«Vous savez, _signori_, que les grandes inventions, dans les arts,

aussi bien que dans les sciences, ne sont jamais l’œuvre particulière

d’un seul génie qui en aurait puisé tous les éléments dans la source

de ses propres facultés. Il n’y a que Dieu, parce qu’il est infini,

qui ait pu créer le monde d’un désir de sa volonté. Il est vrai de

dire cependant qu’une invention ne s’inscrit et ne prend date dans

l’histoire que lorsqu’il vient un homme qui s’en assimile les effets

d’une manière originale qui frappe tous les esprits. C’est ainsi que

la couleur à l’huile, par exemple, avait été employée bien avant le

Flamand Van Eyck, qui est pourtant celui qui l’a propagée en Europe.

Parmi les intervalles qui étaient repoussés par tous les théoriciens du

moyen âge comme incompatibles avec la série diatonique du plain-chant

grégorien, il y avait surtout celui de _triton_. Cet intervalle

horrible, qu’on appelait _diabolus in musica_, consiste dans le

rapprochement de deux notes importantes de la gamme, le _quatrième_

et le _septième_ degré. Par une cause plus physique que morale, qui

n’a pas encore été expliquée, il résulte que l’audition simultanée

de ces deux sons communique à l’oreille une vive appétence vers la

consonnance d’octave. Or, cet intervalle harmonique se trouve enclavé

dans un accord qui porte le nom de _septième dominante_, où il forme

la dissonance naturelle de _quinte mineure_, qui peut s’entendre sans

préparation, et qui se résout immédiatement sur l’accord de sixte, qui

renferme les éléments de l’accord parfait. L’effet de cet accord de

_septième dominante_ est tel, qu’il porte avec lui, comme une question

bien posée, les conditions logiques de sa propre résolution, et qu’il

transmet à l’oreille, puis par l’oreille à notre âme, le sentiment de

la série qui constitue l’unité de l’octave. Si vous contemplez pendant

quelque temps une couleur éclatante, le rouge par exemple, vous ne

tardez pas à éprouver le désir de reposer votre vue sur une nuance

moins vive, telle que la couleur complémentaire que le rouge fait

pressentir par l’auréole qu’il projette autour de lui. Cette couleur

complémentaire que le rouge projette est le _vert_, dont la sensation

peut être comparée à celle que produit _l’accord parfait_, sur lequel

l’oreille aspire à descendre après avoir entendu celui de _septième

dominante_. Tous les arts renferment de pareils contrastes de repos

et de mouvement, de consonnances et de dissonances qui s’appellent

et se répondent comme les rimes diverses de la poésie lyrique, dont

l’entrelacement avive et charme l’oreille. L’accord de _septième

dominante_, qui renferme la plus agréable des dissonances naturelles

que l’oreille puisse accepter sans avertissement ou préparation, en lui

faisant pressentir le voisinage de l’_accord parfait_ qui lui donne le

sentiment de l’unité de l’octave, avait été employé par un grand nombre

de compositeurs du XVI^e siècle, car on le trouve dans les œuvres

d’Aaron, de Cyprien de Rore, dans Palestrina même, Orlando di Lasso,

Gabrieli, surtout dans Gesualdo, dont les madrigaux sont empreints

d’une vivacité d’expression dramatique qui annonce la Renaissance.

Toutefois, cet esprit d’émancipation qui caractérise le mouvement du

XVI^e siècle a laissé une plus forte empreinte dans les compositions de

Monteverde, dont le génie audacieux ne fut pas sans avoir une certaine

conscience de la révolution qu’il venait accomplir. Guidé par son

instinct et par le sentiment dramatique qui préoccupait les poëtes et

les artistes de son temps, Monteverde osa proclamer, dans une préface

mise en tête du cinquième livre de ses madrigaux, publiée à Venise

en 1604 et reproduite trois ans après, en 1607, par son frère César

Monteverde, que la musique est faite pour charmer les oreilles et

peindre les mouvements de l’âme, non pour obéir à des règles abstraites

imposées par les théoriciens. Fort de ce principe et de l’autorité de

Platon, qu’il invoque pour soutenir que l’esprit des paroles doit être

le principal objet du compositeur, tandis que les anciens, c’est-à-dire

les scolastiques, voulaient que l’_armonia fosse signora dell’orazione_

(que l’harmonie dominât la poésie), Monteverde prélude par un grand

nombre de combinaisons hardies, puis il arrive enfin à employer, sans

préparation, ce fameux accord de _septième dominante_, qui achève de

rompre la tradition du plain-chant grégorien.

