_deux avril_ 1795 (car le chevalier avait fait encadrer cette date
mémorable dans un médaillon qu’il portait nuit et jour suspendu à
son cou), Lorenzo stationnait dans une gondole sur le Grand-Canal,
presque en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs
fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il était encore en
possession du livre de prières, qu’il devait conserver du reste jusqu’à
son dernier soupir. Il était plus de deux heures du matin. La vie
commençait à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté
bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait plus que le
clapotement des vagues endormies venant se briser contre les escaliers
de marbre qui refrénaient leur indocilité. La lune resplendissante
versait sur le _Canalazzo_ une lumière encore adoucie par un rideau
de nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se rendant
d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La tiédeur printanière de
l’atmosphère, le silence, la nuit parsemée d’étoiles qui s’égayaient
dans les profondeurs des cieux, les nombreux palais qui bordaient les
deux rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient leur
ombre dans les eaux du canal, quelques falots dont la pâle lumière
signalait au loin le _traghetto_ de la _Piazzetta_, et de l’autre côté
le pont du Rialto, tout cela formait un tableau étrange et fantastique
qui communiquait à l’âme je ne sais quelle impression de langueur et
de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa gondole, avait
les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui était garni de fleurs. Il
épiait le moindre mouvement et semblait avoir le pressentiment de
quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur
le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long
peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait
respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du
balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme
absorbée dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste
évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon,
avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle
manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole,
que les plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un
instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi
dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son
violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de
grâce, et, préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa exhaler
ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour et de la jeunesse
évanouie:
Nel cor più non mi sento
Brillar la gioventù.
Amor, del mio tormento;
Amor, sei colpa tu!
Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de
la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!
Cette adorable mélodie de Paisiello[70] sortait de la poitrine de Beata
en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence
de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur
aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son
départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit
immédiatement:
Ti sento, sì, ti sento,
Bel fior di gioventù!
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tu!
Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, cruel
amour, tu es la cause de mes tourments!
Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même
mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un
bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre; il s’élance
aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier
du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la
chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle
renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux
cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine.
O mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant
leurs soupirs dans un baiser ineffable!
Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières
engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras.
Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.
«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le
seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu
oses m’outrager ainsi? Tu n’as pas encore appris à distinguer une
_gentildonna_ d’une baladine de place publique? _Ingannatore!_»
ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.
Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe
foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage
de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.
«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour
de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de
m’échapper.... Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment
avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?
—Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas!
pouvez-vous me le demander? Voilà plus d’un an que je tourne autour
de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir
de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je
suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui
m’attache à la vie.
—Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme; mais vous
avez commis une grande imprudence: car, si mon père vous surprenait
ici, vous seriez perdu.
—Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son
palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un
puits de la tyrannie patricienne! Je supporterai tout avec joie....
si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher
et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre
et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot et je
retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré.... car je vous adore.»
Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes
les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa
félicité; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix
languissante: «Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!»
A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne se
contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport: «Dieu
du ciel! ai-je bien entendu? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque
pitié de moi, Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas
indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que
de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que
je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne
repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre
image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, eh bien! suivez-moi,
partons ensemble; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un
coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis
jeune, j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de
tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et
que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné!»
En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de
Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur
l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux:
«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là
un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du
sénateur Zeno.
—C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de cette remarque,
et j’oubliais aussi que, dans le cœur d’une _gentildonna_, tout est
subordonné aux préjugés de caste.
—Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata
avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une
imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour
vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous est pas
moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les
traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si
je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin
je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de
la république.
—Je comprends très-bien, _signora_, dit Lorenzo avec un mélange
d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne
d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani.
Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un
amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne
puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon
cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata,
que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise
de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentiments.
—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la noble
fille du sénateur, attristée que Lorenzo pût lui attribuer des idées
aussi mesquines. Sans me croire au-dessus des femmes de ma condition,
je sais comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on doit
y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon estime, et plût à
Dieu que je fusse plus digne d’apprécier les nobles qualités qui le
distinguent!
—Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement de tendresse, en
saisissant de nouveau la taille de Beata, qu’il entraîna doucement sur
le balcon, qui vous arrête, et pourquoi résister à l’amour qui nous
convie à ses félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable
à celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées malgré
les obstacles de la société? N’est-ce pas la Providence qui, de mon
humble berceau, m’a conduit à la villa Cadolce en cette belle nuit
de Noël où je vis briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma
destinée? Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses et délicates,
vous y avez gravé votre image et l’avez rempli de vos concerts. Je ne
suis qu’un écho, qu’une statue muette qu’anime un rayon de votre grâce
enchanteresse, comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard de l’Aurore
rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle de votre âme féconde la
mienne et m’entr’ouvre les cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand,
rien n’est doux comme l’amour.»
Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. Beata, les coudes
appuyés sur le balcon, cachait sa tête entre ses deux mains, comme pour
mieux se garantir contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le
bonheur!... répondit-elle en poussant un soupir et après avoir savouré
la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. Et le devoir, Lorenzo, et
mon père, qui mourrait de douleur!...»
Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette exclamation, qui
trahissait les perplexités de Beata, placée entre la voix de sa
conscience et l’élan de son cœur. Dans toute autre circonstance,
Lorenzo eût compris ce qu’il y avait de tendresse refoulée et
d’élévation de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais,
jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua avec
vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un peu plus qu’il ne
tient à ses préjugés, il ne résistera pas longtemps à la voix de la
nature. Parlez donc, rompez ce silence funeste qui vous consume,
ayez le courage de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler
à de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités et de
sophismes derrière lequel se cache l’orgueil implacable des familles.
Si Dieu n’avait placé au fond de notre cœur une source inépuisable
d’inspirations généreuses qui communiquent à l’esprit le pressentiment
de l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la notion
du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri de la volonté; si
la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient incessamment contre la
réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne
serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug
des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais,
et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et
de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et
des divines chimères!»
Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui,
sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux.
Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et
de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de
l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti,
charmait la _gentildonna_ et endormait sa vigilance sans pourtant
la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et
comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même
position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son
oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui
dit, en lui montrant la lune resplendissante au milieu d’un cortége
d’étoiles qui semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe
magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui
remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu
encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui
s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis
Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la
plus élevée de l’harmonie des sphères; ces pléiades enfin qui servent
de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que
le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien!
je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui,
purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures!
La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de
la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre
San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or,
dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne
seraient-ils pas des pressentiments d’une vérité sublime, que l’homme
doit constater un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le
prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie:
l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier
terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne
repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence!
Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée,
il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles
félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et
que votre âme se confie à l’amour!»
Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui
ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la
chambre de Beata, en s’écriant avec terreur: «_Signora_, Son Excellence
votre père vient de ce côté!»
Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant
lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du
sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile
à la place où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit
un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le
canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que
la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse.
Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor
devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un parti: ou
bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou
se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y
avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation
aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la
balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de
sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait
compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son
esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui,
il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon
dans les eaux profondes du _Canalazzo_. Au bruit de sa chute, Beata
poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré
une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever,
et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix attendrie: «Vous
voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille?»
En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise près du
balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci, pleurant à chaudes larmes,
se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion
et sans proférer une parole; mais de son âme, oppressée par la honte,
par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui venait de s’immoler
pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir
les mêmes accents qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une
situation presque semblable:
Se il padre m’abbandona,
Da chi sperar pietà?
IX
LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, par une suite
de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante parmi les puissances
coalisées contre le génie de la Révolution. Venise, menacée d’un côté
par l’Autriche, qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par
les phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces de
terre ferme, était toujours indécise et prétendait faire respecter sa
neutralité douteuse par de si puissants adversaires. Ses hommes d’État,
blanchis dans les conseils, nourris dans les arcanes de la vieille
politique de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques,
lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne se doutaient pas,
ces Pères conscrits du _Livre d’or_, que des germes de ruine étaient
depuis longtemps introduits dans la ville chère à Vénus, dans la cité
glorieuse des doges!
Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, il y avait
alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire de l’ambassade française.
