—Très-certain, répondit l’abbé Zamaria; mais que Votre Excellence se

rassure. Ces ultramontains, qui brillent un instant dans l’histoire de

l’art et viennent fondre sur l’Italie, où ils s’emparent des meilleures

positions, ne sont guère que des _facchini_, des ouvriers laborieux et

intelligents, qui déblayent le terrain et préparent la langue dont se

servira un génie vraiment créateur qui les éclipsera tous de sa gloire

immortelle. En effet, on chercherait vainement chez ces musiciens

studieux autre chose que des formes abstraites, de la syntaxe des sons,

des combinaisons de voix, des imitations plus ou moins ingénieuses.

Les paroles liturgiques ou profanes qu’ils choisissent pour écrire

leurs morceaux ne sont qu’un prétexte à argumentations; le thème de

leurs messes ou motets, qu’ils empruntent au plain-chant ecclésiastique

et plus souvent encore aux chansons populaires, n’est qu’une espèce

de prémisse sur laquelle ils construisent le savant édifice de leurs

contre-points plus ou moins fleuris. En un mot, les musiciens flamands,

qui pendant un siècle et demi fixent l’attention générale de l’Europe,

ces barbares qui envahissent une seconde fois l’Italie, où ils fondent

des écoles et sont l’objet de l’admiration des plus nobles esprits,

remplissent, dans l’histoire de la musique européenne, cette période

curieuse qu’on appelle le règne de la scolastique. Dialecticiens

habiles, moins occupés du fond des idées que de l’ingéniosité de la

forme, distraits, captivés par les combinaisons d’une langue nouvelle,

dont ils admirent surtout les artifices, les contre-pointistes belges,

a dit Forkel avec esprit, «ressemblent à des jeunes gens sortant de

l’Université, où ils auraient montré de l’aptitude pour les discussions

logiques, qui s’empressent d’étaler leur science de fraîche date, et ne

peuvent avancer la moindre proposition sans la soumettre aux épreuves

d’une argumentation en règle[55].» Cette comparaison, faite par un

Allemand et puisée dans les mœurs de sa nation, est d’autant plus juste

qu’il l’applique à des compositeurs qui ont à peu près la même origine

et se distinguent par les mêmes qualités; car les contre-pointistes

flamands ont précisément développé dans l’art musical cette faculté

des combinaisons harmoniques qui est encore aujourd’hui le trait

distinctif de la grande école d’où est sorti Sébastien Bach. Comme les

docteurs scolastiques, qui avaient moins d’invention et de hardiesse

dans l’esprit que d’habileté à discuter sur des vérités dogmatiques

dont ils acceptaient l’autorité, et qui, dans l’histoire de la

philosophie, préparent la voie aux libres penseurs du XVI^e siècle, les

contre-pointistes belges et flamands ne se préoccupaient guère que des

procédés matériels de la composition, et ils prenaient naïvement dans

la tradition, c’est-à-dire dans le plain-chant ecclésiastique et dans

les chansons populaires, l’idée mélodique qui servait de thème à leurs

déductions canoniques. Les arts et les littératures de tous les peuples

n’ont-ils pas traversé une période semblable de labeur pédantesque, où

le sentiment et l’idée sont nécessairement subordonnés aux artifices

de la forme, qui captive alors tous les esprits cultivés? Je n’ai pas

besoin de vous apprendre, monsieur le comte, dit l’abbé en s’adressant

particulièrement à M. de Narbal, qu’il y a eu dans l’histoire de la

poésie française une époque semblable, où l’on s’ingéniait à inventer

les rhythmes et les coupes les plus bizarres, et telle pièce de vers

que je pourrais vous citer est aussi loin de la véritable poésie

inaugurée par Malherbe qu’un _canon énigmatique_ d’Okeghem ou que la

messe de Josquin Desprès sur la série de notes _la_, _sol_, _fa_, _ré_,

_mi_, dont elle porte le nom, sont loin de la messe _du pape Marcel_,

du divin Palestrina.

