L’esprit du XVIII^e siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses

travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but

l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et

la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la

Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de

sonder les voies mystérieuses. Le XVIII^e siècle le relève de cette

irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre

de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place

désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la

donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du XVIII^e siècle,

qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence

logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé

par Descartes dans son _Discours sur la Méthode_, s’arrête un instant

au XVII^e siècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité

traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la

discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de

conciliation, le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et

renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le

glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon,

et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et

si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race

de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique,

délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de

toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon

annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout le XVIII^e

siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.

C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe

d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les

ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les

bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de

l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le

passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices.

Les hommes éminents du XVIII^e siècle conçurent le vaste projet de

changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle.

Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature,

sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui,

partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison.

De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant

sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance,

le XVIII^e siècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où

il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de

l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme

s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir

d’un cachot et respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant

de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture,

chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de

mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain.

La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions

de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se

rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans

contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des

générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air

de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique,

s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui

ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les

grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser

la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les

mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments

qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui

emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux

couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût

exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient

dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances

de cette grande époque d’émancipation: le mot _humanité_, qui fut

jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait

admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes

sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le mot _nature_, par

lequel se manifestait le mouvement scientifique qui poussait l’esprit

humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.

De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société

nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et

les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux,

l’_Encyclopédie_, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où

s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé

la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une

génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans

le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée

de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés

et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est

pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du

sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire.

Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans

le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné

aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré

sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico,

Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence,

n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié

du XVIII^e siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par

Herder et Lessing en Allemagne.

Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa

volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par

de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses,

aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés

l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance, l’homme est parvenu à

dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le

spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde

extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence

des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il

trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle

et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal,

du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les

limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et

la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa

juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera

plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un

code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le

dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions

et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont

l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les

lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance

au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ce

XVIII^e siècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la

face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation.

Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet,

_Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain_, et l’on y

trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération

héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance

aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.

Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de

Montesquieu, de Buffon et par l’_Encyclopédie_, ce mouvement de

rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à

prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés,

à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération

du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité,

Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède,

de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent

tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les

lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des

entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les

peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement

l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a

vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée

par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique,

la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis

la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus

d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes

salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui

de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un

ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre

hardi _Des Délits et des Peines_, dont les principes généreux étaient

transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait

s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli,

un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale

de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico,

de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans

l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi

Ferdinand IV, qui, pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de

société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].

Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la

première puissance maritime du moyen âge et avoir possédé _un quart et

demi de l’empire romain_, après avoir sauvé la civilisation chrétienne

de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de

l’Europe ligués contre elle au commencement du XVI^e siècle, avait été

dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines,

des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de

l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots

et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz,

conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut

à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était

emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant

d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout

le XVIII^e siècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui

s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son

repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient

de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction,

Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la

révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa

puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait

enlevé le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent

alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui

avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de

la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un

système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action

qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de

l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une

voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le

sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco

Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec

l’Autriche.

Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout

ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il

avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort

au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente

et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la

place Saint-Marc, au palais ducal, au _Canalazzo_, cette voie lactée

qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées

ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait

présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil

en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la

gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se

mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt

d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se

combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes.

Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si

original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,

il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière

aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme

son patrimoine.

Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct

de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo

éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère

à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les

aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en

doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait

plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il

paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa

bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter

un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces

rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but

qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui

lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de

ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que

lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être

déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses

facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette

allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus

grands obstacles.

Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un

néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire,

la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la

musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention.

Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui

mit sous les yeux, les _Dialogues_ de Platon et la _Divine Comédie_ de

Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus

vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal

antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances

et des préoccupations du XVIII^e siècle, répondaient admirablement

à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux

instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes,

à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à

dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales,

et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer,

Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait

consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.

Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien

changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait

prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée

le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont

elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper

court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle

qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre

brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance

et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune

homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que

l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point

mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté

spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo

quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer

ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse

et funeste? Le prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle,

le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université

de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata

redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant

plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé

pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons.

Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant

intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême,

elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui

avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux

qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans

la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la

sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.

Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme

volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur,

Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer

un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter

le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère

et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à

celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son

cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme

était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du

caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont

le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et

consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est

pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui

avaient déterminé la fille du sénateur Zeno à combattre une affection

qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi

arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle

craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une

douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les

affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment

de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose

des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa

faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître

sous ses yeux.

Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs

qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble

délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui

fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement

au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que

lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le

saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre

en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il

faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses

questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son

regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux

yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans

le monde, dans les _conversazioni_ où elle se trouvait forcément avec

Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir,

à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de

petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité

de son caractère.

Ces artifices de la passion étaient une énigme pour Lorenzo, qui ne

savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il

avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par

quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme

supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien

qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait

à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre

d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la

vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce

qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils

de Catarina Sarti d’une _gentildonna_ vénitienne. Quelle pouvait

être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard?

Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait

emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie,

et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité

relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on

espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle

étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité

et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait

témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la

foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil

et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme

redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir

dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les

vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa

rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de

sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.

Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à

très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres

les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait

imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers

la seconde moitié du XVI^e siècle, comme presque tous les monuments qui

bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale,

le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse

d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée

au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la

politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en

appuyant l’index sur la bouche: _Guardate, ma non tocate_, et surtout

_taisez-vous_! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre

du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la

magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales

un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs

et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se

tenaient les gondoliers et les _facchini_ de la maison, un escalier

d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel

débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque

étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui

occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait

pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes

d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et

de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de

l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage,

ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de

l’appartement de Beata. Les domestiques étaient logés au troisième

étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans un _camerino_ près

de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des

curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et

l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se

trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et

même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant

des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de

la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la

munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de

ses droits aussi bien que de ses devoirs.

Le chevalier Sarti · 第 10 / 39 段