Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise.

C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes

et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou

par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de

distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui

était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux

plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après

avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur

n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui

attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres,

c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute

distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de

l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami

et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé

Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite,

mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils. Tous

les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié du

XVIII^e siècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de

rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour

à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des

Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus

fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de

l’abbé, dont la protection valait un succès. _Che ne dice l’abate_?

(qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était

question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait

la représentation. Fallait-il un point d’orgue, une _cabaletta_

brillante, quelques _gorgheggi_ compliqués pour faire ressortir la

bravoure d’une _prima donna_, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui,

d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait

des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été

intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a

jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelait _arie di baule_,

airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles,

et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage

dans lequel ils débutaient!

Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les

Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais

au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les

plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le

comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et

d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université

de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des

témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on

conservait précieusement. C’était un spectacle unique que d’assister

à l’une de ces brillantes _conversazioni_ qui avaient lieu toutes les

semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les

caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis

Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient

pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes;

Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été

ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution

de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il

a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme

de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune

et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui

en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie

barcarolle connue de toute l’Europe:

La biondina in gondoletta,

L’altra sera go menà.

C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui

divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit.

Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne

heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce

et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion

profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens

médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours

avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme.

On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de

son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations

de détail qui indiquaient plutôt une préférence de sentiment qu’un

blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le

charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille

et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous

les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour

dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait

pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à

lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une

si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui

l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le

faste de sa beauté.

L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les

cantatrices et les _gentildonne_ dilettante s’arrachaient à l’envi

ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le

voyait partout, dans les théâtres, dans les _ridotti_, dans les cafés,

dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où

il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de

rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme

un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des

_Granelleschi_, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés

dans les ornières des _Seicentisti_, qu’il appelait des _parrucconi_,

des _brontoloni_ insupportables. Il n’était guère plus favorable aux

novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise

la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous

étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec des _chiacchere

filosofiche_, des bavardages philosophiques, et des _urli francesi_.

Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens.

Nous n’avons que faire de la _musica tedesca_ ni de la littérature

française, _impastate_ (farcies) de réflexions et de modulations

_melancoliche_.»

Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne,

comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité

divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme

intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait

comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale

avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux

femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité

des succès de son disciple, qu’on appelait partout _il maestrino_.

Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les

Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de

l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce

qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur

l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà

la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis

de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence

qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, les

_casini_, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne

cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres

guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu,

qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir

dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place

Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang

et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une

gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de ces _isole beate_,

nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellites

qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina

Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec

une Badoer, qui accompagne au _cembalo_ une Dolfin dont la main blanche

et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de

philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur

Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»

Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les

tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague

pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à

avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé

le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces

mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et

se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin,

la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue

une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un

écho lointain.

Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté

Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une

courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les

lèvres, banquetant, festoyant, entourée de _ruffiani_, de chanteurs,

de _ballerini_, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière

ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre,

taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis

de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout,

s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente.

Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de

l’avenir, ce peuple doux et charmant qui vivait de sportules, de

_confetti_, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que

la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux

événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale,

et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais

depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps

et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et

à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur

lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était

abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent

la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les

apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes

à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus

inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul

appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant

qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La

foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un

spectacle unique dans les annales du monde.

Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les

grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois

mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires

ou écoles de musique, des _casini_, des _ridotti_, des cafés où l’on

jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait

une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la

vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages,

servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le

riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la

pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait

et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes,

tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui

enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la

gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction,

un _estro_ charmant, un _non so che_ plein de grâce et d’abandon; de

la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments

et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la

sensualité qui a terminé l’existence de Venise.

«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe

effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo

à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la

place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y

étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs.

