«Ce qu’on appelle dans les arts une école, c’est-à-dire un centre

d’idées, de procédés et de souvenirs qui se perpétuent à travers les

générations, est le résultat de deux mouvements qui se combinent entre

eux, du mouvement général de l’esprit humain, auquel vient s’ajouter

l’influence locale du pays où il se manifeste. L’Italie, par exemple,

tout en participant à la civilisation de l’Europe, qui est l’œuvre

du christianisme, s’en distingue cependant par un caractère propre,

comme Venise, au milieu de la _civiltà italiana_, dont elle ressent

l’impulsion, conserve une personnalité saillante qu’elle imprime à tous

ses actes. Je ne vous rappellerai pas ce qu’a été Venise, par quels

miracles de courage, de patience et de sagacité, elle s’est élevée, du

fond de ces lagunes qui ont été son berceau, au premier rang des corps

politiques. Elle est un des exemples les plus étonnants de la puissance

de l’activité humaine, dirigée par la raison. Forte et infatigable dans

la guerre, qui n’a jamais été pour elle qu’un moyen de défendre son

indépendance et de protéger son industrie, calme et somptueuse dans

la paix, qui est le but constant de sa politique, cette république de

marchands et de patriciens, d’artistes et de diplomates, de penseurs et

de poëtes insouciants, a produit une civilisation éminemment originale,

où la libéralité du génie hellénique s’allie au bon sens pratique des

Romains. L’inscription que vous pouvez lire sur un des côtés extérieurs

de la basilique de Saint-Marc, inscription qui remonte au X^e siècle,

et qui est le premier témoignage de l’existence de notre dialecte:

Lom po far e die in pensar

E vega que lo chi li po inchontrar,

ce qui veut dire qu’avant de parler et d’agir, l’homme doit songer

aux conséquences qui peuvent en résulter, démontre que la prudence

a été de tout temps une des qualités du peuple vénitien. Généreuse,

hospitalière, soumise au christianisme, mais indépendante vis-à-vis

de l’Église, dont elle repousse la juridiction exceptionnelle, la

république tend la main à tous les illustres proscrits: Kepler,

Galilée, aux savants, aux artistes, aux princes déshérités, qu’elle

couvre de sa protection et de sa munificence. L’histoire, la politique,

la science, les mœurs, la littérature et les arts, qui en sont

l’expression, lui donnent un caractère de nationalité qui la distingue

fortement des autres civilisations de l’Italie. Et quels sont les

traits saillants de cet esprit national qui doit nécessairement

inspirer l’école vénitienne? La grâce, l’élégance, la morbidesse des

formes et du langage, le goût du plaisir, du mouvement et de la vie,

non de la vie qui se concentre dans les profondeurs de l’âme, qui

s’épure par la méditation et s’efforce d’atteindre les hauteurs de

l’idéal, mais de la vie qui s’épanche au dehors, qui recherche l’éclat,

la joie et la lumière, et se complaît au sein de la nature et de la

sociabilité. Point de fortes douleurs, pas de grandes tristesses, mais

de la grandeur, du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une

harmonie qui enchante, les contrastes dramatiques de la passion, et la

couleur, la couleur enfin qui sert à rendre tous ces effets, telles

sont les propriétés reconnues de notre école de peinture, depuis les

Bellini jusqu’à Tiepoletto. Eh bien! c’est précisément par le sentiment

dramatique et le coloris, c’est-à-dire par le rhythme et la modulation,

qui en sont les agents, que se distingue aussi la musique de l’école

vénitienne.