«C’est dans un madrigal à cinq voix, _cruda Amarilli_, que Monteverde

a fait apparaître pour la première fois l’accord de _septième

dominante_ sans préparation, accord dont la nouveauté, jointe à des

figures de rhythme non moins piquantes, souleva la réprobation des

vieux théoriciens. Un savant chanoine de Bologne, Artusi, se fit le

défenseur des principes admis jusqu’alors, et, dans un livre publié à

Venise en 1600[64], il combattit avec une grande vivacité de paroles

les hardiesses inouïes du novateur. Monteverde, qui avait pour lui

la jeunesse, le monde élégant et l’esprit du siècle, répondit à son

antagoniste comme celui à qui un philosophe niait le mouvement: il

marcha et entraîna la foule à sa suite. Ainsi s’opéra une révolution

qui avait pour objet d’introduire dans l’art de la composition cette

unité de l’octave que présente la nature. Il fallut un long concours

de siècles et de tâtonnements pour secouer le joug des théories

qu’on avait héritées du système musical des Grecs, et pour dégager de

la multiplicité des dialectes mélodiques cette langue générale dont

j’ai parlé au commencement de ce discours. Notre gamme moderne, avec

les deux seules séries que nous en avons tirées, le _mode majeur_ et

le _mode mineur_, est le résultat de la pression de l’harmonie, dont

les combinaisons savantes nous rendront un jour par la modulation

cette variété d’accents mélodiques qu’elle a dû absorber d’abord pour

constituer la langue régulière. Tel est, _signori_, le grand événement

qui marque la troisième période de l’école de Venise, dont Monteverde

exprime les tendances. Lui-même se plaisait à dire que «pour atteindre

le but qu’il s’était assigné, le ciel ne pouvait pas le placer dans une

ville mieux disposée à comprendre l’esprit de ses compositions.» Il

ajoutait que «les nombreux chanteurs et instrumentistes qui étaient au

service de la seigneurie lui avaient rendu sa tâche facile par le zèle

et l’enthousiasme qu’ils mirent à le seconder.»

«Monteverde a beaucoup écrit, et dans tous les genres de musique connus

de son temps, il a porté la fécondité, la hardiesse de son génie. Il

fut un des premiers compositeurs à s’essayer dans la forme dramatique,

inaugurée à Florence dans les dernières années du XVI^e siècle par un

groupe de _dilettanti_ et d’académiciens qui cherchaient à restaurer la

mélopée des Grecs, cette pierre philosophale de tous les beaux esprits

de la Renaissance. Ils furent plus heureux qu’ils ne s’y attendaient,

et, au lieu de raviver une forme qui n’a jamais existé, ils trouvèrent

une combinaison nouvelle de la fantaisie. Monteverde fit représenter à

la cour de Mantoue en 1607 un opéra d’_Ariane_, puis celui d’_Orfeo_,

qui excitèrent un grand intérêt. En 1608, à l’occasion du mariage de

François de Gonzague avec Marguerite de Savoie, il composa la musique

d’un ballet _delle Ingrate_ (des Sorcières), où l’on remarque des

effets de rhythme et d’instrumentation inconnus jusqu’alors; mais

c’est à Venise que l’instinct dramatique de Monteverde eut occasion de

se développer sous des formes qui ont lieu de nous surprendre encore

aujourd’hui. En 1624, il fit représenter au palais Mocenigo, devant les

plus grands personnages de la république, un épisode de _la Jérusalem

délivrée_, le combat de Tancrède et de Clorinde, qui, pour l’expression

des sentiments, la gradation des effets, l’intelligence des contrastes

et du coloris de l’instrumentation, est un morceau important, et

annonce l’éclosion de la musique moderne.

