Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est

certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des

idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir

échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant

plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement

désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque

c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le

récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos

rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste,

continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des

fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello

s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opuscule _il Teatro alla

moda_, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement

le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves

de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le

commencement du XVIII^e siècle, ce luxe de _gorgheggi_ qui sont un peu

à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons

ingénieuses des contrapointistes du XVI^e siècle. Il me serait

très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux

artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes,

et que, même dans le chant ecclésiastique appelé _cantofermo_,

on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation

moderne, représentent des effets assez compliqués de vocalisation.

Gui d’Arezzo, qui vivait au X^e siècle, ne parlait-il pas, dans le

quinzième chapitre de son _Micrologue_, d’un certain tremblement de la

voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’hui

_vibrato_, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour

simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du

XIII^e siècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements

et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du

plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer

à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le

jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on

a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai

de dire qu’au commencement du XVIII^e siècle, alors que la mélodie

s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps

comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de

la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et

donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui

le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont

vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que

je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des

choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art

d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez

pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier

à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu

se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi

bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des

œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente

qu’il vient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant

avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne

peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle

opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes

sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent

ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments

précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de

pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après

cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans

occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets.

Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis

le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes

qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans

l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à

l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la

vérité ornée.»

Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait

entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi

constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence

s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les

questions d’école et de métier à un principe générateur qui les

simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui

répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de

ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit

enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que

lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde

qu’à travers l’art musical, et les questions de goût étaient pour lui

les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire,

qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de

charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer

de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait

dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce

un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?»

Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers

nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «_Figlia mia_,

il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre

Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne

connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de

style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase

mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance,

de la composition, une distribution intelligente des ombres et des

lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter

à la tradition qui commence au XVIII^e siècle avec les œuvres et les

cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave

de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette

époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite,

tels que Stradella et Baldassar Ferri au XVII^e siècle, mais point

d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper.

C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable

pour nous qu’à partir du XVIII^e siècle, que commence l’art moderne;

quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes

de la musique madrigalesque et des _canzoni a liuto et a ballo_ qui

ont précédé la naissance de l’opéra, c’est un point d’histoire qui

n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ou _il padre_

Martini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous

dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de

Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses

qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les

Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu

aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère

profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora

a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses

meilleures cantates et dirigé _l’Ospedaletto_.»

Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates

de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de

Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien;

puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations

de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée

d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit

comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait:

Fra gl’amorrosi lacci

Come s’arda e s’agghiacci

A un punto sol,

Tu m’insegnasti, o cara[20]!

Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de

l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a

écrit une déclamation élégante et très-accidentée par la modulation

qui sert de préface à un joli _cantabile_.

La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et

fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être

effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver

le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il

après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez

à ce récit un accent passionné et _baldanzoso_ qui conviendrait tout

au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans

l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une

seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien

raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de

son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire

à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple

au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer

et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord

qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie

proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive

de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité.

Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de

le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le

passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il

suspendit un instant sur un accord de _septième diminuée_, pour en

faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais

toujours tempéré.

L’_aria_ fui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une

fluidité de style inimitables qui étaient bien en rapport avec ces

paroles d’une aimable galanterie:

Ch’io mai vi possa

Lasciar d’amare,

No, nol credete

Pupille care,

Ne men per gioco

V’ingannerò[21]!

Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie

de Rossini. Il forme le premier morceau des _Soirées musicales_,

chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie

de l’auteur de _Guillaume Tell_ ce que les _capitoli_ ou élégies sont à

celui de l’Arioste. En comparant l’_aria_ de Porpora à la _canzone_ de

Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications

et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile,

élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain,

remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent

d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent

comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de

passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont

presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il

semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour

ne point effaroucher l’oreille qui l’écoute. On dirait une scène de

villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un

beau jour.

«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir

dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui

avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant

successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole

ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme

vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui

avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi

est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes

les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie

matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter.

Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le

son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans

la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa

magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique

des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de

nos jours avec une fastueuse monotonie.

—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais

de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant,

j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près

semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au

débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est

pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de

goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un

principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses

_Confessions_, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait

chanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus

à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de

Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient

qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher

Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de

nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien,

qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes

et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, _mediis igitur

utendum sonis_, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.

—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes

de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités,

répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina

lise jamais les _Confessions_ de saint Augustin, je dirai que les

plus célèbres cantatrices du XVIII^e siècle, que j’ai presque toutes

entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens

d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que

celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une

coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix

enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine,

qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés;

l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia

Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de

la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme

elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement

de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive

de contralto lui a disputé la palme _del canto di portamento_; la

Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la

Billington, la Banti, qui comme vous, _cara mia_ Vicentina, a eu

une origine modeste, et a été surnommée _cantante di piazza_, parce

qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation

ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle

est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si

parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous

reste d’une époque miraculeuse.»

«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de

chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés

seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à

ces leçons intéressantes.

—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.

—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et

de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir

plus que du respect?

—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.

—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous

m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener

un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement

libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce

soir.»

Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre,

Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots

insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de

paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve

la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la

Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un

appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une _diva_ du jour:

«Asseyez-vous là un instant, _maestrino mio_, lui dit-elle en le

conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction;

je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la

journée.»

Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums

de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point

à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille

colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine.

En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un

cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de

nacre, où la _prima donna_ pouvait se voir étudier, afin de ne point

contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses

lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures,

représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre

Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les

murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes

et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu

à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces

Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre

du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà

s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus

particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits

tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les

différentes situations d’un roman célèbre intitulé: _la Ballerina

infelice_ (la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le

chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée

de tous les charmes, quitter son village avec un beau seigneur,

s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste,

entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis,

frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre

au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la

colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée,

on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une

main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des

trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait

un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous

la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la

conduisait radieuse au séjour des bienheureux.

Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire,

Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui

représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la

Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule

de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à

l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà

quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même

espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.

—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à

craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant

précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le

nouveau costume qu’elle avait revêtu.

Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple,

que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile

en point de Venise, fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait

l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec

le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable

que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur

de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait

saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait

ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de

l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et

de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient

un sourire _inzucherà_, comme disent les poëtes des lagunes, et plus

exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des

mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une

idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer

par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.

«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour

simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était

ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et

si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un

petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me

reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je

rencontré, comme la _Ballerina_, une âme qui répondît à la mienne! Je

ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»

Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette

petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps

avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui

s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait

impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la

curiosité et puis l’intérêt de la brillante _prima donna_, qui, venue

en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à

l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré

son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse

intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo

était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même

pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à

respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme

qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce

donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire

trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans

ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible

Ove le due nature son consorti[23],

où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est

pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et

si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer

de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait

admirablement combiné les épisodes.

«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle

prête?

—Oh! _signora_, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe

sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la

porte du boudoir.

—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la _prima donna_, nous pouvons

partir.»

Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de

musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier

de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles

s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons

dans cette conque de Vénus, _conchiglia di Venere_; et après avoir

fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit

la Vicentina aux barcaroles, _all’orto di San Stefano_, au jardin de

Saint-Stephan.»

Le chevalier Sarti · 第 13 / 39 段