à une lieue de Padoue, sur la rive gauche de la Brenta, où le jardin,
terminé par une balustrade de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une
charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, d’où l’on
voyait passer les barques chargées de voyageurs qui allaient à Venise
ou qui en revenaient. Attendu par la famille Grimani, Marco Zeno fut
reconnu de loin, et tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où
vinrent aborder les deux _péotes_ qui contenaient les visiteurs. La
famille Grimani, une des plus illustres de la république, était depuis
longtemps alliée à la famille Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui
pouvait avoir vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de
resserrer encore davantage les intérêts des deux nobles familles. La
réception fut cordiale et splendide. Beata, entourée par la nombreuse
compagnie qui se trouvait réunie à la villa, fut entraînée à parcourir
le jardin, qui était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs
s’entretenaient des affaires de la république. Après le dîner, qui
eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait de belles fresques
de Paul Véronèse, galerie qui ouvrait sur un parterre émaillé de
fleurs, ayant pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria,
dont la bonne humeur était toujours prête à déborder, éleva tout à
coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement général qui forme la
péroraison d’un joyeux festin.
«_Signori_, dit-il, il me vient une singulière idée! En regardant le
beau jardin qui est devant nous, en regardant ce fleuve qui enferme
l’horizon, les villas somptueuses qui témoignent si hautement du goût
et de la grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations
errantes que les Barbares chassèrent devant eux comme un troupeau
de moutons, et qui, vers le commencement du v^e siècle, vinrent
chercher un refuge sur les îlots solitaires de la mer Adriatique.
Que diraient-ils, ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient
aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, et
s’ils pouvaient apprécier les changements que le temps et la main de
l’homme ont fait subir à ces campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient
les rives désolées? Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé
le tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans ses rêves
enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le génie de Venise, qui
a fait des bords de la Brenta un séjour digne vraiment des dieux de
l’Olympe?
—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, répliqua d’une voix
grave le sénateur Zeno. Tu rends à notre patrie la justice qui lui est
due; mais il ne faut pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui
a fait la grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui a créé
la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, qui ont eu à peu
près la même origine, puisque ce sont des fugitifs, des _fuorusciti_,
qui en ont posé les premiers fondements, auront aussi, je le crains
bien, la même destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au
pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose, ce jour-là la
république de Saint-Marc aura cessé d’exister. C’est ainsi que la plèbe
romaine, ameutée par des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait
édifié la sagesse des patriciens.
—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage pas ses tristes
prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, qui craignait de voir la
conversation tourner au sérieux de la politique; malgré les bavardages
de quelques _chiachieroni_, les bons citadins de Venise n’ont pas
l’humeur assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient
fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, qu’ils chantent et
qu’ils vendent leurs drogues, que leur importe d’où vient la lumière
qui les éclaire et la justice qui les protége? Ils sont vraiment trop
sages pour vouloir perdre leur temps à siéger dans le grand conseil
et s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller à leur
négoce. _Panem et circenses_, demandait la plèbe romaine; du pain, des
spectacles et _una chichera di cafè_, voilà tout ce qu’il faut aussi au
peuple de Venise.
—Bravo, _signor abate_! s’écria le chevalier Grimani, jeune homme de
vingt-cinq ans qui se trouvait assis près de Beata, dont il était tout
préoccupé. Je partage entièrement votre sécurité, et je ne crois pas
que nous soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à quelques
bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement _della Signoria_.
N’est-il pas juste que la tête commande au corps et que _il maestro di
capella_, pour me servir d’un exemple que vous approuverez sans doute,
dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son front? Il ferait beau
voir _i bottegaj_ de la place Saint-Marc deviser de la politique de
l’Europe! Mais laissons là ces craintes vaines et occupons-nous d’un
sujet plus intéressant. Le temps fuit, _e tu fuggir lo lasci_, mon
cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre la voix
de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. Aussi bien voilà
le soleil qui pâlit et Vesper qui s’approche, continua le brillant
chevalier, dont l’esprit ne manquait ni de grâce ni de culture, et la
musique est le complément nécessaire d’une journée heureuse comme celle
qui vient de s’écouler.»
