Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce

furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait

fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore

d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la

santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la

terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts

politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un

beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames

et de _cavalieri_ qui portaient leurs ombrelles et les divertissaient

par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un

joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie

aimable et de doux _far-niente_, au bas duquel le comte Algarotti a

placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la

société vénitienne à la fin du siècle dernier:

Vario è il vestir, ma il desir è un solo,

Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.

«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est

de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés!

et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que

de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais

ombrage, sans souci du lendemain!

La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui

était fort spacieux et qui donnait de plain-pied dans le jardin. En

face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois

qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir

lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui

aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en

respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et

l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du

Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la

volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de

paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme

d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que

formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant

à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait

avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.

«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles

paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit

exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe

entre l’_Orfeo_ de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait

représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra

vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par

les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de

l’illustre _Tedesco_. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune

que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant

quarante ans.»

Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur

l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui

fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit

au clavecin qui était placé à droite de la porte qui conduisait au

jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et

projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines

qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des

citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce

langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée

un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec

le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus

élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait

un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un

prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les

traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante

l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’_Orfeo_.

A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de

l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les

défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences

d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa

le cri lamentable d’_Euridice! Euridice!_ ... qui retentissait dans le

silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux

ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:

_Son disperato!_ ... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il

serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste

sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:

Che farò senza Euridice?

Dove andrò senza il mio bene?

Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt

de nature à exciter le dégoût que l’admiration, paraissait un dieu

inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé

Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus

qu’à s’écrier avec le poëte:

Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,

Eurydicen toto referebant flumine ripæ.

Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et

de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses

propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés

sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le

dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck

ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux

larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros

citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette

disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir,

Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu,

elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut

Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle

le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise

qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour.

Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude

et de tendresse.

Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa.

On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était

irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo,

qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était

par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut d’aller lui

faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait

fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno.

Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village,

une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison

de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son

père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas

modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils.

Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette

réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina

des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction

qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre

mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces

compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que

le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa

vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait

été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage

d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il

lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo,

de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir

qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais

suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les

larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait

de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement

l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se

soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien

et pleurait en silence.

Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le

départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant

Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de

pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée

d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la

treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et

affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique.

La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur

modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un

christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur

la cheminée, une image de la _Madonna_ avec l’enfant Jésus, un portrait

du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la

république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de

basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin

attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant

Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si

souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa

de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier,

et qui eurent sur sa vie une grande influence:

«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où

votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison

où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de

temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de

vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la

volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce

n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier

soupir l’unique objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le

malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous

toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de

votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures

doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces

pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux,

vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes

gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours

inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes

vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et

dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque

me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui

est aux cieux.»

«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est

dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu

qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et

des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter

l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe

de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe

jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en

silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice

des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation

que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la

sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous,

mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit.

N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter

la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la plus

mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?

«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction

modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup

étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait

souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours

dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes

sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement

par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer

de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des

principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à

cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté

au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à

toutes sortes de personnes,» comme dit l’_Ecclésiaste_: soyez prudent

et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en

apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit

est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne

projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle

du sentiment.

«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé

Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli

de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples

se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire

un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait

entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi

envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la

prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à

comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au

ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et

nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos

volontés.

«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu

l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de

toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne

comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais.

Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le

cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme

la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre

force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans

ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous

guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus

belles conceptions, car _le royaume de Dieu est au-dedans de nous_, dit

l’Évangile.

«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le

fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant,

créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous

et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un

être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante,

nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les

nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous

fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en

nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses

manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine

céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de

Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre

arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme

est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa

volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous

ceux qui l’invoquent avec sincérité.

«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment

dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous

laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les

menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la

langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu.

«S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur

pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude,

c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des

mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice

et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une

préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour

essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et

transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une

ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se

prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du

sentiment.

«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant

d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la

dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et

un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu

vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un

danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous

signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par

vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une

affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez

reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui

vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves

impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une

idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique

pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard

scrutateur qui le fit pâlir.

Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:

«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si

ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi

de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa

mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez

d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle,

et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et

nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des

anges et du Seigneur.»

Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa

contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison

et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la

treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis

longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la

grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la

villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La

Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent

ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres

vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une

arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante

s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui

attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse.

Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et

s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde

était instruit; c’étaient des _addio_ et des souhaits de bonheur à

n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus

que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage

une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits,

exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina

et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce

silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent

à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en

apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de

moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en

limitait l’horizon. L’_Angelus_ venait de sonner au clocher de La Rosâ,

et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces

champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque

s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur

le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait

ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît

l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité

bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper

de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature

sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où

vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes

ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la _canzone_ se terminait par ce

refrain mélancolique:

Ahi!... partenza amara!

«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première

partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés

en moi!»

III

VENISE.

Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la

famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable

pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers,

surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole

du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de

ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces

étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société

européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et

galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu

de folles mascarades et de joyeux festins.

La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la

paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir

entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé

l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une

inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des

esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe

et à dépasser le but que lui avaient assigné les vrais besoins de la

nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la

monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à

cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint

la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la

civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes

décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée

constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les

différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement

national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies du

XVIII^e siècle.

Le chevalier Sarti · 第 9 / 39 段