orchestres, réunis sous la conduite de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout
guilleret et plein d’empressement, vint offrir la main à la belle
Badoer et la fit monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de
musique orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait un air
de soprano d’un opéra _buffa_ de Galuppi, _la Calamita dei cuori_
(le malheur des cœurs), tout rempli de _gorgheggi_ et de caprices
mélodiques d’un raffinement ingénieux. L’air fut accompagné par
l’orchestre des jeunes filles, composé des meilleurs élèves _della
Pietà_, et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor, un
basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la voix splendide et
facile d’Hélène Badoer se déroulait avec aisance et tombait de point
d’orgue en point d’orgue, pareille à une cascade d’eau limpide qui
reflète dans ses lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle
accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges scintillants de
petites mines, de _vezzi amorosi_ et d’œillades assassines qui étaient
bien en harmonie avec ces paroles, d’un goût un peu risqué:
Noi altre femine,
Che siamo dritte,
Vogliamo gli uomini
Un poco storti.
Per le consorti
Non suono buoni
Quei dottoroni
Que fan zurlar[32].
En chantant cet air très-connu et très-populaire à Venise, comme
l’était presque toute la musique de Galuppi, Hélène Badoer excita
la gaieté de l’assemblée, qui partit d’un grand éclat de rire à
certains passages scabreux dont elle commentait le texte par une
pantomime expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise comme
un bienheureux en s’écriant de temps en temps: _Brava, Delinda!_
C’était le nom du personnage qui dans l’opéra de Galuppi disait l’air
en question. L’abbé était si content de la manière dont Hélène avait
rendu la musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat et
roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique, que Grotto ne
put s’empêcher de dire tout haut: «_Signori_, regardez un peu l’abbé!
voyez, il se prélasse, se rengorge et fait le gros dos _come un gatto
amoroso_, comme un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du
vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et la gaieté
générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors avait conservé la noble
sérénité de son maintien.
Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer en présence de
Lorenzo, la Vicentina s’avança avec assurance du fond de l’estrade,
et vint chanter aussi un air d’un autre opéra _buffa_ de Galuppi, _il
Mondo alla roversa_ (le monde à l’envers). D’un style non moins fleuri
que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les vicissitudes de
l’amour dans toutes les positions de la vie humaine et chez tous les
êtres inanimés:
La pecora, la tortora,
La passera, la lodola,
Amor fa giubilar.
Ces dernières paroles furent accentuées par la _prima donna_ avec un
_brio_ et une puissance de vocalisation qui excitèrent l’admiration du
public. Après un duo très-brillant pour deux sopranos que la Vicentina
et Hélène Badoer chantèrent ensemble, l’_accademia_ se termina par un
quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi.
En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin, une grande
partie de la société qui s’y était réunie alla se promener sur la place
Saint-Marc. Beata monta dans la gondole de son père avec le chevalier
Grimani, et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle
Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés sur la
_Piazetta_, qui était remplie de promeneurs, Beata accepta le bras du
chevalier selon l’usage de Venise, et Lorenzo donna le sien à Hélène,
dont le mari était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto
et Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc
offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée de la nuit. Des
cafés ouverts, des _casini_ remplis de convives, des concerts en plein
vent, des causeries, mille bruits divers et des épisodes nombreux de
galanterie facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne
qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait un
attrait nouveau. Beata cependant paraissait soucieuse au milieu de
cette foule étourdie, où elle ne voyait pas un ami qui pût l’aider
de ses conseils et partager les peines de son âme. Elle ne prêtait
qu’une oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait des
différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène Badoer, dont il
critiquait la tenue, plaisantant sur l’empressement qu’elle avait mis à
saisir le bras du jeune Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier
fit tressaillir la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement
de jalousie dont les natures les plus élevées ne sont pas exemptes.
Elle craignait d’ailleurs que le chevalier ne devinât en partie son
secret, et qu’il ne finît par comprendre la raison du retard qu’elle
apportait à leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait
sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre à la lettre
que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait si vivement touchée.
Pendant toute la soirée elle l’avait observé avec inquiétude, épiant sa
contenance vis-à-vis de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant
de vue. Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible aux
agaceries de la _prima donna_, et aurait voulu pouvoir récompenser par
un témoignage de satisfaction cette réserve mêlée de tristesse qu’elle
avait remarquée chez son frère d’adoption, et dont elle comprenait
si bien la cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo au
milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son âme: tant il
est impossible à la femme même la plus chaste d’échapper aux instincts
de sa nature, qui est d’aimer et de régner par l’amour qu’elle inspire.