En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un regard dérobé
sur Beata, qui lui répondit silencieusement par une inclination de
tête. On se leva de table, et les convives, disséminés en groupes
divers que le hasard ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se
promener dans le jardin qui conduisait à la charmille par une pente
adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani se perdirent dans une
allée solitaire, tandis que Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par
la main, écoutait d’une oreille distraite les interminables discours
de son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes qui
le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant commençait à
surgir du sein de la terre et à couvrir l’horizon de ses ombres
transparentes. La lune se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse
qui l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles d’or,
et son disque projetait cette lumière douce et mystérieuse qui touche
les cœurs les plus endurcis et poétise les intelligences les plus
ternes. La noble compagnie, après avoir erré çà et là en sens divers,
s’était réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire,
sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, instrument
à cordes de la famille du luth, alors très-répandu en Italie. A voir
cet essaim de belles dames armées de grands éventails coloriés et
illustrés de légendes pittoresques et galantes, dont elles jouaient
avec coquetterie, vêtues de longues robes à ramages de couleurs vives
et diverses, causant, riant et se laissant aller à cette variété de
poses qui trahit le bien-être du corps et la gaieté de l’esprit, on eût
dit une grande volière remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et
d’azur, qui s’égayent, au déclin du jour, par un _bisbiglio_ mélodieux.
Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la fantaisie des
natures les plus avares et les font s’épanouir en dégageant la note
mystérieuse que Dieu a déposée au fond de tous les cœurs. Une lumière
blanche et discrète s’infiltrait à travers le feuillage épais de
la charmille, et les ombres vacillantes qui enveloppaient la noble
compagnie faisaient mieux ressortir la façade de la villa Grimani, qui
s’élevait au fond du paysage, sur lequel se dessinaient les statuettes
élégantes qui en formaient le couronnement. L’air était doux, _l’onda
placida e tranquilla_, lorsque le chevalier manifesta de nouveau le
désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir conféré avec
l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, son amie. Placées l’une
à côté de l’autre et regardant la Brenta par-dessus la balustrade
qu’elles dominaient, ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo
de Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria accompagnait
sur la mandoline. C’était un morceau agréable, un frais madrigal
parfaitement choisi pour la circonstance, et dont la mélodie légère
flottait à la surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac
paisible:
Cantando un di sedea
Laurinda al fonte.
«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;» et ces
paroles étaient emportées sur l’aile d’une phrase rapide que les deux
voix répétaient tour à tour avec une extrême délicatesse. Arrivée à
ce passage où Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine
l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec un goût exquis
cette modulation qui rend si bien l’affaissement qu’on éprouve pendant
les fortes chaleurs de l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de
_ré_ naturel qui ramène le motif au ton de _la_ majeur, les deux voix
recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait pu comparer à une
églogue de Virgile mise en musique par Cimarosa[12]. Ces deux jeunes
filles aussi pures que les rayons de la lune qui les éclairait, debout
en face d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur image,
chantant une mélodie suave que la brise disséminait comme un parfum
dans l’espace, formaient un tableau qu’on ne voit qu’une fois dans
la vie, et qui laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables.
Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata tombait dans le
silence de la nuit comme une étoile d’or qui se détache de la voûte des
cieux, et les deux voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un
accord harmonieux.
Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait vouloir conserver
le plus longtemps possible l’émotion exquise dont il était pénétré,
lorsqu’on entendit au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses.
Les voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut que
c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui retournaient à
Venise après avoir achevé leur journée. Elles chantaient une mélodie
populaire d’un accent mélancolique, dont les paroles, en dialecte
vénitien, étaient la traduction libre d’une strophe de la _Jérusalem
délivrée_[13]: «La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant et
s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, mais la
jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons la rose de la vie qui
perd si vite sa fraîcheur; aimons, aimons, tandis que nous pouvons être
payés de retour.»
La barque glissa rapidement et disparut comme un rêve de bonheur.
La scène que nous venons de retracer avait produit sur Lorenzo une
très-vive impression. La voix de Beata, l’élégance de sa personne,
la familiarité avec laquelle le chevalier Grimani lui avait adressé
la parole, avaient excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il
n’avait pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas
retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire
venait traverser ses études, un malaise indéfinissable altérait
son caractère, jusqu’alors si doux et si humble. Qu’éprouvait-il
donc? Était-ce le tressaillement de la jeunesse, ou bien un levain
de jalousie qui mêlait déjà son amertume aux espérances de la vie
naissante? Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde
d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, ou était-ce
le premier éveil d’un sentiment exquis qui le remplissait tout à coup
de son ivresse, comme une essence qui s’échappe brusquement du vase qui
la contenait? Il y avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le
jeune Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en est
des sentiments comme des autres facultés de l’homme: après un sommeil
plus ou moins long destiné par la nature à en favoriser la germination,
il suffit de la moindre secousse pour les faire sortir de terre. Jamais
Lorenzo ne s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de
personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, studieuse
et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir que le côté favorable
de sa position. L’affection presque paternelle que lui témoignait
l’abbé Zamaria, l’intérêt tendre et discret qu’il inspirait à Beata,
la bienveillance des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient
dérobé la réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, le
camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire quelquefois: «Bravo,
Lorenzo; continuez à bien étudier; Son Excellence est très-contente de
vous!» Ce premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la soirée
mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue du chevalier Grimani et
sa contenance auprès de la signora avaient donné l’éveil à son esprit.
