partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie
royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain
Rameau, intitulé _Castor et Pollux_, je crois, et une prétendue
cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée
toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu
doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une
saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus
étonnante que mentionne l’histoire.
«Je ne vous dirai pas, _signori_, reprit Grotto après avoir aspiré
une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par
quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la
politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était
frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie
noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La
reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit
Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus
comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait
si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à
Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du
roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre
caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de
Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses
son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa
place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père
avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage
si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé
chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à
celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit
une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit
jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé
d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands
d’Espagne, par les _hidalgos_ et les plus jolies femmes du royaume.
Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter.
Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour
d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit
de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus
flatteuses.
—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur Grimani. Me
trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de secrétaire d’ambassade,
j’entendis un soir au cercle de la cour l’impératrice Marie-Thérèse
répondre au reproche qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance
avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique a de cruelles
nécessités; _j’ai bien écrit à Farinelli_!»
—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette
prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux,
protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se
venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du
théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid
les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti,
sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli
était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa
dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des
réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer
les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour,
il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame
qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission
d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre
exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce
tailleur mélomane qui, pour se payer d’un habit magnifique qu’il lui
apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule
fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave
homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la
somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus:
«Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»
«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à
l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737,
le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles
III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois
de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce
théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé
dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale,
dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le
roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur
l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,»
dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement
avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure,
ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant
la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et
lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer
maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de
trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait
abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de
riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de
toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale,
quelque temps après, d’être renfermé au château Saint-Elme, où il
est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce
même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement
intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il
venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de
Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais
ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus
âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703,
tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était
déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son
condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,
_Achille in Sciro_, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de
chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille,
venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du
public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.
—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; _per Bacco!_ vous avez donc lu
Homère, mon cher Grotto?
—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le
vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge
Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent
le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il
commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures
approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves
avec un style si pathétique et si touchant, que la salle retentit de
bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse
flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la
grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.
—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de
raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la
première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque
prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de
Caffarelli, je me crus perdu. _Poveretto me_, m’écriai-je, _questo
è un portento!_ c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette
circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était
complétement dépourvue.
—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé
par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora
perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont
il chantait un air de la _Didone abbandonata_ que Vinci avait composé
pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de
l’_Artaserse_, du même compositeur:
E pure sono innocente....
dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour
de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y
est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal,
Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de
l’âge, en 1761[34].
«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la
mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec
une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé
avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs.
Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville
studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré
Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande
influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après
Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le
plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur
Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation
qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa
sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut
somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il
recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne
passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements
étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le
nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le _Rafaello d’Urbino_,
et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore
il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi
les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami
Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de
grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui
du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes
curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait
les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il
parlait volontiers de son séjour en Angleterre, où il avait connu
beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un
jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son
entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à
celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres
virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je
ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence
dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran
furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes.
S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si
touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère
de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un
public ravi.
«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je
dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie
pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en
1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il
se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet
air si fameux de Hasse:
Solitario bosco ombroso....
avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait
été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation:
«Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous
entendre!»
«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune,
l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération
que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer
tristement une existence qui avait été si complétement heureuse
jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la
cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant.
Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui
inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume
de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée,
appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec
dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa
jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus
grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré:
«Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour
quelques jours de bonheur passés avec _Luccinda_!» Il chantait devant
elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son
répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia
jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique
d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa
vie.
—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria,
ces deux vers de l’Arioste:
Che la cagion del suo caso empio e tristo,
Tutto venia per aver troppo visto,
ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»
—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli
est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un
groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une
muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau
on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer
l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli
tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et
au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers
tiré de l’Énéide de Virgile:
Primam merui qui laude coronam.
—_Signori_, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et
Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez
sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait
produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés
dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703,
tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils
ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en
1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato.
Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano
étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance
par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils
purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent
des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le
monde indécis, ne sachant auquel des deux _usignuoli_ donner la
préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un
goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa
vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait
égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre
étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier;
le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration;
et si Farinelli a été le chanteur des rois, des princes, des femmes
sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la
culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au
spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au
Tasse, et l’autre à Marini.
—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en
riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua
l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau
favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges
d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et
d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.
—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent
être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires
qui aient existé, l’un dans le chant tempéré et _di mezzo carattere_,
l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves
de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes
par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles
distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays:
dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de
Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto
plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux;
Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle
n’était encore qu’une enfant, et dont la voix de _mezzo soprano_ et le
beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est
allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par
le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori
de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était si remarquable
dans la _Didone_ de Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève
aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le
privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez
tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli;
Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’_Orfeo_
et d’_Alceste_; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur; _il
Porporino_, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner,
non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le
sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui
nous reste.
—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder,
répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir.
J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini
qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de
Farinelli et de Guadagni.
—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les
artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer,
avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis
Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au
moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que
nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante,
une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration
de l’Europe.»
Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle
s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant
une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se
leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de
sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant
le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On
reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il
était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on
apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la
politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût
savoir ce qu’il était devenu.
Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés
de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois
heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques
promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion
de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani,
la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison,
qui était amarrée au _traghetto_ de la Piazzetta. Son père s’y étant
placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y
monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit:
«Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée,
Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur,
sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit la
_gentildonna_ pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses
pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il
saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle
ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec
transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo
était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il
recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont
il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères
espérances et entr’ouvrit à son imagination un avenir de béatitude.
Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité
qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire
aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le
souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême
félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de
la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du
véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par
sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata,
sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant
de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet.
Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de
la _prima donna_, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en
face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait
une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la
témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait
ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle
recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant
sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée
briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former?
Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui
a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer
irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus
affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont
quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»
Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne
qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait les mariniers à travers
les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans
la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses
larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour
tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses
qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo
aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs
d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers
d’une chanson de Lamberti:
La troppo cara imagine
Sempre xe viva in mi,
Non vedo altro che ti,
Ti sola sento.
«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je
ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait
calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de
Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa
heureusement son esprit.