d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé
m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est
digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es
donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et
les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne
te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie
de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la
_stella mattutina_ qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé
de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant
ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de
visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses
lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il
apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une
passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle
d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je
dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus
frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier
Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses
vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de
la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la
réalisation de mon rêve insensé?»
Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par
l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea
presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins
sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt
toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins
avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte
intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait
complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment
s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières,
qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il
avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la
lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un
regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la
cruelle incertitude qui l’agitait.
Une grande fête ou _accademia_ devait avoir lieu, sous peu de jours,
au palais Grimani. Le prétexte de cette _accademia_, où était invitée
toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance
de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer
l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la
famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier
Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la
résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis
quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était
situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable
de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second
palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille,
joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et
architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous
les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un
peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe,
grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de
la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût
lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol
et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société
miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile
de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part
ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer
dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence
avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X^e
siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit
surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui
garnissent les deux rives du _Canalazzo_. Dans la première époque,
on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce
chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la
basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de
Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer
ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVI^e siècle, est le produit
de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation.
C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio
da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le
_Fondaco dei Tedeschi_[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands
artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde,
firent de Venise un lieu d’enchantement et
Del genio uman la più sublime figlia,
comme l’a qualifiée Alfieri.
La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était
particulièrement connue par son goût et la protection généreuse
qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue
prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi
dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand
nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages
considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat
et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu
ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les
peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XV^e siècle,
Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent
les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a
existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également
au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque
du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani
avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le
théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril
1569 _i Pazzi amanti_, un des premiers opéras bouffons que mentionne
l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le
goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur
haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la
vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la
poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat
de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement.
Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours
si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de
Pierre Aaron, l’auteur célèbre du _Toscanello della musica_, qui a
précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de
Padoue sur la fin du XVI^e siècle, qui attira dans la cathédrale de
cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps;
Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait,
faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une _brigata_
d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui,
ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIII^e siècle,
protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa
de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout
l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo
était le rendez-vous des meilleurs _dilettanti_ et des virtuoses les
plus célèbres de l’Italie.
Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes
d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur
chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient
souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste
de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la
famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison.
L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’_accademia_
qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où
l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge
de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles
choisies dans les quatre _scuole_, l’_Ospedaletto_, _i Mendicanti_,
_gl’Incurabili_ et _la Pietà_, plusieurs chanteurs et instrumentistes
de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de
Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société
de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les
Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms
illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à
cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti,
de Mazzola, auteur du poëme ingénieux _i Cavei di Nina_ (les cheveux
de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de
gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue _la Briglia d’oro_
(la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins
exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini
a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de _concetti
amorosi_.
Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani,
rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises,
causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque
mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les
plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art
et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où
Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement
le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui
aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces _gentildonne_
éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces
chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de
la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les
portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno
qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du
chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une
noble tristesse.
Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche
d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et
belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens
des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces
cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur
un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait
un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la
santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait
sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de
soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart
semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail
dont elle jouait avec _maestria_, en l’ouvrant et en le fermant avec
fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on
avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et
dans laquelle on voyait une _gentildonna_ entourée d’un cercle de
_zerbinotti_ ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos
agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été
présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène
Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari
avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa
belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands
yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre
d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une
main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de
femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul
Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue
et très-sonore, elle chantait avec plus de _brio_ que de sentiment, et
dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de
sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de
l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties
tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût
voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux
mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles
insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères,
qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches
voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux
séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène
Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder
curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition
du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante
créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si
elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes
sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa
part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les
instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons
enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une
Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer,
c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.
Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son
arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire
de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout
fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs
fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la
petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe
d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie
respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en
était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif
d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent
une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif
de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie.
Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre
Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle _gentildonna_,
qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis
son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous
composez un _opera buffa_ ou un _opera seria_, qu’on ne vous voit
plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour
des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses
regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée.
Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous
aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter
ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort
ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux
maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont
disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire
porter le deuil. _Io me ne rido!_ je me moque bien de ces lamentations
égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en
musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.»
Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du
groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une
troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était
sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos,
tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer
familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de
paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le
caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes
n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par
convenance, qu’à de rares intervalles.
Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint
interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses:
c’étaient les jeunes élèves des _scuole_ qui faisaient leur entrée et
se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance.
Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel
elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les
surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en
amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des
instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui
jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et
même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au
milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les
élèves de l’école des _Mendicanti_, on remarquait la Vicentina, qui
n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec
Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano.
Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de
cette _accademia_, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école
vénitienne.
Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro
Galuppi, surnommé _il Buranello_, parce qu’il était né dans l’île de
Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école
_degl’Incurabili_, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes,
puisque les _scuole_ de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune
encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par
la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître
de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762,
directeur de l’école des _Incurables_ quelques années après la mort de
l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être
appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour
dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée
dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et
de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine,
blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle
famille. Adoré de ses jeunes élèves des _Incurables_, fort recherché
dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable
sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération,
Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse
la gaieté, le _brio_ et le feu qui caractérisent ses compositions.
Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt,
et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être
considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne
musique, disait Galuppi, consiste dans _la beauté_, _la clarté_ et _la
bonne modulation_.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la
clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se
distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne?
Galuppi a écrit des opéras _seria_, des oratorios, divers morceaux de
musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre
considérable d’opéras _buffa_, où son imagination riante et facile
était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des
genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style
de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère
beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa
musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son
contemporain, une sorte de lumière _blonde_ et souriante, qui n’est
pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette
puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au
doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de
quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de
demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise,
a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque
l’opéra _buffa_ est presque né à Venise, vers le milieu du XVI^e
siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques
de Jean Croce, surnommé _il Chiozetto_, qui vivait à la fin du XVI^e
siècle; dans l’_Anfiparnasso o comedia armonica_, d’Horace Vecchi, et
surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: _I Pazzi amanti_, qui
fut représenté au palais Grimani en 1569.
Comme directeur de l’école _degl’Incurabili_, dont la belle église, qui
n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi
composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre
d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa _Maria Madalena_, à six
voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction
au fameux _Miserere_ de Hasse, qui avait été également directeur
de cette école au commencement du XVIII^e siècle. _Daniel dans la
fosse aux lions_ fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette
composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant
du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant
et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il
composa _Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis_, où le cantique
des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier
oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand
éclat sous sa direction, c’est _Moïse de retour du mont Sinaï_, qui
fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on
chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi:
_Il Ritorno di Tobia_, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo
Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs
vénitiens du XVIII^e siècle.
Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut
souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée,
et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému
jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et
d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des _scuole_ chantèrent avec
un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de
parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un
à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine,
aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des
meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de
cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir
d’exclamations et de _portamenti_ ambitieux qui firent tressaillir
Pacchiarotti sur sa chaise curule. _Poveretto me!_ s’écria tout bas
le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées
comme du parchemin; mais la _prima donna_ était trop préoccupée de
Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde
aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec
Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès,
et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son
sort et sa gloire.