«La révolution opérée par Monteverde n’est point un fait isolé,

l’évolution d’un art particulier qui n’intéresserait que des amateurs

de curiosités historiques: c’est au contraire un des résultats les plus

directs du grand mouvement de la Renaissance, presque contemporain de

la peinture à l’huile, qui fut aussi propagée à Venise par un élève de

Van Eyck, de la perspective linéaire et du clair-obscur, qui permirent

à l’art du dessin de rendre le caractère de la passion avec les

accidents de costume, de lumière et de paysage qui révèlent son passage

dans le monde extérieur. L’invention de la modulation a eu les mêmes

conséquences pour l’art musical, en lui apportant le coloris nécessaire

pour exprimer les contrastes, la succession ou la simultanéité des

sentiments du cœur humain: car la mélodie, quelque développée qu’on

la suppose, n’accuse que l’existence d’une émotion intérieure, un

état, une disposition de l’âme, sans pouvoir indiquer l’âge ni le

caractère de celui qui l’éprouve, le temps et le lieu où s’accomplit

l’événement. C’est la propriété de l’harmonie, et particulièrement de

la dissonance, qui engendre la modulation fécondée par le rhythme, de

pouvoir entourer l’expression pure du sentiment, c’est-à-dire l’idée

mélodique, de tous les accessoires de temps, de lieu, d’ombre et de

lumière, qui constatent la présence de la nature dans le drame de la

passion. Telles sont, encore une fois, les conséquences de la tentative

de Monteverde, qui, dans la composition musicale, se lie étroitement

aux principes d’émancipation intellectuelle émis par les grands

philosophes de la Renaissance, Bacon, Descartes et notre immortel

Galilée. Et n’allez pas voir dans ce rapprochement un simple effet de

mon esprit préoccupé, qui voudrait trouver une base scientifique à un

art dont il s’exagère la portée! En avançant, par exemple, dans la

préface déjà citée, que l’_orazione_, c’est-à-dire le sens des paroles,

doit guider l’inspiration du compositeur et dominer les combinaisons

de l’harmonie au lieu d’en être l’esclave, Monteverde se place sur le

terrain solide de la philosophie nouvelle, qui fait de la sensation,

transformée par la raison, la source de la connaissance. Le maître

vénitien a eu parfaitement conscience de l’œuvre qu’il accomplissait,

et, s’il n’a pas prévu tous les résultats que devaient produire ses

hardiesses harmoniques, il n’ignorait pas qu’il rompait avec l’esprit

de la tradition scolastique. Cent ans après Monteverde, nous verrons

Gluck invoquer les mêmes principes dans la fameuse dédicace de son

opéra d’_Alceste_ au grand-duc de Toscane. Dans les arts, en effet,

comme dans l’ordre moral et politique, les révolutions fondamentales

ne produisent pas immédiatement toutes les conséquences qu’elles

renferment, et le temps seul peut les dégager.

«De l’invention de Monteverde et du développement de la modulation,

dont il a trouvé la source, date en Italie et en Europe la distinction

des écoles et des nationalités dans l’art musical. Jusqu’au milieu

du XVI^e siècle, on ne rencontrait une certaine originalité d’accent

mélodique et de rhythme que dans les airs de danse et les chansons

populaires, fruits de l’instinct et du caprice de l’oreille. Les œuvres

de l’art, soumises aux combinaisons de l’harmonie purement consonnante,

étaient partout les mêmes et ne se distinguaient entre elles que par

un degré plus ou moins grand d’élégance et de facilité dans le jeu des

parties qui formaient le nœud du contre-point. A l’apparition du drame

lyrique, de la mélodie savante et du coloris, qui permit de rendre

les nuances du sentiment avec les accidents de la nature extérieure,

les peuples de l’Europe purent avoir une musique nationale, comme ils

avaient déjà une littérature et une civilisation qui leur étaient

propres.

«En Italie, l’école napolitaine, fondée par Alexandre Scarlatti au

commencement du XVII^e siècle, est la fille aînée de l’école de Venise,

dont elle féconda les traditions et les procédés. Né en Sicile, vers

1657, et mort à Naples en 1725, Scarlatti fut un homme de génie,

qui, dans les opéras nombreux, dans les oratorios, les motets, dans

les cantates et les madrigaux qu’il a composés pendant une longue et

brillante carrière, a déployé une riche imagination et a su être à la

fois novateur dans la mélodie, dans le récitatif, dans les détails de

l’instrumentation, dont il classa les couleurs, non moins que dans

l’emploi de la modulation, qui ne faisait que de naître. Il forma

de nombreux élèves, parmi lesquels il faut distinguer Durante, qui

peut être considéré comme le représentant le plus savant de l’école

napolitaine, dont il a pour ainsi dire formulé les doctrines. Durante

a été, à son tour, le chef d’une nombreuse postérité de compositeurs

dont Pergolèse et Jomelli sont les plus illustres. Né à Aversa, dans le

royaume de Naples, en 1714, mort dans cette même ville le 28 août 1774,

Nicolas Jomelli ferme la première époque de l’école qui l’a produit.

