Lorenzo, de Tognina et d’une partie de sa maison, se rendait dans une
ville voisine appartenant à la république, il fallait voir avec quelle
prostration était reçu par les autorités et les populations empressées
ce simple sénateur, qui semblait enfermer dans un pli de sa toge la
destinée du moindre citoyen. Depuis l’antique Rome, jamais puissance
politique n’avait su imprimer son autorité sur les peuples vaincus
avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique de Venise.
Un noble Vénitien, en quittant les lagunes où son influence était
limitée par celle de ses confrères et de ses rivaux, devenait, dès
qu’il posait le pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus
grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette toute-puissance
de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement pour la métropole ni
le respect sincère pour ses institutions, n’était pas encore beaucoup
affaiblie, malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des
temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes les portes
s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait qu’un mot à dire pour
faciliter à l’abbé Zamaria l’accès des bibliothèques, des musées et de
tous les établissements scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire
amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il largement de
son crédit, et, suivi de Lorenzo, de Beata et de son inséparable
amie Tognina, il ne manquait pas une occasion de montrer sa vaste
instruction, qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense bien
que la musique tenait une grande place dans les causeries savantes
de l’abbé Zamaria, qui n’avait garde d’oublier une date ou un fait
important de nature à flatter sa double passion de Vénitien et de
mélomane.
En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des admirables palais
qui embellissent cette charmante ville, vraiment digne d’être le
séjour d’un peuple de patriciens: «Toutes ces merveilles, dit l’abbé,
qui s’adressait particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve
plaisait beaucoup au savant _cicerone_, toutes ces merveilles sont
l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette ville en 1518, et dont le
génie grandiose et simple n’est pas sans quelque analogie avec le
génie de Palestrina, son contemporain, le sublime restaurateur de la
musique religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute la justesse
de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer aujourd’hui, et je me
contente seulement d’ajouter que c’est également dans cette même ville
de Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant musicien qui
vécut à Rome, où il souleva, dans l’année 1551, une discussion qui
partagea le monde savant en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino,
dont le caractère était fort irascible, prétendait que les genres
diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne musique des Grecs
pouvaient être soumis à l’harmonie moderne, telle qu’elle existait
au XVI^e siècle. Pour donner plus d’évidence à sa démonstration, il
fit construire un instrument auquel il donna le nom d’_arcicembalo_,
qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites les
différentes échelles de la musique grecque avec les intervalles qui
les caractérisaient. Cette question, qui a été si souvent débattue
depuis, fut jugée au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à payer
deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. Il n’en est pas
moins vrai que Nicolas Vicentino a joui de son temps d’une très-grande
renommée, puisqu’on a frappé plusieurs médailles en son honneur,
dont une représente un orgue avec cette légende: _Perfectæ musicæ
divisionisque inventor_.»
En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première fois, l’abbé
Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux disciples dans la vieille église
de Saint-Antoine, dont la chapelle était l’une des plus renommées
de l’Europe. Cette chapelle, richement dotée par la munificence de
la république et la générosité de plusieurs nobles familles, était
composée alors de quarante musiciens, huit violons, quatre altos,
quatre contre-basses, quatre instruments à vent et seize chanteurs,
parmi lesquels il y avait huit _sopranistes_. Le chœur contenait quatre
grandes orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois
toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité immense qui couvrait
les voix, au lieu de les accompagner. La chapelle du _Santo_, comme on
dit à Padoue, avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre
Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, qui mourut
dans cette ville, le 16 février 1770. Tartini était né à Pirano, en
Istrie, d’une famille honorable, qui l’avait envoyé à l’université de
Padoue pour y étudier la jurisprudence; mais la musique et une aventure
romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent autrement, et
firent de Tartini un des plus grands artistes de son temps. Il fonda à
Padoue une école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout
à la France les virtuoses les plus habiles, parmi lesquels on doit
citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin et La Houssaye. Il a composé
pour son instrument beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de
telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère surpassées de nos
jours.
Tartini était à la fois maître de chapelle et premier violon solo de
l’église Saint-Antoine, car il faut bien qu’on sache que depuis le
commencement du XVII^e siècle, c’est-à-dire avant Corelli, l’usage
s’était établi dans presque toute l’Italie de jouer des morceaux de
violon dans les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer
Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du Nord, qui ne
vont guère à l’église que pour y pleurer les plaisirs et les joies de
ce monde. Les peuples du Midi, au contraire, et particulièrement les
Italiens, considèrent le temple comme un lieu consacré au culte des
sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier la Providence
de les avoir fait naître sur une terre ornée des plus divins trésors.
