NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
LE
CHEVALIER SARTI
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9
LE
CHEVALIER SARTI
PAR P. SCUDO
_Amor mi mosse, che mi fa parlare._ C’est l’amour qui me fait parler.
DANTE.
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie}
RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14 (Près de l’École de médecine)
1857
Droit de traduction réservé
A
GIACOMO MEYERBEER
CHER GRAND MAITRE,
Vous m’avez permis d’attacher votre nom illustre à ce livre modeste
où il est souvent question de l’art admirable qui n’a pas de secrets
pour vous. Les hasards de la vie m’ont rapproché d’un homme intéressant
qui m’a honoré de sa confiance, et dont les nombreuses vicissitudes
m’ont paru dignes d’être racontées au public. La longue carrière du
chevalier Sarti, ses voyages, la nature de son esprit, la variété
de ses lumières, son goût pour la musique, dont il a fait une étude
approfondie, ont excité ma curiosité et m’ont fourni les matériaux
d’une histoire où l’amour, l’art et la poésie se croisent et se
confondent incessamment.
Publié, pour la première fois, dans la _Revue des Deux-Mondes_, par
fragments qui ont paru à de longs intervalles, ce livre contient le
récit d’une période bien déterminée de la vie du chevalier Sarti.
L’action qui se passe à Venise s’arrête avec le XVIII^e siècle, à la
chute de la république de Saint-Marc.
Si les dieux et la fortune me le permettent, je reprendrai plus tard
l’histoire d’un homme que j’ai rencontré, pour la première fois, dans
le pays qui vous a vu naître, c’est-à-dire dans la patrie de Sébastien
Bach, d’Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Weber, votre condisciple
bien-aimé. En me faisant l’interprète fidèle des idées et des
sentiments du chevalier Sarti, qui avait un si grand culte pour l’art
et la littérature de l’Allemagne, je pourrai alors caractériser l’œuvre
profonde et si originale de votre génie éminemment dramatique.
Car vous savez, cher grand maître, que je vous aime autant que je vous
admire.
P. SCUDO.
Paris, ce 15 mars 1857.
LE
CHEVALIER SARTI.
HISTOIRE MUSICALE.
I
UNE SONATE DE BEETHOVEN.
«Que pensez-vous de Beethoven? demandais-je un jour à un homme d’un
esprit original, avec qui j’aimais à m’entretenir de l’art qui est
l’objet constant de mes études.
—Ce que je pense de Beethoven? répondit-il en jetant sur moi un regard
inquiet et soupçonneux; où voulez-vous en venir?
—Mais ma question vous l’a dit: à connaître vos idées sur ce génie
immortel dont, malgré tant de jugements divers, il semble que le
caractère soit encore méconnu.»
Après un long silence dont j’avais peine à m’expliquer la cause:
«Suivez-moi,» me dit cet homme singulier. Arrivé chez lui, il ouvrit
son secrétaire, prit un papier, et me le remit en disant: «Lisez ce
brouillon si vous pouvez, et, lorsque vous l’aurez déchiffré, vous
comprendrez pourquoi j’ai dû hésiter à répondre à une question qui vous
paraissait toute simple.»
Le brouillon que j’emportai chez moi contenait en langue italienne le
récit qu’on va lire.
* * * * *
Il est donc vrai, vous partez; vous allez vous marier! Vous quittez
le doux climat où je vous ai connue; vous brisez la chaîne invisible
qui, malgré les complots des méchants, nous attachait l’un à l’autre,
et vous allez disposer d’un cœur dont j’ai respiré les premiers
parfums! Que la destinée s’accomplisse! Je m’attendais au coup qui
me frappe; depuis longtemps j’avais pressenti le triste réveil qui
devait succéder à mon rêve de bonheur. Au milieu des rares qualités
qui vous distinguent, à travers ce tissu de grâces et d’attraits qui
vous enveloppe comme d’un voile magique, mes yeux éblouis avaient
pourtant su découvrir les imperceptibles défaillances de votre riche
nature. Oui, enfant adorable que le Seigneur a illuminée d’un rayon de
sa miséricorde, vous aussi vous portez témoignage de la fragilité de
la femme et des temps malheureux où nous vivons. Avant de recevoir mon
adieu suprême, écoutez-moi, je vous en conjure.
Il y aura bientôt six ans que j’ai reçu de vous l’aveu d’un sentiment
qui a fait depuis le charme et le tourment de ma vie. C’était par une
belle soirée d’automne, si vous vous en souvenez encore; car pour moi
j’ai consigné les moindres particularités de cet instant mémorable.
