—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit Giacomo avec

bonhomie, car je ne pensais point à mal en vous rapportant les

caquetages de cette mauvaise langue de Zina, qui vous aime bien

pourtant, et qui est toute fière d’avoir été pour quelque chose dans

votre bonheur. Vous rappelez-vous, _caro Lorenzo_, cette belle nuit

de Noël où nous fûmes introduits pour la première fois à la villa

Cadolce? Avec quelle présence d’esprit Zina répondit aux questions

que lui faisait la signora sur votre compte! Dame!... il y a déjà

quelques années de cela, et vous avez bien changé depuis lors, _per

Bacco_! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, et, puisqu’on a

vu des rois épouser des bergères, pourquoi donc la fille du sénateur

n’épouserait-elle pas....

—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses de ce monde se

passent comme dans la belle histoire de Silvio et de Nisbé, que je t’ai

entendu raconter si souvent? répondit Lorenzo en coupant brusquement la

parole à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut laisser

dans les contes de nourrices où tu les as puisées. La signora Beata

est trop grande dame pour penser à un pauvre garçon comme moi, sans

autre avenir que la protection que lui accorde son père. La fille d’un

sénateur de Venise est bien autrement difficile que la fille d’un roi,

fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du baiser d’une immortelle.

—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins surprenantes, et

_san Pietro e san Paolo_ disent positivement qu’il n’y a que les

montagnes qui ne se rencontrent jamais. _Addio_, signor Lorenzo, voilà

le jour qui s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella.

Au revoir, _arri malandrino_,» dit-il en frappant des deux talons sur

sa piteuse monture, qui trottinait conformément au proverbe: _Chi va

piano, va sano_.

Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les arbres son joyeux

refrain, qui retentit dans les airs et s’éteignit peu à peu comme

le frais gazouillement de l’alouette matinale «qui se balance dans

l’espace, puis s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et

jouir de la douceur de ses propres concerts.»

Qual lodoletta che ’n aere si spazia

Prima cantando, e poi tace contenta

Dell’ ultima dolcezza che la sazia[14].

Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec Giacomo, qui

avait touché à la corde sensible de son cœur, Lorenzo, au lieu de

poursuivre son chemin et d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait

l’intention, s’en retourna tristement au château. La matinée était déjà

fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande allée du parc

de ses rayons pénétrants, qui faisaient rechercher les coins ombreux,

propices au recueillement. Arrivé près du palais, il se détourna à

main gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait à

un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier pendant certaines

heures de la journée. Ce bosquet, entouré de bancs de repos, était

formé par un taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute

espèce, qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux où

l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la poétique de Palladio

sur les maisons de plaisance. Un treillis tapissé de chèvrefeuille

et de plantes grimpantes ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire

qu’une lumière attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser.

Des statues représentant les muses avec leurs différents attributs

longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard se reposait sur un

parterre où des roses, des œillets et des citronniers encadraient un

bassin de marbre que remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable.

Ce lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux épanchements

de l’âme, pour évoquer cette fantaisie aimable qui est le rayonnement

des natures bien douées. Contenue ainsi dans des limites qui la

charmaient sans l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas

de plus vastes horizons ni un monde meilleur.

Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où il s’était trouvé

tant de fois avec Beata, crut apercevoir à travers le feuillage les

reflets d’une robe blanche qui le firent tressaillir. Il n’osait plus

faire un pas, ses jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait

violemment dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de passer

à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence et une

tranquillité dont la passion s’enveloppe souvent pour mieux dissimuler

sa faiblesse; mais il ne put aller plus loin et resta immobile derrière

un bouquet de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à la vue.

Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une première affection

qui transfigure tout à coup l’objet aimé et l’enveloppe d’une

atmosphère magique qui se communique à tout ce qui l’approche? Cette

robe blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, il

l’avait vue bien souvent sans aucune émotion et sans se douter qu’elle

pût jamais devenir pour lui un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant

il ne l’oubliera jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera

devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et de ses divines

espérances. O savants qui ne croyez point aux miracles, pas même à

ceux que Dieu accomplit chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que

l’amour, si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que le

cœur de l’homme?

Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda timidement à

travers les interstices du treillis; il vit Beata et Tognina, qui

causaient ensemble. Beata était vêtue en effet d’une robe blanche un

peu traînante qui lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire,

jeté négligemment sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement

d’inappréciables trésors, en faisant ressortir l’éclat et la

morbidesse de son teint. Une rose fixée au milieu du sein, deux

boucles de cheveux qui descendaient sur son cou gracieux, donnaient

à sa physionomie pleine de charme je ne sais quel air sérieux et

attendri qui se combinait heureusement avec la gaieté du jour et la

fraîcheur printanière du paysage. Elle tenait à la main une ombrelle

de soie à ramages, qui la préservait de ces mille petits insectes qui

tourbillonnent follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina,

moins grande et plus vive dans ses allures, portait une robe à fond

blanc varié d’arabesques aux couleurs saillantes, et sa belle chevelure

noire était ornée d’une petite branche de jasmin qui s’inclinait sur

l’oreille gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait assez

bien le caractère, formaient une de ces légères dissonances d’esprit et

de mœurs avec lesquelles il semble que la nature se plaise à nouer les

affections les plus douces et les plus durables. A les voir se promener

ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur que l’art avait

soumis à ses lois, ces deux charmantes personnes, dont l’ombre se

dessinait par intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait

que le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène exquise

de la société polie dans un siècle de loisirs. Pour rendre toute la

suavité d’un pareil tableau, pour exprimer l’harmonie qui résulte du

contraste de deux femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure

qui passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique de Mozart,

par exemple le duo du _Mariage de Figaro_ entre la comtesse et Suzanne,

lorsque, sur une phrase aussi transparente que le plus beau jour, elles

chantent en badinant:

Che soave zefiretto

Questa sera spirerà!

