—Voilà une réponse qui annonce un cœur aussi pur que votre front.»
Et un murmure d’approbation générale accompagna cet éloge.
La _gentildonna_, attirant alors Lorenzo plus près du canapé où elle
était assise, lui dit avec un doux sourire:
«Sans doute vous ne voudriez pas la quitter, cette mère que vous aimez
tant?
—Si c’était pour son bonheur! répondit avec empressement Zina, qui
avait compris toute la portée de cette question.
—Par exemple, répliqua la noble demoiselle en jetant les yeux sur un
vieillard silencieux qui était assis en face d’elle, de l’autre côté du
foyer, vous plairiez-vous avec nous, mon bel enfant?
—_O santa Maria!_ s’écria encore Zina, qui, dans son affection pour
Lorenzo, devançait ses réponses, ce serait bien heureux pour l’enfant
et pour sa mère!
—Eh bien! nous causerons de cela plus longuement demain,» reprit la
noble demoiselle; et, à un signe gracieux de sa main, les trois mages
se retirèrent.
A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui conduit de Padoue
à Bassano, toute parsemée de hameaux pittoresques, de nombreuses
hôtelleries et de riches vergers, se trouvait le charmant village de
Cadolce, et dans ce village on remarquait une des habitations les
plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur le penchant
d’une colline, adossée à la lisière d’un bois qui répandait au loin sa
fraîcheur et son ombrage tutélaire. Le château, entouré de portiques,
était vaste et d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne
se détachait de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait au
soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du XVI^e siècle; il
avait été construit par Palladio, avec les débris de vieux monuments
de la Grèce. Le château était séparé de la route par un large fossé
rempli d’eau et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un
riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les plus rares, que
rafraîchissaient des jets d’eau toujours abondants. Une grande quantité
de jolis pigeons et de paons au chatoyant plumage étaient constamment
perchés sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit de leurs
cris mélancoliques et de leurs roucoulements amoureux. L’intérieur
de ce château répondait à la magnificence de l’extérieur. De grands
appartements somptueusement décorés, des tableaux, des statues, une
bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux domestique,
tout annonçait la résidence d’un grand seigneur. Le village enveloppait
le château et s’étendait le long de la route en jolies maisonnettes
blanches, habitées par une population laborieuse. Cadolce était le
village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et Bassano. Ses
habitants avaient une grande réputation de jovialité; ils étaient fous
de plaisir, et il était passé en proverbe que lorsqu’on s’ennuyait,
il fallait aller à Cadolce. Aussi y accourait-on en foule les jours
de fête; on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge de la
_Luna_ était remplie de bons compagnons qui frappaient sur les tables
et brisaient les vitres de leurs dissonances _non préparées_.
Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce, ornée de vieux
portraits de famille, parmi lesquels on remarquait plusieurs doges,
deux personnages s’entretenaient paisiblement. L’un de ces personnages,
enveloppé d’une longue robe noire, les mains croisées derrière le
dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la poitrine, marchait à
pas lents et mesurés. De temps en temps il poussait de gros soupirs
entremêlés de quelques rares monosyllabes qui semblaient s’échapper
avec peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il tout
bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la grandeur de Venise.»
Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de marcher, il
reprit, en élevant la voix et en redressant un peu sa tête sexagénaire:
«Cependant, si le sénat voulait m’écouter, nous pourrions voir briller
encore quelques beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et des
soldats pour nous défendre.»
Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont il paraissait
fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes vieux, et tout le monde
nous abandonne. Les patriciens sont plus corrompus que le siècle où
nous avons le malheur de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et
à leur lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu qu’on
les laisse se promener au Broglio et souper dans leurs _casini_, ils
tendront la gorge au destin qu’on leur prépare.
—Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup les dangers
qui menacent la république, dit l’autre personnage, qui était assis
nonchalamment sur un canapé de velours, tenant à la main un vieux
bouquin entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en temps.
Les puissances ennemies de l’indépendance de Venise sont trop occupées
de leurs propres affaires pour songer à nous inquiéter.
—Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées à notre perte
que je redoute pour ma patrie, répliqua le premier interlocuteur;
c’est l’esprit nouveau qui s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos
vieilles institutions sont minées par un principe funeste qui échappe
à toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens sont
désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une réforme de l’État.
Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers qui ne rembrunissent leur
visage; ils nous saluent avec moins de respect et ne chantent plus les
stances du Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami, nous
marchons évidemment à une dissolution de toutes choses.
—Votre Excellence sait mieux que moi que la république est un vieux
vaisseau dont la quille plonge trop avant dans le sein des ondes pour
carguer ses voiles à la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, _per
Bacco!_ les lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée, et
Horace semble avoir prévu les événements qui se préparent lorsqu’il
dit....
—Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un grand poëte, qui a dit
des choses admirables sur l’homme et sa destinée; mais, malgré ton
savant commentaire, je doute qu’il ait entrevu les événements dont nous
sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience: nous sommes destinés
à voir l’une des plus grandes révolutions de l’histoire. Rien de ce
que tu as lu ne peut être comparé à ce que je redoute. C’est un monde
qui s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les lois
sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera contre l’écueil
que j’aperçois de loin. Je le répète, nous sommes vieux, la vie nous
échappe, Venise est une lampe près de s’éteindre et qui ne projette
plus qu’une flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même
participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons, et surtout
le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient pour nos pères. Oui,
oui, mon ami, la terre aussi se refroidit dans l’espace; le soleil se
voile de sinistres nuages, et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce
gaieté. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de Dieu.»
En proférant ces dernières paroles, le vieillard se laissa tomber sur
une chaise en couvrant ses yeux de ses mains décharnées.
«_Per Bacco!_ Votre Excellence m’étonne, répliqua l’abbé. Je ne vois
pas que le soleil soit moins éclatant, que les fleurs soient moins
parfumées et le vin de Chypre moins généreux que par le passé. _Eh
vîa! eh vîa!_ laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature
sont toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de l’homme.
N’empoisonnons pas l’heure présente par des prévisions malheureuses;
laissons-nous aller doucement au courant qui nous entraîne, en chantant
avec Horace:
Lætus in præsens animus, quod ultra est,
Oderit curare, et amara lento
Temperet risu. Nihil est ab omni
Parte beatum[9].
Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco Zeno, noble Vénitien
dont la famille illustre remontait aux premiers temps de la république.
Toutes celles qui avaient de semblables prétentions historiques
étaient appelées _familles électorales_, parce qu’elles croyaient
descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier doge.
Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque où nous place notre
récit. C’était un homme grand et sec, au front large et dépouillé.
Il avait une physionomie expressive, mais sévère; son abord calme,
son regard froid et redoutable vous inspiraient ce respect mêlé de
crainte qui est le propre des hommes habitués au commandement. Quoique
rempli de bienveillance pour toutes les personnes qui vivaient dans sa
familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif. On lisait
dans l’impassibilité de son visage qu’il était né dans une caste
privilégiée et souveraine dont il voulait qu’on respectât les droits.
Les grandes démonstrations répugnaient à sa froide raison. Il ne
pouvait supporter ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive.
Il aimait les intelligences qui se dominent et qui se manifestent
avec mesure. Il connaissait trop les hommes pour se laisser prendre
aux apparences, et ne croyait facilement ni au dévouement absolu ni à
la méchanceté gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement
des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de Venise dans
presque toutes les cours de l’Europe, il y avait étudié le mécanisme
des gouvernements, dont il connaissait le fort et le faible. Marco Zeno
n’avait aucun enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole,
il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination;
alors il agissait sans scrupule et sans hésitation. Il croyait à
l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des forces de la nature
humaine qu’on peut utiliser. Acteur profond, il était doué d’une âme
assez impressionnable pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie
politique, qui avait été la grande préoccupation de sa vie. C’était
un de ces hommes d’État comme Venise en possédait beaucoup, une de
ces intelligences italiennes lucides et fortes, qui était arrivée à
ce point élevé de l’horizon de la vie où tout est clair, mais d’une
tristesse navrante.
Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux sénateur, dans cet
homme sombre et désabusé par une longue expérience de nos misères,
il y avait un recoin mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui
restait de vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique
un peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est, après
tout, que la glorification du succès, Marco Zeno avait été élevé dans
les préjugés de cette oligarchie pour qui la nation se résumait tout
entière dans l’État, et l’État dans les mains d’une minorité choisie.
Ce mot abstrait, _l’État_, était alors pour les hommes politiques ce
que le mot _âme_ est encore de nos jours pour certains esprits, un
dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble n’avoir créé le monde que
pour l’absorber et l’anéantir. Bien que Marco Zeno eût habité la France
sous le règne de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange
philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la grande loi
du progrès continu de l’esprit humain, il était resté impénétrable
à ce qu’il appelait les folles idées des temps nouveaux. Selon lui,
le pouvoir devait être toujours le partage des classes élevées de la
société, à la condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de
tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le soleil, qu’elle
devait éclairer les peuples sans qu’ils y pussent toucher. Pour Marco
Zeno comme pour toute l’aristocratie de Venise, la science politique se
résumait dans cette formule bien connue: _Pane in piazza, e giustizia
in palazzo_.
Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria, le secrétaire
et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi dans ses ambassades, et avait
partagé toutes les vicissitudes de sa fortune. C’était un tout petit
homme écourté, vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait
une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination sereine
ne réfléchissait que la partie lumineuse et consolante de la vie.
Très-versé dans les langues anciennes, sachant presque toutes celles
de l’Europe moderne, poëte, philosophe et surtout grand musicien,
l’abbé Zamaria réunissait toutes les connaissances de son temps, dont
il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il appartenait à
cette famille d’esprits aimables et fins, de philosophes pratiques
aux passions tempérées, aux goûts délicats, aux croyances molles et
flottantes, qui se laissent aller au courant qui les entraîne sans
projets lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la
route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était un de ces
hommes contenus et sages qui trouvent le bonheur dans la modération des
désirs, dans un coin paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces
joyeux abbés du XVIII^e siècle, plus dévots à la morale d’Horace qu’à
celle de l’Évangile, humant la vie _piano_, _piano_, et secouant les
chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes de rosée qui tombent sur ses
ailes.
Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères parfaitement
opposés, qui représentaient assez fidèlement les deux grands éléments
de la société vénitienne, c’est-à-dire la minorité oligarchique qui
possédait les bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple
doux et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes, laissant
couler la vie comme une gondole légère _sul mare infido_. Marco Zeno
était veuf depuis longtemps. Une fille unique était l’héritière de sa
tendresse et de sa fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce
que vivait dans le recueillement le saint abbé dont il a été question
au commencement de cette histoire: il était le frère cadet du vieux
sénateur.
Le château où s’est passée la scène que nous venons de raconter est
celui où avaient été reçus les trois mages dans la nuit de Noël. La
jeune personne qui avait accueilli avec tant de grâce l’enfant de
Catarina Sarti était la fille du vieux sénateur, et la nièce par
conséquent du prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur.
En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le jeune Lorenzo
héritait pour ainsi dire de la destinée de son père, qui avait été le
client de Marco Zeno, dont la protection s’était étendue sur la veuve,
à qui il faisait une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna
Lorenzo sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait avoir, elle
ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti. L’intérêt tout instinctif
qu’elle ressentit d’abord pour cet enfant qu’elle voyait pour la
première fois prit un caractère plus sérieux lorsqu’elle apprit quels
étaient les liens qui existaient depuis longtemps entre le père de
Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de Zeno sans autre
titre que celui d’une bienveillance généreuse, le fils de Catarina
Sarti ne tarda point à s’attirer l’affection du vieux sénateur, et
surtout celle de sa fille.
Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait avoir à peu près
quinze ans à l’époque où Lorenzo fut reçu dans sa famille. Elle était
assez grande pour son âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les
mouvements trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante,
d’une expression à la fois douce et sévère, reposait sur un cou
flexible, dont les lignes onduleuses allaient expirer mollement sur des
épaules délicates qui tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux
étaient d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières
qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et tendre, presque
toujours enveloppé d’un nuage mélancolique, révélait une âme sérieuse,
et son maintien noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par
les signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection
respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs. Une chevelure
abondante et presque blonde, relevée derrière la tête en un bouquet
charmant, contenait une fleur naturelle dont Beata aimait à se parer
comme d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant perdu sa
mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée sous la surveillance
de son père et par les soins particuliers de l’abbé Zamaria. Aussi son
instruction, variée et plus forte que ne l’était celle des femmes
ordinaires de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la
pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait la
langue française, qu’elle parlait avec une certaine facilité. On se
doute bien que les arts n’avaient point été oubliés dans l’éducation
d’une noble Vénitienne. La fille du sénateur dessinait un peu, peignait
agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art musical, dont
l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets les plus intimes. Sa voix
de _mezzo soprano_, d’un timbre suave et pénétrant, se colorait des
plus vifs reflets du sentiment, dont elle savait exprimer les nuances
les plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que Beata
avait un goût particulier pour le violoncelle, dont elle jouait avec
infiniment de grâce. Cette prédilection pour un instrument qui ne
semble pas convenir à la délicatesse d’une femme s’expliquait alors par
les mœurs de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement
consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles. Celles-ci y
apprenaient à jouer de tous les instruments nécessaires pour former un
petit orchestre qui servait aux exercices de la maison. Nous aurons
l’occasion de faire remarquer plus tard combien cette organisation des
conservatoires de Venise a eu d’influence sur le goût musical de la
société vénitienne.