Ils sont heureux de vivre, et c’est pourquoi ils offrent à l’auteur
de toutes choses un cœur rempli de concerts et de bénédictions.
Aussi la musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue
n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise les
admirables compositions de Palestrina et celles de l’école romaine en
général; cela ressemblait un peu trop au style souriant et maniéré des
tableaux de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église de
Saint-Antoine.
C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de juin que Zeno et
sa suite s’étaient rendus à Padoue; époque brillante où cette grande
ville, ordinairement silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout
de Vénitiens qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient
pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue était alors desservi
par les plus célèbres virtuoses de l’Italie, qu’on y faisait venir à
grands frais, et la chapelle déployait toutes ses pompes pour célébrer
dignement la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur
Zeno et le reste de la compagnie allèrent à l’église Saint-Antoine,
tous les musiciens de la chapelle, sous la direction du P. Valotti,
élève et successeur de Tartini, étaient réunis pour contribuer à
l’éclat de l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes
orgues, qui se répondirent en variant successivement le même thème,
emprunté à une mélodie de plain-chant, on exécuta une messe avec
accompagnement d’orchestre, de la composition du P. Valotti. Cette
messe, d’un style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite,
et se rapprochait beaucoup du style de la musique religieuse de
Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et après un chœur à quatre parties
dont l’effet avait paru agréable, on vit apparaître à la tribune
de l’une des orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une
sonate _di chiesa_. Pasqualini était un gros homme d’une cinquantaine
d’années, d’une taille ramassée, d’une figure joviale, qui reluisait
sous sa large perruque poudrée à frimas, comme un de ces mascarons
grimaçants dont se sert l’architecture pour varier la nudité des
lignes. Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son _andante religioso_
avec l’emphase d’un _buffo caricato_. Lorsqu’il fut arrivé à la partie
brillante de son morceau, où se trouvaient condensés tous les artifices
du violon, les _staccati_, les effets de doubles cordes et les arpéges
les plus étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans un
bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il s’échappait de sa
perruque un nuage de poussière qui allait enfariner l’organiste et les
chanteurs qui garnissaient la tribune. A cette scène, plus digne d’une
comédie que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé Zamaria
ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant tout bas à Lorenzo, qui
était assis près de lui: «Voilà un vieux _parrucconne_ qu’on devrait
envoyer à la foire pour amuser les gens de la campagne; il y serait
mieux à sa place que dans une église.»
Fort heureusement, après cet épisode burlesque, qui ne dura que
quelques minutes, une voix suave, dont le caractère étrange frappa
Lorenzo d’un grand étonnement, vint chanter un motet qui était mieux
approprié à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu de
comparable à cette voix qui ressemblait à une voix de femme sans en
avoir la limpidité. Il semblait interroger du regard l’abbé Zamaria,
qui s’amusait beaucoup de son étonnement, dont il n’avait ni le temps
ni la volonté de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur
développait la puissance de son talent et que cette voix mystérieuse
s’élevait dans les cordes supérieures, l’émotion remplaçait la
surprise dans le cœur de Lorenzo, et cette émotion était partagée par
Beata, dont l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de pareils
phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose était d’un très-beau
caractère; c’était un air à la fois religieux et pathétique qu’on
attribuait à Stradella, compositeur et chanteur célèbre du XVII^e
siècle, qui l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour
exprimer ses propres sentiments dans une circonstance bien connue de
sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur fut arrivé à la seconde partie
du morceau qu’il interprétait, à cette belle phrase en _sol majeur_
dont les notes lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel
comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond du cœur, il fut si
pathétique, il déploya une si grande manière de phraser, sa respiration
était si bien ménagée, et il parut si pénétré des sentiments qu’il
exprimait avec une si rare perfection de style, que Beata, malgré ses
efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, ne put contenir de
grosses larmes qui sillonnèrent son beau visage. Son âme, déjà riche
par son propre fonds et plus riche encore par le souffle divin qui
commençait à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme une fleur
généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome dont elle est remplie.
C’est ainsi que la jeunesse prête volontiers aux premiers objets qui la
captivent la vie surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour,
qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la poésie qui forme
son essence, et qu’il croit entrevoir partout des horizons infinis
qui ne sont bien souvent que le mirage de ses propres illusions. Quel
est l’homme éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se
rappelle avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou la mélodie
rustique qui ont charmé son enfance et dont l’impression lui est restée
ineffaçable, malgré tout ce que son goût a pu lui dire depuis contre
ces bégayements de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus
fréquents en musique que dans les autres arts, et tel grand compositeur
qui remplit le monde du bruit de ses chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher
de rêver et de s’attendrir en écoutant le refrain plaintif qui lui
apporte un souvenir du pays qui l’a vu naître.
