Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de l’abbé Zamaria, de

Lorenzo, de Tognina et d’une partie de sa maison, se rendait dans une

ville voisine appartenant à la république, il fallait voir avec quelle

prostration était reçu par les autorités et les populations empressées

ce simple sénateur, qui semblait enfermer dans un pli de sa toge la

destinée du moindre citoyen. Depuis l’antique Rome, jamais puissance

politique n’avait su imprimer son autorité sur les peuples vaincus

avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique de Venise.

Un noble Vénitien, en quittant les lagunes où son influence était

limitée par celle de ses confrères et de ses rivaux, devenait, dès

qu’il posait le pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus

grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette toute-puissance

de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement pour la métropole ni

le respect sincère pour ses institutions, n’était pas encore beaucoup

affaiblie, malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des

temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes les portes

s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait qu’un mot à dire pour

faciliter à l’abbé Zamaria l’accès des bibliothèques, des musées et de

tous les établissements scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire

amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il largement de

son crédit, et, suivi de Lorenzo, de Beata et de son inséparable

amie Tognina, il ne manquait pas une occasion de montrer sa vaste

instruction, qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense bien

que la musique tenait une grande place dans les causeries savantes

de l’abbé Zamaria, qui n’avait garde d’oublier une date ou un fait

important de nature à flatter sa double passion de Vénitien et de

mélomane.

En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des admirables palais

qui embellissent cette charmante ville, vraiment digne d’être le

séjour d’un peuple de patriciens: «Toutes ces merveilles, dit l’abbé,

qui s’adressait particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve

plaisait beaucoup au savant _cicerone_, toutes ces merveilles sont

l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette ville en 1518, et dont le

génie grandiose et simple n’est pas sans quelque analogie avec le

génie de Palestrina, son contemporain, le sublime restaurateur de la

musique religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute la justesse

de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer aujourd’hui, et je me

contente seulement d’ajouter que c’est également dans cette même ville

de Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant musicien qui

vécut à Rome, où il souleva, dans l’année 1551, une discussion qui

partagea le monde savant en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino,

dont le caractère était fort irascible, prétendait que les genres

diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne musique des Grecs

pouvaient être soumis à l’harmonie moderne, telle qu’elle existait

au XVI^e siècle. Pour donner plus d’évidence à sa démonstration, il

fit construire un instrument auquel il donna le nom d’_arcicembalo_,

qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites les

différentes échelles de la musique grecque avec les intervalles qui

les caractérisaient. Cette question, qui a été si souvent débattue

depuis, fut jugée au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à payer

deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. Il n’en est pas

moins vrai que Nicolas Vicentino a joui de son temps d’une très-grande

renommée, puisqu’on a frappé plusieurs médailles en son honneur,

dont une représente un orgue avec cette légende: _Perfectæ musicæ

divisionisque inventor_.»

En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première fois, l’abbé

Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux disciples dans la vieille église

de Saint-Antoine, dont la chapelle était l’une des plus renommées

de l’Europe. Cette chapelle, richement dotée par la munificence de

la république et la générosité de plusieurs nobles familles, était

composée alors de quarante musiciens, huit violons, quatre altos,

quatre contre-basses, quatre instruments à vent et seize chanteurs,

parmi lesquels il y avait huit _sopranistes_. Le chœur contenait quatre

grandes orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois

toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité immense qui couvrait

les voix, au lieu de les accompagner. La chapelle du _Santo_, comme on

dit à Padoue, avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre

Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, qui mourut

dans cette ville, le 16 février 1770. Tartini était né à Pirano, en

Istrie, d’une famille honorable, qui l’avait envoyé à l’université de

Padoue pour y étudier la jurisprudence; mais la musique et une aventure

romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent autrement, et

firent de Tartini un des plus grands artistes de son temps. Il fonda à

Padoue une école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout

à la France les virtuoses les plus habiles, parmi lesquels on doit

citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin et La Houssaye. Il a composé

pour son instrument beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de

telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère surpassées de nos

jours.

Tartini était à la fois maître de chapelle et premier violon solo de

l’église Saint-Antoine, car il faut bien qu’on sache que depuis le

commencement du XVII^e siècle, c’est-à-dire avant Corelli, l’usage

s’était établi dans presque toute l’Italie de jouer des morceaux de

violon dans les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer

Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du Nord, qui ne

vont guère à l’église que pour y pleurer les plaisirs et les joies de

ce monde. Les peuples du Midi, au contraire, et particulièrement les

Italiens, considèrent le temple comme un lieu consacré au culte des

sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier la Providence

de les avoir fait naître sur une terre ornée des plus divins trésors.

