La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa suite, était située

à une lieue de Padoue, sur la rive gauche de la Brenta, où le jardin,

terminé par une balustrade de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une

charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, d’où l’on

voyait passer les barques chargées de voyageurs qui allaient à Venise

ou qui en revenaient. Attendu par la famille Grimani, Marco Zeno fut

reconnu de loin, et tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où

vinrent aborder les deux _péotes_ qui contenaient les visiteurs. La

famille Grimani, une des plus illustres de la république, était depuis

longtemps alliée à la famille Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui

pouvait avoir vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de

resserrer encore davantage les intérêts des deux nobles familles. La

réception fut cordiale et splendide. Beata, entourée par la nombreuse

compagnie qui se trouvait réunie à la villa, fut entraînée à parcourir

le jardin, qui était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs

s’entretenaient des affaires de la république. Après le dîner, qui

eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait de belles fresques

de Paul Véronèse, galerie qui ouvrait sur un parterre émaillé de

fleurs, ayant pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria,

dont la bonne humeur était toujours prête à déborder, éleva tout à

coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement général qui forme la

péroraison d’un joyeux festin.

«_Signori_, dit-il, il me vient une singulière idée! En regardant le

beau jardin qui est devant nous, en regardant ce fleuve qui enferme

l’horizon, les villas somptueuses qui témoignent si hautement du goût

et de la grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations

errantes que les Barbares chassèrent devant eux comme un troupeau

de moutons, et qui, vers le commencement du v^e siècle, vinrent

chercher un refuge sur les îlots solitaires de la mer Adriatique.

Que diraient-ils, ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient

aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, et

s’ils pouvaient apprécier les changements que le temps et la main de

l’homme ont fait subir à ces campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient

les rives désolées? Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé

le tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans ses rêves

enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le génie de Venise, qui

a fait des bords de la Brenta un séjour digne vraiment des dieux de

l’Olympe?

—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, répliqua d’une voix

grave le sénateur Zeno. Tu rends à notre patrie la justice qui lui est

due; mais il ne faut pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui

a fait la grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui a créé

la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, qui ont eu à peu

près la même origine, puisque ce sont des fugitifs, des _fuorusciti_,

qui en ont posé les premiers fondements, auront aussi, je le crains

bien, la même destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au

pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose, ce jour-là la

république de Saint-Marc aura cessé d’exister. C’est ainsi que la plèbe

romaine, ameutée par des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait

édifié la sagesse des patriciens.

—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage pas ses tristes

prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, qui craignait de voir la

conversation tourner au sérieux de la politique; malgré les bavardages

de quelques _chiachieroni_, les bons citadins de Venise n’ont pas

l’humeur assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient

fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, qu’ils chantent et

qu’ils vendent leurs drogues, que leur importe d’où vient la lumière

qui les éclaire et la justice qui les protége? Ils sont vraiment trop

sages pour vouloir perdre leur temps à siéger dans le grand conseil

et s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller à leur

négoce. _Panem et circenses_, demandait la plèbe romaine; du pain, des

spectacles et _una chichera di cafè_, voilà tout ce qu’il faut aussi au

peuple de Venise.

—Bravo, _signor abate_! s’écria le chevalier Grimani, jeune homme de

vingt-cinq ans qui se trouvait assis près de Beata, dont il était tout

préoccupé. Je partage entièrement votre sécurité, et je ne crois pas

que nous soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à quelques

bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement _della Signoria_.

N’est-il pas juste que la tête commande au corps et que _il maestro di

capella_, pour me servir d’un exemple que vous approuverez sans doute,

dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son front? Il ferait beau

voir _i bottegaj_ de la place Saint-Marc deviser de la politique de

l’Europe! Mais laissons là ces craintes vaines et occupons-nous d’un

sujet plus intéressant. Le temps fuit, _e tu fuggir lo lasci_, mon

cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre la voix

de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. Aussi bien voilà

le soleil qui pâlit et Vesper qui s’approche, continua le brillant

chevalier, dont l’esprit ne manquait ni de grâce ni de culture, et la

musique est le complément nécessaire d’une journée heureuse comme celle

qui vient de s’écouler.»