L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même nature, car le
virtuose qui avait eu le pouvoir de lui arracher des larmes n’était
rien moins que le fameux Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes
de la seconde moitié du XVIII^e siècle, le chanteur favori de Gluck,
qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, qui ne pouvait
encore s’expliquer la nature de la voix que possédait Guadagni, et
dont l’admiration pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude,
demanda à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:
«_Maestro_, comment s’appelle le chanteur que nous venons d’entendre,
et quelle est cette voix qu’on dirait sortir de la bouche d’un ange?
—C’est un _canarino_, répondit l’abbé en riant, un oiseau rare qu’on
élève à grands frais pour l’amusement des oisifs et des _gentildonne_,
qui le préfèrent au rossignol des bois, parce qu’il est moins farouche
et qu’il chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de le
voir de près et de mieux apprécier son mérite, car Son Excellence m’a
chargé de l’inviter à venir à la villa Cadolce.»
Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur très-passionné de
peinture, cet art, qui a eu un si grand éclat à Venise, occupait dans
son esprit et dans son patriotisme une place trop importante pour
qu’il négligeât les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui
donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, avant de quitter
Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille église _Dell’Arena_, où
se trouvent des fresques remarquables de Giotto, ce génie précurseur
qui vint arracher la peinture au joug de la tradition hiératique. En
examinant ces premiers linéaments d’un art qui a tant de rapports avec
la musique, l’abbé Zamaria fit observer à ses auditeurs habituels qu’à
l’époque où Giotto opérait la grande révolution que l’histoire lui
attribue, l’art musical était encore dans les langes, comme on peut
s’en convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui vivait à la
fin du XIII^e siècle.
Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises uniquement
pour visiter quelques amis, le sénateur Zeno, toujours préoccupé du
sort de la république, ne se laissait distraire par aucun incident
vulgaire. Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par
l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le repos forcé
que lui avaient imposé les médecins en surveillant le mouvement des
esprits, en excitant la vigilance des magistrats contre les menées des
novateurs, qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant
les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de Padoue, Zeno ne
voyait que les hommes importants du pays, qu’il savait être dévoués
à la domination de Venise. Il encourageait leur zèle, il cherchait
à dissiper leurs craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient
survenir, et, comme un homme d’État habitué à contenir le secret de sa
pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il croyait utile au but
qu’il se proposait. Autour de ce personnage sombre et vénérable, dont
aucune illusion ne pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo
et l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants qu’un rien
amuse, et qui portent avec eux la lumière dont ils éclairent l’horizon
qui les enchante. Malgré son âge, la sagacité de son esprit et sa vaste
érudition, l’abbé Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé
des détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance ne
s’était jamais arrêtée devant des problèmes redoutables. Un vieux
livre, un mur écroulé par le temps, et quelques pages de musique
ignorées, étaient pour lui des objets bien autrement importants que
la politique et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise cessât
jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on porter la main sur
ce nid d’alcyons qui flottait depuis tant de siècles sur la cime des
flots amers? Non, non, les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient
pour l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient au-dessus
de sa riante imagination sans obscurcir la limpidité de ses jours; si
parfois il était amené à coordonner les faits de l’histoire et à voir
une loi au-dessus des phénomènes qui en agitent la surface, c’était
lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art musical, afin
de mieux en caractériser les périodes décisives. C’était le seul côté
de son esprit par lequel il entrevoyait un plan, une certaine unité
dans cette succession d’images rapides qui forment le spectacle de la
vie.
Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri de ces tristes
prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers sous le charme de
l’heure présente et des belles choses qui s’offraient à leurs regards.
Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à
développer le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme deux
notes qu’une attraction secrète dispose à former un accord mystérieux.
Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; aucun incident extérieur n’était
venu troubler leur sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de
l’affection que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo était
encore moins en état de comprendre quel ferment dangereux se mêlait à
la vive reconnaissance qu’il éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils
s’enivraient tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec
ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre le sens, et les
beautés de l’art aussi bien que les magnificences de la nature, qu’ils
rencontraient sur leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion
bienheureuse de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait un
plaisir secret dans ces promenades qui amusaient son esprit et son
cœur sans en troubler la sérénité, promenades qui étaient d’ailleurs
favorables à la santé de son père, cherchait à les multiplier par des
raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno acceptait volontiers.
En quittant Padoue, elle le décida à visiter dans les environs quelques
amis, parmi lesquels se trouvait la famille Grimani, dont la villa
était située sur la rive gauche du canal de la Brenta.