«Je viens de prononcer un bien grand nom, un nom qui résume toute une

époque de l’histoire de l’art! Jean-Pierre Luigi da Palestrina est né

dans cette petite ville de la Romagne dont il prit le nom, au printemps

de l’année 1524, quatre ans après la mort de Raphaël. Issu d’une pauvre

famille dont on n’a jamais pu découvrir l’origine, il se rendit à Rome

à l’âge de seize ans, en 1540, et entra dans l’école de contre-point

fondée par le Français Goudimel. Au milieu de nombreux condisciples

parmi lesquels se trouvaient Jean Animuccia et Nanini, le jeune Pierre

ne tarda point à se distinguer. Élu maître des enfants de chœur de la

chapelle Julia en 1553, il publia, trois ans après, le premier recueil

de ses œuvres, où l’on remarque quatre messes qu’il dédia au pape

Jules III. Le souverain pontife, pour témoigner sa haute satisfaction

d’un hommage dont il sentait le prix, fit entrer Palestrina parmi

les chantres de sa chapelle, en le dispensant de l’examen préalable

qu’exigeaient les statuts. Après la mort de Jules III et la courte

apparition du pape Marcel II, qui ne régna que vingt-trois jours, la

tiare échut à Paul IV, dont le caractère impérieux et sanguinaire n’est

que trop connu. Voulant réformer les nombreux abus de la cour de Rome,

si vivement attaqués par les protestants ultramontains, le pape fit

expulser de sa chapelle tous les chantres mariés, et comme Palestrina

se trouvait dans ce cas, il dut quitter une place qui le faisait vivre

plus que modestement. Nommé peu de temps après maître de chapelle de

Saint-Jean de Latran, puis de Sainte-Marie-Majeure, où il a passé dix

années qui ont été les plus fécondes de sa vie, Palestrina rentra de

nouveau à Saint-Jean de Latran en 1571. Il perdit sa femme Lucrezia,

qui lui avait donné quatre fils, en 1580. Accablé de douleur et de

misère, Palestrina vécut encore quelques années, et il termina sa

glorieuse carrière le 2 février 1594, âgé de soixante-dix ans. Homme

pieux et bon, toujours aux prises avec les plus dures nécessités de la

vie, son âme fut à la hauteur de son génie. Si, dans la dédicace de

son premier livre des _Lamentations_ au pape Sixte V, il fit entendre

une voix suppliante, c’étaient moins les souffrances matérielles

qui lui arrachèrent ce cri de détresse que la douleur de ne pouvoir

publier les œuvres qui ont immortalisé son nom. Jusqu’à son lit de

mort, il disait au dernier fils qui lui restait: «Je vous laisse un

grand nombre d’ouvrages inédits.... Grâce au grand-duc de Toscane, je

vous laisse aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer....

Je vous recommande que cela se fasse au plus tôt, pour la gloire du

Tout-Puissant et la célébration de son culte.» Ces dernières paroles

sont bien dignes du musicien sublime qui le premier a su donner une

forme à la prière et à la poésie du culte catholique, et qui, par sa

merveilleuse création de la messe dite _du pape Marcel_, a sauvé la

musique religieuse.