Vous étiez dans le petit salon de votre tante, les fenêtres ouvertes
sur le parc qui encadre cette magnifique habitation. Il pouvait être
huit heures du soir. Votre tante et le reste de la compagnie se
promenaient d’un côté et de l’autre, respirant le frais et s’égayant à
dire de ces propos aimables qui n’ont rien de précis et qui s’échappent
de nos lèvres comme une vibration involontaire de la fantaisie. Nous
étions restés seuls dans l’intérieur du château, ainsi que cela nous
arrivait souvent. Vous étiez à votre piano, laissant errer vos doigts
agiles et distraits sur le clavier, tandis que moi je feignais de
lire, assis à quelques pas de vous. Le soleil allait disparaître de
l’horizon, et nous envoyait ses derniers rayons adoucis et tremblants.
Les ombres du soir descendaient lentement de la colline prochaine, et
la lune, comme une vierge pudique, se dégageant péniblement du fond
lumineux encore qui la contenait, s’épanouissait avec une coquetterie
timide au-dessus de la forêt. Le petit salon où nous étions tous deux
était rempli de mystère et de parfums que nous apportait la brise
attiédie du soir. Rien ne venait rompre le cours de notre pensée
solitaire, si ce n’est quelques éclats de rire des promeneurs ou bien
le sifflement mélancolique d’un bouvier traversant la grande route.
L’obscurité, qui gagnait peu à peu l’intérieur de l’appartement, ne
me laissait plus apercevoir ni vos tresses blondes retombant comme
une gerbe de fleurs sur un cou plein de suavité, ni vos yeux bleus
aux reflets mélancoliques, ni cette taille élégante et pleine qui
semblait accuser la force tempérée par la grâce et la volupté épurée
par l’élévation de la pensée et la chasteté du cœur. Tout à coup vos
doigts, qui jusqu’alors avaient glissé au hasard sur les touches
dociles, traduisant ces vagues aperçus qu’on appelle rêveries,—divins
préludes de l’âme qui semble se voiler de mystère comme à l’approche
du Seigneur,—vos doigts se fixèrent presque involontairement sur un
thème dont les notes mélancoliques et profondes me firent tressaillir:
c’était la sonate pour piano, en _ut dièse mineur_, de Beethoven.
Dès les premières mesures de cette composition admirable, je fus
saisi comme d’un frisson douloureux. Ma tête s’inclina sur le livre,
qui me glissa doucement des mains. Ces longs et lugubres accords
retentissaient au fond de mon âme et y réveillaient les échos endormis
de ma triste destinée. Lorsque le thème conduit par le mouvement
périodique de la basse s’élève au ton relatif de _mi majeur_, un
rayon de la lune, perçant de légers nuages qui avaient contrarié son
essor, vint effleurer votre taille charmante et traduire en quelque
sorte cette belle modulation du génie. Mon émotion s’accroissait avec
le développement de cet andante qui semble un écho des plaintes du
Golgotha recueilli par l’ange de la douleur. Les larmes gagnaient
insensiblement mes paupières lorsque à la quinzième mesure, en écoutant
ces notes déchirantes et cette dissonance de _septième_ qui exprime
un si profond désespoir, je ne pus contenir mes sanglots: Beethoven
venait de trahir le secret de mon cœur. O poëtes, artistes inspirés par
la grâce divine, vous avez le don des miracles, vous seuls possédez
la science de la vie, et, en chantant les peines et les plaisirs
qui traversent votre âme, vous chantez la joie et la tristesse de
tous! Vous aviez interprété dans une langue sublime cette immortelle
inspiration, dont le thème, après avoir été présenté dans le ton d’_ut
dièse mineur_, disparaît sous un réseau de modulations pénétrantes et
surgit de nouveau avant d’aller expirer tristement dans la tonalité
primitive; et vous meniez avec énergie l’allégro impétueux qui en
forme la seconde partie, où le délire de la passion éclate, se brise
et se soulève en imprécations pathétiques qui vont échouer dans un cri
suprême et désespéré. Electrisé par ce choc terrible, je fis un bond,
et, me levant précipitamment, j’allai à la fenêtre cacher le trouble
qui m’agitait. Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles
je cherchais à ressaisir le fil de mes idées en plongeant mon regard
distrait dans les profondeurs de la nuit, vous me dites d’une voix qui
trahissait aussi une émotion que vous auriez voulu réprimer:
«Qu’avez-vous, monsieur?
—Je souffre, vous répondis-je, de la douleur de Beethoven, dont je
viens d’entendre les profonds déchirements. Pauvre et sublime génie,
que tu as dû verser de larmes dans ta longue agonie qui a duré autant
que ta vie!
—Est-ce que Beethoven a été malheureux?
