Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put contenir

d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé

m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est

digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es

donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et

les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne

te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie

de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la

_stella mattutina_ qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé

de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant

ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de

visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses

lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il

apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une

passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle

d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je

dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus

frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier

Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses

vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de

la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la

réalisation de mon rêve insensé?»

Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par

l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea

presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins

sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt

toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins

avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte

intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait

complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment

s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières,

qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il

avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la

lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un

regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la

cruelle incertitude qui l’agitait.

Une grande fête ou _accademia_ devait avoir lieu, sous peu de jours,

au palais Grimani. Le prétexte de cette _accademia_, où était invitée

toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance

de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer

l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la

famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier

Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la

résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis

quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était

situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable

de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second

palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille,

joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et

architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous

les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un

peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe,

grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de

la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût

lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol

et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société

miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile

de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part

ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer

dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence

avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X^e

siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit

surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui

garnissent les deux rives du _Canalazzo_. Dans la première époque,

on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce

chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la

basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de

Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer

ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVI^e siècle, est le produit

de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation.

C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio

da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le

_Fondaco dei Tedeschi_[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands

artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde,

firent de Venise un lieu d’enchantement et

Del genio uman la più sublime figlia,

comme l’a qualifiée Alfieri.

La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était

particulièrement connue par son goût et la protection généreuse

qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue

prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi

dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand

nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages

considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat

et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu

ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les

peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XV^e siècle,

Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent

les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a

existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également

au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque

du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani

avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le

théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril

1569 _i Pazzi amanti_, un des premiers opéras bouffons que mentionne

l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le

goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur

haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la

vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la

poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat

de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement.

Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours

si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de

Pierre Aaron, l’auteur célèbre du _Toscanello della musica_, qui a

précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de

Padoue sur la fin du XVI^e siècle, qui attira dans la cathédrale de

cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps;

Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait,

faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une _brigata_

d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui,

ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIII^e siècle,

protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa

de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout

l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo

était le rendez-vous des meilleurs _dilettanti_ et des virtuoses les

plus célèbres de l’Italie.

Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes

d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur

chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient

souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste

de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la

famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison.

L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’_accademia_

qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où

l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge

de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles

choisies dans les quatre _scuole_, l’_Ospedaletto_, _i Mendicanti_,

_gl’Incurabili_ et _la Pietà_, plusieurs chanteurs et instrumentistes

de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de

Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société

de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les

Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms

illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à

cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti,

de Mazzola, auteur du poëme ingénieux _i Cavei di Nina_ (les cheveux

de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de

gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue _la Briglia d’oro_

(la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins

exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini

a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de _concetti

amorosi_.

Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani,

rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises,

causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque

mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les

plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art

et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où

Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement

le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui

aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces _gentildonne_

éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces

chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de

la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les

portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno

qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du

chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une

noble tristesse.

Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche

d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et

belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens

des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces

cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur

un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait

un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la

santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait

sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de

soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart

semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail

dont elle jouait avec _maestria_, en l’ouvrant et en le fermant avec

fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on

avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et

dans laquelle on voyait une _gentildonna_ entourée d’un cercle de

_zerbinotti_ ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos

agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été

présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène

Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari

avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa

belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands

yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre

d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une

main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de

femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul

Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue

et très-sonore, elle chantait avec plus de _brio_ que de sentiment, et

dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de

sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de

l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties

tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût

voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux

mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles

insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères,

qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches

voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux

séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène

Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder

curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition

du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante

créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si

elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes

sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa

part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les

instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons

enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une

Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer,

c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.

Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son

arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire

de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout

fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs

fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la

petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe

d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie

respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en

était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif

d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent

une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif

de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie.

Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre

Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle _gentildonna_,

qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis

son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous

composez un _opera buffa_ ou un _opera seria_, qu’on ne vous voit

plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour

des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses

regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée.

Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous

aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter

ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort

ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux

maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont

disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire

porter le deuil. _Io me ne rido!_ je me moque bien de ces lamentations

égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en

musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.»

Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du

groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une

troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était

sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos,

tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer

familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de

paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le

caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes

n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par

convenance, qu’à de rares intervalles.

Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint

interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses:

c’étaient les jeunes élèves des _scuole_ qui faisaient leur entrée et

se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance.

Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel

elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les

surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en

amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des

instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui

jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et

même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au

milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les

élèves de l’école des _Mendicanti_, on remarquait la Vicentina, qui

n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec

Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano.

Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de

cette _accademia_, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école

vénitienne.

Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro

Galuppi, surnommé _il Buranello_, parce qu’il était né dans l’île de

Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école

_degl’Incurabili_, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes,

puisque les _scuole_ de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune

encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par

la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître

de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762,

directeur de l’école des _Incurables_ quelques années après la mort de

l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être

appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour

dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée

dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et

de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine,

blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle

famille. Adoré de ses jeunes élèves des _Incurables_, fort recherché

dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable

sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération,

Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse

la gaieté, le _brio_ et le feu qui caractérisent ses compositions.

Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt,

et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être

considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne

musique, disait Galuppi, consiste dans _la beauté_, _la clarté_ et _la

bonne modulation_.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la

clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se

distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne?

Galuppi a écrit des opéras _seria_, des oratorios, divers morceaux de

musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre

considérable d’opéras _buffa_, où son imagination riante et facile

était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des

genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style

de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère

beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa

musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son

contemporain, une sorte de lumière _blonde_ et souriante, qui n’est

pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette

puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au

doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de

quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de

demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise,

a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque

l’opéra _buffa_ est presque né à Venise, vers le milieu du XVI^e

siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques

de Jean Croce, surnommé _il Chiozetto_, qui vivait à la fin du XVI^e

siècle; dans l’_Anfiparnasso o comedia armonica_, d’Horace Vecchi, et

surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: _I Pazzi amanti_, qui

fut représenté au palais Grimani en 1569.

Comme directeur de l’école _degl’Incurabili_, dont la belle église, qui

n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi

composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre

d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa _Maria Madalena_, à six

voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction

au fameux _Miserere_ de Hasse, qui avait été également directeur

de cette école au commencement du XVIII^e siècle. _Daniel dans la

fosse aux lions_ fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette

composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant

du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant

et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il

composa _Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis_, où le cantique

des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier

oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand

éclat sous sa direction, c’est _Moïse de retour du mont Sinaï_, qui

fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on

chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi:

_Il Ritorno di Tobia_, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo

Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs

vénitiens du XVIII^e siècle.

Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut

souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée,

et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému

jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et

d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des _scuole_ chantèrent avec

un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de

parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un

à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine,

aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des

meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de

cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir

d’exclamations et de _portamenti_ ambitieux qui firent tressaillir

Pacchiarotti sur sa chaise curule. _Poveretto me!_ s’écria tout bas

le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées

comme du parchemin; mais la _prima donna_ était trop préoccupée de

Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde

aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec

Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès,

et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son

sort et sa gloire.

Le chevalier Sarti · 第 16 / 39 段