Après une heure de promenade, le chevalier Grimani proposa à la
compagnie d’aller achever cette belle nuit au _Salvadego_, célèbre
_osteria_ qui donnait d’excellents soupers, et où aimaient à se
retrouver les plus grands personnages de l’État. L’invitation fut
acceptée avec empressement par l’abbé Zamaria et communiquée par lui
à quelques personnes qui avaient assisté à l’_accademia_ du palais
Grimani. Une table de vingt couverts fut bientôt servie, dans une
grande salle éclairée par des lampes suspendues à de petites corbeilles
de fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était assise
entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté d’Hélène Badoer et
du poëte Lamberti, la Vicentina entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui
occupait le milieu de la table en face du vieux sénateur Grimani et de
Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte François Gritti.
Les mets délicats, les pâtes légères arrosées de vins généreux, et
surtout de vin de Chypre, eurent bientôt ému l’imagination des convives
et établi entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand
plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient dans les festins
leurs querelles immortelles.
«Est-il vrai, _signori_, dit un convive d’une voix discrète, qu’il est
arrivé à Venise un prince illustre, un frère fugitif du roi de France?»
Surpris d’une pareille question, tout le monde leva les yeux sur celui
qui avait osé la faire dans un lieu public. C’était Girolamo Dolfin, le
mari d’Hélène Badoer, qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée,
et dont quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité
naturelle. Après un moment de silence, où chacun semblait interroger
son voisin sur l’opportunité d’un tel sujet de conversation: «C’est
très-vrai, répondit le chevalier Grimani, _il conte_ d’Artois est à
Venise depuis quelques jours, et la république se dispose à le recevoir
comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les honneurs dus à
son rang et à son infortune.
—_Ma_, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc bien mal en
France pour qu’un prince du sang soit obligé de venir chercher un
refuge en Italie?
—Ce n’est pas seulement la France qui est malade, répondit le sénateur
Grimani, père du chevalier, c’est toute l’Europe, et vous verrez
que l’Italie n’échappera qu’avec peine aux convulsions des idées
subversives qui circulent de toutes parts.
—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé Zamaria en levant
en l’air un verre de Murano rempli d’un excellent _rosoglio_ de Zara, à
la fermeté de son gouvernement qui ne se laisse point imposer par les
sophistes, _al nostro serenissimo principe_, Ludovico Manini, le cent
vingtième doge qui a l’honneur de présider aux destinées de ce pays, et
qui certes ne sera pas le dernier à porter la corne ducale et à jeter à
la mer Adriatique son anneau d’éternelle alliance.
—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un convive qui
jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république persiste à fermer
les yeux à la lumière, à vouloir s’isoler des grands événements qui se
préparent et qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra
bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, couarde et
surannée.»
Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles hardies était un
membre de la minorité du grand conseil, un ami intime de François
Pesaro, de cet homme courageux qui voulait forcer la république à
secouer la torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se
peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse contre le
gouvernement de la république, et tout le monde sut gré à Girolamo
Dolfin d’oser interrompre le cours de ces idées sombres en disant:
«On parle aussi de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine
Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, assure-t-on, que
son frère, l’empereur Léopold vînt à sa rencontre jusqu’à Venise.
—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste François
Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé _Candide_?
—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la philosophie la
plus profonde cachée sous les grâces d’un esprit inimitable.
—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre de fine raillerie
le récit d’un certain souper dans une auberge de Venise, qui pourrait
bien se renouveler de nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore,
qui n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas le plus à
plaindre aujourd’hui.
—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne pouvait guère
s’empêcher de faire une allusion à son art favori, les rois n’ont pas
tous le bonheur d’être chantés par un poëte comme Casti et mis en
musique par un Paisiello!
—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y a plus de
castrats, et, _senza castrati_, l’Italie est perdue, _l’Italia è
perduta_!»
A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le marasquin avait
un peu brouillé les idées, les convives poussèrent un éclat de rire
vraiment homérique. Grotto était plongé dans une sorte d’extase; il
gesticulait, se parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque
au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria, qui se roulait
sur sa chaise comme un fou et qui n’était pas homme à laisser échapper
une si belle occasion de ramener les esprits sur un sujet plus
agréable, lui dit de son plus grand sérieux: «_Ma, caro mio_, il me
semble que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous voulez bien le
dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?»
Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature à tempérer
l’hilarité des convives, parmi lesquels la Vicentina et Hélène Badoer
se faisaient surtout remarquer par leur gaieté bruyante. «Écoutez
donc, _signori_, reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant
son idée fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables
sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans la
familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans mes bras,
lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier le style et la
manière qui distinguaient chacun de ces incomparables virtuoses qui ont
émerveillé le monde, alors seulement on comprend toute la profondeur
du mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage de l’illustre
Pacchiarotti que voici, le dernier représentant qui nous reste de
la grande école. Qu’il dise si mes craintes sont exagérées et s’il
n’est pas juste de reconnaître que nous sommes à la veille de voir
disparaître un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie;
car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés, en
naissant, au dieu de la mélodie.
