œuvres de son génie que pendant l’époque bienheureuse qui s’étend de
1800 à 1816. C’est alors qu’il fit la connaissance d’une femme qui a
joué un grand rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges
avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate en _ut dièse
mineur_ qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta di Guicciardi,
et, par l’élégance de sa personne, par sa blonde et riche chevelure
et la vivacité de son esprit, elle vint raviver dans le cœur de
Beethoven l’image voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne
saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, dont il cherche
constamment l’idéal parmi les fragments épars que lui présente la
réalité. Il se passe au fond de notre cœur quelque chose de semblable à
la greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire des fruits
nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections prennent souvent
racine dans les souvenirs du passé, dont elles semblent raviver les
rêves évanouis. Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la
vérité de cette résurrection de nos sentiments.
«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi fut des plus
ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette âme incessamment agitée,
à d’autres séductions de la fortune. Jamais il ne put oublier le nom
de cette femme qui avait gouverné son cœur pendant la période la
plus glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses lèvres
expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout vers l’année 1806 que
cette liaison semble avoir été dans sa plus grande intensité. Trois
lettres de Beethoven, dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous
prouvent d’une manière incontestable que ce magnifique génie était
bien différent du sauvage faiseur de symphonies dont nous parlent
les biographes. Ces trois lettres, dont j’ai retenu les passages
les plus saillants, parce que j’y trouvais la confirmation de mes
principes, ont été écrites pendant une absence de quelques mois que
fit Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais plus quel
village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, le 6 juillet 1806: «Mon
ange, ma vie, mon tout, je ne puis t’adresser aujourd’hui que quelques
lignes que je trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse?
l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est si rempli de
ton image, que la langue est impuissante à exprimer ce que j’éprouve.
Console-toi, ma bien-aimée, sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à
faire le reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! Et moi,
si tu savais quelle vie affreuse je mène loin de toi!... Je ne puis
fermer les yeux; loin de toi, je ne suis plus qu’une ombre errante.
Quand pourrai-je donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères
éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous deux cœurs si
nécessaires l’un à l’autre? Ton amour, ma Giulietta, fait le charme
et le tourment de ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où
je pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! Amour,
amour, dieu tout-puissant, tu es ma force, tu es la source de toute
inspiration!»
«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère du cœur de la
femme? Quelques mois après cette correspondance, qui semble révéler les
impatiences et les béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que
l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment encore
des plus vifs témoignages de sa tendresse est fiancée à un homme obscur
dont elle doit bientôt partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le
profond désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna de
Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans ses flancs un trait
empoisonné, et s’en alla chercher un refuge en Hongrie auprès de sa
vieille amie, la comtesse Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place,
il disparut tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra
dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que rien ne pouvait
apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords d’un fossé par la femme du
professeur de piano de la comtesse Erdœdy, qui le ramena au château.
Beethoven a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir
de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout par les
instances de sa mère, qui voulait que sa fille épousât un homme titré,
Giulietta di Guicciardi devint la femme d’un comte de Gallemberg,
pauvre gentilhomme qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte de
Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement de son talent.
Il a composé la musique de plusieurs ballets qui ont eu du succès.
En 1822, la comtesse de Gallemberg, succombant sous le poids de ses
remords, vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son glorieux
amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil courroucé, détourna la tête
sans lui répondre un mot[6].
«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir à la hauteur du
sentiment qu’elle avait inspiré, survivra cependant à sa fragile
enveloppe par la sonate en _ut dièse mineur_, où Beethoven a versé,
comme dans un calice d’amertume, les sanglots de sa douleur[7].»
J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante,
mademoiselle, étreignant timidement la mienne, vint me révéler que
vous aviez pénétré le secret de mon cœur. L’arrivée de Mme de Narbal
et des personnes qui l’accompagnaient refoula brusquement dans sa
source l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide électrique.
Six ans se sont écoulés depuis cette soirée fatale, cause de tant
d’événements que je ne vous rappellerai pas et que le temps a déjà
entraînés dans la nuit éternelle. Hélas! elles n’existent plus que
dans mon souvenir, ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté de
moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, dont le génie
mélancolique et tendre répondait si bien à la nature de vos sentiments.
Vos soupirs, mêlés à ses divins accords, répandaient dans mon âme une
ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les serments que
vous me faisiez alors de rompre tous les obstacles qui s’opposeraient à
notre amour? Hélas! ils se sont évanouis avec le bruit de vos paroles.
