La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un

à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement.

On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de

villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude

de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence

vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le

golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux

lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne

compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de

toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos,

de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient

leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur

la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement du XIV^e

siècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation

vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de

peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y

ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé

le petit canal _de’ Mendicanti_, la gondole voguait en pleine mer

par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de

la vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le

soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de

sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes

printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille

reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues

marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage

récent des _fruttaioli_, ou marchands de fruits, qui tous les matins

venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur

la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par

mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui

le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la

situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que

dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de

ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui

lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son

propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes,

semblait lui dire en voyant son émotion:

O jeune adolescent! tu rougis devant moi.

Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:

C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;

Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].

Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou:

«_Carino_, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc?

Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et

voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora

Beata sur votre sort?

—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble

fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne

s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.

—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer

l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute

grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter

d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car,

mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore

quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez

embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez

hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»

Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de

Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement

excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans

ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité

s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait

pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis

qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la

Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo

un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que,

pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas

un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des

relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses

propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce

combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont

la Vicentina devina promptement la cause. Experte comme elle l’était

dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des

questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer

un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une _canzonetta_

dont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas

lui dire dans un langage plus familier:

Coi pensieri malincolici

Non ti star a tormentar;

Vien con mi, montemo in gondola,

Ce n’andremo in mezzo al mar.

Passeremo i porti e l’isole

Che contorna la città

E sul mare senza nuvole

La luna nascerà[25].

La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être

sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule

aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement

d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait

ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole,

la _canzonetta_ exprimait admirablement cette volupté sereine mêlée

d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et

de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et

belle _prima donna_, bercé par les molles cadences de la gondole

qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les

sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores

s’évaporaient et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes

s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve

prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce

n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille

pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie

n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs,

comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la

carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse,

ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement.

Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et

dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile,

scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la

nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait

la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je

comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de

l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du

genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui

excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux

de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois

tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de

la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent

en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son

esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui

Dinanzi polveroso va superbo[26],

et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa

l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en

s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se

sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva la _canzonetta_

interrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:

En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une

conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais

dans une gondole légère comme ton cœur?

Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les

tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.

Ridi adesso

E fa l’amor.

Sur ces dernières paroles qui terminaient la _canzonetta_, la mélodie

plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux

de la volupté[27].

En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce

couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en

effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs

voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres

de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les

palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel

d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature,

comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une

fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais

un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du

Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé

l’Anacréon des lagunes.

Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier

de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux.

C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants

discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre

des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une

chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait des _camerini_ ou

cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations

et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait

une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à

six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des

convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y

pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le

temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de

se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours

avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des

gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les

gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement

soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration

qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi

nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple

vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.

S’étant fait servir une _merenda_ ou goûter, composé de fruits, de

pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les

Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement

nécessaire d’un rendez-vous galant:

«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé, en buvant à

petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains

comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur

Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût

disposé à nous donner sa bénédiction?

—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la

désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je

ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à

celui qui saura me plaire.

—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne

pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il

est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu

lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite

comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir

seuls et _soletti_ dans ce _camerino_, d’où nous voyons comme d’une

loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous

regarde comme un curieux qu’il est.»

La _prima donna_ ouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute

bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à

une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle

venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que

lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être

aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de

femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de

celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins

de jeter un voile sur un passé douloureux:

«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une émotion concentrée,

vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de

six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des

chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la

_Ballerina_, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs.

Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes

pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert

et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres

endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la

joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les

regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent

heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé

à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je

ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix

moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la

destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur

mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas!

j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais

connu l’amour!»

Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de

chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre

que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune

expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était

bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position

qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmante _prima

donna_ qui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de

rapporter.

«_Idolo mio_, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en

attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui

ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions

gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude

le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il

en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord

avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore

pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient

l’esprit à de plus forts que moi.»

Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors

d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés

tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre

pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus

circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front

de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:

«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix

caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître

et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant

les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse

des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois

de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid,

Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne

s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager

ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence,

que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en

voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle

pas une compensation suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous

pourrions revenir riches et indépendants?

—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit

Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie

que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un

écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si

difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que

j’ignore.

—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé

Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieux _contrapunto_ dont je

vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa

jeunesse à grouper de grosses notes sans _bécarres_ ni _bémols_, pour

savoir écrire un de ces _duetti_ qui excitent l’enthousiasme du public

et font la réputation d’un _maestro_? Les Cimarosa, les Paisiello, les

plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et

si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que

je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles

à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les

réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et

n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations

à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls

apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint

Augustin la permission de lancer _un’occhiata_ ou une volatine qui

plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont

vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de

leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens,

partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages, et

nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des

joies faciles:

Dov’è quei dì beati

Che un merendin bastava

Che ambrosia el deventava

Solo da tè tocà?

Ne ranghi, ne tesori

Te dava allora el cielo

Ma el fresco, el bon, el bello

E un cuor inzucherà[28].»

En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon

de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur

âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant

d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il

eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de

lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit

Lorenzo pour se dégager des étreintes de la _prima donna_.

Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la

Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons

cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un

léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir.

Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois

le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui

es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de

Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée

à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu

autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens

qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà

pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et

nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui

n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère

des plaisirs.»

On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit

ainsi, entre de joyeux propos et des _brindisi_ provoquants, que les

heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se

couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.

La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui

scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course

mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de

Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la

mer, chargé de _gentildonne_ et de _cavalieri_ qui venaient respirer

la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut

joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano

et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout

cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la

fenêtre du _camerino_, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle

sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir

de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient

la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient

comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les

absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour.

Pendant ce court intervalle d’une obscurité complète qui sépare

le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède

le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de

l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité

coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa

course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la

transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever

de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se

mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le

silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait

d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans

ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une

fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans

la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui

ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles

quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des

flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les

lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en

prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y

discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient

l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que

charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées

de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix

dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de

ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils

n’en expriment: _Vieni nice_, viens respirer le frais sur la lagune,

_la fresc, aura a respirar_. Et ces paroles heureuses d’une langue

bénie s’envolaient des lèvres comme une essence de poésie qui vous

pénétrait d’une douce langueur.

Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir,

un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien

l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous

sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de

la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin

nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble

sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces

bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser

sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles

imitaient le _tremolo_ mystérieux, en laissant errer sa pensée à

travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux,

Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves

charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de

se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses,

les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur

une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le

nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans

l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les

rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où

s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il

pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?

Le chevalier Sarti · 第 14 / 39 段