«Lorsque Adrien Willaert vint se fixer à Venise en 1527 et prit la

direction de la chapelle ducale de Saint-Marc, Palestrina était un

enfant de trois ans, et la musique religieuse n’avait pas encore subi

la grande révolution qui devait la purifier des artifices scolastiques

et des bouffonneries du moyen âge. Willaert s’était déjà signalé

par des compositions qui l’avaient rendu célèbre, puisque l’un de

ses motets, _Verbum bonum_, qu’on chantait à la chapelle de Léon X

en 1516, passait pour être du fameux Josquin Desprès: il n’était

cependant, comme tous ses compatriotes les Flamands, qu’un savant

contre-pointiste, plus habile à grouper des accords qu’à traduire le

sentiment des paroles. Le spectacle de notre glorieuse cité, la vue

des monuments qui s’y élevaient de toutes parts et des chefs-d’œuvre

qu’avaient déjà produits les deux Bellini et leurs disciples Giorgione

et Titien, les traditions orientales de la liturgie de notre basilique,

l’existence dans la chapelle de Saint-Marc de deux orgues pourvues d’un

grand moyen d’expression, la _pédale_, qu’un certain Bernardo Murer

avait inventée à Venise quelques années auparavant, cet ensemble de

faits et de circonstances produisit sans doute sur l’esprit du savant

contre-pointiste flamand une influence salutaire, qui s’est manifestée

dans ses nouvelles compositions. Il se préoccupa plus qu’on ne l’avait

fait jusqu’alors du sens général des paroles, et, dans ses madrigaux

aussi bien que dans ses motets religieux, il atteignit une certaine

expression dramatique qu’on ne connaissait pas avant lui, surtout

dans la musique d’église. Comme l’affirme d’une manière positive son

illustre élève Zarlino[61], Willaert fut le premier à introduire dans

la chapelle de Saint-Marc l’usage des grandes masses vocales divisées

en deux et trois chœurs à quatre et cinq parties, qui se répondaient

d’une extrémité de la basilique à l’autre, et produisaient une sorte

de contraste qui saisissait l’imagination des fidèles. Ce genre de

chœurs entrecoupés de silence, _choro spezzato_, ainsi que le qualifie

Zarlino, révèle une préoccupation évidente de l’effet dramatique,

et on le verra s’agrandir sous la main des compositeurs vénitiens,

dont il est la propriété. Un autre Flamand, Cyprien de Rore, élève et

successeur de Willaert comme directeur de la chapelle de Saint-Marc,

marcha sur les traces de son maître et s’acquit une grande renommée.

Dans ses madrigaux et ses motets à cinq, six et huit voix, il eut soin

de respecter la prosodie des paroles et de vivifier même l’ancienne

tonalité du plain-chant par des accidents chromatiques qui lui étaient

étrangers, et qui marquaient un nouvel effort vers le coloris et

l’expression morale des sentiments. Zarlino, que j’ai déjà cité,

Claude Merulo, compositeur éminent et organiste non moins célèbre, et

surtout Andrea Gabrieli, tous les trois maîtres de chapelle de notre

basilique, ont fécondé les traditions de Willaert, de Cyprien de Rore,

et imprimé au madrigal, mais particulièrement à la musique religieuse,

un caractère de grandeur, de variété et de complication dramatique,

qu’on ne trouve que dans l’école vénitienne.

«Jean Gabrieli, qui représente la seconde phase de l’école nationale,

est né à Venise d’une famille patricienne vers le milieu du XVI^e

siècle. Élève et neveu d’Andrea Gabrieli, il honora sa mémoire

en publiant en 1587 un recueil de ses madrigaux et de ses motets

religieux, précédé d’une dédicace, où il témoigne son admiration

pour le savoir et les inventions harmoniques de son oncle. Nommé le

7 novembre 1584 maître de chapelle de l’église de Saint-Marc, où il

succéda à Merulo, Jean Gabrieli mourut à Venise, au comble de la

gloire, en 1612. Ce sont là tous les renseignements qu’on possède sur

sa vie; mais son œuvre, qui nous reste, permet d’apprécier l’étendue

et la vivacité de son génie. Ce génie hardi et vraiment original se

révèle non-seulement dans la conception des grands morceaux d’ensemble

à deux, trois et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent entre eux et