Vous subissez la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez aussi
sacrifier la poésie du cœur à des arrangements matériels; mais vous ne
tromperez pas le Dieu tout-puissant qui vous a pétrie de la substance
la plus pure, et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit
de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne peuvent pas
tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. On ne donne pas plus
le change à son propre cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres
inanimés. Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. Avant
de nous séparer pour toujours, permettez-moi de vous demander une grâce
dernière. Pendant les heures solitaires que vous pourrez arracher
à votre nouvelle existence, pendant le calme de la nuit, alors que
l’âme se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux
pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous quelquefois au piano,
jouez la sonate en _ut dièse mineur_ de Beethoven, et donnez quelques
larmes au souvenir d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du
rivage: «Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»
Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste vie en chantant
avec le poëte que nous lisions ensemble:
En vain le jour succède au jour, Ils glissent sans laisser de trace:
Dans mon âme rien ne t’efface, O dernier songe de l’amour!
Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie de Beethoven
sert de cadre à un épisode de la vie intime, n’est pas, je l’ai dit,
une fiction de ma fantaisie, ainsi qu’on pourrait être tenté de le
croire. Ce n’est pas un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de
l’art s’enveloppe d’une forme romanesque pour se faire mieux écouter
d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de goût pour ce genre de
littérature qui altère la vérité sans grand profit pour l’imagination.
J’aime mieux aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire
aussi fidèlement que possible la poésie de leurs œuvres immortelles.
Les pages qu’on vient de lire racontent un épisode _vrai_ de la
vie d’un homme qui n’est pas tout à fait inconnu des lecteurs qui
connaissent mon étude sur le _Don Juan_ de Mozart[8]. On se rappellera
peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable duo de _Là ci
darem la mano_, il est fait allusion à une personne qui le chanta
devant moi. J’eus alors occasion de faire connaissance avec celui que
la maîtresse de la maison appelait familièrement _caro cavaliere_. Son
goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes et variées
sur les arts en général, et, plus que tout cela, sa qualité d’italien
établirent entre nous une liaison d’autant plus solide, qu’il était
peu communicatif de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa
confiance. Dans les longs épanchements qui depuis survinrent entre
nous, frappé de l’originalité de son esprit, de l’abondance de ses
souvenirs et de l’intérêt que présentaient plusieurs événements de sa
vie, je lui disais souvent:
«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.
—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez mes mémoires? me
répondait-il avec insouciance. Je ne suis ni un homme politique,
ni un artiste, ni un philosophe de profession, pour avoir le droit
d’importuner mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais une
patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer que le récit de
mes interminables fantaisies pourrait intéresser un cœur dévoué, et
alors seulement je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru
la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant une table pour
noircir du papier; mais, triste débris d’un temps qui n’est plus, ne
tenant plus à rien sur la terre et ne vivant que de souvenirs intimes,
à qui pourrais-je parler si, par impossible, il me prenait envie de
couler en bronze mes bavardages?
—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant qui s’intéresse
à tout ce qui est beau et vrai, à cet être éternellement jeune qui est
partout et qui n’oublie jamais rien de ce qui est digne de mémoire,
le public. Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous
entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un esprit
éminemment religieux et qui pensez que, sans l’amour et le sacrifice,
ce monde que nous traversons serait une caverne de voleurs.
—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me répondit-il un jour
en me prenant affectueusement la main. Au fait, vous avez mille fois
raison. En laissant tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et
amères que vous avez si justement relevées, je ne cherchais qu’un
sophisme pour excuser mon incurable dégoût de tout ce qui est œuvre
et prétention littéraires. La chose que j’ai toujours le plus admirée
dans les annales de la révolution française, c’est la magnifique
réponse de Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa
correspondance les provinces contre la domination de Paris: «Je n’ai
qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» répondit avec un
dédain suprême le grand orateur: «c’est que, depuis que je siége à la
Convention nationale, je n’ai pas écrit _une seule lettre_.» Je n’ai
pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre de pousser
aussi loin que lui cette glorieuse indifférence pour les colifichets
littéraires; mais je puis me vanter du moins de n’avoir jamais écrit
que des lettres tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé.
Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, voici
l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient de nombreux paquets
de lettres de toutes les grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux
d’un archiviste. «Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle se
rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez quelques détails,
et, comme il y est beaucoup question de musique, je vous autorise à la
lire.»
J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue italienne, qui
contenait le récit qu’on a lu.
«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je au chevalier
quelques jours après.
