l’église, dont le campanile élégant pointait au loin dans l’horizon.
L’église était aussi revêtue de ses plus beaux ornements. Chaque saint
était paré de ses habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité
de ses adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent avec
un ordre parfait, et, après quelques simples accords qui répandirent
dans l’église une sonorité vague, après que les jeunes filles eurent
murmuré leur cantique de grâce, dont l’expression était aussi chaste
que le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide ces mots
consolateurs: _O salutaris hostia!_ et tout le monde fut ravi du
sentiment naïf et touchant dont il semblait pénétré. Catarina fut bien
heureuse du succès de son enfant. Le reste de la journée se passa en
jeux divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre glaise,
à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout bas au coin d’une
haie parfumée, à se presser la main à la clarté discrète de la lune. O
printemps de la vie, aspirations douces et charmantes de la religion et
du premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite?
Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où s’écoulait
l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain Giacomo Landi, qui jouait
un rôle assez important. Il était barbier de son état, et joignait
à cette profession utile un goût très-vif pour la musique, dont
il ne connaissait pas une note. C’était un homme trapu, au visage
rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez énorme dont les racines se
dilataient chaque jour à cause de la grande quantité de tabac qu’on
lui faisait absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre,
une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme des quilles sur
un terrain raboteux, et quelques rares cheveux gris qui grimpaient
péniblement autour de la tête, formaient une physionomie des plus
singulières. Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon,
était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux, dont le
mélange était assez piquant.
Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse près du curé de
Cittadella en qualité d’enfant de chœur, et, bien qu’il n’eût jamais
su lire très-couramment, sa mémoire n’en était pas moins remplie de
toute sorte d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes
mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de fragments des sermons
du curé de Cittadella. Il paraît que ce bon curé avait l’habitude de
citer souvent dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint
Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi grand dans la
mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans l’histoire du christianisme.
Il n’y avait rien de plus curieux que de voir Giacomo, entouré d’un
groupe de paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein
d’importance sur quelques rares nouvelles politiques qu’il plaisait au
gouvernement de la république de Venise de laisser pénétrer dans les
provinces soumises à sa domination. Une grande poignée de tabac sur le
haut du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés, Giacomo,
d’une voix solennelle, terminait toutes ses harangues par cette phrase
invariable: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ «Voici ce que
disaient saint Pierre et saint Paul.»
C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait à étaler les
bribes de son érudition sacrée. Là, attablé devant un _fiasco_ de bon
vin de Bassano, excité par le choc des verres et les applaudissements
de ses nombreux admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice
aux gerbes les plus bizarres.
Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé pour la musique, dont
il ignorait jusqu’aux plus simples éléments; mais son oreille était
si juste, sa mémoire si heureuse et si bien fournie de refrains, de
_canzonnette_ et de noëls de toute espèce et de toutes les époques,
qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix de basse
peu étendue, mais sonore et assez agréable. Aussi Giacomo était-il
l’organisateur de toutes les fêtes, la joie des enfants et des jeunes
filles, dont il excitait la gaieté par des propos galants et des
contes malicieux qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces
fictions de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable
citation: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ Aux longues
veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables des cultivateurs aisés,
où il était attendu et accueilli avec empressement. Dans ces réunions
paisibles, qui avaient pour but apparent quelques travaux de ménage, et
qui étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus charmants,
Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé d’entendre ses sermons
et ses improvisations burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la
légende et le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre
pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un effet de l’art.
Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées, c’était à qui s’emparerait
de lui pour savoir les nouvelles du jour ou pour se faire dire la bonne
aventure: car Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous les
dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent il apportait avec
lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait par des fragments
d’accords empruntés à la _tonique_ ou à la _dominante_, ces deux pivots
de l’harmonie antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup le jeune
Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses contes à dormir debout.
Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son compère
Battista Groffolo, un des plus riches fermiers de La Rosâ, il y trouva
très-joyeuse compagnie. Dans une vaste et belle écurie très-proprement
tenue, où ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur une
litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre de jeunes
gens des deux sexes diversement occupés. Des lampes en fer à la forme
antique, suspendues à une corde au milieu de l’étable, éclairaient
à peine d’une lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et
projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice aux doux
mystères. Les femmes filaient, cousaient, tricotaient; les hommes
écossaient des pois ou dévidaient de la laine, occupations légères
qui laissaient à l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment
favorable pour les longues histoires, les vieux contes et les tendres
déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs jeunes filles
s’étaient groupées autour de l’une de ces lampes dont nous venons de
parler: elles travaillaient, riaient, chuchotaient, échangeant de
doux regards et d’agaçantes paroles avec quelques jeunes _contadini_
délurés qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces jeunes
filles, celle qui paraissait dominer les autres par son esprit et sa
gaieté bruyante, était Zina, la fille de Battista Groffolo, le maître
de la maison. Elle tenait sur ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait
et faisait babiller comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au
milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction, il se fit un
grand brouhaha.