Ils sont heureux de vivre, et c’est pourquoi ils offrent à l’auteur

de toutes choses un cœur rempli de concerts et de bénédictions.

Aussi la musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue

n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise les

admirables compositions de Palestrina et celles de l’école romaine en

général; cela ressemblait un peu trop au style souriant et maniéré des

tableaux de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église de

Saint-Antoine.

C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de juin que Zeno et

sa suite s’étaient rendus à Padoue; époque brillante où cette grande

ville, ordinairement silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout

de Vénitiens qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient

pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue était alors desservi

par les plus célèbres virtuoses de l’Italie, qu’on y faisait venir à

grands frais, et la chapelle déployait toutes ses pompes pour célébrer

dignement la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur

Zeno et le reste de la compagnie allèrent à l’église Saint-Antoine,

tous les musiciens de la chapelle, sous la direction du P. Valotti,

élève et successeur de Tartini, étaient réunis pour contribuer à

l’éclat de l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes

orgues, qui se répondirent en variant successivement le même thème,

emprunté à une mélodie de plain-chant, on exécuta une messe avec

accompagnement d’orchestre, de la composition du P. Valotti. Cette

messe, d’un style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite,

et se rapprochait beaucoup du style de la musique religieuse de

Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et après un chœur à quatre parties

dont l’effet avait paru agréable, on vit apparaître à la tribune

de l’une des orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une

sonate _di chiesa_. Pasqualini était un gros homme d’une cinquantaine

d’années, d’une taille ramassée, d’une figure joviale, qui reluisait

sous sa large perruque poudrée à frimas, comme un de ces mascarons

grimaçants dont se sert l’architecture pour varier la nudité des

lignes. Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son _andante religioso_

avec l’emphase d’un _buffo caricato_. Lorsqu’il fut arrivé à la partie

brillante de son morceau, où se trouvaient condensés tous les artifices

du violon, les _staccati_, les effets de doubles cordes et les arpéges

les plus étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans un

bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il s’échappait de sa

perruque un nuage de poussière qui allait enfariner l’organiste et les

chanteurs qui garnissaient la tribune. A cette scène, plus digne d’une

comédie que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé Zamaria

ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant tout bas à Lorenzo, qui

était assis près de lui: «Voilà un vieux _parrucconne_ qu’on devrait

envoyer à la foire pour amuser les gens de la campagne; il y serait

mieux à sa place que dans une église.»

Fort heureusement, après cet épisode burlesque, qui ne dura que

quelques minutes, une voix suave, dont le caractère étrange frappa

Lorenzo d’un grand étonnement, vint chanter un motet qui était mieux

approprié à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu de

comparable à cette voix qui ressemblait à une voix de femme sans en

avoir la limpidité. Il semblait interroger du regard l’abbé Zamaria,

qui s’amusait beaucoup de son étonnement, dont il n’avait ni le temps

ni la volonté de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur

développait la puissance de son talent et que cette voix mystérieuse

s’élevait dans les cordes supérieures, l’émotion remplaçait la

surprise dans le cœur de Lorenzo, et cette émotion était partagée par

Beata, dont l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de pareils

phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose était d’un très-beau

caractère; c’était un air à la fois religieux et pathétique qu’on

attribuait à Stradella, compositeur et chanteur célèbre du XVII^e

siècle, qui l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour

exprimer ses propres sentiments dans une circonstance bien connue de

sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur fut arrivé à la seconde partie

du morceau qu’il interprétait, à cette belle phrase en _sol majeur_

dont les notes lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel

comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond du cœur, il fut si

pathétique, il déploya une si grande manière de phraser, sa respiration

était si bien ménagée, et il parut si pénétré des sentiments qu’il

exprimait avec une si rare perfection de style, que Beata, malgré ses

efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, ne put contenir de

grosses larmes qui sillonnèrent son beau visage. Son âme, déjà riche

par son propre fonds et plus riche encore par le souffle divin qui

commençait à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme une fleur

généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome dont elle est remplie.

C’est ainsi que la jeunesse prête volontiers aux premiers objets qui la

captivent la vie surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour,

qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la poésie qui forme

son essence, et qu’il croit entrevoir partout des horizons infinis

qui ne sont bien souvent que le mirage de ses propres illusions. Quel

est l’homme éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se

rappelle avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou la mélodie

rustique qui ont charmé son enfance et dont l’impression lui est restée

ineffaçable, malgré tout ce que son goût a pu lui dire depuis contre

ces bégayements de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus

fréquents en musique que dans les autres arts, et tel grand compositeur

qui remplit le monde du bruit de ses chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher

de rêver et de s’attendrir en écoutant le refrain plaintif qui lui

apporte un souvenir du pays qui l’a vu naître.