«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec son éventail, que

Lorenzo devient, ma foi, un beau garçon, et qu’il n’est plus permis de

le traiter sans cérémonie?

—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent de tristesse.

—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil pour un fait

aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as pu croire que ton pupille

resterait toujours un agneau de Pâques à la toison immaculée!

—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois arriver avec peine le

moment où il faudra me séparer de lui.

—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es riche, fille unique,

maîtresse de faire tout ce que tu veux: il faudrait être furieusement

mélancolique pour gâter une si belle existence.

—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les

difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient

d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon

les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent

fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de

Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de

son cœur.

—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le

tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que

tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et

qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus

que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin

l’histoire de la fameuse Bianca Capello.»

Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à

la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change

et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les

plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui

résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou

par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs

sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une

grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait

très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que

Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers

le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment:

«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais

l’affection pour Lorenzo.

—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?

—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et

qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses

études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous

prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma

nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»

Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu

saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la

villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur

Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre

virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir

parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres,

Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie,

en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui

était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où

il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où

il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère

et l’étendue d’un _mezzo soprano_ d’une douceur extrême, avait perdu

quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son

goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les

morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps.

On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi

facile au désir des _dilettanti_ qu’il était magnifique dans l’usage

qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus

illustres compositeurs du XVIII^e siècle. Il avait connu Haendel lors

de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait

confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, _le

Messie_ et _Samson_. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui

avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le

mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour

la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de

prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour

avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils,

musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il

intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni

avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence

extrême envers les _impressarii_ et les pauvres compositeurs sans

renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême

douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais

il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait.

Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait

opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un

chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.

D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous

les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint

de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules,

avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main

une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait

entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau

du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi

économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui

à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait

à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements

sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une

parfaite justesse.

«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière,

disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux

plus illustres ont été Haendel et Gluck. Allemands tous les deux,

ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans

le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un

Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère

d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se

permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas

avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la

Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé

la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu

avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour

chanter dans ses deux magnifiques oratorios, _le Messie_ et _Samson_,

dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de

ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la

rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment

il faut dire ma musique! Tu n’es pas un _asino d’orecchiante_, toi; tu

connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau

d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le

sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta

Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos

de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je

parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est

qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et

particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais

l’émotion que me fit éprouver _le Messie_, lorsque j’entendis pour la

première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été

composé dans l’espace de vingt-quatre jours!

—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez,

mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le

patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions

presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a

été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote,

qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait

entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand

nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre

forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la

cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans

cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huit _duetti_ et

_terzetti_ avec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la

princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces

duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien,

Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on

trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel

a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria.

Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»

Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo:

«Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition du

_Messie_, et voici le recueil de _duetti_ dont je parlais tout à

l’heure.»

S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le

recueil qu’il avait à la main en disant:

«Tenez, du premier motif du second duo que voici:

No, di voi non vuò fidarmi,

Haendel en a fait le chœur de la première partie du _Messie: Un enfant

nous est donné_. Le troisième motif de ce même duo:

Sò per prova i vostri inganni.

est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie: _Nous

sommes dispersés comme un faible troupeau_. Dans le troisième duo, pour

deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:

Quel fior che all’alba ride,

n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la

première partie du _Messie_? Avec le quatrième motif de ce même duo,

Haendel a composé le premier duo de son oratorio, _Judas Machabée_.

Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de

vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve

dans _la Fête d’Alexandre_, et d’autres morceaux de cette admirable

cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil de _duetti_ que Haendel a

composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste,

ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque

ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain,

a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les

souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des

savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout,

que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle

pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la

culture, porte des fruits toujours nouveaux?

—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse,

répondit Guadagni, je puis vous citer aussi l’exemple de mon illustre

ami, _il cavaliere_ Gluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une

si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de

ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’_Armide_,

par exemple, est la même que celle de son opéra de _Telemaco_, qu’il a

écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif

d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture

d’_Iphigénie en Aulide_. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que

l’_Alceste_ et l’_Orphée_, qu’il a arrangés pour l’Académie royale

de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages

qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de

souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître

la partition d’_Orfeo_[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins

inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un

gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter

sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble

voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de

sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant

l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement,

il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la

huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour

lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé,

_maestro_, toutes les belles choses que nous venons d’entendre?—Dans

le désir de plaire à Votre Majesté et _là_,» dit-il en posant la main

sur son cœur.»

Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée

sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une

grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani.

Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait

écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec

cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés

comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive

pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait

et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un

sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti

pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu

et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de

cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent

l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans

efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans

un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux

formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui

effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les

convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares

monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est

le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son

habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait

à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient

si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une

grâce suprême, a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible

Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses

dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du

vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur

querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins

de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau

Pâris son verdict en faveur de Vénus.

Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait

toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur

agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il

était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo

ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se

rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie

ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les

rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible

aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût

rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il

est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve

avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air

de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres

mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu

d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme

que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et

de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la

situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce

palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié

de la place qu’il occupait dans la famille Zeno, et son caractère,

aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à

développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et

surtout dans ceux de Rousseau.

Le chevalier Sarti · 第 8 / 39 段