«Deux genres de musique ont existé simultanément pendant tout le

moyen âge: le chant liturgique, formé tour à tour par saint Ambroise

et saint Grégoire, et les chansons populaires, d’abord accompagnées

de paroles latines, puis alliées aux premiers accents des dialectes

modernes. Construit avec des fragments de mélodies antiques et

d’après des ressouvenirs du système musical des Grecs, dont il était

une simplification, le plain-chant ecclésiastique était purement

diatonique, et n’avait d’autre mesure que ce rhythme vague qui est

inhérent à la prosodie, et qu’on devine plus qu’on ne l’apprend. Au

contraire, les chansons populaires qui circulaient librement dans la

foule, dont elles exprimaient les sentiments, étaient non-seulement

empreintes d’un rhythme plus fortement accusé que la mélopée

religieuse, mais elles avaient aussi une tournure mélodique qui les

rapproche beaucoup de la musique moderne. Ces deux formes musicales,

qui étaient la manifestation des deux grands éléments dont se composait

la société du moyen âge, l’Église et l’esprit séculier, se trouvèrent

presque toujours en contact, et le peuple grossier, imbu de souvenirs

et de chants contemporains, les introduisit forcément dans le temple,

où ils altérèrent le caractère esthétique et la constitution matérielle

du plain-chant grégorien. Lorsque l’harmonie vint soumettre à ses

procédés de mesure rigoureuse le chant de l’Église et les mélodies

populaires, la confusion des deux genres de musique devint si grande,

qu’on eut de la peine à reconnaître sous ce fracas de sons, de

contre-points et de _gorgheggi_, la gravité traditionnelle du chant

liturgique. Les paroles les plus obscènes des chansons populaires

retentissaient dans l’Église, et servaient d’épigraphe aux messes

que composaient laborieusement sur ces thèmes inouïs les musiciens

flamands. C’est en vain que les conciles s’occupèrent incessamment

de ce grave sujet de discipline; c’est en vain que le pape Jean XXII

publia en 1322 sa fameuse décrétale contre les innovations harmoniques

qui défiguraient la mélodie grégorienne: le désordre s’accrut chaque

jour davantage et se prolongea jusqu’au milieu du XVI^e siècle, où le

concile de Bâle d’abord, puis celui de Trente dans sa vingt-deuxième

session, flétrirent d’un blâme solennel ce mélange grossier de paroles

et de musique profanes avec le texte et le chant de l’Église. C’est

pour obéir à la volonté du concile que le pape Pie IV nomma une

commission chargée d’examiner quelles seraient les mesures à prendre

pour réformer de pareils abus. La commission, présidée par les deux

cardinaux Vitellozzi et Borromée, arrêta les deux points suivants: 1^o

qu’on ne chanterait plus les messes et les motets qui contiendraient

des paroles différentes de celles de l’Église; 2^o que les messes

composées sur des thèmes empruntés à des chansons profanes seraient

bannies de la liturgie. Après de nombreuses discussions où furent émis

les avis les plus extrêmes, la commission jeta les yeux sur Palestrina,

qui s’était déjà fait connaître, et dont tout le monde citait les

admirables _improprii_ de la pénitence comme des modèles de musique

vraiment religieuse. On lui demanda de composer une messe où les

paroles de l’Église seraient respectées et contenues dans une forme de

l’art qui en révélât le sentiment. Saintement inspiré par la foi naïve

qui remplissait son cœur et par l’importance de la mission dont on

l’avait chargé, Palestrina composa trois messes qui furent exécutées au

palais du cardinal Vitellozzi. Celle qui réunit tous les suffrages et

qui excita l’admiration des juges les plus difficiles fut la troisième,

que Palestrina publia sous le titre de _messe du pape Marcel_ (_Missa

papæ Marcelli_), probablement par un sentiment de reconnaissance pour

la mémoire de ce pontife. Lorsque le pape Pie IV entendit pour la

première fois cette messe, le 19 juin 1565, il en fut si ravi, qu’il

nomma Palestrina compositeur de sa chapelle. Telle est l’histoire d’une

composition célèbre qui sauva l’art musical de la proscription dont

voulait le frapper l’autorité ecclésiastique.

«Si maintenant, continua l’abbé, vous me demandez quelle est la valeur

absolue de l’œuvre de Palestrina, qui a touché à toutes les parties

du drame liturgique, si vous me demandez de préciser en quelques mots

le rôle que joue ce grand homme dans l’histoire générale de l’art,

je vous répondrai qu’il est le premier musicien sorti des bancs

de l’école qui ne se soit pas laissé entièrement absorber par les

artifices du métier, et qui ait considéré la forme comme l’instrument

de l’inspiration, qu’il est enfin le premier savant contre-pointiste

qui mérite la qualification suprême de _compositeur_. Il ferme l’ère de

la scolastique et ouvre celle de la Renaissance, dont il n’entrevoit

cependant que l’aurore. Élève et successeur des Flamands, qui avaient

élaboré tous les détails de la langue et préparé l’instrument

nécessaire à la manifestation du sentiment, Palestrina s’élance du

milieu de ces ouvriers patients attachés à la glèbe, c’est-à-dire à

_la lettre qui tue_; il leur apporte l’_esprit_ qui seul vivifie.

