«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête

sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement

qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle

a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments,

et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est

pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la

magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est

distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines.

Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de

sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles

paroles de mon ami Marco Foscarini dans son _Histoire de la Littérature

vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie_, dit-il, _uscirono i

migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in

tutte le facoltà_[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la

plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans

l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de

nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les

Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la

noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie du monde, parce

qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain,

dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration

que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la

parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les

empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné

jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui

l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu

ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su

prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les

lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice

du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie

d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la

république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des

autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force,

les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par

le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement

de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours

vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a

toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses

vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit

Paruta, un de nos plus grands publicistes, _la nobiltà veneziana_ est

la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité

politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des

manières, justifient ce beau titre de _nobilitas_, qui est synonyme de

civilisation.

«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez

la consulter avec fruit, vous apprendront que le monde a toujours

été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient

les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs

de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui

imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et

d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des

États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes

supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout

où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées,

qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps

politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité

de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant.

Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de

Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une

province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome

si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute

de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres

qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la

justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de

notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions

qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu

ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes

qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en

proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre

est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte

préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et

sa liberté. Je ne me fais aucune illusion sur les dangers qui menacent

ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé

des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est

déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la

république romaine contre les démocrates de son temps: _Mihi nihil

unquam populare placuit_! Et il avait bien raison de craindre le règne

populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux

choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa

tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement du _magnanime

Auguste_, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des

Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est

engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions

aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle

entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis

quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler

l’eau de ses lagunes.

«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo,

vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez

vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation

d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent

servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à

supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une

profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la

république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme

destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous

pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont

des modèles d’observation et de sagacité politique, élucider quelques

points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire,

si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des

considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la

religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois

gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce

temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus

compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les

inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté

que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité

intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez

le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs,

dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que

je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de

générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui

procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps,

l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces

appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les

annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui

ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop

vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous

pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a

toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de

l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par

ce proverbe, qui résume sa politique:

Siamo Veneziani, e poi cristiani.»

Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave, le sénateur se

leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»

Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son

cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit

la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire

enchanteur.

Addio, campagne amene,

Dove già lieto pascolai l’agnelle!

répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.

«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.

—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me

doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.

—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur.

Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché

de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna

vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma

maison,» lui dit-il.

Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient

reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces

quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous

ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez, _mon fils_,

ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous

appartient désormais.»

Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni

Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous

les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de

ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria,

pour savoir quel sens il devait attacher à ces dernières paroles du

sénateur: _Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais_.

Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa

fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les

rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il

entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle,

une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée

de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de

Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu

du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud

de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout

le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était

devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans

l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler

brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté

s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au

moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation

de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement

à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie

dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On

écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de

tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie

sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.

Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de

Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter

les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait

à leurs vœux. Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques,

l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient

approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les

cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des

visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs.

L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir

un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une

absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne

jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile

qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait

accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni

inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille

Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance

ne trahissait aucun embarras.

Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par

le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient

l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait

surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789,

qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme

Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe

depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une

fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt

devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer.

Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient

d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils

avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise

le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs dernières illusions.

L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et

les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs

palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des

intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social

menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus

gaie; jamais ses _casini_, ses théâtres, ses canaux et la place

Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient

caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque

Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait

tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du

chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient

le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées

de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords

s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas

de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient.

Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble

maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond

de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant

comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les

nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme

une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule

et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur

morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or!

mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend

encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le

chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et

lorsqu’il rencontrera sur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme

Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever

devant lui l’image des jours fortunés!

Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait

dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière

liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la

volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la

liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo

et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante

personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui

était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais.

Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si

spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives.

Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de

vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient

quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels

étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge

Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement

duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en

bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini,

qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIII^e siècle.

C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et

sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui

vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois: _Uomo

molto accorto e esercitato nei maneggi della republica_ (homme avisé

et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau

opposé, en face du doge, était le portrait de Charles Zeno, le héros

de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire

de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui

assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs

ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe

une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de

plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata,

d’une beauté frappante.

Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun

s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la

famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la

société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés

français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais,

homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal,

esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses

compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il

s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable

et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien,

aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte

de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur,

bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour

de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason,

aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du

service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la

noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les

traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de

la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident

du jour qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur

de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple.

L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France

et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne

pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.

«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des

convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la

ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits

nos pères avec un peuple de gueux, de _malcalzoni_.

—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio

Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de

1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de

Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son

âme sur le sort de son pays.

—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père

du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la

politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie

veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui

ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque

les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une

civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui

se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions

qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les

noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me

donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne

surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices.

—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire

d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir

la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré

lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute

l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé

dépouiller.

—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal

d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites

illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la

force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous

auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute.

—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec

emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes

et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui

appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.

—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de

fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces

coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue

réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car

elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je

ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de

France qu’elle a conquis jadis par son courage.»

Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit

sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal.

Le chevalier Sarti · 第 22 / 39 段