forment des contrastes saisissants, mais aussi dans la marche des

différentes parties, qui s’affranchissent de l’imitation scolastique de

la fugue pour obéir à l’esprit des paroles et distraire l’oreille par

des dessins particuliers, qui ajoutent de la variété à l’effet imposant

de l’ensemble. Le rhythme déjà riche en combinaisons qui circule à

travers ces grandes masses chorales, l’instinct de la modulation qui

perce de toutes parts, non plus par de simples accidents chromatiques,

comme dans les œuvres de Cyprien de Rore, mais par des rapprochements

pleins d’élégance établis entre les différents tons du plain-chant,

le contraste qui résulte de l’opposition des différents chœurs, les

uns écrits tout entiers pour des voix graves, les autres pour des

voix moyennes et des voix aiguës qui se superposent et remplissent

un grand espace, toutes ces inventions si précieuses ne sont pas les

seules qu’on doive à ce maître. Gabrieli poussa plus loin que tous les

compositeurs qui l’avaient précédé le sentiment des effets dramatiques,

qui est la qualité dominante de l’école vénitienne. Ainsi il choisit

avec une grande liberté d’esprit les paroles liturgiques dont il forme

le texte de ses motets religieux, les dispose avec économie et de

manière à frapper vivement l’imagination par l’opposition des grands

effets d’ensemble avec la voix d’un simple coryphée, qui vient, comme

dans le chœur de la tragédie antique, exposer le sujet de la douleur

ou de la joie commune. A ces innovations hardies, qui impriment à

la musique religieuse le mouvement et les péripéties d’un drame

hiératique, Gabrieli ajoute le coloris de l’instrumentation, ce qui

achève de caractériser son génie et celui de l’école vénitienne.

«Jusqu’à la seconde moitié du XVI^e siècle, les nombreux instruments

légués par le moyen âge n’avaient point de musique qui leur fût propre.

Divisés en quatre grandes familles (en instruments à cordes, à vent, à

clavier et à percussion), ils confondaient leurs effets avec ceux de

la voix humaine, qu’ils suivaient humblement à l’unisson, à l’octave

inférieure ou supérieure, selon la nature de leur diapason. Lorsque

le rhythme et une harmonie plus incidentée donnèrent l’éveil à la

fantaisie, les instruments furent classés en groupes moins nombreux et

plus rapprochés les uns des autres, on consulta le timbre et l’étendue

de leur échelle; mais excepté l’orgue, qui, par la variété de ses

jeux et le rôle important qu’il remplissait dans le culte catholique,

avait déjà inspiré, au commencement du XVI^e siècle, certaines formes

musicales appropriées à la nature de ce magnifique instrument, telles

que la _toccata_, la _sonata_ et les _ricercari_, tous les autres

ne faisaient qu’exécuter les morceaux qu’on écrivait pour la voix

humaine. De là cette expression mise en tête de toutes les publications

musicales: _Da cantare o da sonare_[62]. Gabrieli fut un des premiers

musiciens de son temps qui sût traiter les instruments avec goût,

tenir compte de leur timbre et de leur étendue, les assortir comme

des couleurs qui devaient relever l’effet général de ses grandes

compositions. Tantôt il écrit des morceaux à quatre et cinq parties,

exclusivement pour des bassons, des trombones, des cornets, ou pour les

différents instruments à cordes, et tantôt il oppose à un chœur de voix

humaines un chœur d’instruments qui alternent et dialoguent comme deux

personnages symboliques. Dans ces motets religieux, connus sous le nom

de _symphoniæ sacræ_, une espèce d’introduction symphonique précède le

chœur, auquel les instruments répondent ensuite, et qu’ils accompagnent

enfin avec une assez grande variété d’allures. Je pourrais vous citer

tel motet de Gabrieli, _Surrexit Christus_, composé pour la solennité

de Pâques, qui vous étonnerait par la manière dramatique dont il est

conçu. Précédé d’une symphonie à six instruments, deux cornets et

quatre trombones, le chœur à trois parties, _alto_, _tenor_ et _basse_,

chante les paroles liturgiques; une symphonie composée cette fois de

cornets, violons et trombones, répond de nouveau jusqu’à ce qu’un

coryphée intervienne en chantant:

Et Dominus de cœlo intonuit.