L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même nature, car le

virtuose qui avait eu le pouvoir de lui arracher des larmes n’était

rien moins que le fameux Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes

de la seconde moitié du XVIII^e siècle, le chanteur favori de Gluck,

qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, qui ne pouvait

encore s’expliquer la nature de la voix que possédait Guadagni, et

dont l’admiration pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude,

demanda à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:

«_Maestro_, comment s’appelle le chanteur que nous venons d’entendre,

et quelle est cette voix qu’on dirait sortir de la bouche d’un ange?

—C’est un _canarino_, répondit l’abbé en riant, un oiseau rare qu’on

élève à grands frais pour l’amusement des oisifs et des _gentildonne_,

qui le préfèrent au rossignol des bois, parce qu’il est moins farouche

et qu’il chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de le

voir de près et de mieux apprécier son mérite, car Son Excellence m’a

chargé de l’inviter à venir à la villa Cadolce.»

Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur très-passionné de

peinture, cet art, qui a eu un si grand éclat à Venise, occupait dans

son esprit et dans son patriotisme une place trop importante pour

qu’il négligeât les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui

donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, avant de quitter

Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille église _Dell’Arena_, où

se trouvent des fresques remarquables de Giotto, ce génie précurseur

qui vint arracher la peinture au joug de la tradition hiératique. En

examinant ces premiers linéaments d’un art qui a tant de rapports avec

la musique, l’abbé Zamaria fit observer à ses auditeurs habituels qu’à

l’époque où Giotto opérait la grande révolution que l’histoire lui

attribue, l’art musical était encore dans les langes, comme on peut

s’en convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui vivait à la

fin du XIII^e siècle.

Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises uniquement

pour visiter quelques amis, le sénateur Zeno, toujours préoccupé du

sort de la république, ne se laissait distraire par aucun incident

vulgaire. Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par

l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le repos forcé

que lui avaient imposé les médecins en surveillant le mouvement des

esprits, en excitant la vigilance des magistrats contre les menées des

novateurs, qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant

les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de Padoue, Zeno ne

voyait que les hommes importants du pays, qu’il savait être dévoués

à la domination de Venise. Il encourageait leur zèle, il cherchait

à dissiper leurs craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient

survenir, et, comme un homme d’État habitué à contenir le secret de sa

pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il croyait utile au but

qu’il se proposait. Autour de ce personnage sombre et vénérable, dont

aucune illusion ne pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo

et l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants qu’un rien

amuse, et qui portent avec eux la lumière dont ils éclairent l’horizon

qui les enchante. Malgré son âge, la sagacité de son esprit et sa vaste

érudition, l’abbé Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé

des détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance ne

s’était jamais arrêtée devant des problèmes redoutables. Un vieux

livre, un mur écroulé par le temps, et quelques pages de musique

ignorées, étaient pour lui des objets bien autrement importants que

la politique et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise cessât

jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on porter la main sur

ce nid d’alcyons qui flottait depuis tant de siècles sur la cime des

flots amers? Non, non, les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient

pour l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient au-dessus

de sa riante imagination sans obscurcir la limpidité de ses jours; si

parfois il était amené à coordonner les faits de l’histoire et à voir

une loi au-dessus des phénomènes qui en agitent la surface, c’était

lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art musical, afin

de mieux en caractériser les périodes décisives. C’était le seul côté

de son esprit par lequel il entrevoyait un plan, une certaine unité

dans cette succession d’images rapides qui forment le spectacle de la

vie.

Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri de ces tristes

prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers sous le charme de

l’heure présente et des belles choses qui s’offraient à leurs regards.

Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à

développer le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme deux

notes qu’une attraction secrète dispose à former un accord mystérieux.

Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; aucun incident extérieur n’était

venu troubler leur sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de

l’affection que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo était

encore moins en état de comprendre quel ferment dangereux se mêlait à

la vive reconnaissance qu’il éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils

s’enivraient tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec

ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre le sens, et les

beautés de l’art aussi bien que les magnificences de la nature, qu’ils

rencontraient sur leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion

bienheureuse de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait un

plaisir secret dans ces promenades qui amusaient son esprit et son

cœur sans en troubler la sérénité, promenades qui étaient d’ailleurs

favorables à la santé de son père, cherchait à les multiplier par des

raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno acceptait volontiers.

En quittant Padoue, elle le décida à visiter dans les environs quelques

amis, parmi lesquels se trouvait la famille Grimani, dont la villa

était située sur la rive gauche du canal de la Brenta.