Dans son œuvre, qui se compose d’opéras, de messes et d’oratorios,

Jomelli résume tous les progrès accomplis avant lui, et il ouvre

à la musique dramatique une carrière nouvelle où Gluck ne tardera

point à s’élancer. Piccinni, Sacchini, Traëtta, Guglielmi, Cimarosa

et Paisiello, sont les compositeurs napolitains qui remplissent la

seconde moitié du XVIII^e siècle; ils se distinguent bien moins par

la nouveauté de l’harmonie et la vigueur de l’instrumentation, comme

leurs prédécesseurs, que par le charme, la grâce de la mélodie, et le

sentiment comique, dont ils expriment avec bonheur toutes les nuances.

«Après la mort de Monteverde, l’école vénitienne, plus brillante que

jamais, continue à développer les propriétés de notre génie national.

On voit apparaître Baldassar Donati, qui a succédé à Zarlino comme

maître de chapelle, auteur d’une foule de _canzonette villanesque_

et de madrigaux à plusieurs voix remplis d’esprit et de jovialité;

puis Jean Crocce, surnommé _il Chiozzetto_ à cause du lieu de sa

naissance, musicien non moins bizarre, qui a laissé un grand nombre

de compositions bouffonnes. Dans le genre dramatique, on remarque

au premier rang François Cavalli, maître de chapelle de Saint-Marc,

compositeur fécond et hardi, dont les opéras eurent un succès

prodigieux, et le firent appeler en France pendant la minorité de Louis

XIV. Cesti, Caldara et Legrenzi succèdent à Cavalli comme compositeurs

dramatiques, et remplissent la seconde moitié du XVII^e siècle. Maître

de chapelle de Saint-Marc et directeur de l’école _dei mendicanti_,

Legrenzi a consacré sa vie presque exclusivement aux églises et aux

théâtres de Venise, qu’il a alimentés pendant cinquante ans. Il a

eu pour élèves Gasparini et Lotti, dont la gloire a fait oublier

celle de son maître. Né à Venise en 1667, Nicolas Lotti fut nommé

organiste du grand orgue de l’église de Saint-Marc en 1693, qu’il tint

pendant quarante ans, puis maître de chapelle en 1736, où il succéda

à Antonio Biffi. Génie sévère et grandiose, Lotti, qui a traité tous

les genres, et dont les opéras, les duos, les trios et les madrigaux

charmants ont eu beaucoup de popularité, s’est particulièrement

distingué dans la musique religieuse, où il a révélé une science et

une profondeur de sentiment peu communes. Ses messes, ses motets avec

ou sans accompagnement d’instruments, et surtout ses admirables vêpres

qu’on chante encore aujourd’hui à San-Geminiano[65], où reposent ses

dépouilles mortelles, sont des œuvres dignes de Palestrina par la

pureté de l’harmonie, par la noblesse, la clarté du style et la suavité

pénétrante des effets. Lotti, qui est mort le 5 janvier 1740, âgé de

soixante-treize ans, a joui d’une réputation qui n’a été surpassée que

par Benedetto Marcello.

«Permettez à un vieux disciple de Benedetto Marcello de s’arrêter un

instant avec respect devant l’une des plus belles gloires musicales de

notre pays. Issu d’une noble famille patricienne, qui compte dans ses

annales un doge, six procurateurs et d’autres illustrations civiles et

militaires, Benedetto était le troisième fils d’Augustin Marcello et

de Paola Cappello. Il est né à Venise le 24 juillet 1686, et fut élevé

par son père avec le soin qu’exigeait sa naissance. L’intelligence de

Benedetto ne fut pas d’abord très-accessible à la musique, qui était

généralement cultivée dans la maison paternelle, et il montra surtout

de la répugnance pour l’étude du violon. Il fallut que les railleries

de l’un de ses frères, qui jouait fort bien de cet instrument, vinssent

exciter son émulation pour un art qui devait immortaliser son nom.