En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un regard dérobé

sur Beata, qui lui répondit silencieusement par une inclination de

tête. On se leva de table, et les convives, disséminés en groupes

divers que le hasard ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se

promener dans le jardin qui conduisait à la charmille par une pente

adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani se perdirent dans une

allée solitaire, tandis que Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par

la main, écoutait d’une oreille distraite les interminables discours

de son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes qui

le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant commençait à

surgir du sein de la terre et à couvrir l’horizon de ses ombres

transparentes. La lune se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse

qui l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles d’or,

et son disque projetait cette lumière douce et mystérieuse qui touche

les cœurs les plus endurcis et poétise les intelligences les plus

ternes. La noble compagnie, après avoir erré çà et là en sens divers,

s’était réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire,

sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, instrument

à cordes de la famille du luth, alors très-répandu en Italie. A voir

cet essaim de belles dames armées de grands éventails coloriés et

illustrés de légendes pittoresques et galantes, dont elles jouaient

avec coquetterie, vêtues de longues robes à ramages de couleurs vives

et diverses, causant, riant et se laissant aller à cette variété de

poses qui trahit le bien-être du corps et la gaieté de l’esprit, on eût

dit une grande volière remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et

d’azur, qui s’égayent, au déclin du jour, par un _bisbiglio_ mélodieux.

Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la fantaisie des

natures les plus avares et les font s’épanouir en dégageant la note

mystérieuse que Dieu a déposée au fond de tous les cœurs. Une lumière

blanche et discrète s’infiltrait à travers le feuillage épais de

la charmille, et les ombres vacillantes qui enveloppaient la noble

compagnie faisaient mieux ressortir la façade de la villa Grimani, qui

s’élevait au fond du paysage, sur lequel se dessinaient les statuettes

élégantes qui en formaient le couronnement. L’air était doux, _l’onda

placida e tranquilla_, lorsque le chevalier manifesta de nouveau le

désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir conféré avec

l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, son amie. Placées l’une

à côté de l’autre et regardant la Brenta par-dessus la balustrade

qu’elles dominaient, ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo

de Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria accompagnait

sur la mandoline. C’était un morceau agréable, un frais madrigal

parfaitement choisi pour la circonstance, et dont la mélodie légère

flottait à la surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac

paisible:

Cantando un di sedea

Laurinda al fonte.

«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;» et ces

paroles étaient emportées sur l’aile d’une phrase rapide que les deux

voix répétaient tour à tour avec une extrême délicatesse. Arrivée à

ce passage où Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine

l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec un goût exquis

cette modulation qui rend si bien l’affaissement qu’on éprouve pendant

les fortes chaleurs de l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de

_ré_ naturel qui ramène le motif au ton de _la_ majeur, les deux voix

recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait pu comparer à une

églogue de Virgile mise en musique par Cimarosa[12]. Ces deux jeunes

filles aussi pures que les rayons de la lune qui les éclairait, debout

en face d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur image,

chantant une mélodie suave que la brise disséminait comme un parfum

dans l’espace, formaient un tableau qu’on ne voit qu’une fois dans

la vie, et qui laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables.

Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata tombait dans le

silence de la nuit comme une étoile d’or qui se détache de la voûte des

cieux, et les deux voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un

accord harmonieux.

Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait vouloir conserver

le plus longtemps possible l’émotion exquise dont il était pénétré,

lorsqu’on entendit au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses.

Les voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut que

c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui retournaient à

Venise après avoir achevé leur journée. Elles chantaient une mélodie

populaire d’un accent mélancolique, dont les paroles, en dialecte

vénitien, étaient la traduction libre d’une strophe de la _Jérusalem

délivrée_[13]: «La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant et

s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, mais la

jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons la rose de la vie qui

perd si vite sa fraîcheur; aimons, aimons, tandis que nous pouvons être

payés de retour.»

La barque glissa rapidement et disparut comme un rêve de bonheur.

La scène que nous venons de retracer avait produit sur Lorenzo une

très-vive impression. La voix de Beata, l’élégance de sa personne,

la familiarité avec laquelle le chevalier Grimani lui avait adressé

la parole, avaient excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il

n’avait pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas

retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire

venait traverser ses études, un malaise indéfinissable altérait

son caractère, jusqu’alors si doux et si humble. Qu’éprouvait-il

donc? Était-ce le tressaillement de la jeunesse, ou bien un levain

de jalousie qui mêlait déjà son amertume aux espérances de la vie

naissante? Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde

d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, ou était-ce

le premier éveil d’un sentiment exquis qui le remplissait tout à coup

de son ivresse, comme une essence qui s’échappe brusquement du vase qui

la contenait? Il y avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le

jeune Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en est

des sentiments comme des autres facultés de l’homme: après un sommeil

plus ou moins long destiné par la nature à en favoriser la germination,

il suffit de la moindre secousse pour les faire sortir de terre. Jamais

Lorenzo ne s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de

personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, studieuse

et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir que le côté favorable

de sa position. L’affection presque paternelle que lui témoignait

l’abbé Zamaria, l’intérêt tendre et discret qu’il inspirait à Beata,

la bienveillance des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient

dérobé la réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, le

camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire quelquefois: «Bravo,

Lorenzo; continuez à bien étudier; Son Excellence est très-contente de

vous!» Ce premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la soirée

mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue du chevalier Grimani et

sa contenance auprès de la signora avaient donné l’éveil à son esprit.