«_Sapientissimo dottore_, lui dit aussitôt Zina d’un air moqueur, que
nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui? Quels sont les mariages
et les fêtes qui se préparent, et comment se portent les habitants de
Cadolce, où vous allez si souvent prêcher à l’_osteria della Luna_?
—Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ, lui répliqua
Giacomo avec bonhomie, et, pour vous punir de l’indiscrétion de votre
langue, qui s’exerce si souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un
secret qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau jeune homme
de Bassano.
—Ah! vous voulez détourner la conversation en excitant ma curiosité
féminine, répondit Zina un peu intriguée; mais vous n’y parviendrez
pas, _dottor mio_. Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous
chanter une belle _canzonetta_ bien longue, et que nous puissions
retenir pour vous faire honneur.
—Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles; contez-nous plutôt
une belle histoire d’amour, une histoire qui ne se trouve pas dans les
épîtres de saint Pierre et de saint Paul.»
A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il ne sut pas contenir.
Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion de faire briller sa faconde
et de tirer de sa mémoire un de ces vieux contes qui s’y trouvaient
enfouis depuis son enfance.
«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important. Je voudrais trouver
un sujet qui fût digne des beaux yeux qui me regardent.
—Pas mal commencé, répondit Zina en riant.
—Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que je tiens du
vénérable curé de Cittadella, et qui remonte à je ne sais plus quelle
génération. Je désire qu’elle vous intéresse; ce sera une preuve en
faveur de mon goût.
—De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable Zina; nous vous
écoutons toutes, _le orecchie spalancate_.»
Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo commença ainsi
d’une voix sonore:
«Il y avait autrefois un roi....
—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se pinçant les lèvres.
—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le répète, il
y avait un roi qui, chassé de sa patrie par un peuple ennemi, vint
aborder les côtes de la mer Adriatique. Heureux d’avoir échappé à
l’inconstance de la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans
les terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe encore
et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince s’appelait Antoine, et,
comme c’était un prince pieux et reconnaissant, il fit bâtir une église
magnifique en l’honneur de son patron. C’est depuis lors que _il
Santo_ de Padoue est vénéré dans toute l’Italie.
«A quelque distance de la ville, dans les fermes du roi, il y avait un
jeune pâtre d’une figure intéressante, plein de grâce et de modestie.
Il était chargé de conduire un nombreux troupeau de chèvres, et il
passait sa vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies.
Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait une branche
de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui répandait sa tristesse en
sons plaintifs et doux que la brise emportait au loin et que l’écho
répétait. Très-souvent aussi il cherchait à soulager son âme agitée
par de vagues désirs en implorant la protection de saint Antoine. Quel
était donc son mal, et de quoi se plaignait-il?
«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, à l’ombre d’un
bois d’oliviers, une jeune femme qui paraissait écouter avec intérêt
la mélodie suave que murmurait son chalumeau: c’était Nisbé, la fille
unique du roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer
l’air des champs en marchant au hasard le long d’un ruisseau dont les
eaux limpides reflétaient son image. Frappée des sons mélodieux qui
se faisaient entendre, Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à
découvrir la cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre,
remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de distinction
dans un homme d’une condition aussi obscure. Nisbé s’assied au bord
du ruisseau, fixe ses beaux yeux sur l’objet qui la captive et
s’abandonne au cours de ses pensées. Elle revient le lendemain, puis
le jour suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était par
une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio (c’était le nom du
jeune pâtre), le questionne sur sa famille, s’intéresse à ses travaux,
à ses espérances, et lui promet la protection de son père. Vous le
savez mieux que moi, _care mie_, ajouta Giacomo d’un air qui voulait
être malicieux, l’amour est un grand maître, qui mène loin ceux qui
fréquentent son école. Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le
sentiment qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards les
eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On a vu des rois
épouser des bergères, dit un vieux proverbe; mais j’ignore s’il y a
jamais eu des princesses qui aient épousé des bergers: saint Pierre et
saint Paul se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis
vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas de Silvio pour
son gendre; il reprocha à sa fille la bassesse de son inclination, et
lui défendit de sortir de la ville en lui annonçant que, sous peu de
jours, elle deviendrait la femme d’un prince son ami.