—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de toute chose en
ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a fait place à la triste
réalité. Si cette histoire peut vous intéresser, je ne demande pas
mieux que de vous la dire; mais alors il faut que vous me permettiez
de remonter le cours de mes souvenirs, car tout se tient et tout
s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, vous me rendrez
un vrai service d’ami en écoutant avec indulgence le récit de mes
divagations. Il n’y a rien de plus pénible dans la vie que d’être le
seul confident de ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres
artistes, de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la branche
flexible, et de dissiper en magnifiques accords les orages de votre
cœur!
—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage de
confiance que vous voulez bien me donner; mais, prenez-y garde, vous
allez parler devant un indiscret qui a de fréquentes communications
avec le public.
—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je me fie à votre goût
et à la délicatesse de vos sentiments.»
C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse
correspondance, qu’il finit par me communiquer aussi, et dans des
renseignements qui me sont venus d’autre source, que j’ai puisé
l’histoire de cet homme intéressant. J’ai redressé les dates et
complété tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un
très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je vais raconter.
II
BEATA.
Dans une province de l’ancienne république de Venise vivait, vers
la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante ans, qui, par
l’austérité de ses mœurs et l’abondance de ses aumônes, s’était acquis
la réputation d’un saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que,
pour expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses de son
père, il avait passé quinze ans dans une prison d’État. Il n’en était
sorti qu’à la mort de la femme qui avait été la cause innocente de ses
malheurs. Il embrassa alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué
par les chagrins et les privations d’une longue captivité, il lui avait
été impossible d’accepter un rôle actif dans la milice de l’Église.
Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude cherchait à cicatriser
les profondes blessures de la tyrannie paternelle. On disait dans le
peuple des environs que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et
de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un visage jaune,
des yeux éteints, la tête constamment penchée sur sa poitrine, tout
accusait en lui les ravages d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait
vu sourire, jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes
pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des monosyllabes
et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, sa douceur, ses
souffrances, le mystère de son amour, avaient inspiré à tout le monde
une tendre pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence
pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses du cœur.
On allait le consulter comme un oracle, on implorait sa bénédiction.
Tous les jours de l’année, quelque temps qu’il fît, il passait par le
village de La Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où
était enterrée celle que le nombre des années et les consolations de
la religion n’avaient pu lui faire oublier. Là, se prosternant sur la
pierre de sa tombe, qu’il couvrait de fleurs et de larmes, il passait
des heures entières dans une profonde méditation; puis il s’en revenait
silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage défait. Lorsque
les enfants de La Rosâ l’apercevaient de loin, ils s’écriaient: _Ecco
il santo, il santo_, «voici le saint!» et ils couraient au-devant de
lui, touchant du bout des doigts les plis de sa soutane et faisant
ensuite le signe de la croix.
Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de l’abbé, il y en
avait un surtout qui était toujours le premier à guetter son passage.
Il s’agenouillait sur la route, et, les mains jointes sur sa poitrine,
il lui disait avec une grâce charmante: «_Santo padre_, bénissez-moi!»
Ce joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était
comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. Un jour que
Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait à l’abbé sa bénédiction
ordinaire, il lui offrit quelques fleurs en disant: «Tenez, _santo
padre_, ajoutez-les aux vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit
en larmes, prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le
remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce jour, il souriait
en passant aux doux regards de Lorenzo, et s’arrêtait pour le caresser.
Tout le monde fut émerveillé de cet incident, toutes les mères
enviaient le bonheur de Catarina Sarti.
Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles vénitiens à
qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient volontiers les
fonctions subalternes de l’État. Son mari était mort consul de la
république dans un port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant
et sans fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie personne,
d’une rare distinction de manières et de sentiments. Elle vivait d’une
petite pension que lui faisait un riche sénateur dont son mari avait
été le client. Son enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la
grande préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux yeux
noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, et une peau d’un
tissu si délicat que la moindre émotion la colorait d’un vif incarnat,
telles étaient les qualités extérieures du jeune Lorenzo.
La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes choses, la sagacité
de ses reparties et la gentillesse de ses manières, faisaient du fils
de Catarina un enfant vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait
devant sa porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, on
s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient dans leurs
bras, le caressaient comme un _bambino_. Catarina était idolâtre de
son enfant; un regard, un baiser de Lorenzo, la consolaient de toutes
ses peines. Rien ne lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait
impossible quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu
lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour comme d’une
tunique sacrée qui le préservât des outrages de l’homme et de la
nature. Qu’elle était heureuse lorsque, vers le soir, elle s’asseyait
à la porte de sa jolie petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne
généreuse et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux!
