Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous

la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les

jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à

l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une

du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor,

celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson,

et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet.

Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui

les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et

d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de

couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves,

cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient

part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le

dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait

les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces

jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là,

l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui

venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur

sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux

et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours

de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et

déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec

un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces

d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient

reposer l’oreille de la continuité des mêmes effets et suspendre

agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à

la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage,

on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et

contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué

gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à

l’hôpital _degl’ Incurabili_ l’exécution d’une scène dramatique de ce

genre pour la commémoration de saint François _Saverio_, qui avait fait

son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de

la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est

perpétué jusqu’aux derniers jours du XVIII^e siècle.

Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise

un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir,

on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et,

sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque

grande composition. Bertoni, maître de chapelle aux _Mendicanti_, fut

chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico,

devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque

école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de

Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et

les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient

venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas,

quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs

fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie

servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez

facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de

ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtresse

d’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle

assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur

les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant

des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un

petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme,

excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur

de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de

beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections.

Rousseau fut admis à visiter la _Scuola de’ Mendicanti_, et il nous

raconte dans ses _Confessions_ quelle fut sa surprise en voyant de

près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant

ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son

imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un

idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans

après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter

l’école _de’ Mendicanti_, qui était alors dirigée par Bertoni. On

lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans son

_Voyage_. Le premier violon était joué par _Antonia Cubli_, d’origine

grecque; _Francesca Rossi_ tenait le clavecin et dirigeait le chœur;

_Laura Rifregari_, _Giacoma Frari_, chantèrent des airs de bravoure

d’une étonnante difficulté, tandis que _Francesca Tomj_ et _Antonia

Lucowich_ firent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney

ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces

jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès

de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou

moins sévère du maître qui en avait la direction. C’est par la partie

instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout

la _Pietà_, tandis que la _Scuola de’ Mendicanti_ fut toujours célèbre

par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter.

C’est aux _Mendicanti_ que fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une

des grandes cantatrices de la première moitié du XVIII^e siècle, et

c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre

fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de

sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’école

_degl’Incurabili_, lui avait donné un grand éclat vers les dernières

années du XVIII^e siècle. Burney en parle avec le plus grand éloge.

Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont

de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua

Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la

forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction

instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails

charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient

l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que

le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la

direction de Sacchini, _l’Ospedaletto_ eut aussi un moment d’éclat qui

cessa d’exister après le départ de ce grand maître.

On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait

huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être

amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule aux

_Mendicanti_, à la _Pietà_ ou à _l’Ospedaletto_, on s’entretenait de

l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et

si quelque _scolara_ s’était fait remarquer par une qualité saillante,

son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le

lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce.

«Avez-vous entendu la _Rosalba_ aux _Mendicanti_? se disait-on dans les

_conversazioni_ de bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle

flexibilité! _È un prodigio_, c’est un prodige de la nature.—J’ai été

à la _Pietà_, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de

la _sinfonia_ et surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une

sonate de Locatelli avec une rare _maestria_ de coup d’archet.—Moi,

répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu

manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le

fameux _Miserere_ que Hasse a composé pour cette école, dont il a été

directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est

chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé

intacte la tradition du _Sassone_.»

Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise,

qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous

les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par

les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine,

tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli,

Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara,

Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment

contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était

épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires

de Naples pour les hommes et les _scuole_ de Venise pour les femmes

ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant le XVIII^e

siècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo

et presque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe,

c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices

qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la

révolution française.

A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales

de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les

institutions. La _Pietà_, la plus ancienne de toutes, survécut aux

trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après

la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi,

il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques

espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en

1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de

chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école

est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans.

Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de

mérite qui soit sortie de l’école _de’ Mendicanti_; elle possédait une

voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien

dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de

l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait

compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un

prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani,

qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le

célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci,

dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence,

était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette

opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement la _mue_, l’organe

vocal de l’homme subit une véritable transformation; il descend d’une

octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle

musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la

physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment,

l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute

espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal,

ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de

la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne

sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre

effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde.

Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de

Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette

crise de la _mue_, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les

garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose

à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur

était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à

fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La

première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans

quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au

clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa

voix de _soprano sfogato_.

«_Cara mia_, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini

qu’elle avait _exécuté_ avec une bravoure étonnante, vous me rappelez

la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait

existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation;

elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves

et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissante sonorité. La

nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez

bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon, _una

matta_, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et

des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité

et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa

désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse

si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix de _quarante

mille roubles_ que demandait la cantatrice pour chanter à sa cour.

«Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye

d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un

maréchal de l’empire!» répliqua la _prima donna_, qui n’était pas moins

absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie.

La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a

été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer

à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités

de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent

écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu

de les _marteler_ et de les frapper isolément à coups de menton,

comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous

n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans

les écoles par le sobriquet de vocalisation _cavallina_, parce que

l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du

cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli

n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices

d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et

ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres.

Elle affectionnait particulièrement les productions d’un certain

Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir

les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur,

l’_Olympiade_, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un

air, _Se cerca, se dice_, dans lequel la Gabrielli produisit un effet

étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux

Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands

musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que

Mysliweczek compris la nature de son talent.

«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua

Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif

éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle.

Vous avez quelques-unes de ses qualités, _cara_ Vicentina, n’en ayez

pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de

ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique,

la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de

la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de

l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée.

Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les

sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre

considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser

leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par

l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire

qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de

simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille

se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême

dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables, et,

pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par

nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine.

—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait

à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de

la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher

Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là

une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à

l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était

si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les

manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin,

Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus

fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés

de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande

importance à ce que nous pourrions appeler la _mélodie_ du style,

qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui

devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux

de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un,

comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée

d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée

au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les

écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins

de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on

présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de

l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu:

Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.

«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beau corps.» Cette

heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par

l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine

pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement

prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute

l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et

une revendication de la sensibilité méconnue.

—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie

Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon

domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à

des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de

l’_Opera in musica_, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui

entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse:

«Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent

à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les

sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par

l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de

la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise

et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les

plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini,

qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples

et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils

recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal

avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du

sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années

son élève Caffarelli sur une page de _solfeggio_, sans lui permettre

de chanter même une simple _canzonetta_? L’élève, s’ennuyant de

gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour

au _maestro_ quand il lui serait au moins permis de tourner la page.

«Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et

deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant

tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de

l’Italie.»

«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes,

ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art

tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus

heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de

pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie

de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui

se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas

toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une

gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui

ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un

diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle

de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la

voix, dans le tissu (_tessatura_) plus ou moins fin d’une vocalise,

dans cet heureux _empâtement_ des sons qui forme un tout harmonieux

et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux

parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses;

au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les

a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains

prodiguent les images et les _concetti_ de l’esprit. N’existe-t-il

pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des

musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler? Faut-il

pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent

certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité?

Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis

par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le

beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous

son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes,

comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître,

ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs

caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que

le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi

dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du

poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil

système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous

les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour

être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins

touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appelle

_l’expression dramatique_, qu’on semble confondre avec l’émotion du

cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus

savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de

la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser

la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est

permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que

son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct

musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables

déclamateurs.

—C’est _soublime_, c’est _souperbe_, s’écria avec emphase le vieux

Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulait comme un

possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le

premier homme de notre temps, _tu sei il primo uomo della nostra età_,»

dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas

moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre

sopraniste.

Le chevalier Sarti · 第 12 / 39 段