la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont
pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et
notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique
admettait d’autres principes de mécanique céleste. L’homme n’invente
jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu
le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en
regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe
de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du
contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment
une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former
un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces
différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles le _canon_ est la plus
sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation
qu’on appelle _fugue_, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane
qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son
principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la
mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose
d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine
symétrie qu’on nomme _carrure_), la fugue, c’est la forme suprême de
l’argumentation, c’est le syllogisme avec sa _majeure_, qu’on appelle
_sujet_, sa _mineure_ ou _réponse_ du sujet, et la conclusion, où
les motifs précédemment entendus sont rappelés dans une _stretta_
vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un
jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses
propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble
de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement
leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les
magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui
sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont
à Venise.
«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense, continua l’abbé
en déposant sur la table de nuit la _cartella_ qu’il tenait à la
main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute
composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a
inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond
de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce
qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature:
il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les
doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie
naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont
perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination
et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période,
d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit
humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour
la plupart des étrangers, des _Fiaminghi_, se jouaient avec les formes
arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de
l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a
duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement du XIV^e siècle
jusqu’à la fin du XVI^e, a préparé l’épanouissement de la Renaissance,
où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume
toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au
service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui
s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina
est à Okeghem[42] ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël
à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui
recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.
«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu
sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les
flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des
oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout
des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien
plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit
vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton
maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel
éclat à la gloire de Venise!
—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour
prendre une détermination.
—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque
tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à
se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience
qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les
écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les
Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.
—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs
avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je
vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter
auparavant....
—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria,
et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras
chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que
tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa
coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur
sublime; c’était aussi un poëte, un érudit, un philosophe, un critique
mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don
naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il
ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au
caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand
ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art.
Il y a tel madrigal de Scarlatti, _Cor mio_ par exemple, qui est une
fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le _Miserere_ de Leo a deux
chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu
ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation,
comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello,
tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour
réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.
—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez
enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton
plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur,
dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le
sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient
pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je
n’atteindrai sans doute jamais.
—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité,
et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un
jeune homme de dix-sept ans.
—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition
d’une nature différente.
—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé
non sans quelque surprise. Est-ce que tu veux faire le gentilhomme
et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes
d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de
vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu
trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et
les _prime donne_ sont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente
mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice
fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.
—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle
qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter
le regard de son maître.
—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui
t’échauffe la cervelle, _per Bacco!_ tu le mettras en musique, et cela
te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant
ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces
belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses
quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.
—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur,
qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit,
répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.
—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras
sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti,
d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition
de _monsieur_ Lorenzo Sarti? _Gesù Maria!_ quel serpent ai-je donc
réchauffé dans mon sein?»
Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se donner le temps de
prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était
devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux
trio de Clari:
Addio, campagne amene,
Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],
avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa
frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.
«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil
chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la
contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de
l’abbé à califourchon sur une chaise.
Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra
dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande
ainsi que monsieur l’abbé.
—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire
le _cameriere_, que nous veut-il donc?»
Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir,
descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la
grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement.
Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers,
dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en
bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles
estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave,
où l’âge, l’expérience et l’autorité avaient imprimé leurs traces
indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds,
abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de
Beata.
«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était
accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.
On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps
Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait
vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la
bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise.
Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait
surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès
l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc,
qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à
la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la
reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une
hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et
d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de
livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à
former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération
générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de
Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et
surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute
l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en
1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore
la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini,
les collections de Joseph Farsetti, de François Pesaro, d’Antoine
Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait
les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants
de Venise.
La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé
Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont
chacun était consacré à une branche particulière des connaissances
humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession
qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former
un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang,
dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme
l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens,
et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs
des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui
en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à
Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des
doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait
après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon,
d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur
Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en
1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république,
dont il défendit la constitution dans son livre célèbre: _Discours
politiques_ (_Discorsi politici_). A côté des œuvres de Paruta étaient
celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le
théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les
écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino,
de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti
Fiorentino, _della Repubblica e Magistrati di Venezia_[44]; les
travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts
de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait
formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine,
complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un
rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les _Statuts et
Fondements sur les navires et autres bâtiments_ (_Statuta et Fundamenta
super navibus et aliis lignis_), publié par le doge Renier Zeno, le 6
août 1255.
Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans
la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre,
remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo,
Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il
y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta
au pape Jean XXII, en 1321, _Liber secretorum fidelium crucis_, suivi
des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva
la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les
aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et
en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro
en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables
aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La
médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences
exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes,
les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée
au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire
qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une
division considérable. Le premier compartiment était consacré à la
littérature _della nobiltà veneziana_, aux ouvrages produits par de
nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’_Histoire de la littérature
vénitienne_ par Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de
patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique
et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et
divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année
1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des
ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyait _il
Milione_ de Marco Paolo, et _il Libro delle Uxance dello imperio di
Romania_. Les arts avaient leurs représentants, et l’_Histoire de la
peinture vénitienne_ par Zanetti, celle des _architectes vénitiens_
par Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti,
qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la
musique était incontestablement la partie la plus intéressante de
cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé
Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens
grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius,
Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de
Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du
moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert, _Scriptores
ecclesiastici de Musica sacra_, qui est de l’année 1784; l’_Histoire
de la musique_ du P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria
avait connu personnellement, l’_Histoire_ de Hawkins et le premier
volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier
rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo,
Zarlino, Tartini, le P. Martini (_Saggio di contrappunto_), et une
infinité d’autres qu’il est inutile de citer. Les compositions de
tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la
gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise
sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier
représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de
notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits
et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait
en lettres d’or ces vers d’un poëte latin du XV^e siècle, le Mantuan:
Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis
In pretio doctrina fuit; superavit Athenas
Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.
L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux:
«Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»
A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur.
Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose
du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina
Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade
faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et
tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour
frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun
objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui
n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de
vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.
«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce
que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je
vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire
de votre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus
de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie
vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours
employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses
serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes
dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria,
que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre
éducation.»
Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité,
il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune
homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré
digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la
soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma
bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui
vous attachent à ma famille.»
Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec
autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement
l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et
de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père
un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.
«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de
l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à
plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension
(_una mesata_) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès
ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse vénitienne,
à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous
sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.
«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne
est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le
patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des
entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là
ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de
vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est
un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que
lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée
sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher
un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis
qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple
que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder
leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par
les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur
des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu
à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles
vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes
civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses
institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour
du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne
voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent,
ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient
participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc
accomplit une révolution qui la sauva de sa ruine et lui donna la
force d’étendre sa domination sur l’Italie. La _serrata_ du grand
conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont les
_murazzi_ qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir
de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques
qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus
et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier
rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier
exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des
pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des
étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant
que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient
tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols
qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette
anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui
s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de
ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la
liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge
de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions
incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration
des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez
au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du
doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un
faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la
gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous
appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue
de la famille Badoer, Machiavel, Galilée, les poëtes et les artistes
des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui
satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation
qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait
appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la
place Saint-Marc: _Cui nescio an terrarum orbis parem habeat_.