un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup
l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son
imagination. Il écouta d’abord avec quelque distraction cette voix
dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais
à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et
traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir
à ce _lamento_ d’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit,
prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que
je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte
avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»
A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce
qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit
brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.
—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous
mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»
Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé
la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même
temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts,
l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être.
Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois
l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chant
_che nell’anima risuona_. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait
d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.
Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier
de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement
vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la
mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se
rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient
comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs
gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, des _addio_ et
des _felice notte_ à n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient,
s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient des _lazzi_ où
respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.
«_Guarda sta furbetta_, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la
Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de
l’œil, _come ci fa l’occhietto_!
—Ne t’y fie pas, _compare_, car elle est presque aussi trompeuse que
la mer, _che il mare infido_.
—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier
interlocuteur en riant.
—_Taci, bricone_, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète,
tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme
deux oiseaux dans leur nid.
—_Che bella vita!_ répondit le premier d’une voix encore plus basse,
et qu’ils sont heureux, _per Bacco!_ de pouvoir lire sans lunettes dans
le livre d’amour.
—Et toi, _birbante_, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec
un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’un _cannocchiale_ ou
lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que
je t’ai vu _cocolare_ ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour
le pays du gingembre et de la cannelle!»
Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au
naturel cette _comedia dell’arte_ que les Italiens ont colportée
dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est
qu’une pâle imitation, n’empêchaient pas des _conversazioni_ et des
monologues d’un ordre plus élevé.
«_Che vita beata!_ disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de
posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est _il paradiso_, et nous
n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.
—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de
vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que
nos lagunes?»
A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase
qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des
agaceries et des _rimproveri_ aussi légers que l’air qui effleurait
les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans
son introduction du _Roi Théodore_, ait su rendre _il dolce mormorio_
et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise,
qui faisait dire à Sansovino dès le XVI^e siècle: «La musique avait
véritablement son siége dans notre ville!» (_La musica aveva la sua
propria sede in questa città!_)
Ces barcarolles et ces _arie di batello_, qui formaient la musique
populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes.
Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère
mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la
république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les
croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait
épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes,
et Rossini en a imité le caractère dans l’admirable _canzone_ que
chante le gondolier au troisième acte d’_Otello_. Les autres, plus
gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient
le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui ont
cultivé ce genre facile. Tels étaient _il Chiozzetto_ (Jean Croce),
Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna,
et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement
que le rasoir, et qui au commencement du XVIII^e siècle eut une vogue
étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque
renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme
les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes
reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les
autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de
sorbets et de concerts.
Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces
gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans
que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent
de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire
qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal
brillaient dans le lointain, déjà le _bisbiglio_ et les frémissements
de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’un
_traghetto_ Lorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole
et disparut comme un rayon de l’idéal.
............_Ave
Maria_, cantando; e cantando vanio
Come per acqua cupa cosa grave[29].
IV
FARINELLI ET LES SOPRANISTES.
Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans le tourbillon de
Venise et s’abandonnait aux séductions de la Vicentina, la tristesse
de Beata s’accroissait chaque jour, malgré les efforts qu’elle faisait
pour étouffer le sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les
distractions du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir auprès de
son père, dont les préoccupations politiques accablaient la vieillesse,
ne parvenaient à affaiblir l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo.
Elle avait beau se dire intérieurement qu’une pareille affection ne
pouvait avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans sa vie
une source d’amertumes et de douleurs: plus elle sentait avoir raison
contre sa propre faiblesse, et moins elle réussissait à s’en guérir.
C’est qu’il en est de l’amour comme de toutes les choses belles; rien
ne semble le justifier complétement aux yeux de la raison pratique.
C’est un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant plus qu’il
paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui trouver des titres
qui légitiment son empire. _Il est parce qu’il est_, comme la fleur des
champs et le Dieu créateur.
Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il se trouvait
à Venise, les dangers qu’il courait au milieu de tant de séductions,
et la jalousie dont Beata ne pouvait se défendre, en voyant un
jeune homme, qu’elle avait jusqu’alors conduit par la main comme
une fée bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de
l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait son cœur
d’une affliction d’autant plus grande qu’elle n’avait personne à qui
se confier. Discrète, réservée, attentive à se préserver des regards
curieux, elle gémissait en silence sans oser prendre un parti décisif.
Les femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter les
douleurs présentes de la vie, manquent, en général, de l’énergie
nécessaire pour les éviter. Elles savent souffrir avec résignation
et n’ont pas le courage de repousser la main qui s’appesantit sur
elles. Victimes souvent admirables, elles n’osent articuler un mot
qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait pu le dire ni
à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté comme d’une velléité sans
importance, ni à son père le sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre
d’éveiller la susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur
elle-même, cette noble fille se consumait dans une lutte douloureuse
dont rien ne pouvait la distraire, ni les conseils d’un ami, ni le
recours à des consolations d’un ordre supérieur. Nous touchons ici à un
point très-délicat du caractère de Beata.
Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue presque en naissant,
la fille du sénateur avait été élevée par des subalternes, sous la
direction de son père et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu
sévére où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que l’instinct
de la nature, Beata avait puisé une instruction variée, l’habitude de
se recueillir et de se rendre compte des actes qu’elle accomplissait.
La fréquentation des hommes supérieurs, les livres et le monde qui
l’entourait, avaient développé ce penchant à la réflexion, sans altérer
ni la modestie de son langage, ni la soumission de son esprit aux
règles qui imposent à notre curiosité un frein salutaire. Mais si
Beata pratiquait avec mesure les grands principes du christianisme,
qui traverse l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique,
si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions de
l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et la profondeur
touchante de ses rites, enfin si elle acceptait sans murmure les
usages de son temps et de son pays, c’était bien moins de sa part la
manifestation d’une foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La
religion contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait comme
un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline nécessaire de
la vie, une solution consolante du problème de notre destinée, plus
encore qu’une vérité supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et
aussi chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se rendait
pas compte de la nature de ses sentiments sur des questions aussi
redoutables. Elle priait, s’humiliait, mais sans trouver peut-être dans
l’accomplissement de ce devoir de bienséance publique l’apaisement
intérieur qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange
de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, le caractère
de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, et elle apportait
dans toutes ses actions cette réserve pleine de charmes où l’on
reconnaissait la fille d’un patricien. Sa religion, qui n’avait rien de
bien précis ni d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée
qui se complaît dans le culte des sentiments aimables; ses prières
montaient au ciel comme un encens et se confondaient avec le souffle de
l’amour.
Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu à ses études
et qu’il passait des journées entières hors du palais, elle fut
saisie d’une inquiétude extrême. N’osant pas questionner directement
l’abbé Zamaria sur les nouvelles relations qu’avait pu contracter son
jeune élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer sur
le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle épiait avec
anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait pas marcher dans
sa chambre, qui était au-dessus de son appartement, elle était agitée
et sonnait sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour avoir
occasion de parler de lui.
«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, Lorenzo est-il
rentré?
—_Signora_, répondit la camériste sans se douter de l’effet produit
par ses paroles, _il signor_ Lorenzino n’a plus besoin qu’on s’inquiète
de son sort ni qu’on lui indique son chemin. Il connaît maintenant
Venise mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et tombe dans
les lagunes, soyez sans crainte, les _gentildonne_, et surtout la
belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, iront le pêcher elles-mêmes
jusqu’au fond de l’Adriatique.»
Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui avait projeté dans
son cœur une clarté sinistre, Beata se sentit défaillir. Elle se jeta
sur un canapé qui était auprès de son lit, se couvrit le visage de ses
deux mains, et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui
porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était trop forte
pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient soulagée. Oh!
qu’elle eût été heureuse si elle avait pu s’agenouiller aux pieds
d’une madone et lui confier le secret de sa vie!
Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la noble fille, ne
voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put y tenir davantage. Elle prit
un masque, entra furtivement dans un gondole de place, et se mit à
parcourir Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle aller? Elle
n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la jalousie, elle ordonne
aux _barcaroli_ de la conduire vers Murano. Elle descend machinalement
au _casino di San-Stefano_, bien étonnée de se trouver pour la première
fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante dans un
_camerino_, se fait servir quelques rafraîchissements, et s’abandonne
à ses tristes pensées. Elle y était à peine depuis quelques minutes,
que son attention fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet
voisin. Elle écoute en tressaillant, met son masque, s’avance vers
la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo avec une femme. Ses yeux se
troublent, ses genoux fléchissent, et elle tombe évanouie sur le
carreau. Elle se relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter
ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler une goutte,
tant l’émotion avait contracté son gosier. L’oreille collée contre
la cloison qui sépare les deux cabinets, Beata s’efforce de saisir
quelques-unes des paroles échangées entre ses deux voisins; mais sa
respiration haletante l’empêche de percevoir autre chose que des sons
inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand silence. Beata s’en
inquiète, revient se placer à la fenêtre du cabinet, et voit Lorenzo
dans les bras de la Vicentina! Elle recule à ce spectacle, et se sauve
épouvantée, en jetant sur la table sa bourse remplie de _zecchini_ d’or.
Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps immobile sans dire
un mot aux _barcaroli_ qui lui demandaient où il fallait la conduire.
«Où vous voudrez,» répondit-elle après un assez long silence. Puis,
se reprenant aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; dussé-je
y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, répondant à son cœur
déchiré. Elle resta ainsi en face du jardin de San-Stefano jusqu’à
la nuit, les yeux attachés à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina
étaient voluptueusement accoudés. Lorsque les ombres du soir lui eurent
dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna lentement de ce
lieu funeste, comme une colombe blessée aux sources de la vie. Prenant
le chemin de Venise, elle s’arrêta un instant au milieu de la mer
silencieuse, où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui réveilla
Lorenzo de son ivresse.
Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! La honte, le
remords, l’amour trahi dans ses plus chastes espérances, déchirèrent le
cœur de Beata. Rentrée furtivement dans son palais sans que personne se
fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout habillée sans
répondre un mot aux questions pleines de sollicitude que lui adressait
Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, lui dit-elle, je n’ai besoin de
rien; tu peux te retirer.»
Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle ne pouvait
s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta dans l’antichambre
une partie de la nuit à épier le moment où l’on pourrait réclamer ses
services. Beata ne pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées
sur sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur prêt à
se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés d’exclamations
douloureuses, qui seules décelaient l’agitation extrême de son âme. Sa
vie, si courte encore, et pourtant si remplie, se déroulait devant
elle comme une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette belle
nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit par la destinée, et
cette soirée charmante où son frère d’adoption pleurait derrière un
citronnier de la villa Cadolce, larmes délicieuses qui avaient éveillé
sa pudeur endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers!
«Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, après avoir
épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je pas rebuté par la
froideur de mon maintien? N’ai-je pas refoulé dans son cœur l’aveu
d’un sentiment dont ses regards timides me révélaient chaque jour
l’existence? N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand
un mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, docile
et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence des séductions
vulgaires dont il est devenu la victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle
en sanglotant, c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»
Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire explosion
de douleur, et Teresa ne put contenir plus longtemps son inquiétude.
«Signora, dit la camériste en ouvrant discrètement la porte de sa
maîtresse, pardonnez à mon zèle si je viens vous importuner encore de
ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? continua Teresa, tout
attendrie de l’agitation extrême où elle voyait Beata, ordinairement si
calme et si sereine. Je ne vous reconnais plus.
—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit Beata en se
laissant tomber sur une chaise et en se couvrant le visage de ses
deux mains, mouvement qui lui était naturel. Je ne suis plus la même,
reprit-elle d’une voix étouffée.
—Oserai-je demander à la signora si le chevalier Grimani est pour
quelque chose dans ce changement si extraordinaire?
—Plût à Dieu! _volesse il cielo!_ s’écria Beata avec vivacité; je ne
serais pas si à plaindre!»
Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit naître tout à
coup dans son esprit, Teresa n’osa plus continuer ses questions, et
resta muette devant sa maîtresse désolée. Un long silence succéda à
cette scène douloureuse. Beata n’était pas moins étonnée de son aveu
involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; et ces
deux femmes, si différentes et si éloignées l’une de l’autre par le
caractère et la condition, confondaient maintenant leur âme dans une
préoccupation commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment,
et ne peut être longtemps comprimée dans le cœur où elle a pris
naissance sans le dévorer ou le briser en éclats. Beata avait laissé
échapper le secret de sa vie, que Teresa était bien loin de soupçonner:
consternées l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était
faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre de se regarder
en face et de se dire tout haut ce qu’elles éprouvaient. Plongées
dans une demi-obscurité propice aux tendres aveux, et dans un silence
éloquent qui n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui
s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de la nuit profonde,
ces deux femmes, montées comme deux harpes à l’unisson d’un sentiment
presque analogue, formaient un de ces doux et mystérieux accords qui
absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister le contraste
des caractères. La douleur de Beata, les tristes pressentiments et
la sollicitude de Teresa pour sa noble maîtresse, se peignaient dans
leurs regards, dans l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient
leurs attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier acte
d’_Otello_ entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, dans un
ensemble exquis, cette mélancolie touchante de l’amour qui ne peut se
contenir et qui cherche dans les épanchements de l’amitié un aliment à
sa propre douleur:
Quanto son fieri i palpiti,
Che desta in noi l’amor!
Quelque temps après cette fatale journée de Murano et la scène
douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et Teresa, Lorenzo prit une
résolution qui n’était pas moins hardie que son émancipation précoce.
Honteux de sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure
qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés qui avaient
déposé dans son cœur une amertume ineffaçable, il conçut la pensée de
se jeter aux pieds de sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais,
en réfléchissant à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré par
son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il devait à Beata, il
comprit, non sans peine, qu’une pareille démarche de sa part laisserait
supposer que la noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de
sa conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance de Beata
à son égard, la froideur de son maintien, les rares paroles qu’elle
daignait lui adresser, n’étaient-elles pas des signes évidents de son
indifférence pour le fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu
s’occuper un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne
pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs et des plaisirs
de Venise? Dans cette perplexité cruelle, entre la crainte d’essuyer
un affront qui aurait humilié son orgueil et l’amour dont la voix
impérieuse soulevait son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo
transigea avec sa première idée, et dans un moment de transport et de
fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre qu’on va lire:
«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait vivre plus longtemps
sous le poids de votre disgrâce, d’implorer son pardon et de vous
demander ce qui a pu lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous,
ange consolateur, qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse,
ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, après avoir soustrait
mon corps aux vicissitudes de la fortune! Que vos regards _pietosi_
ne se détournent plus de moi! Ne repoussez pas les hommages et la
reconnaissance d’un cœur plein de votre image, et dont le plus grand
crime est de trop vous adorer. Si quelques irrégularités de ma conduite
ont mérité votre désapprobation, si ma présence dans votre palais
vous est importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes fautes,
j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès d’une mère chérie
dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre affection. Noble femme, Beata,
pleine de grâce et de douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez
pas dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et soyez pour moi
comme cette divine créature dont parle le poëte de l’expiation et du
paradis:
A noi venia la creatura bella
Bianco vestita e nella faccia quale
Par tremolando mattutina stella[30].»
Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui exprimait
assez heureusement les sentiments et les tendances d’esprit de notre
adolescent, fut remise par lui à Teresa, mais avec une gaucherie
timide qui éveilla la malice de la soubrette.
«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton ironique et avec
cette jalousie secrète d’une femme et d’un subalterne qui voit un
parvenu occuper le cœur de sa maîtresse.
—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si facilement
irritable. Fais ton devoir, et n’en demande pas davantage.
—Voyez-vous ce _bambino_! dit Teresa tout bas en elle-même après le
départ de Lorenzo, qui s’était éloigné sans attendre sa réponse: il
fait déjà _il padron della casa_.» Teresa, qui était après tout une
assez bonne fille fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de
Lorenzo sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même,
pour éviter un embarras et des explications qui répugnaient au
caractère réservé de la _gentildonna_.