C’était comme une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide,
et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.
Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant cette soirée de
délices? Personne n’avait paru s’inquiéter de sa présence, pas même la
charmante Tognina, qui se plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses
agaceries mutines; pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora
Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait paru ignorer
qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette société ravie de sa
grâce et de sa voix touchante. N’était-il donc dans la maison de Zeno
qu’un objet de distraction, qu’un témoignage vivant de la munificence
d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt que le
cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient les questions que se
faisait sourdement ce jeune homme, et qui remplissaient son cœur d’un
trouble infini. Saturé de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours
été dirigées par un goût très-sévère, puisant à la fois dans les romans
à la mode, dans les poëtes, surtout dans les philosophes français que
l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, la pâture dont il était avide,
l’esprit de Lorenzo laissait apercevoir les symptômes d’une activité
inquiète et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente qui
se plaisait aux combinaisons romanesques, une sensibilité extrême qui
fermentait et cherchait une issue, un cœur rempli de tendresse, qui,
après avoir été longtemps contenu par le respect et le sommeil de
l’adolescence, se réveillait tout à coup et s’épanchait bruyamment,
comme pour s’assurer de sa propre vitalité. Rien n’est moins simple
que la jeunesse; tous les germes de la vie future se trouvent entassés
dans le cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations,
confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. Aussi prenez
bien garde, et ne vous oubliez pas devant ces regards mobiles qui
semblent glisser sur toutes choses! ne laissez rien apercevoir d’impur
ou d’équivoque à cette petite créature qui s’exerce à comprendre les
phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par l’instinct et par
une intuition divine, elle saisira plus tard le sens caché de vos actes
et de vos paroles; comme cette plaque de métal préparée par l’art pour
y réfléchir la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer par les
accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent pour ainsi dire, et y
dessinent des images que le temps viendra dégager.
Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à
l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il
était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire?
Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina
Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui
avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions
de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait
en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait.
Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir
et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés
mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent
qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à
son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il
lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable
qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle
disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main _la Nouvelle Héloïse_
de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIII^e siècle, et qui a été
traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination
de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice
que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les
sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit,
où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement
de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de
principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces
défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques,
n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les
organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse
n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent
de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses
amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale,
elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage
qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant
l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et
chante l’éternelle chanson du _renouveau_. La jeunesse d’ailleurs n’est
point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse
avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec
le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est
le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi
les qualités qui font de _la Nouvelle Héloïse_ un livre d’un attrait
singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le
caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de
Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les
obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement
unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages
secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies
que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves
de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie
bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande
place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces
pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son
cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la
destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait
conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les
lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable
touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que
pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo,
qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la
maison du sénateur.
Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce,
il y avait un petit chemin, un _stradotto_ tortueux et solitaire,
qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité
allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé
d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait
les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et
fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche
végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient
de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux
branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui
préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait
le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa,
où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de
leurs cris plaintifs.
Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande
allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de
cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré,
il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant
lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que
l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour.
Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille
reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse
sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et
du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours
nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler
une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel
poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par
un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts,
et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces
chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de
la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire
touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les
métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance
universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la
musique et de la science des choses divines.
Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers
nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà
tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux,
remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé
au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de
limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit
sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait
le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait
reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides
fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre,
la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient
errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui
est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul
reproduire dans la deuxième partie de la _Symphonie pastorale_. Lorenzo
cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances,
lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. _Trà, là là_....
Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit
dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un
instrument rustique.
Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre
de nouveau les mêmes notes, _là.... là_, ... lesquelles, suspendues
longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et
naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la
voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon
sur un âne en chantant comme un bienheureux. «_Eh! viva, il nostro
caro Lorenzo!_ lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on
ne vous a vu, _per Bacco_! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc
oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent
de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je
voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un _bel signore_
et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle,
il ne pense guère à nous, _povera gente_; nous n’avons ni le langage ni
les belles manières des _cavalieri_ parmi lesquels il vit.»
—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels
sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un _signore_,
comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les
bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une
affection si cordiale.