C’était comme une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide,

et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.

Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant cette soirée de

délices? Personne n’avait paru s’inquiéter de sa présence, pas même la

charmante Tognina, qui se plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses

agaceries mutines; pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora

Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait paru ignorer

qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette société ravie de sa

grâce et de sa voix touchante. N’était-il donc dans la maison de Zeno

qu’un objet de distraction, qu’un témoignage vivant de la munificence

d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt que le

cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient les questions que se

faisait sourdement ce jeune homme, et qui remplissaient son cœur d’un

trouble infini. Saturé de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours

été dirigées par un goût très-sévère, puisant à la fois dans les romans

à la mode, dans les poëtes, surtout dans les philosophes français que

l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, la pâture dont il était avide,

l’esprit de Lorenzo laissait apercevoir les symptômes d’une activité

inquiète et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente qui

se plaisait aux combinaisons romanesques, une sensibilité extrême qui

fermentait et cherchait une issue, un cœur rempli de tendresse, qui,

après avoir été longtemps contenu par le respect et le sommeil de

l’adolescence, se réveillait tout à coup et s’épanchait bruyamment,

comme pour s’assurer de sa propre vitalité. Rien n’est moins simple

que la jeunesse; tous les germes de la vie future se trouvent entassés

dans le cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations,

confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. Aussi prenez

bien garde, et ne vous oubliez pas devant ces regards mobiles qui

semblent glisser sur toutes choses! ne laissez rien apercevoir d’impur

ou d’équivoque à cette petite créature qui s’exerce à comprendre les

phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par l’instinct et par

une intuition divine, elle saisira plus tard le sens caché de vos actes

et de vos paroles; comme cette plaque de métal préparée par l’art pour

y réfléchir la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer par les

accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent pour ainsi dire, et y

dessinent des images que le temps viendra dégager.

Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à

l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il

était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire?

Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina

Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui

avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions

de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait

en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait.

Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir

et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés

mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent

qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à

son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il

lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable

qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle

disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main _la Nouvelle Héloïse_

de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIII^e siècle, et qui a été

traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination

de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice

que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les

sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit,

où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement

de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de

principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces

défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques,

n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les

organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse

n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent

de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses

amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale,

elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage

qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant

l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et

chante l’éternelle chanson du _renouveau_. La jeunesse d’ailleurs n’est

point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse

avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec

le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est

le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi

les qualités qui font de _la Nouvelle Héloïse_ un livre d’un attrait

singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le

caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de

Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les

obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement

unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages

secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies

que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves

de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie

bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande

place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces

pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son

cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la

destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait

conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les

lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable

touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que

pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo,

qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la

maison du sénateur.

Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce,

il y avait un petit chemin, un _stradotto_ tortueux et solitaire,

qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité

allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé

d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait

les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et

fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche

végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient

de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux

branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui

préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait

le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa,

où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de

leurs cris plaintifs.

Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande

allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de

cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré,

il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant

lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que

l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour.

Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille

reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse

sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et

du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours

nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler

une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel

poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par

un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts,

et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces

chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de

la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire

touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les

métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance

universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la

musique et de la science des choses divines.

Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers

nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà

tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux,

remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé

au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de

limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit

sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait

le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait

reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides

fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre,

la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient

errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui

est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul

reproduire dans la deuxième partie de la _Symphonie pastorale_. Lorenzo

cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances,

lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. _Trà, là là_....

Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit

dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un

instrument rustique.

Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre

de nouveau les mêmes notes, _là.... là_, ... lesquelles, suspendues

longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et

naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la

voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon

sur un âne en chantant comme un bienheureux. «_Eh! viva, il nostro

caro Lorenzo!_ lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on

ne vous a vu, _per Bacco_! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc

oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent

de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je

voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un _bel signore_

et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle,

il ne pense guère à nous, _povera gente_; nous n’avons ni le langage ni

les belles manières des _cavalieri_ parmi lesquels il vit.»

—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels

sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un _signore_,

comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les

bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une

affection si cordiale.

Le chevalier Sarti · 第 7 / 39 段