La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise la ville de

Padoue, et qui descend par des pentes ménagées des Alpes tyroliennes

à l’embouchure de la Brenta, forme l’un des plus beaux pays qu’il

y ait au monde. Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre

considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux pittoresques

qui semblent y avoir été semés par la main d’une muse, cette terre

grasse et forte donne tout ce qu’on exige d’elle, et, au moindre

souffle de l’activité humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant

des moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le figuier, le

mûrier, des fruits de toute espèce, des vins généreux et divers, tout

y vient en abondance et presque sans efforts. Dans ces campagnes

lumineuses que rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent

des montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne étale sa

magnificence en festons élégants qui égayent le regard et enchantent

le cœur. Le blé, le seigle, le maïs à la tige élancée, croissent

sans entraves au milieu de ces champs fortunés, dont l’horizon est

successivement resserré par des collines adoucies qui versent autour

d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, de nombreux

troupeaux de moutons, de bœufs à la haute encolure, des fermes

joyeuses, une population active, tout révèle la force et la fécondité

de cette terre de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité

a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour dans cette heureuse

vallée, dont le paysage enchanteur faisait dire également à un empereur

grec que, si on n’avait la certitude que le paradis terrestre était

situé en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la Vénétie

que Dieu a placé sa première créature pour lui donner une idée de la

félicité suprême. Tout y est si frais et si joyeux, la nature y est

si féconde et si charmante, que les nombreux poëtes qu’a produits le

dialecte de Padoue n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité

puissante qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les plaisirs

de la vie champêtre et les épisodes de l’économie domestique. C’est

la ferme et sa gaieté bruyante, c’est la moisson avec ses guirlandes

de bluets et de pavots, ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de

pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument rustique;

c’est un rendez-vous au clair de la lune; c’est un baiser donné sous

une treille parfumée. Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les

poëtes qui se sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à

les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans douleur, sans

mystère et sans idéal.

Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche végétation

qui présente partout les riants aspects d’un jardin fabuleux, les

nobles de Venise avaient fait construire des palais élégants, où l’on

retrouvait toutes les somptuosités et toutes les délicatesses de la

civilisation. Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens,

aiment à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la

ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, ils

n’ont pas de la nature ce sentiment profond et religieux qu’elle

inspire aux peuples du Nord. Ce sont les conquêtes de l’esprit, ce

sont les joies et les voluptés de la vie qui excitent avant tout leur

admiration et qui stimulent leur activité. Les bois, les prés, les

eaux et la terre bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que

des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, des jouets

de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus de l’horizon visible

qui borne ses regards. Les races du Nord, au contraire, dans leurs

courses vagabondes à travers les steppes immenses et les vastes forêts

où elles ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation

méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance plus approfondie

de la nature et de ses mystères sacrés. Aussi leur imagination toute

lyrique se plaît-elle à reproduire les harmonies diverses du monde

matériel, qui est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini.

Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique des

Romains et de la molle élégance des peuples helléniques, avaient

transformé la vie des champs en une fête de l’art; du fond des bois

solitaires où ils allaient se réfugier pendant les fortes chaleurs de

l’été, ils aimaient à entendre les éclats de rire et les concerts de la

sociabilité.

En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, on trouve

le canal de la Brenta, qui forme comme un trait d’union entre la

terre ferme et la mer Adriatique. Ce canal, qui parcourt un trajet

de six lieues, et dont on suivait le courant facile sur des barques

légères qu’on appelait des _péotes_, présentait, à la fin du siècle

dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux rives de ce fleuve

étaient garnies de maisons, de _casini_ et de villas délicieuses, où

l’aristocratie de Venise avait étalé toute sa magnificence. Construits

par les plus célèbres architectes vénitiens de la Renaissance, tels

que Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, ces palais,

tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses qui semblaient danser

sur le toit comme les heures d’un jour sans nuages, s’épanouissaient

au soleil de distance en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et

formaient ainsi un horizon magique, au bout duquel on voyait surgir

lentement du sein des ondes ce rêve de poésie qu’on appelle Venise.

Les plus célèbres de ces villas qui se miraient dans les eaux de la

Brenta étaient celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que

toutes les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre

millions de francs. Le jardin de cette habitation princière s’avançait

en amphithéâtre jusqu’aux bords du canal, d’où les passagers

pouvaient admirer les fleurs les plus rares, les citronniers, les

grottes artificielles, les doux ombrages où venaient s’abriter les

_gentildonne_ au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été

chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires de

Venise, qui leur avaient donné le nom si bien mérité de nouvelle

Arcadie, l’_Arcadia de’ tempi nostri_!

Le chevalier Sarti · 第 6 / 39 段