—Pouvez-vous en douter? Comment aurait-il pu écrire la sonate en _ut
dièse mineur_, la ballade d’_Adélaïde_, l’andante de la symphonie
en _la_ et tant d’autres pages admirables que vous connaîtrez plus
tard, s’il n’en avait trouvé la source au fond de son propre cœur?
Croyez-vous donc que l’art soit un vain jouet de l’esprit, un luxe
d’imagination qu’on acquiert ou qu’on rejette à volonté, un savant
édifice de mensonges dont les écoles et les livres peuvent enseigner
la recette? Oh! ce sont là les détestables doctrines qu’on proclame
aujourd’hui pour flatter la foule jalouse de toute autorité supérieure
qui s’impose à ses respects. On voudrait bien que les acclamations
confuses d’un peuple ignorant, qui donnent la puissance politique,
eussent aussi la virtualité de créer la souveraineté du génie; mais
ici la volonté de l’homme vient se heurter contre un impénétrable
mystère de la vie. Non, non, mademoiselle, on ne parvient point à
simuler l’accent de la passion qu’on n’a jamais éprouvée; on ne touche
point les hommes par l’expression factice d’un sentiment qui n’a point
traversé votre cœur, et l’art, dans sa magnificence et la diversité
de ses modes, est à la fois la transfiguration de la réalité et un
pressentiment de nos futures destinées. Si je ne craignais de passer
à vos yeux pour un pédant, je vous citerais de bien grands noms, des
poëtes et des penseurs immortels, qui ont tous soutenu le principe de
la vérité de l’art, et prouvé qu’il est impossible à l’homme de faire
partager un sentiment qu’il n’a pas ressenti. Horace n’a-t-il pas dit
après Aristote:
....Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi?....
Et ce précepte, qui a été répété par Boileau et par tous ceux qui se
sont mêlés d’enseigner l’art d’écrire et de parler, n’est pas seulement
une règle d’esthétique; c’est une vérité générale qui s’applique à
tous les actes de la vie. Savez-vous ce que c’est qu’un sophiste?
C’est un homme qui, ne croyant à rien, prêche le pour et le contre
avec une égale ferveur, et qui s’imagine faire illusion sur l’état de
son cœur et de son esprit par les froids artifices de la dialectique.
Savez-vous ce que c’est qu’un rhéteur? C’est encore un artisan de
paroles qui s’efforce de suppléer à l’inspiration qui lui manque
par d’ingénieuses combinaisons de mots. Partout où vous verrez les
machines et les procédés du métier se substituer à l’action directe
de l’esprit humain, soyez certaine qu’il y a pervertissement de notre
nature, abaissement de nos facultés. Les sophistes, les rhéteurs,
les histrions, et tous ceux enfin qui mettent des mots à la place
d’idées, des formes vides et des simulacres inanimés à la place de
sentiments, sont, dans l’ordre intellectuel, ce que les hypocrites sont
dans l’ordre moral: ils mentent à la vérité des choses, ils trompent
le prochain comme ils essayent de tromper le Créateur. Ce sont des
faux-monnayeurs qui achètent la puissance et les voluptés de la terre
avec des titres falsifiés; mais leur règne est de courte durée. Dieu
n’a pas voulu que l’homme pût se passer de lui, et il a dit à la
liberté comme à la mer: _Nec plus ultra_, tu n’iras pas plus loin, et
tu ne franchiras pas les limites où il m’a plu de circonscrire le jeu
de ton action. Non, la volonté et ses savants artifices ne peuvent
pas tenir lieu de l’inspiration absente, et c’est bien vainement que
l’homme essaye de suppléer par les calculs de la pensée à la voix
mystérieuse du sentiment. La vie de Beethoven, et particulièrement
l’histoire de la sonate que vous venez de jouer avec une émotion si
pénétrante, prouveraient la vérité de ce principe bien mieux que de
vagues généralités.
—Pourquoi, monsieur, n’auriez-vous pas la bonté de me dire quelle
est l’origine de cette sonate en _ut dièse mineur_, que je préfère
entre toutes celles que nous devons au génie vaste et profond de
Beethoven? Je ne connais rien de l’existence de ce grand homme, et
vous savez combien j’aime à vous entendre parler de l’art qui fait le
charme de ma vie. Je n’avais rien compris à la musique avant qu’une
heureuse combinaison du sort vous eût amené dans ce pays. Ma tante,
qui apprécie votre esprit et vos connaissances autant qu’elle estime
votre caractère, est charmée de voir que je me plaise à vos causeries
attachantes. Elle prétend que votre manière d’envisager les arts et les
considérations que vous inspirent les œuvres des maîtres contiennent
des préceptes aussi utiles pour la pratique de la vie que pour la
formation du goût.