La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise la ville de
Padoue, et qui descend par des pentes ménagées des Alpes tyroliennes
à l’embouchure de la Brenta, forme l’un des plus beaux pays qu’il
y ait au monde. Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre
considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux pittoresques
qui semblent y avoir été semés par la main d’une muse, cette terre
grasse et forte donne tout ce qu’on exige d’elle, et, au moindre
souffle de l’activité humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant
des moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le figuier, le
mûrier, des fruits de toute espèce, des vins généreux et divers, tout
y vient en abondance et presque sans efforts. Dans ces campagnes
lumineuses que rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent
des montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne étale sa
magnificence en festons élégants qui égayent le regard et enchantent
le cœur. Le blé, le seigle, le maïs à la tige élancée, croissent
sans entraves au milieu de ces champs fortunés, dont l’horizon est
successivement resserré par des collines adoucies qui versent autour
d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, de nombreux
troupeaux de moutons, de bœufs à la haute encolure, des fermes
joyeuses, une population active, tout révèle la force et la fécondité
de cette terre de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité
a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour dans cette heureuse
vallée, dont le paysage enchanteur faisait dire également à un empereur
grec que, si on n’avait la certitude que le paradis terrestre était
situé en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la Vénétie
que Dieu a placé sa première créature pour lui donner une idée de la
félicité suprême. Tout y est si frais et si joyeux, la nature y est
si féconde et si charmante, que les nombreux poëtes qu’a produits le
dialecte de Padoue n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité
puissante qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les plaisirs
de la vie champêtre et les épisodes de l’économie domestique. C’est
la ferme et sa gaieté bruyante, c’est la moisson avec ses guirlandes
de bluets et de pavots, ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de
pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument rustique;
c’est un rendez-vous au clair de la lune; c’est un baiser donné sous
une treille parfumée. Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les
poëtes qui se sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à
les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans douleur, sans
mystère et sans idéal.
Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche végétation
qui présente partout les riants aspects d’un jardin fabuleux, les
nobles de Venise avaient fait construire des palais élégants, où l’on
retrouvait toutes les somptuosités et toutes les délicatesses de la
civilisation. Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens,
aiment à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la
ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, ils
n’ont pas de la nature ce sentiment profond et religieux qu’elle
inspire aux peuples du Nord. Ce sont les conquêtes de l’esprit, ce
sont les joies et les voluptés de la vie qui excitent avant tout leur
admiration et qui stimulent leur activité. Les bois, les prés, les
eaux et la terre bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que
des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, des jouets
de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus de l’horizon visible
qui borne ses regards. Les races du Nord, au contraire, dans leurs
courses vagabondes à travers les steppes immenses et les vastes forêts
où elles ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation
méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance plus approfondie
de la nature et de ses mystères sacrés. Aussi leur imagination toute
lyrique se plaît-elle à reproduire les harmonies diverses du monde
matériel, qui est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini.
Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique des
Romains et de la molle élégance des peuples helléniques, avaient
transformé la vie des champs en une fête de l’art; du fond des bois
solitaires où ils allaient se réfugier pendant les fortes chaleurs de
l’été, ils aimaient à entendre les éclats de rire et les concerts de la
sociabilité.
En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, on trouve
le canal de la Brenta, qui forme comme un trait d’union entre la
terre ferme et la mer Adriatique. Ce canal, qui parcourt un trajet
de six lieues, et dont on suivait le courant facile sur des barques
légères qu’on appelait des _péotes_, présentait, à la fin du siècle
dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux rives de ce fleuve
étaient garnies de maisons, de _casini_ et de villas délicieuses, où
l’aristocratie de Venise avait étalé toute sa magnificence. Construits
par les plus célèbres architectes vénitiens de la Renaissance, tels
que Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, ces palais,
tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses qui semblaient danser
sur le toit comme les heures d’un jour sans nuages, s’épanouissaient
au soleil de distance en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et
formaient ainsi un horizon magique, au bout duquel on voyait surgir
lentement du sein des ondes ce rêve de poésie qu’on appelle Venise.
Les plus célèbres de ces villas qui se miraient dans les eaux de la
Brenta étaient celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que
toutes les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre
millions de francs. Le jardin de cette habitation princière s’avançait
en amphithéâtre jusqu’aux bords du canal, d’où les passagers
pouvaient admirer les fleurs les plus rares, les citronniers, les
grottes artificielles, les doux ombrages où venaient s’abriter les
_gentildonne_ au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été
chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires de
Venise, qui leur avaient donné le nom si bien mérité de nouvelle
Arcadie, l’_Arcadia de’ tempi nostri_!