Génie éminemment italien, plein d’onction et de sérénité, il épure,

il simplifie les formes matérielles de la composition que lui ont

transmises ses maîtres, et les emplit du souffle de la vie. Il dit

des choses sublimes avec les mêmes moyens qui avaient servi de jouet

à l’esprit de combinaison; il chante, il prie au lieu d’argumenter;

il crée enfin la musique du catholicisme, entrevue seulement par les

grands esprits du moyen âge, et qu’on trouve définie dans ces paroles

de saint Bernard: _Sic suavis ut non sit levis, sic mulcet aures,

ut moveat corda, tristitiam levet, iram mitiget, sensum litteræ non

evacuet, sed fecondet_[56].

«Vous allez juger vous-mêmes, dit l’abbé en descendant de l’estrade sur

laquelle il était placé, si la musique de Palestrina, qui a donné son

nom à toute une école, et dont le style marque une date de l’histoire,

mérite les éloges qu’on lui prodigue depuis deux cents ans.»

Les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc, qui étaient réunis

dans un coin de la bibliothèque, exécutèrent alors le _Sanctus_ de

la messe à six voix dite _du pape Marcel_, morceau remarquable, qui

communique à l’âme une émotion qu’il est impossible de définir;

le _Kyrie_ de la messe de _Requiem_, d’une expression profonde;

l’_impropria_ à quatre voix, _Vinea mea electo_, qu’on chante le

vendredi saint à la chapelle Sixtine, prière d’un accent ineffable

et vraiment divin, dont Mozart seul a pu égaler l’élévation dans son

_Ave verum_. L’exécution de ce morceau produisit dans l’assemblée une

explosion d’enthousiasme et de ravissement qui dura quelques minutes

pendant lesquelles Lorenzo s’approcha de Beata, dont le regard

l’invitait, pour ainsi dire, à venir lui communiquer son sentiment.

Après le _Stabat Mater_ à deux chœurs, qui fut chanté aussi avec

beaucoup d’ensemble, on termina par le madrigal à quatre voix: _Alla

riva del Tebro_, qui est un modèle de ce genre de composition dite

_musica da camera_, musique de chambre, parce qu’elle tenait lieu, au

XVI^e siècle, de la musique dramatique, qui n’existait pas encore.

«Ai-je besoin de vous faire remarquer, reprit l’abbé, qui était remonté

sur l’estrade, le charme particulier de ce morceau, qu’on dirait avoir

été composé par un poëte qui aurait eu l’âme et le génie de Virgile,

dont il rend en effet la molle langueur et la mélancolie touchante? Et

si vous saviez avec quelle simplicité de moyens Palestrina a obtenu

de tels effets! Subissant les lois de la _fugue_, qui était alors la

forme consacrée par les maîtres de l’art, il se joue de ses difficultés

avec une aisance admirable, et c’est au moyen de quelques dissonances

produites par les mouvements de la stratégie des parties[57] que

Palestrina parvient à exprimer la douleur de ce jeune berger pleurant,

sur les bords du Tibre, un amour dédaigné:

....Et mœstis late loca questibus implet;

car il n’y a pas de mélodie proprement dite dans le délicieux madrigal

que vous venez d’entendre, ni dans aucune partie de l’œuvre si variée

de Palestrina. Tous les effets résultent des procédés du contre-point,

et il serait impossible d’y trouver une phrase musicale qui eût assez

de vitalité pour exister en dehors des combinaisons harmoniques qui

forment un ensemble si parfait. C’est dans ce style élevé de musique

purement vocale, dépourvu à la fois de modulations et d’accompagnements

d’aucune espèce, c’est dans le _style à la Palestrina_ qu’ont écrit le

Flamand Orlando di Lasso, son contemporain et son émule, l’Espagnol

Vittoria, Nanini, Benevoli, Allegri, Vallerano, et une foule de

compositeurs dont la tradition et l’enseignement se sont prolongés

jusqu’à nos jours, et constituent le patrimoine de l’école romaine.