Après ce fragment de mélopée mesurée, le chœur, accompagné de tous les

instruments précédemment entendus, entonne un _Alleluia_ d’une grande

variété. Gabrieli a beaucoup écrit, et dans presque tous les genres

de musique connus de son temps. Ses œuvres, exécutées avec pompe par

les chanteurs et les instrumentistes habiles qui étaient au service

de la chapelle ducale et des principales églises de Venise, mises en

circulation par la gravure, qui en multiplia les éditions, répandirent

son nom dans toute l’Europe, et particulièrement en Allemagne, où

il trouva des disciples et de nombreux admirateurs. Contemporain

d’Orlando di Lasso et de Palestrina, auxquels il a survécu de seize

années, Gabrieli occupe une place éminente dans l’histoire générale

de l’art, entre le dernier, le plus illustre des contre-pointistes

flamands, et le fondateur de l’école romaine. S’il ne possède pas la

sérénité, l’onction et la pureté sublime qui caractérisent le style à

jamais inimitable de Pierre Luigi, Gabrieli est plus hardi dans ses

combinaisons harmoniques, plus éclatant et moins respectueux de la

tradition que le doux et immortel musicien qui a fait les délices de

son siècle et mérité cet éloge:

Hic ille est Lassus lassum qui recreat orbem,

Discordemque sua copulat harmonia.

Placé entre l’Allemagne, où est mort à la cour de Bavière Orlando

di Lasso, et le siége de la papauté, qui fut l’asile du pauvre et

divin Palestrina, Gabrieli, noble Vénitien, vivant au milieu d’une

cité merveilleuse où aboutissaient tous les courants de l’opinion du

monde, qui était toujours remplie de bruits, de fêtes et de spectacles

de toute nature, s’inspira nécessairement du génie de son pays et

des traditions de l’école qui en était l’expression. Ce fut un hardi

novateur, prompt à employer tout moyen qui lui semblait devoir produire

de l’effet, visant à l’éclat, au coloris, aux contrastes dramatiques,

aussi bien dans la musique religieuse que dans les madrigaux et les

chansons mondaines. Dans ses grandes compositions à deux, trois et

quatre chœurs, accompagnés d’une instrumentation déjà ingénieuse,

Gabrieli, marchant sur les traces de Willaert, de Cyprien de Rore, de

Merulo, et surtout de son oncle Andrea Gabrieli, se préoccupe bien

moins des lois qui gouvernent la langue musicale de son temps que de

l’esprit des paroles, dont il s’efforce de rendre le sens général,

cherchant parfois aussi à peindre le mot saillant par des figures de

rhythme et des caprices de vocalisation. C’est là un fait important

dans l’art de la composition, qui annonce une prochaine et plus

grande émancipation du génie créateur. Organiste habile, homme d’une

imagination hardie et grandiose dans ses conceptions, Gabrieli fut le

chef d’un enseignement fécond qu’il transmit à de nombreux élèves,

parmi lesquels nous citerons l’Allemand Henri Schütz, qui porta dans

son pays la fantaisie, le coloris et l’esprit dramatique de l’école

de Venise. Dans l’œuvre très-varié de Jean Gabrieli, où l’influence

persistante du moyen âge s’accuse encore par certains détails de la

langue musicale, se trouvent les germes d’une révolution qui sera

bientôt accomplie par Monteverde.

