grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout
haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle
de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la
femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants
pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de
son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier
par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire
sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il
entre toujours un peu d’imitation dans tout ce que fait la jeunesse,
Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait
indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il
n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez
donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!»
Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait
compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse
auraient été blessées d’un pareil langage.
Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque
sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près
d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il
prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de
lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à
chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs
corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la
fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait
à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé
pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il
s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus
respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le
sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la
faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le
chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.
Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que
lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il
craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour.
«Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;
j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me
l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou
indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux
yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est
l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il
a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre,
Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait
avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier
Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son
père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de
révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique,
comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se
composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait
jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée,
Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle,
de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation
de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait
que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne
voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété
de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses
manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle
eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été
inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint
de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme
chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est
laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui
déchire le voile de sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec
des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du
souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de
la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée.
Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier
contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à
croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à
Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple
pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus
chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses
raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa
vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici!
Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la
fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut
embrasser son amie d’enfance.
V
PROMENADE A MURANO.
Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour
objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de
la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la
religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux
et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre
tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas
seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les
souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que
de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de
Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la
république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux
yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le
peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on
a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un
puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.
Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers
anniversaires (depuis la fondation de Venise et la translation du
corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de
1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante
de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour
rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha
plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III
au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait
accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En
remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le
de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs,
épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous
appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre
république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal
fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles
cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui
considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa
grandeur.
La veille du jour de l’Ascension, _le Bucentaure_, grand et magnifique
vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange
du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui
caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait
aborder à la _Piazzetta_ sous la conduite de trois amiraux, placés
l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite
galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle
est l’origine de ce nom bizarre du _Bucentaure_? Dérive-t-il, comme
le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée
dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un
vaisseau propre à contenir deux cents hommes, _ducentorum hominum_?
Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce
navire, appelé _le Centaure_, dont parle Virgile dans un passage de son
_Énéide_? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le
dernier _Bucentaure_, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était
un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant
dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses
flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de
festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme
la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient
les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans
l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de
l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui
se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le
personnel du gouvernement de la république était également divisée en
deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui
représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force,
la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du
jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle,
au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or,
comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la
mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les
tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour
venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère,
qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la
trompette, toutes ces créations charmantes de l’imagination grecque,
qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se
déroulaient sur les deux faces extérieures du _Bucentaure_. La proue
du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe,
portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants
qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours
cramoisi relevé de crépine et de _fiocchi d’oro_, réjouissait le regard
et indiquait un _sposalizio_ princier.
Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées
à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple
enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi
Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui
ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême,
descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de
ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres
insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil
des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes
étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra
dans _le Bucentaure_, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au
moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la
forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et
les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image
véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux
qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place, _la
Riva dei Schiavoni_ et le _Canalazzo_, le commencement de la cérémonie.
Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce
spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables
gondoles qui voltigeaient autour du vaisseau national, comme des
satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était
magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre
le sillage du _Bucentaure_, qui se balançait sur les vagues dociles,
on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une
trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles
Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image
de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant
à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui
offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé
de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors, _le
Bucentaure_ faisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du
haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles
sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau
nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches
et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les
chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans
la partie supérieure du _Bucentaure_, entonnèrent un madrigal à quatre
parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance,
en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté
pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et
qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un
noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois
politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et
d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où
la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une
paraphrase de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au
milieu des eaux;» _posuit firmamentum in medio aquarum_. Le madrigal
de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise,
n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du
plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe
de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir
entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge
et sa suite remontèrent sur _le Bucentaure_, qui, toujours escorté
par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où
s’échappaient des _e viva San Marco, evohé! evohé!_ regagna la citée
glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer
fécondée par un rayon de poésie.
Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les
ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans
une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de
Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour
de l’année, les jours de l’Ascension, de _San Vito_, de _San Stefano_
et de _San Marco_. Un service d’argenterie, qui était une merveille
de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le
travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table
où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors,
pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait
d’Henri III du Tintoretto, une _Adoration des Mages_ de Bonifacio, et
toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs
de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans
accompagnement de Lotti, _il Tributo degli Dei_, qui fut suivie d’une
pastorale à quatre voix du même compositeur, _Sono duce in trono
assiso_, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année
1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui
distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.
Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége
du _Bucentaure_ jusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas
accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où
il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État.
Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade
du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que
nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine,
s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras
pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez
étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic
menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc
quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu
depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait
en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo
et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter
cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.
Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le
nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata
s’arrêta à _la Riva dei Schiavoni_, où l’abbé Zamaria se fit descendre.
L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au palais et qu’il
ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit
manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage
où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de
Beata, qui dit à Tognina:
«Connais-tu Murano?
—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à
Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout
voir.
—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir,
si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera
probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à
Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est
nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle
d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes
libre.
—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec
gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter,
continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.
—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que
vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.
—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina,
mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.
—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je
n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.
—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui
est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»
Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano.
C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur
de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire
enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le
bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue
de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous
sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de
notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et
en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la
journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir
amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs
sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui
était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait
eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et
lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après
avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole
vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le
prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se
mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements.
C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un
philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher
une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une
près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection
d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des
regards surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble
avec Lorenzo après quelques années de séparation.
«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours
plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la
conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo,
ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru
chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même
que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de
cette partie de ma mission.
—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata,
qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il
représente.
—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus
qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur
ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au
courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo
m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de
Cittadella.
—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont
permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous
moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions
aussi ridicules.
—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la
carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire,
que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous
donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.
—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo; c’est la plus
sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En
étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité
de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit
est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont
pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie,
attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»
En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que
Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont
le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit
aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs
cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la
petite porte du casino _di San Stefano_, Beata et Tognina descendirent
de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait
au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux
gondoliers.
«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu
l’aimes?
—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie
qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»
Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était
tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille,
qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de
verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant
le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.
«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te
voir cette année, dit Tognina à son amie.
—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop
préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il
puisse quitter Venise de sitôt.
—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous
pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis
votre départ de La Rosâ?
—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le
maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.
—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux,
que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé
Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un
peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.
—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé
de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je
recherche.
—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec
gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante
que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a
assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à
Dieu, sont toujours sur votre table de travail.