Les derniers rayons du soleil venant expirer sur les feuilles de la
treille infiltraient dans ce réduit paisible une lumière douce et
mélancolique. Un pauvre chardonneret aveugle chantait tristement
dans sa cage et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait
plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, pressant entre
ses mains sa tête charmante, lui disait de ces jolis riens, de ces
ravissantes niaiseries de la tendresse maternelle, dans le dialecte le
plus mélodieux qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «_Tesoro
mio_, lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais me
fuir, est-ce bien vrai, _viscere mie_?» Et, prenant au sérieux son
propre badinage, elle fixait sur lui des regards attendris et pleins
d’inquiétude. Le plus souvent ces mots sans suite étaient ajustés sur
une cantilène suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ.
Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait un soin extrême
à remplir le cœur de son enfant de principes consolateurs. Dans
l’effusion naïve de son âme, elle ne cessait de lui répéter: «_Lorenzo
mio_, il faut être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne
celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien les petits
enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand ils sont sages et qu’ils
disent bien leurs prières, il les reçoit en paradis.
—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait Lorenzo.
—On y voit des anges et on y mange du pain d’or qui est plus doux
que le miel, et si tu veux y aller aussi, il faut t’agenouiller soir
et matin devant la _madonna_ et la prier de te prendre sous sa divine
protection.»
Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le jeune Lorenzo,
nous aurions tort d’oublier une très-jolie voix de soprano et une
mémoire heureuse qui retenait facilement les mélodies les plus
fugitives. Sa mère, qui avait quelques notions de musique, avait
préparé son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles
vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent la voix de
la mère et celle du fils s’attiraient et se mêlaient ensemble comme
deux rayons de lumière d’intensité différente. Ces petits concerts de
famille, où dominaient les intervalles caressants de _tierce_ et de
_sixte_, avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village de La
Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût invité, il n’y
avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît entendre sa jolie voix.
Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en avait un qu’il
affectionnait plus particulièrement que les autres. Il s’appelait Zopo
et appartenait à une famille honorable qui demeurait juste en face de
la maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants échappaient
souvent à la surveillance maternelle, et ils couraient au loin dans
les champs, se roulant dans les prés et furetant les buissons pour
y dénicher des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient
sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux, puis ils
descendaient et venaient s’endormir sous son ombrage hospitalier. Les
heures s’envolaient ainsi rapides, emportant avec elles cette béatitude
des premiers jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent
aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux morceaux de bois
en guise de violon, allaient marmottant de maison en maison une espèce
de _canzonetta_ populaire qui se terminait par ces paroles: _Ahi! che
partenza amara_! «Hélas! quel départ douloureux!» Les jeunes filles
accueillaient Lorenzo avec une prédilection marquée et lui faisaient
chanter tout seul le refrain connu. «Bravo, lui disaient-elles en le
couvrant de baisers, bravo, _anima mia_, tu chantes comme un ange _del
paradiso_.»
Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année, il faisait un
temps admirable. Le souffle du printemps épanouissait de sa chaude
haleine le bourgeon des plantes et le cœur des jeunes filles. Toute
la population de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille
couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés en tresses
pressées, sur lesquelles brillaient quelques épingles d’or qui en
affermissaient l’élégant édifice. Une petite quenouille d’argent
faisait saillie du côté gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché
par une chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un bel œillet
de couleur pourpre, la fleur favorite des Vénitiennes, ornait le
côté opposé de la tresse et penchait galamment sur l’oreille droite.
Un corsage bleu étreignait la taille et montait en s’évasant pour
cacher dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus riches
avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits anneaux, au bout de
laquelle pendait une croix. Un bas très-blanc, parsemé de petitefleurs
idéales, un soulier de soie rose à grands talons, un _zenzale_ ou
voile gracieusement fixé sur le haut de la tête, complétaient le
costume très-coquet de ces _villanelle_. Les hommes portaient un habit
à grandes basques, un gilet de drap rouge, des culottes de velours
bleu, de gros souliers à boucles d’argent, une belle ceinture de soie
cramoisie nouée au flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le
tout était surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous le
chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un bonnet de soie
à raies rouges et blanches, dont la houppe descendait jusqu’à la
poitrine. Tout ce monde était sur la place du village, emplissant l’air
d’éclats de rire et attendant l’heure de la messe. La fête devait être
magnifique. On avait fait venir l’organiste de Bassano, et Lorenzo
devait chanter un petit motet que lui avait enseigné le curé de La
Rosâ, assez bon connaisseur en musique. Une vingtaine de jeunes filles
choisies parmi les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson,
qui devait aussi faire partie de la cérémonie.