Les talents aimables, les charmes et la rare distinction qu’on
remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient cependant que
des accessoires, et comme la splendeur de qualités d’un ordre plus
élevé. Son esprit, d’une trempe peu commune, avait été nourri de
lectures sérieuses et diverses, et son jugement, mis en éveil par le
spectacle d’une société en décadence, avait acquis une maturité tout
à fait au-dessus de son âge. Héritière unique de la fortune et de la
tendresse de Marco Zeno, son père avait voulu qu’elle fût digne de
l’illustration de sa maison et du rang qu’il occupait dans l’État.
Dans les idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute
aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait être au-dessus
des autres femmes, non-seulement par les avantages de la naissance,
mais par l’élévation des sentiments. Il disait souvent que toute
prérogative sociale qui n’est point justifiée par une supériorité
morale est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun
effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait, et de
très-bonne heure il avait exercé son jeune esprit à lire, sans trop se
troubler, dans les profondeurs du cœur humain.
Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata n’avait point
altéré, heureusement, la simplicité de son âme. Née dans un siècle
téméraire, au milieu d’une société en décadence, elle sut entendre
tout ce qui se disait contre les plus saintes vérités sans jamais
donner lieu de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience.
Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des livres les plus
hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie de son langage, ni
à l’accomplissement de ses plus humbles devoirs. Elle savait écouter
et se taire, et son dégoût profond pour les discussions arides et
pointilleuses de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission
de la femme était de relier et de concilier les hommes par l’attrait du
sentiment. Aussi les passions turbulentes se calmaient à son approche,
la sérénité de son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient,
et les caractères les plus antipathiques se groupaient autour de sa
personne en acceptant avec amour le joug de son empire. La science de
la vie, si l’on peut donner ce nom à de simples pressentiments d’une
nature bien douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte
de son amertume. A son regard doux et mélancolique, à cette adorable
langueur qui se trahissait par les sons voilés de sa voix expressive,
et qui lui faisait pencher la tête comme celle d’un épi d’or sous
la brise du matin, à ce mélange de tendresse et de raison, de joie
enfantine et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son
caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de ces créatures
privilégiées que Dieu semble envoyer sur la terre pour y raffermir le
culte de l’idéal. Lorsque, vers les heures paisibles du soir, Beata
promenait sa langueur dans le beau jardin de la villa Cadolce, au
milieu des orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle
de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre avec ceux
de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli de murmures confus,
laissant échapper de ses lèvres indolentes ce demi-sourire qui sied à
la grâce, et regardant au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs
qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification de Venise
ayant le pressentiment de sa destinée.
Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup: c’était
Tognina, la fille du médecin de Cadolce, petite et gracieuse personne,
vive, enjouée, spirituelle. Au moindre mot, le frais et blanc visage de
Tognina s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur ses
lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un vase rempli de lait.
Légère et un peu malicieuse, Tognina était une Vénitienne pure et sans
mélange, dont le caractère formait un heureux contraste avec celui
de Beata. Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait
resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux jeunes
filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour l’autre.
Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre famille dont
nous venons de faire connaître les différents membres, il ne tarda
point, nous l’avons dit, à devenir l’objet de la préoccupation de
Beata. De quelques années plus âgée seulement que cet enfant, qui avait
éveillé son intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté
de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour les germes
d’une affection dont il était aussi difficile de définir le caractère
que de prévoir les développements. Il semblait que Lorenzo fût venu à
propos apporter un aliment à l’activité de cette noble fille, dont le
cœur sommeillait encore du doux sommeil de l’adolescence. Son père,
qui, hors de la politique, n’avait de volontés que celles de Beata, fut
très-heureux de la voir s’attacher le fils d’un bon Vénitien qui avait
été un client dévoué aux intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin
de son éducation, lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son
esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts qu’elle pouvait
contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo était devenu comme le frère de
Beata. Il l’accompagnait partout, à l’église, à la promenade, dans les
cercles, portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un bouquet
de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes qui peuvent exister
entre deux êtres d’âge et de sexe différents, il n’y en a pas de plus
subtile que le plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de
Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous ses yeux un
jeune esprit qui se débat dans les limbes de l’instinct, dissiper peu à
peu les nuages qui enveloppent son berceau, le nourrir de sa substance,
le sentir tressaillir sous vos étreintes et le voir répondre à vos
efforts par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et le
triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale presque celui
de la maternité, c’est un mystère qui participe du grand mystère de
la création. Aussi l’histoire est-elle féconde en exemples de cette
nature, et l’on peut affirmer que les plus belles fictions de la poésie
reposent sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour n’a pas de
plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit[10]. On sait comment
Dante a traité ce sujet dans l’admirable épisode de Françoise de Rimini.