«Lorsqu’au jour de Noël de l’année 1512, le pape Jules II officia

pour la première fois dans la chapelle Sixtine, dont Michel-Ange

venait de peindre la voûte, Palestrina n’était pas encore né. Les

_Loges_, les _Stances_, toutes les incomparables merveilles qui

remplissent le Vatican étaient terminées, et la Renaissance avait

accompli son évolution, quand l’auteur de la _messe du pape Marcel_,

surnommé par ses contemporains le _prince des musiciens_, vint au

monde. L’intervalle de près de quatre-vingts ans qui existe entre

la mort de Raphaël et celle de Palestrina peut servir à mesurer la

distance qui sépare encore l’art musical des arts plastiques, qui

alors étaient parvenus au point le plus élevé de leur développement.

Rien dans les œuvres du fondateur de l’école romaine, ni dans celles

d’Orlando di Lasso, ne peut être comparé aux vastes compositions de

_la Cène_ de Léonard de Vinci, du _Jugement dernier_ de Michel-Ange,

de _l’École d’Athènes_, de _l’Incendie du Borgo_ et surtout de _la

Transfiguration_ de Raphaël. Dépourvue de moyens pour accentuer la

passion et pour peindre les accidents extérieurs, la musique en est

encore à cette phase de la puberté où l’on exprime d’une manière

indécise les sentiments indéfinis qu’on éprouve. On dirait la prière

d’un enfant ou celle d’une jeune fille émue qui manque des mots

nécessaires pour préciser l’objet de ses vœux, et donner une forme

aux aspirations confuses qui agitent son âme. Un motet de Palestrina,

comme celui _Sicut cervus desiderat ad fontes_, ou comme l’admirable

antienne à six voix _Tribularer si nescirem_, peut être comparé,

pour la simplicité naïve du style et le caractère de l’expression, à

une vierge de Fra Angelico ou du Pérugin. C’est pénétrant, plein de

componction et de divine tendresse, mais d’une harmonie un peu vague,

qui laisse transpirer le sentiment général, sans permettre de saisir le

sens particulier de la parole. Un exemple fera encore mieux comprendre

quelle différence il peut exister dans les moyens qu’emploie l’esprit

humain pour exprimer un même sentiment.

«Ce n’est point une exagération de dire que le culte de la vierge

Marie a reçu en Italie un éclat de poésie qu’il n’a jamais eu chez

aucun peuple du monde catholique. Principalement dans cette partie de

la Romagne qu’on appelle l’Ombrie, sont nés quelques hommes tendres,

pieux et divinement inspirés, qui ont créé l’idéal ineffable de la

mère de Jésus-Christ: ce sont, avec saint François d’Assise, Jacopone

da Todi, Raphaël d’Urbino et Jean-Pierre Luigi da Palestrina. Sur

cette admirable séquence du _Stabat Mater dolorosa_, que Jacques des

Benedetti, connu sous le nom de Jacopone da Todi, publia à la fin du

XIII^e siècle, il a été fait un grand nombre de compositions musicales

parmi lesquelles je ne mentionnerai que la mélodie du plain-chant

romain, le _Stabat_ de Palestrina et celui de Pergolèse, que tout le

monde connaît. Il existe deux _Stabat_ de Palestrina, l’un à trois

chœurs qui est inédit, et celui que vous venez d’entendre à deux chœurs

de quatre parties. Eh bien! si l’on compare les paroles de Jacopone

à la musique de Palestrina, et si l’on rapproche cette dernière

composition du tableau de Raphaël connu sous le nom du _Spasimo_,

on a sous les yeux trois moments de l’histoire, la traduction d’un

sentiment dans trois langues différentes, qui sont loin d’avoir le même

degré de perfection. Dans le morceau de Palestrina, les deux chœurs

alternent et se répondent pieusement comme deux groupes de chrétiens

qui se raconteraient les incidents du grand sacrifice accompli sur le

Calvaire. A certains moments décisifs du récit, les deux chœurs se

réunissent comme s’ils étaient trop émus du spectacle de la douleur

maternelle pour s’écouter isolément:

Oh! quam tristis et afflicta

Fuit illa benedicta!