—O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche souriante et
toute pleine de paroles, votre gloire est bien plus ancienne que vous
ne croyez! Il est déjà question de vos ancêtres dans la Bible, et,
s’il faut en croire un historien, il y en avait beaucoup à la cour de
Sémiramis. La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux à Rome,
qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation du législateur. Je
pourrais même vous citer des vers très-irrévérencieux d’Horace contre
eux. On en a vu commander des armées, gagner des batailles et gouverner
l’empire romain, comme on assure que votre ami Farinelli a gouverné
les Espagnes; mais il n’est pas probable que le général de Justinien,
que le rival heureux de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de
Porpora. Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV^e siècle,
les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du pape, qu’on les
trouve également installés dans notre chapelle ducale de Saint-Marc,
dans celles de Saint-Antoine de Padoue et de plusieurs princes de
l’Europe, parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert
V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son service huit
sopranistes pour chanter les œuvres de son musicien favori, le
contemporain de Palestrina.
—On apprend toujours des choses nouvelles avec vous, monsieur
l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi d’une érudition aussi prompte
qu’abondante. Mes souvenirs ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent
à Bernachi, cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une école
célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré un rival redoutable.
—Mais où donc et en quelle année avez-vous connu Farinelli? répliqua
l’abbé, alléché par la curiosité.
—A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement avec son maître
Porpora contre Haendel et Senesino, et puis à Madrid, au comble de la
fortune. Je l’ai revu à Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le
15 juin 1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause.
—_Per Bacco!_ s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept ans
bien sonnés.
—Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret de n’être plus
le favori du roi d’Espagne. Ce grand homme a eu la faiblesse d’oublier
l’art qui avait fait sa gloire pour les honneurs fragiles du courtisan.
Il était plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait
décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI, que d’avoir été le
chanteur le plus étonnant du XVIII^e siècle. Il a passé ses dernières
années dans une tristesse profonde, bourrelé de regrets au milieu
d’une existence princière. Au moins, son condisciple et son rival,
Caffarelli, a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui était
excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et je lui pardonne
volontiers d’avoir fait mettre sur la façade d’un palais construit peu
de temps avant sa mort, cette inscription ambitieuse: _Amphion Thebas,
ego domum_.
—Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé Zamaria: _Ille
cum, tu sine_.
—Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je sais
positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine de cœur!...
—D’amour, répliqua l’intarissable abbé.
—Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon illustre ami Farinelli
a succombé à une passion funeste qu’il avait conçue pour la femme jeune
et belle de son neveu, qui était son héritier.
—_Oh! questa è bella!_ s’écria l’abbé en se renversant sur sa
chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur! Mais cette
histoire doit être remplie d’intérêt, et je suis sûr que la compagnie
entendrait avec plaisir le récit d’une passion aussi chaste que
malheureuse.
—Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous écouterons avec
intérêt une histoire qui paraît devoir être si piquante.
—Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances qui vous ont
rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant vingt-cinq ans de sa
vie, a consacré ses talents à endormir les rois d’Espagne Philippe V,
de triste mémoire, et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI.
—_Signori_, dit Grotto après s’être longtemps frotté les yeux comme
un homme qui, réveillé en sursaut, aurait de la peine à saisir le fil
de ses idées, les circonstances qui m’ont mis en relation avec Carlo
Broschi, connu dans le monde entier sous le nom de Farinelli, sont
bien simples, et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je suis
né dans un village près de Naples, dans le pays même de Farinelli,
de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico, d’Aprile, je ne sais dans
quel mois de l’année 1718. Je suis le fils d’un pauvre marchand
d’oiseaux qui, toutes les semaines, allait vendre sur le marché de la
capitale des merles, des pinsons, des sansonnets, des _canarini_ et
des _cardeletti_ ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère eut un rêve
où la vierge Marie lui apparut du haut des cieux et lui ordonna de
faire aussi de son enfant un rossignol des quatre saisons, agréable au
Seigneur. Pieuse et très-dévote à la _santa vergine Maria_, ma mère
obéit, et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive sur
le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du ciel, cette fois,
empêcher le sacrifice.
—Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique!
—Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans, j’entrai au
conservatoire _di Santo-Onofrio_ de Naples, alors dirigé par Léo,
d’illustre et douce mémoire. J’y appris la musique, la composition,
et j’étudiai l’art de chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le
maître de Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo.
Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant les espérances de ma
mère qui voulait me faire entrer dans une chapelle, je m’élançai dans
la carrière en débutant au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de
Pergolèse, _Adriano in Siria_. J’y remplissais un rôle de femme, et,
malgré la beauté du diable dont j’étais doué, car j’avais à peine seize
ans, on me trouva le nez trop gros pour représenter une coquette qui
devait enchaîner à ses pieds un empereur romain.»