—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué

de la belle _gentildonna_ qui marche à côté de lui en tournant le

dos à son mari, qui les suit comme un _facchino_ chargé des gros

travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent

en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas

fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les

types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre,

_attempato_, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est

presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil

des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il

promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une

brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres

liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple

heureux est suivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de

la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec le _cicisbeo_ de la

signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre

possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari

a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de

bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en

habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une

fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher

isolément pour être mieux remarqué? C’est le _cavaliere_ Zerbinelli,

homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet sur _les

serins_ (_i canarini_), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé

à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme un

_stralunato_, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les

épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rouge _strappazzato_,

frippé, passé, usé: c’est _il signor Strabotto_, poëte classique et

rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément

quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un

groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette

joyeuse _brigata_ est composée d’un évêque qui tient un éventail à la

main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtre _San-Samuele_, d’un

procurateur de Saint-Marc qui partage avec _monsignore_ les faveurs

de la _prima donna_, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux,

et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à la _diva_ et

ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se

quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour.

—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop

abuser de votre complaisance, dites-moi donc le nom de ce monsieur

que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes

longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et

semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un

air attendri qui pique ma curiosité.

—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original

de Venise. _Il signor_ Frangipani, qu’on a surnommé _l’Innamorato

morto_, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin

comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts,

comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme

de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la

musique d’une foule de jolies _canzonette_ qu’il chante lui-même avec

beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles que

_il Sospiro_ (le Soupir), _il Zefiro e la Rosa_ (la Rose et le Zéphyr),

_il Canto degl’Augelletti_ et _il Lamento degl’Agneletti_ (le Chant des

Oiseaux et la Plainte des Agneaux), _la Gondola incantata_ (la Gondole

enchantée), _il Papagallo felice_ (le Perroquet heureux), et beaucoup

d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et

splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est

la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles

des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession

de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le

cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable

académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle

réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de

cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie

comme un verre d’excellent _rosoglio_, et parmi lesquelles se trouve

la _contessina_ Zoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la

chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au

gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son

éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche

solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est

un savant en _us_, grand collecteur de médailles et de brimborions

historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies.

Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne, _il signor_

Stentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser

des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et

de _spropositi_, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate,

pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore

l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne

qui s’avance là-bas du côté de la _Piazzetta_. Voyez quelle noble

démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la

confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser

passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui

l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est

la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle

donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe

dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien

plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.»

A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration

haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver

mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon:

«Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et que vous

voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous

êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société

qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant

d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation

merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez

briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes

aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces

patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux

et charmant qui ne s’occupe que de _canzonette_ et de prières à la

Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères,

cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son

tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui

semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé

bientôt par le souffle de Dieu!»

En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut.

Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que

poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre

mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et

de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de

son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des

dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi

les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à

Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto,

qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence

d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit

ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon.

Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses du théâtre

San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle

venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait

obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat

Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, la _Scuola

de’ Medicanti_. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti,

sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante

carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de

chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez

lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître

consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani,

qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant

elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et

de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani

l’avait fait admettre à la _Scuola de’ Mendicanti_, dont il était un

des administrateurs.

C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de

musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout le

XVIII^e siècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il

y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette

république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons

de refuge dont la fondation remontait au XVI^e siècle. Ce n’étaient

à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines,

les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux

frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers

le milieu du XVII^e siècle, la musique devint une partie essentielle

de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès

ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent

insensiblement le caractère de véritables écoles, où l’art musical

était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus

illustres de l’Italie. Ces quatre _scuole_ dont Rousseau parle avec

enthousiasme dans le septième livre de ses _Confessions_, étaient

_la Pietà_, la plus ancienne de toutes, celle _de’ Mendicanti_,

_degl’Incurabili_, et _l’Ospedaletto_ de Saints-Jean-et-Paul. Elles

étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins

que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour

accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité

pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme

un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et

forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire.

Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable

de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent,

et qui était rarement au-dessous de cinquante. A la _Pietà_ et aux

Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être

admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre,

affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de

la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours

nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait

fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une

instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal.

Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver

l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les

chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient

dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile

et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les

élèves de chacune de ces écoles en deux grandes catégories: les

novices et les _provette_ ou anciennes, qui avaient déjà quelques

années de séjour dans l’établissement.

Le chevalier Sarti · 第 11 / 39 段