Benedetto s’adonna alors avec une telle ardeur à l’étude de cet

instrument rebelle et des autres parties de la musique, que son père se

vit obligé de ralentir son zèle. Il l’emmena à la campagne, ayant soin

de l’isoler de tous les objets qui pouvaient réveiller sa passion; mais

le jeune Benedetto, qui avait alors dix-sept ans, trompant la vigilance

paternelle, se procura du papier à musique, et composa secrètement

une messe qui parut un chef-d’œuvre. Convaincu de l’inutilité de ses

efforts, son père le laissa suivre l’instinct de son génie: il lui

donna un maître de composition, qui fut Gasparini, pour qui Benedetto

a toujours eu beaucoup de déférence. A la mort de son père, Benedetto

fit un voyage à Florence, où l’attirait l’amour de la langue et de

la belle poésie italienne, et puis il revint à Venise parcourir la

carrière d’avocat, noviciat indispensable à tout grand seigneur qui se

destine au service de la république. A vingt-cinq ans, il prit la robe

prétexte, et fut nommé membre du tribunal des quarante. On l’envoya

ensuite comme provéditeur à Pola, dont le climat détestable ruina sa

santé et fit tomber toutes ses dents. De retour à Venise, Benedetto ne

put y rester longtemps, et fut nommé camerlingue à Brescia, où il est

mort le 24 juillet 1739, âgé de cinquante-trois ans.

«La vie si courte que je viens d’esquisser a été remplie par des

travaux qui attestent une activité prodigieuse. Doué d’une grande

intelligence cultivée par de fortes études littéraires, Benedetto

connaissait les langues savantes aussi bien que celle de son pays. Il

a publié différents écrits littéraires qui témoignent de l’étendue

de ses lumières non moins que de la vivacité piquante de son esprit.

Parmi ces écrits, très-nombreux et très-divers, je ne citerai que

le charmant opuscule _il Teatro alla moda_, qui est une critique

des plus ingénieuses contre les compositeurs et les chanteurs de

son temps. Publié sans nom d’auteur, cet opuscule courut l’Italie,

et fit ressortir tous les défauts que les hommes d’un goût éclairé

reprochaient dès lors à notre drame lyrique. L’insouciance du

compositeur pour la pièce et la situation qu’il avait à traiter,

l’ignorance du poëte pour les exigences de la musique, la tyrannie des

sopranistes et des _prime donne_ qui voulaient avoir partout le même

genre de morceaux et d’ornements sans aucun égard pour le caractère

du personnage qu’ils représentaient, l’insubordination des musiciens

de l’orchestre, le ridicule des costumes et de la mise en scène,

enfin toutes les invraisemblances de l’opéra italien, qui, trente

ans plus tard, déterminèrent la réforme de Gluck, y sont relevées

avec un bon sens plein de gaieté. Mais c’est dans la composition

musicale que le génie de Marcello a révélé toute sa profondeur.

Déjà il s’était fait connaître par des messes, des recueils de duos

et de trios, des madrigaux à plusieurs voix et quelques cantates,

lorsqu’une circonstance fortuite lui fit aborder un thème plus

digne de ses hautes facultés. Parmi les amis intimes de Marcello,

il y avait un noble vénitien, Girolamo Giustiniani, qui avait fait

d’excellentes études à l’université de Padoue sous la direction

particulière de Lazzarini, professeur éminent de littérature grecque.

