«Après quelques mois de séjour dans la capitale de la France, nous

partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie

royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain

Rameau, intitulé _Castor et Pollux_, je crois, et une prétendue

cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée

toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu

doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une

saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus

étonnante que mentionne l’histoire.

«Je ne vous dirai pas, _signori_, reprit Grotto après avoir aspiré

une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par

quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la

politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était

frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie

noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La

reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit

Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus

comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait

si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à

Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du

roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre

caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de

Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses

son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa

place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père

avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage

si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé

chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à

celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit

une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit

jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé

d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands

d’Espagne, par les _hidalgos_ et les plus jolies femmes du royaume.

Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter.

Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour

d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit

de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus

flatteuses.

—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur Grimani. Me

trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de secrétaire d’ambassade,

j’entendis un soir au cercle de la cour l’impératrice Marie-Thérèse

répondre au reproche qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance

avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique a de cruelles

nécessités; _j’ai bien écrit à Farinelli_!»

—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette

prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux,

protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se

venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du

théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid

les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti,

sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli

était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa

dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des

réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer

les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour,

il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame

qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission

d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre

exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce

tailleur mélomane qui, pour se payer d’un habit magnifique qu’il lui

apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule

fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave

homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la

somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus:

«Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»

«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à

l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737,

le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles

III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois

de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce

théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé

dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale,

dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le

roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur

l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,»

dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement

avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure,

ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant

la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et

lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer

maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de

trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait

abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de

riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de

toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale,

quelque temps après, d’être renfermé au château Saint-Elme, où il

est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce

même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement

intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il

venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de

Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais

ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus

âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703,

tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était

déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son

condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,

_Achille in Sciro_, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de

chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille,

venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du

public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.

—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; _per Bacco!_ vous avez donc lu

Homère, mon cher Grotto?

—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le

vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge

Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent

le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il

commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures

approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves

avec un style si pathétique et si touchant, que la salle retentit de

bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse

flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la

grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.

—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de

raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la

première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque

prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de

Caffarelli, je me crus perdu. _Poveretto me_, m’écriai-je, _questo

è un portento!_ c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette

circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était

complétement dépourvue.

—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé

par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora

perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont

il chantait un air de la _Didone abbandonata_ que Vinci avait composé

pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de

l’_Artaserse_, du même compositeur:

E pure sono innocente....

dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour

de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y

est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal,

Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de

l’âge, en 1761[34].

«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la

mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec

une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé

avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs.

Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville

studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré

Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande

influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après

Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le

plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur

Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation

qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa

sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut

somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il

recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne

passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements

étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le

nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le _Rafaello d’Urbino_,

et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore

il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi

les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami

Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de

grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui

du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes

curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait

les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il

parlait volontiers de son séjour en Angleterre, où il avait connu

beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un

jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son

entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à

celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres

virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je

ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence

dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran

furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes.

S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si

touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère

de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un

public ravi.

«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je

dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie

pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en

1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il

se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet

air si fameux de Hasse:

Solitario bosco ombroso....

avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait

été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation:

«Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous

entendre!»

«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune,

l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération

que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer

tristement une existence qui avait été si complétement heureuse

jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la

cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant.

Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui

inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume

de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée,

appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec

dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa

jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus

grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré:

«Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour

quelques jours de bonheur passés avec _Luccinda_!» Il chantait devant

elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son

répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia

jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique

d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa

vie.

—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria,

ces deux vers de l’Arioste:

Che la cagion del suo caso empio e tristo,

Tutto venia per aver troppo visto,

ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»

—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli

est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un

groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une

muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau

on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer

l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli

tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et

au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers

tiré de l’Énéide de Virgile:

Primam merui qui laude coronam.

—_Signori_, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et

Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez

sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait

produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés

dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703,

tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils

ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en

1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato.

Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano

étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance

par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils

purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent

des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le

monde indécis, ne sachant auquel des deux _usignuoli_ donner la

préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un

goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa

vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait

égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre

étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier;

le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration;

et si Farinelli a été le chanteur des rois, des princes, des femmes

sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la

culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au

spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au

Tasse, et l’autre à Marini.

—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en

riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua

l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau

favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges

d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et

d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.

—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent

être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires

qui aient existé, l’un dans le chant tempéré et _di mezzo carattere_,

l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves

de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes

par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles

distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays:

dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de

Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto

plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux;

Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle

n’était encore qu’une enfant, et dont la voix de _mezzo soprano_ et le

beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est

allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par

le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori

de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était si remarquable

dans la _Didone_ de Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève

aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le

privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez

tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli;

Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’_Orfeo_

et d’_Alceste_; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur; _il

Porporino_, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner,

non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le

sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui

nous reste.

—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder,

répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir.

J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini

qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de

Farinelli et de Guadagni.

—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les

artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer,

avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis

Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au

moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que

nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante,

une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration

de l’Europe.»

Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle

s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant

une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se

leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de

sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant

le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On

reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il

était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on

apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la

politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût

savoir ce qu’il était devenu.

Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés

de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois

heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques

promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion

de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani,

la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison,

qui était amarrée au _traghetto_ de la Piazzetta. Son père s’y étant

placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y

monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit:

«Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée,

Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur,

sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit la

_gentildonna_ pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses

pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il

saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle

ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec

transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo

était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il

recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont

il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères

espérances et entr’ouvrit à son imagination un avenir de béatitude.

Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité

qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire

aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le

souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême

félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de

la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du

véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par

sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata,

sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant

de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet.

Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de

la _prima donna_, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en

face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait

une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la

témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait

ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle

recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant

sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée

briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former?

Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui

a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer

irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus

affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont

quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»

Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne

qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait les mariniers à travers

les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans

la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses

larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour

tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses

qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo

aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs

d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers

d’une chanson de Lamberti:

La troppo cara imagine

Sempre xe viva in mi,

Non vedo altro che ti,

Ti sola sento.

«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je

ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait

calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de

Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa

heureusement son esprit.

Le chevalier Sarti · 第 18 / 39 段