A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat de rire en
s’écriant: «Ah! _maestro_, que vous deviez être beau cependant sous le
riche costume d’une princesse orientale!
—Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses, continua Grotto
sans se déconcerter, je quittai Naples deux jours après la mort de
Pergolèse, dont le tendre et mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le
16 mars 1736. Je fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini,
_Ercole amante_, en chantant pour la première fois _da primo musico_.
Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène; mais, dans une scène
capitale où je provoquais mes amis à partager mes travaux, je restai
court.... et ne pus achever cette phrase: _Compagnons d’Alcide,
avez-vous du cœur?_ En me voyant la bouche toute grande ouverte,
tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries cruelles et
s’écria: _Si, si, abbiamo cuore_, nous avons le courage de t’attendre,
_Ercolino innamorato!_ Je m’enfuis de la scène épouvanté, et partis
le soir même pour l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant
de l’année 1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli,
pour qui j’avais une lettre de recommandation. Il m’accueillit avec
bonté, m’encouragea de ses conseils et de sa bourse, car il n’était pas
moins généreux que sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des
sommes fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre. On
le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages se disputaient
l’honneur de le posséder dans leurs palais. Il allait souvent chanter
à la cour, où les princesses de la famille royale ne dédaignaient pas
de l’accompagner au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme
que Farinelli a excité à Londres pendant les deux années qu’il a
passées dans cette ville, de 1734 à 1736, il me suffira de citer ce
mot qu’un Anglais prononça à haute et intelligible voix, pendant une
représentation de l’_Artaxerxès_ de Hasse: _Il n’y a qu’un Dieu et
qu’un Farinelli!_
«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le 25 janvier
1705. D’une figure charmante, grand, élancé, plein de grâce et de
distinction, sa personne ajoutait au prestige de la plus belle voix de
soprano qui ait jamais existé. Elle avait une étendue de presque trois
octaves, depuis le _do_ au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme
supérieur, et cet immense clavier de notes aussi pures que le cristal
était d’une égalité parfaite. Aucune difficulté, aucun artifice de
vocalisation ne lui était impossible: il accomplissait les tours les
plus scabreux et les plus _intrecciati_, le sourire sur les lèvres,
et sans que son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était
lumineux comme celui de l’alouette, et sa respiration si longue et si
puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait lutter avec lui. Tout le
monde sait que lorsque Farinelli débuta à Rome en 1722 dans un opéra
de son maître Porpora, il soutint, contre un trompette allemand fort
célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme de ce public
atrabilaire et capricieux, dont j’ai eu tant à me plaindre. Dans un
air avec accompagnement de trompette obligé, que Porpora avait composé
expressément pour la circonstance, il y avait un point d’orgue sur une
note culminante qui, après avoir été attaquée, insensiblement enflée,
et longtemps suspendue dans l’espace par la trompette, fut reprise par
le chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après de
nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer vaincu. Porpora ménagea
encore à son élève chéri un triomphe de ce genre à son début à Londres
en 1734, où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le chanteur
favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la délicieuse Faustina.
A ces dons de la nature, à ces miracles de bravoure d’un gosier
incomparable où il n’a été surpassé que par Caffarelli, il joignait une
sensibilité exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a
que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette partie morale
de l’art de chanter. Ah! _signori_, s’écria Grotto avec émotion en se
frappant le front de ses deux mains comme pour en faire jaillir des
souvenirs ineffaçables, il fallait lui entendre dire: _Pallido è il
sole_ et _Per questo dolce amplesso_, deux airs de Hasse, que le roi
d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, pour avoir une
idée de ce virtuose admirable qui aurait charmé les anges du ciel!
«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je ne me sentais
plus de vocation, j’acceptai avec empressement la proposition que me
fit Farinelli de le suivre en Espagne en qualité d’accompagnateur;
car, bien qu’il fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à
s’accompagner lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris dans les
derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut aussitôt mandé à la
cour de Versailles, où il chanta devant le roi Louis XV, qui fut si
émerveillé de son talent, qu’en témoignage de sa satisfaction il lui
envoya son portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en 1750,
Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, princesse
de Saxe, qui était passionnée pour la musique; il chanta plusieurs
fois au concert spirituel, avec non moins de succès que son rival
Farinelli, mais il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de
prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV qu’une simple
boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au gentilhomme chargé de lui
remettre ce cadeau: «Eh quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me
donner? Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, répondit
le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent de son portrait qu’aux
ambassadeurs.—De tous les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de
Porpora, «on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été rapporté
au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais la grande-dauphine, plus
sévère, manda le chanteur dans ses appartements, et, après lui avoir
donné un riche diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il
est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je vous engage à
en profiter.» Caffarelli dut quitter Paris plus promptement qu’il ne
l’aurait voulu.