«Claude Monteverde, qui représente la troisième période de l’école

vénitienne, est né à Crémone, on ne sait au juste en quelle année, mais

entre 1565 et 1570. Habile virtuose sur la viole, qui était alors un

instrument à la mode, il entra en cette qualité au service du duc de

Mantoue. Marc-Antonio Ingegnieri, son compatriote, qui dirigeait la

chapelle du duc, lui donna des leçons de contre-point qui le mirent

en état de révéler de plus hautes facultés. Sans pouvoir assurer si

Monteverde a succédé à Ingegnieri dans ses fonctions de directeur de

la musique du prince de Mantoue, on est certain qu’il fut appelé à

Venise et nommé maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc le 19

août 1613, un an après la mort de Gabrieli. C’est donc à Venise, où

Monteverde a passé la plus grande partie de sa vie, où il a fait graver

et publier ses œuvres les plus importantes, et où il est mort dans le

mois de septembre 1649, que s’est accomplie et surtout affermie la

révolution musicale dont je vais parler.

«La série de sons qui composent la gamme moderne est formée, comme tout

le monde sait, de sept degrés, dont un huitième reproduit à l’octave

supérieure la sensation de celui qui sert de point de départ. Ce sont

là les deux limites extrêmes de l’espace que l’oreille ne peut franchir

sans être forcée de recommencer le même voyage, espace qui est pour

elle l’unité avec laquelle elle mesure l’échelle immense des sons ayant

le caractère musical. C’est une question posée depuis longtemps par

les théoriciens, que de savoir s’il existe un ordre nécessaire dans la

succession des degrés qui remplissent l’octave, ordre qui serait un

_a priori_ de notre nature, une loi imposée par l’organe qui perçoit

le phénomène, ou bien si les différents intervalles qui peuvent être

contenus dans l’unité primordiale de l’octave sont arbitrairement

distribués et dépendent de l’usage, du caprice ou des artifices de

l’art. Si l’on répond par l’affirmative, et qu’on reconnaisse un ordre

quelconque dans la succession des sons que renferme l’octave, il faut

alors expliquer la cause qui a produit une si grande variété d’échelles

mélodiques. Dans le cas contraire, on est forcé d’admettre toutes les

successions possibles, et cela jusqu’à l’infini. Or, il est évident

qu’il y a des successions qui répugnent à l’oreille, qui blessent même

sa sensibilité, et qu’elle ne peut supporter un instant que comme une

curiosité passagère qui lui fait désirer plus vivement le retour d’un

ordre meilleur. Donc il y a un principe qui guide notre sensibilité,

principe antérieur à la sensation que produit en nous le son musical,

et qui exige un certain ordre dans la succession et la nature des

intervalles qui sont les éléments de l’octave. Dans l’antiquité,

Pythagore et ses disciples classaient les intervalles d’après une loi

mathématique, c’est-à-dire d’après le nombre absolu de vibrations dont

ils sont le produit, tandis qu’Aristoxène et ses partisans voulaient

qu’on s’en rapportât à l’oreille, seul juge compétent des combinaisons

admissibles, comme l’œil est l’appréciateur suprême de l’harmonie

des couleurs. Ces deux manières d’envisager la question, dont l’une

caractérise le philosophe préoccupé de la cause du phénomène, et

l’autre l’artiste inquiet surtout de l’effet, ne sont pas aussi

inconciliables qu’on pourrait le croire; car s’il existe une loi qui

fixe les rapports des sons entre eux, cette loi, dont le compositeur

n’a pas plus à s’occuper que le peintre de la nature des couleurs, doit

être un jour accessible à la science des nombres, qui est la science

même des rapports.

«Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème réservé à l’avenir,

il est certain que les Grecs construisaient leur échelle de trois

manières différentes: en y faisant entrer des intervalles de _quart_

de ton, qui donnaient naissance au genre dit _enharmonique_, le plus

ancien de tous, s’il faut en croire les théoriciens; en procédant par

intervalles de _demi-tons_, ce qui constitue le le genre _chromatique_,

ou bien par une succession de _tétracordes_, qui portait alors le nom

de genre _diatonique_ ou naturel. L’Église, en adoptant forcément

le système musical des Grecs, qu’elle trouva parmi les débris de

la civilisation romaine, écarta les deux premiers genres, qu’elle

jugeait sans doute trop difficiles pour l’oreille inexpérimentée du

peuple qu’elle voulait diriger; puis, simplifiant encore le genre

diatonique, elle en tira les huit échelles du plain-chant grégorien,

dont j’ai raconté la formation. Or, quel est le caractère respectif des

différents tons ou modes du plain-chant ecclésiastique? On pourrait

presque répondre que c’est de ne point en avoir, de créer des séries

de sons mobiles formées d’une _quarte_ et d’une _quinte_ superposées

l’une à l’autre d’une manière fort arbitraire, et qui se refusent

à une classification vraiment scientifique. En effet, les modes de

l’Église ne se distinguent que par le demi-ton qui entre dans la

composition du _tétracorde_ et qui n’occupe jamais le même degré.

Dépourvus de trois notes essentielles, de _finale_ et de _dominante_

régulières, et de la _note sensible_, qui fait pressentir et désirer

à l’oreille l’accomplissement de la consonnance d’octave, les modes

du plain-chant ne sont que des formes mélodiques léguées par les

générations primitives, des espèces de dialectes peu compatibles avec

la régularité de succession qu’exige l’harmonie; aussi n’a-t-on jamais

pu s’entendre ni sur le nombre des tons, ni sur les accidents matériels

et l’expression morale qu’on leur attribuait. Notre Zarlino lui-même,

le plus savant théoricien qui après Glarean[63] se soit occupé de

la classification des modes ecclésiastiques, n’a pu y réussir d’une

manière satisfaisante. Aussitôt que l’instinct de l’harmonie essaya de

grouper quelques accords sur les échelles diatoniques du plain-chant

grégorien, on eut beaucoup de peine à fixer la nature des intervalles

qu’il fallait admettre ou repousser du contre-point. L’accord parfait

et son premier dérivé, qui sont les combinaisons les plus simples qui

se présentent à l’oreille et qui communiquent à l’âme le sentiment du

repos, quelques dissonances passagères, timidement préparées par le

retard ou la prolongation d’une note déjà entendue comme élément de

l’accord consonnant, dissonances qui étaient bien plus le résultat du

mouvement des parties, des associations amenées furtivement par le

rhythme, que des hardiesses de l’imagination: tels étaient les seuls

groupes de sons simultanés admis par les théoriciens jusqu’au milieu

du XVI^e siècle. Il se fit alors un mouvement général d’émancipation

dans l’esprit humain qui transforma toutes les connaissances, et qui

imprima aussi à l’art musical une impulsion nouvelle.

«Le besoin de variété, de changement et de transformation des vieux

types du plain-chant grégorien, qu’on pourrait comparer aux types

traditionnels de la peinture byzantine, était si général parmi les

compositeurs de la première moitié du XVI^e siècle, que déjà Josquin

Desprès ne se faisait aucun scrupule d’en méconnaître le caractère

tonal et d’encourager ses élèves à poursuivre, avant tout, l’expression

des paroles. Cyprien de Rore, Nicolas Vicentino, élèves de Willaert,

Luca Marenzio, génie plein de ressources et d’élégance, surnommé par

ses contemporains _il dolce Cigno_, tous les trois appartenant à

l’école de Venise, cherchèrent à féconder les tons du plain-chant par

des accidents _chromatiques_ qui leur étaient étrangers, et qui étaient

des tâtonnements que faisait l’instinct de la modulation, c’est-à-dire

l’instinct du coloris et de la vie. Gesualdo, prince de Venuse dans le

royaume de Naples, dilettante et madrigaliste non moins célèbre que

Marenzio, fut plus hardi encore dans ses combinaisons harmoniques: l’un

des premiers, il osa attaquer sans préparation un genre de dissonances

qui devaient amener la ruine des formes mélodiques du plain-chant,

et faire entrer dans les conceptions de l’art l’unité primordiale de

notre gamme moderne. Cette révolution, depuis longtemps préparée par

les tentatives que je viens de signaler, fut accomplie avec plus de

suite et d’éclat par Monteverde, qui trouva à Venise un terrain tout

approprié à la fécondation de son idée.

Le chevalier Sarti · 第 27 / 39 段