont elle était
investie pour le bien de la nation. Il n’était point éloigné de
consentir à quelques réformes partielles de la constitution de l’État,
à faire la part des nécessités du temps en corrigeant les abus reconnus
par l’expérience, et en laissant introduire dans l’administration
tous les changements qui seraient compatibles avec la nature de la
souveraineté.