vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces
radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que
vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs
amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de
tristesse.
—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’un
_bambino_ de dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs
favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?
—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve
la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec
exaltation.
—_Gesù Maria!_ s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si
Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté
de _san Pietro_ et de _san Paolo_. Pour moi, qui dors fort bien et qui
n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie
pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.
—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous
aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est
de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans
les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui
révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.
—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc
que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps
de les déguster?»
Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son
idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes
les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate
dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme
une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde,
dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le
vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le
silence extrêmes; on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un
cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!
—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort
que _san Paolo_ et _san Pietro_, et cela vaut bien que je m’acquitte
entièrement de ma commission.»
Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux
baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint
illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et
d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler
au _cameriere_, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa
disposition. Le _cameriere_ répondit, comme s’il eût deviné la pensée
secrète de la _gentildonna_:
«Je vous donnerai le _camerino_ où j’ai déjà eu l’honneur de servir _il
giovine cavaliere_ qui vous accompagne.
—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»
Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa
démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un
joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit
à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre
amitié (_della nostra fratellanza_)!» faisant allusion à la cérémonie
du jour.
Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper
la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait
maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme
seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable.
L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions
qu’elle lui avait adressées, la brusque disparition de l’abbé Zamaria,
la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de
main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler
l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances.
Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours
un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans
la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une
réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui
écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait
jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur
non moins que son amie.
On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se
rendirent dans le _camerino_ qui leur était désigné. C’était le
même où Lorenzo s’était trouvé avec la _prima donna_, ce qu’il
reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile
de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite
table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée
de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui
pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se
détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse
dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si
différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard,
ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle
de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace,
présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione
aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler _un rêve
de sociabilité élégante_.
«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un bouquet de cerises
quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la
poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!
—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles
que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.
—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est
le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous
me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût
privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de
l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez
poétique?
—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua
Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question,
vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos
lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme
Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me
lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître
de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme
ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que
vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement
succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une
image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est
utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est
toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à
travers l’utile.
—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en
regardant Beata, qui découpait _una fugazza_, une brioche de Vicence.
Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots
parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?
—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses
qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique
sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que
vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le
caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait
Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir
sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en
échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà
les transformations successives que subit en nous le sentiment vague
d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct
et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles
sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à
notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui
qui est la source de l’amour éternel.
«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable
et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane
et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que
l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une
heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales
d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli
quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration?
Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa
merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre bénie du
ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses
héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre
humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à
l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille,
que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à
son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences
souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis
que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La
civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique
d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon que _toute invention est
poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes_. En effet, la poésie
est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de
l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts
de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de
Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de
l’Amour?
Poco s’offerse a me cotal Beatrice
...Raggiandomi d’un riso,
Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.
«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation
toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si
je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom
parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble
aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que
j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui
l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité
que je goûterai dans ce monde.»
A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment
touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son
assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en
fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait
jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et
l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps
silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa
chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter
cette scène muette, qui était pourtant assez significative.
Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu
d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement
qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de
Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue,
présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les
objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec
son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même
fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une
sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le
royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et
semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent
les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir.
Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de
la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient
d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier
qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme
qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par
l’orage, est bien plus cher au cœur de la femme que s’il n’eût jamais
quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures;
elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres
impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le
léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans
l’intention de lui adresser la parole, un _barcarol_, qui errait à
l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant
à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi
dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa
l’attention de nos trois convives:
La luna è bianca...,
Il sole è rosso...,
Lo sposalizio si farà.
La luna dice al sole:
Il lume tuo mi schiarerà....
E Gesù Cristo ci benirà....
—E molti figli nascerà ... _Viva san Marco_[38]!
répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des
deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé,
où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments
nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent
aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit; ce
mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire,
qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces
ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien;
enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité
indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de
la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans
jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces
contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante
du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou
de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles
du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina,
éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la
lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le
Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à
double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard,
et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous
les trois dans la gondole qui les avait amenés.
La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait
rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant
caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces
combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles
vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère
dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses.
Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait
attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source
qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les
obstacles et les événements qui séparent ces deux âmes si différentes
au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra
rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour
fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans
l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur
centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont
fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur
est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies
célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera
à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo
sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces
larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts
de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la
vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là
tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et
dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour
eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les,
anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les
eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt
expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations
sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un
monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est
plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève,
Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne
sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc
vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer
chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette
ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si
violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du
soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique
de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de
traverser la vie:
Quali colombe dal desio chiamate,
Con l’ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per l’aer dal voler portate;
«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs
ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux
nid[39].»
VI
L’ARISTOCRATIE DE VENISE.
La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait la
_fiera della Sensa_, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait
lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de
l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui
attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le
groupe de _Dédale et Icare_, qui commença la réputation de Canova.
On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de
lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur _zendaletto_ ou
mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine
dentelle nommé _baute_, s’y donnaient rendez-vous et profitaient
largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces
derniers jours de folie, considérés comme un _festeggiamento_, une
continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.
Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la
fin de la foire _della Sensa_, Lorenzo entra un matin dans la chambre
de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point.
C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,
selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé
était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait
de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de
sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de
s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet
de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme
toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité
intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur la _cartella_
que lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se
frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un
bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirer
_la navicella del tuo ingegno_, comme dit le poëte que tu préfères.
Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais
qu’un _brontolone di contrappunto_, un radoteur de contre-point,
et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon
cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans
l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique
et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient un
_fiasco_ épouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut
le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens,
pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as
pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même
question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand
il dit dans son _Art poétique_:
Natura fieret laudabile carmen, an arte,
Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,
Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic
Altera poscit opem res, et conjurat amice.
Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne
peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:
Aide-toi, le ciel t’aidera;
tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits
de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!
«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes
compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils
appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument
comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le
contre-point, dont l’étymologie, _punctum contra punctum_, indique un
vieux système de notation[40] qui a précédé les premiers tâtonnements
de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent
la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens des
IX^e, X^e et XI^e siècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de
Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tour _organum_, _diaphonie_,
et plus tard _dechant_ (_discantus_), est le germe des différentes
espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés
jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de
former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de
la _diaphonie_ faite par Jean Cotton, au milieu du XI^e siècle, qui
ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini
d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La
diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle
est exécutée au moins par deux chanteurs, de telle sorte que, tandis
que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons
différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce
que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:
E come in fiamma favilla si vede,
E come in voce voce si discerne,
Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].
Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme
dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons
s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui
n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de
tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre
gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en
consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des
différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du
moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.
—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a
pas toujours existé telle que nous la possédons?