«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien loin, bien loin
d’ici, presque au bout du monde, tout près de la demeure du soleil,
dans un pays où règne un éternel printemps, où coulent incessamment des
ruisseaux de miel, où les figues mûrissent en un jour, où les oiseaux
au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, où la vie s’écoule
comme un fleuve docile, et où chaque heure apporte une félicité
nouvelle. Dans cette terre de béatitude qui touche au paradis, les
dieux communiquent souvent avec les hommes pour se reposer du poids
de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe avait conçu une passion
ardente pour le roi qui est le sujet de cette histoire, et la charmante
Nisbé était le fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait
légué le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi un cœur
sensible et trop disposé à se laisser toucher par un homme que la
destinée avait placé si loin d’elle. En recevant de son père l’ordre
de ne plus voir Silvio, Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre
s’étendit sur sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de
sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre de ses jours.
«Bienheureuses les femmes, disait-elle, que la mort vient arracher aux
peines de leur cœur! car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel
des supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi en
une fleur des champs, en un arbre de la forêt, ou bien fais de moi et
de Silvio deux oiseaux du ciel, pour que nous puissions nous aimer en
liberté.»
«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La déesse, touchée du
sort de sa fille, lui envoya des rêves consolateurs qui lui firent
espérer une délivrance prochaine. Le lendemain Nisbé, se trouvant moins
rigoureusement surveillée, quitta furtivement le palais de son père
et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous deux fut extrême. Assis
l’un près de l’autre, ils se comblaient des plus chastes caresses de
l’amour, lorsqu’ils aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux:
«Idole de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il faut nous
quitter. Les hommes sont jaloux de notre bonheur, et il n’y en a plus
pour nous sur cette terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit
que nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors s’échapper de
ses bras palpitants une blanche colombe qui s’envola vers les cieux. Il
resta immobile d’étonnement et de frayeur. Les mains levées comme pour
saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une parole. L’histoire
ajoute que les dieux, touchés de la douleur de ce jeune mortel,
changèrent Nisbé en une étoile charmante, la plus belle de la voûte
céleste, celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière
pour servir de flambeau aux amants heureux, et qu’on appelle depuis
lors _l’étoile du berger_.»
La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait racontée dans
toute la naïveté de son âme, était très-répandue dans les provinces de
la république de Venise. C’est un commentaire de ces vers bien connus
du premier livre de l’_Énéide_:
Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,
Illyricos penetrare sinus....
dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, qui pénétra
heureusement dans le golfe d’Illyrie, s’avança jusqu’au fond du royaume
des Liburniens, où il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge
des Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent les
ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, et dans lequel la
poésie de la nature comme la comprenaient les Grecs se confond avec
les pieuses légendes du christianisme, est un trait caractéristique
de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. A vrai
dire, le paganisme n’y a jamais été complétement vaincu, et Dante, en
choisissant Virgile pour le guider à travers les cercles mystérieux de
la cité catholique, a exprimé d’une manière saisissante et profonde ce
double caractère toujours persistant de la civilisation italienne.
Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie où l’on
retrouvait encore les traces de cette civilisation complexe, la fête
de la Nativité était une des plus pittoresques. La veille au soir du
saint jour de Noël, la principale auberge de La Rosâ était éclairée
d’une manière tout à fait inusitée. Une partie de la population s’y
trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. Au milieu de la
cuisine, assez spacieuse, on avait dressé une estrade sur laquelle
était placé un fauteuil recouvert d’un vieux tapis qui simulait la
pompe d’un trône royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était
chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient la flamme
joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, comme des âmes en peine,
une demi-douzaine de belles oies onctueuses et appétissantes. Une
longue table couverte d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et
de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs d’un
festin qui devait bientôt avoir lieu. Au coup de dix heures, Battista
Groffolo, le riche fermier dont nous avons parlé plus haut, fit son
entrée dans la salle de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête
ornée d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il ressemblait
à l’une de ces vieilles figures de rois bibliques qui servent
d’enseigne aux hôtelleries rustiques dans presque toute l’Europe.
Battista Groffolo monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un
signe qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec
respect. Après quelques instants de silence, on entendit frapper à la
porte de l’_osteria_ et l’on vit apparaître trois figures étranges, un
vieillard, une jeune fille et un enfant, habillés comme des magiciens
de théâtre: c’était Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo,
et Lorenzo, qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec
le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun de ces
personnages vénérables. Giacomo avait pris avec lui sa vieille guitare,
et tous trois portaient, suspendu au cou par un large ruban de soie
rouge, un petit coffret qui contenait l’offrande consacrée par la
légende.
Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et Giacomo demanda
d’une voix respectueuse: «Où donc est le roi des Juifs qui vient de
naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous venons pour
l’adorer.» A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de la
foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant on fit asseoir
les trois mages, on leur rendit les devoirs de l’hospitalité, on leur
lava les pieds, et puis on les invita à prendre des forces pour la
continuation de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages
et les principaux dignitaires de la cour prirent place à la table du
festin. Giacomo, animé par de copieuses rasades, oubliant le rôle dont
il était investi, voulut haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre
et de saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: _Ecco
cosa dicevano_..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa qualité de
mage, il lui était impossible d’invoquer les deux grands apôtres dont
les épîtres sont postérieures à la mort de Jésus-Christ. Sans être
parfaitement convaincu de la justesse de cette observation, Giacomo
consentit à suspendre son discours. Après ce petit épisode, on se leva
de table; le roi Hérode remonta sur son trône, et il dit aux mages
qui l’écoutaient: «Allez, informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous
l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer.»
Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la salle. Ils
trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des principales maisons
étaient garnies de flambeaux et de jeunes filles déguisées sous les
costumes les plus bizarres et les plus divers, qui criaient aux
voyageurs: «Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!» et,
avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des voyageurs une
sorte de mannequin en paille qui simulait un enfant au maillot. Les
mages traversèrent toute cette foule de mécréants dans un profond
silence, paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet.
Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une cohue d’enfants
et de femmes, et précédés de loin par un char à deux roues et de forme
antique qui était traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait
assez à celui que montaient jadis les triomphateurs romains, il y avait
quatre jeunes gens tenant chacun à la main une longue torche de résine
dont la flamme pétillante s’élançait dans les airs. Les ombres que
projetait cette lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient
entièrement aux yeux de la foule les détails de cette naïve mise en
scène, par laquelle on voulait représenter la mobilité de l’étoile
prophétique.
C’était par une nuit d’une sérénité admirable que s’accomplissait
cette pieuse et touchante cérémonie. Le firmament était radieux, les
étoiles scintillaient d’une manière extraordinaire, l’air était doux,
l’obscurité et le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de
temps en temps que les bêlements des moutons enfermés dans les fermes
du voisinage, que le cri plaintif de quelque oiseau mal abrité, que
les sons expirants d’une voix lointaine. Une douce et vague tristesse
remplissait les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords
sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter une
naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette complainte était
un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre compositeur vénitien du
commencement du XVIII^e siècle, et dont la mélodie suave s’était égarée
dans les contrées riantes des bords de la Brenta, où elle avait été
apportée sans doute par quelque noble dame, et y avait germé, comme
ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux voyageurs,
messagers dociles d’une volonté mystérieuse. La mélodie de Lotti,
arrangée à deux parties par une main inconnue, était très-populaire
dans les provinces de terre ferme, où elle passait pour un de ces
chants naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme les
parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était chargé de rendre la
partie de basse, tandis que Zina et Lorenzo chantaient à l’unisson la
partie de soprano. Voici quelles étaient les paroles de ce charmant
noël:
Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les traces
mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le berceau
de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité des hommes.
Avertis par ta clarté propice, nous venons des extrémités de l’Orient
pour adorer le Christ annoncé par les prophètes, et nous lui apportons
de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce que renferme de plus précieux
le pays de nos pères. Courbés sous le fardeau des ans, nous venons à
toi, enfant miraculeux, pour que tu dissipes les ténèbres qui nous
enveloppent de toutes parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris
ce doute funeste, que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois
béni, ô roi d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos
misères, que ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous
réconcilie avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom
soit béni à jamais!
La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables de Zina et de
Lorenzo, harmonieusement groupées ensemble, s’exhalaient ainsi en doux
accords, pendant que le cortége continuait sa marche et que les mages
entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils trouvaient sur
leur chemin. Ils y étaient reçus avec une pieuse cordialité, et ils
allaient se prosterner, dans un coin de l’étable, aux pieds de l’enfant
Jésus couché dans la crèche et entouré de la sainte famille.
Après ces diverses stations, les mages reprirent le cours de leur
pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la grille d’un
château, où ils furent introduits par un domestique en livrée. On les
conduisit dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles dames.
Giacomo salua humblement la compagnie, et, après avoir frappé sur sa
vieille guitare les deux seuls accords qui lui fussent familiers, tous
les trois recommencèrent à chanter le noël dont nous avons traduit les
paroles. La noble compagnie parut satisfaite de l’effet de l’ensemble,
mais on remarqua surtout la voix fraîche de Lorenzo, dont la grâce
enfantine avait déjà attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui
paraissait parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda
avec douceur:
«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant?
—_No, signora_, répondit-il en rougissant un peu, je suis le seul
enfant de ma mère.
—Aimez-vous bien votre mère?