Puis ils recommencent à dialoguer pour confondre de nouveau leur

douleur au cri suprême:

Dum emisit spiritum!

Après un changement de mesure qui sépare la partie pathétique du drame

divin de la conclusion, qui est d’une expansion toute lyrique, les deux

chœurs reprennent la même série de strophes et d’antistrophes alternant

et s’unissant tour à tour jusqu’à la glorification finale:

Fac ut animæ donetur

Paradisi gloria.

Cela est beau, plein d’onction et d’une piété qui vous pénètre l’âme,

qui la remplit d’une tristesse résignée et vraiment chrétienne; mais on

chercherait inutilement dans la composition de Palestrina la douleur

profonde et concentrée que Raphaël a mise dans le regard éploré de

la Vierge qui tend les bras au divin supplicié, cette diversité de

personnages qui concourent à l’action générale et trahissent leur

caractère par la variété des attitudes, ces physionomies qui parlent et

qui expriment chacune une nuance particulière de sentiment, ces tons

d’une gamme si riche, ces horizons qui éclairent la nature, enfin tous

ces détails matériels qui révèlent les mœurs, le temps et les lieux

où s’accomplit le sacrifice. La musique n’avait encore ni perspective

ni fond de paysage, ni complication d’incidents dramatiques. Elle

peignait tout sur le même plan et n’exprimait que le sentiment général

des paroles, sans pouvoir individualiser l’accent de la passion. La

révolution qui s’est opérée dans la peinture depuis l’avénement de

Masaccio jusqu’à Raphaël, qui la résume, n’avait pas encore eu lieu

dans l’art musical à la mort de Palestrina. Cette révolution mémorable,

qui doit séculariser la musique et la faire entrer pleinement dans le

mouvement de la Renaissance, nous allons la voir éclater à Venise, où

il est bien temps que je revienne[58].»

* * * * *

Après cette première partie du discours de l’abbé Zamaria, qui fut

écoutée avec un très-vif intérêt, il y eut une sorte d’intermède qui

fut rempli par quelques morceaux de musique, dont un duo de Paisiello,

chanté par le vieux Pacchiarotti avec Beata. C’était le fameux duo

de l’_Olympiade_, composé à Naples en 1786 pour la Morichelli, qui

faisait Aristea, et pour je ne sais plus quel sopraniste célèbre

qui remplissait le rôle de Megacle. Beata, qui ne pouvait croire

entièrement au bonheur que la conduite de son père, depuis quelque

temps, semblait lui promettre, et qui ne voyait pas sans un triste

pressentiment le prochain départ de Lorenzo, mit une émotion singulière

dans ces paroles du récitatif: _E mi lasci cosi_, «et tu m’abandonnes

ainsi?» Sa voix de mezzo-soprano, d’un timbre si suave et si

pénétrant, s’éclaira comme d’un rayon d’espoir en articulant ces mots

significatifs: _Va.... ti perdono.... pur che torni mio sposo_; «va!...

je te pardonne.... si tu reviens mon époux!» Pacchiarotti, l’inimitable

Pacchiarotti lui-même, fut étonné de la manière dont cette jeune

personne chanta la phrase admirable de l’andante en _fa mineur_:

Nè giorni tuoi felici.

Ricordati di me!

—Perchè cosi mi dici,

Anima mia, perchè[59]?