Lallemand, qui était l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin,
qui fut le premier représentant de la république française auprès de
la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, ardent propagateur des
idées nouvelles qu’il croyait destinées à changer la face du monde,
Villetard avait les qualités et les défauts d’un brouillon fanatique;
il avait attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents
et s’était constitué le chef d’une opposition sourde qui, grâce aux
progrès de l’armée française, devenait chaque jour plus redoutable. On
n’a pas oublié ce personnage mystérieux que Lorenzo rencontra dans un
café de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, et qu’il
revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! C’était un
noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami d’enfance d’Angelo Querini, sénateur
et érudit fort distingué dont il partageait les sentiments politiques,
Zorzi était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul
Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient essayé, en 1762,
de réformer la vieille constitution, et surtout de limiter la puissance
du conseil des Dix. Leurs efforts furent combattus avec succès par
l’éloquence de Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des
illustrations de Venise. Doué d’une grande intelligence, Zorzi avait
beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses à travers l’Europe,
il avait rapporté dans sa patrie des vues hardies et une fortune
délabrée. Il avait connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec
Villetard, dont il servait les projets.
Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au gouvernement
de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment une réforme de la
vieille constitution de la république patricienne, il était loin de
vouloir qu’on touchât à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit
généreux, très-convaincu de la nécessité d’une transformation des
vieilles sociétés humaines. La philosophie du XVIII^e siècle, et la
révolution française, qui en était la conséquence, étaient pour Zorzi
comme pour Villetard l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il
fallait réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées de
Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé à la vigilance
des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le conseil des Dix avait été au
moment de le faire arrêter, ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils
avaient embauchés; mais on craignait la colère de la France, qu’on
voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait qu’une occasion
favorable, un revers de l’armée victorieuse, pour mettre la main sur ce
groupe de factieux qu’on ne perdait pas un instant de vue.
Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers qu’il avait
affrontés, dans la nuit mémorable de son entrevue avec Beata. Nageur
inexpérimenté, il n’avait écouté que son amour, en se précipitant
du haut du balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement
succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, sans la
rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui vint à son secours et
le transporta, presque mourant, à son appartement _della Giudecca_.
Remis, après quelques jours de repos, de la secousse violente qu’il
venait d’éprouver, le chevalier se trouva dans l’une des situations
les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait craindre que
le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait osé s’introduire dans la
chambre de sa fille, ne le fît jeter dans un cachot sans autre forme
de procès, comme cela se pratiquait à Venise dans les conjonctures
difficiles; mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si les
événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur ne venaient
contrarier les projets d’alliance formés entre les deux nobles
familles. Décidé à n’abandonner l’espoir de posséder la femme qu’il
adorait qu’avec le dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas
décourager par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes parts.
Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une autre, de pénétrer
encore une fois dans le palais de son père, et de l’enlever même, si
cela lui était possible. Un seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé
de la _gentildonna_ pour obtenir son consentement à un parti aussi
extrême? N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, que
cette âme si belle et si charmante, qui était capable des plus grands
sacrifices de résignation, n’avait pas assez d’énergie et avait trop
de hauteur pour braver ouvertement l’opinion des hommes et manquer
aux devoirs de sa position? La nature d’esprit du chevalier Sarti,
sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui permettaient
pas de tenir compte de ces diverses nuances du caractère de Beata.
Pour une imagination exaltée qui, s’inspirant de Platon, de Dante et
Rousseau, considérait l’amour comme la source de toute grandeur et de
toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui d’obéir à
l’instinct du cœur?
Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons (_riva dei
Schiavoni_), rêvant à sa triste position et aux moyens de revoir Beata,
quand il fut heurté par une espèce de _facchino_ ou de commissionnaire
qui lui dit, en s’excusant: _Perdono, eccellenza_, et il continua son
chemin en murmurant entre ses dents le refrain d’une vieille chanson
populaire:
Sulla riva dei Schiavoni
Là si mangia i bon bocconi[71].
Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine fait attention
à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau par le même individu
qui était revenu sur ses pas.
«_Balordo_, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu ne vois donc pas
clair!
—_Eh! eccellenza_, je pourrais vous en dire autant,» répliqua le
_facchino_ en fronçant de gros sourcils d’un air mystérieux.
Arrivé sur le pont de la Paille (_ponte della Paglia_), l’homme se
retourna comme pour s’assurer si on l’avait suivi. Le chevalier
connaissait trop bien les mœurs de Venise pour ne pas deviner que cet
homme avait quelque chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le
pont de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et où le
_facchino_ l’attendait en faisant semblant de regarder le pont des
Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:
«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.