Giustiniani eut un jour l’idée d’essayer ses talents pour la poésie

en traduisant en vers italiens les dix premiers psaumes de David, et

il vint consulter Marcello sur le mérite de sa tentative. Celui-ci

trouva la traduction fidèle et très-élégante, et engagea son ami à en

poursuivre l’achèvement, à quoi Giustiniani répondit: «Puisque mon

essai vous paraît digne d’approbation, vous devriez vous joindre à

moi et prêter à mes vers le secours de votre art.» Frappé de cette

proposition, Marcello, sans répondre d’une manière affirmative, se

mit à son clavecin, et en peu de jours il fit la musique des cinq

premiers psaumes. Il réunit aussitôt dans son palais quelques personnes

éclairées, pour leur faire entendre sa nouvelle composition. L’œuvre

des deux patriciens produisit un très-grand effet, surtout la musique

de Marcello, qui excita un enthousiasme mêlé d’étonnement. Encouragé

par le succès, Marcello conçut le projet de mettre successivement en

musique les cinquante premiers psaumes de David, qui furent exécutés

dans son palais et sous sa direction à mesure qu’il en achevait la

composition. Telle est l’origine de cette œuvre admirable. Je me

rappelle encore, comme si c’était d’hier, ces belles soirées du palais

Marcello, où se réunissait tout ce que Venise avait d’esprits cultivés,

d’artistes et de grands seigneurs. Le maître tenait le clavecin,

dirigeant de son regard sévère les chanteurs et les instrumentistes de

la chapelle de Saint-Marc qui interprétaient ses nobles et touchantes

inspirations. Il ne leur passait aucun caprice, exigeant la plus

scrupuleuse exactitude dans l’exécution matérielle de sa musique,

dont il s’efforçait de leur expliquer la pensée. C’est à l’une de ces

soirées mémorables que j’ai entendu pour la première fois la célèbre

Faustina Bordoni, à qui Marcello a bien voulu donner quelques conseils

dont elle a su profiter. Le peuple, accouru de tous les coins de

Venise, se tenait sur les places voisines du palais, écoutant avec

recueillement ces grandes et belles compositions. Un soir cependant,

après l’exécution de l’admirable chœur que tout le monde connaît

aujourd’hui, _i cieli immensi narrano_, la foule assemblée au pied du

palais, et dans les gondoles qui sillonnaient le Grand-Canal, poussa un

cri de ravissement qui retentit jusque sur la place Saint-Marc.

«Les psaumes de Marcello se répandirent promptement dans toute

l’Europe. L’empereur Charles VI voulut les entendre à sa cour; le

cardinal Ottoboni les fit exécuter dans son palais, à Rome, par les

chanteurs de la chapelle Sixtine. Composés pour une, deux, trois et

quatre voix, avec une simple basse chiffrée et quelquefois avec un

accompagnement de violoncelle ou de viole, ces psaumes forment une

succession de morceaux très-variés, où domine le sentiment dramatique,

qui est la qualité caractéristique de l’école vénitienne. Non-seulement

Marcello s’est inspiré de la poésie hébraïque, mais il a consulté aussi

les vieux chants des synagogues juives de tous les pays du monde, ainsi

que quelques rares débris de la musique grecque et du plain-chant

grégorien, pour se pénétrer de leurs tonalités diverses et en saisir

l’étrangeté. Je ne vous citerai que le second psaume pour alto et basse

sur les paroles _quare fremuerunt gentes_ (_d’onde cotanto fremito_),

d’un si grand caractère, et dont le troisième mouvement, _rompiamo

dicono_, exprime avec tant d’énergie la révolte de l’orgueil contre

le gouvernement de la Providence; le huitième, pour voix de contralto

et chœur; le dixième, à quatre voix, _come augel cui mile reti_, d’un

accent mélodique à la fois si simple et si varié dans le mouvement,

surtout la dernière strophe; le seizième, pour lequel Marcello

s’est inspiré d’un chant grec, l’hymne au soleil, de Dionysius. Les

récitatifs, les airs, les duos, les trios et les chœurs qui traduisent

les élans lyriques du roi-prophète dans l’œuvre si originale du

maître vénitien ne pouvaient être conçus que par un grand esprit, par

un compositeur dégagé de tout préjugé scolastique, qui va droit au

sentiment qu’il veut exprimer et ne s’inquiète que de l’efficacité des

moyens qu’il emploie.

«Marcello était d’un caractère non moins élevé que son génie. Pieux

sans bigoterie, généreux, il usait de sa fortune et de ses vastes

connaissances avec la munificence d’un patricien de Venise. Son palais

était toujours ouvert aux artistes, dont il aimait à se voir entouré.

Il fut le maître et le protecteur constant de la Faustina, ainsi que

de son mari, le fameux Hasse, _il Sassone_, avec lequel il n’a cessé

de correspondre. Il aimait tellement la musique et tout ce qui s’y

rattache, qu’un soir d’été, étant accoudé sur le balcon de son palais,

qui borde _il Canalazzo_, il entendit une voix de femme d’un timbre

ravissant qui chantait une de ces _arie di batello_ qui, depuis la

fondation de Venise, circulent dans nos lagunes. Il envoya chercher

cette femme, pauvre et jeune lavandière nommée Rosana Scalfi; elle lui

plut, il la fit élever avec soin, lui donna des conseils dans l’art du

chant, et puis il l’épousa secrètement. Cette femme s’est montrée digne

de la fortune que le hasard lui avait procurée, en faisant le bonheur

du maître illustre dont je viens de vous conter l’histoire.

«Après Benedetto Marcello, l’école vénitienne a produit successivement

Galuppi, Bertoni et Furlanetto, que voici présent, et qui continue avec

éclat les traditions de notre genre national.

Le chevalier Sarti · 第 28 / 39 段