Ce sentiment exquis, Beata le tirait de son propre cœur. Aussi Lorenzo

n’eut-il pas de peine cette fois à comprendre un langage si peu

équivoque, et ses yeux, attachés aux lèvres inspirées de la fille du

sénateur, exprimaient sans contrainte le ravissement où le plongeait la

certitude d’être aimé. Ce duo de l’_Olympiade_, qui faillit un instant

compromettre le secret de Beata, le chevalier Sarti ne se doutait

pas alors qu’un jour il le chanterait lui-même avec une autre femme,

Frédérique, qui devait réveiller dans son cœur flétri l’image d’un

bonheur depuis longtemps évanoui.

«_Signori_, dit l’abbé Zamaria après ce court épisode, qui ne passa

pas inaperçu, la musique commence à Venise, comme chez tous les peuples

de l’Occident, par des chansons populaires qui remontent aussi loin que

les souvenirs de l’histoire, et par le plain-chant ecclésiastique, dont

je vous ai raconté la formation aux premiers siècles du christianisme.

Ces deux éléments, qu’on retrouve partout, se distinguent d’abord assez

fortement entre eux, puis ils se rapprochent, et finissent par se

confondre dans une période de temps qui est le fond de la civilisation

moderne. Aussitôt que notre basilique de Saint-Marc fut construite, au

commencement du X^e siècle, elle devint le centre de l’art religieux

de notre pays et l’objet de la plus grande sollicitude du sénat.

Sans nous arrêter sur des faits plus ou moins authentiques, il est

certain que, dès les premières années du XIV^e siècle, l’église de

Saint-Marc possédait un service musical et des orgues qui faisaient

déjà l’admiration de l’Italie. Je ne vous parlerai ni de ce prêtre

vénitien, nommé George, qui, au dire d’Éginhard, aurait construit un

orgue pour Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle, ni d’une foule de

nos compatriotes qui se sont distingués dans la fabrication de ce

bel instrument, qui n’était pas inconnu à l’antiquité. Ce qui est

hors de toute contestation, c’est que le premier organiste connu de

l’église Saint-Marc se nommait Zucchetto, et qu’il eut pour successeur

Francesco da Pesaro. A partir de cette époque, la série des organistes

et des maîtres de chapelle de notre basilique est aussi connue que

celle de nos doges et de nos patriarches. Par une ordonnance du doge

Michel Steno, publiée le 18 février 1403, huit enfants de chœur sont

attachés au service de la chapelle ducale, élevés et entretenus aux

frais de la république. A la fin du XV^e siècle, vers 1470, l’église

de Saint-Marc possède un chœur nombreux de chanteurs, deux organistes

chargés de toucher les deux grandes orgues qui depuis lors ont toujours

existé dans notre chapelle ducale, et une foule d’instrumentistes que

la république rémunère avec munificence[60]. C’est quelques années

après cette organisation qu’on voit apparaître dans nos lagunes

un contre-pointiste belge, qui vint poser à Venise les bases d’un

enseignement scientifique de la composition musicale.

«Le 12 décembre de l’année 1527, Adrian Willaert fut nommé maître de

chapelle de la basilique de Saint-Marc. Né à Bruges, dans les dernières

années du XV^e siècle, Willaert, après, avoir étudié le contre-point

à Paris sous la direction de Jean Mouton, après avoir été pendant

onze ans au service de Louis II, roi de Hongrie, était venu se fixer

à Venise, où il mourut dans le mois de septembre 1563. Willaert est

considéré comme le fondateur de l’école de Venise, qu’on peut diviser

en trois époques, dont chacune est représentée par un artiste célèbre.

Adrien Willaert et ses disciples immédiats, tels que Cyprien de

Rore, son compatriote, Nicolas Vicentino, Francesco della Viola et

le savant théoricien Zarlino, personnifient la première phase, Jean

Gabrieli la seconde, et Claude Monteverde la troisième, à laquelle se

rattachent Caldara, Lotti, Marcello, et les plus grands compositeurs du

commencement du XVIII^e siècle.

Le chevalier Sarti · 第 26 / 39 段