—Mme la comtesse de Narbal, votre tante, est une femme trop supérieure
pour ne pas avoir senti que ce qu’on appelle vulgairement le goût est
un résumé de toutes les nuances délicates de l’esprit et du cœur. Les
arts, je le répète, ne font que reproduire l’idéal qui est en nous
et que nous voudrions réaliser sur la terre, si les inconséquences
ou les faiblesses de notre nature ne venaient y mettre obstacle. En
voulez-vous un exemple? Regardez autour de vous, et voyez l’ordre et
l’élégance exquise qui éclatent partout dans cette belle habitation:
tout ici accuse l’influence d’une femme d’élite, qui a su donner à
son existence l’harmonie qui règne dans son âme. Le goût de Mme de
Narbal se reconnaît dans l’éducation brillante et solide qu’elle vous
a donnée, mademoiselle, aussi bien que dans l’usage qu’elle fait de
sa fortune. La main discrète et pieuse qui se glisse furtivement
dans la demeure du pauvre, les livres choisis, les gravures, les
objets précieux qui ornent ces appartements, ainsi que la musique
qu’on y entend et les plaisirs délicats qu’on y cultive, sont les
manifestations diverses d’une noble créature, dont l’esprit et le
cœur concourent harmonieusement au vrai but de la vie: la réalisation
du beau! Ah! que de souvenirs douloureux et charmants réveille en
moi le spectacle de cet intérieur paisible où je reçois un accueil
si bienveillant!... Mais j’allais oublier Beethoven et la sonate en
_ut dièse mineur_ dont vous désirez connaître l’origine. Aussi bien
il est encore de bonne heure, et Mme de Narbal, qui aime à prolonger
ses promenades tant que l’atmosphère conserve sa douce moiteur, nous
laisse plus que le temps nécessaire au récit que vous exigez de moi. Et
comment pourrions-nous mieux employer les heures propices de cette nuit
sereine qu’à nous entretenir du musicien sublime qui a si bien compris
les harmonies de la nature!
«L’auteur de la _Symphonie pastorale_ est né à Bonn le 17 décembre
1770. Son grand-père était originaire de Maëstricht; sa mère,
Marie-Madeleine Keverich, était de Coblentz, et son père, Jean Van
Beethoven, chantait la partie de ténor à la chapelle de l’électeur
de Cologne. Issu d’une pauvre famille d’artistes, Beethoven eut une
enfance agitée, et son éducation se ressentit de l’impétuosité de son
caractère. Il apprit les éléments de la langue latine dans une école
publique de sa ville natale, et son père lui enseigna les principes de
la musique. Il fallut le contraindre d’abord à étudier l’art qui devait
immortaliser son nom. Il répugnait à s’asseoir tranquillement devant
un piano et à soumettre ses mains à un exercice purement machinal. Sa
résistance ne fut pas moins vive pour l’étude du violon, dont il n’a
jamais pu surmonter les difficultés. Il passa ensuite sous la direction
de Pfeiffer, _oboïste_ distingué, dont les conseils ont eu la meilleure
influence sur le développement de son goût, ainsi qu’il se plaisait à
le proclamer plus tard, tandis qu’il a toujours nié devoir la moindre
reconnaissance à l’organiste de la cour électorale, Neefe, dont il
reçut également des leçons[1]. Van der Eder lui apprit à jouer de
l’orgue, et cet instrument magnifique, qu’il a toujours beaucoup aimé,
a dû éveiller dans son âme encore novice les sonorités puissantes et
diverses qu’il a introduites dans la symphonie.
«Jamais grand homme n’a eu plus que Beethoven le caractère de son
génie ou le génie plus conforme à la nature de son caractère. Dès ses
premières années, il révéla les inégalités maladives de son humeur
misanthropique et l’insubordination glorieuse de son esprit. Il
n’apprit rien comme les autres. Les déductions logiques effarouchaient
cette imagination ravie du spectacle de la nature. Il restait sourd
aux préceptes scolastiques, et son cœur ne s’ouvrait et ne s’emplissait
d’émotions fécondes qu’en étudiant les œuvres concrètes des maîtres
préférés. Il procédait par l’intuition, qui est la méthode du génie. Il
aimait à s’abreuver aux sources vives, et, comme un oiseau du ciel, à
tremper ses ailes dans les eaux des torrents. Bach, Haendel et Mozart
furent ses véritables instituteurs. Il déchiffra leurs œuvres et s’en
appropria les sucs inspirateurs. Il prit à l’un son harmonie âcre et
sauvage et le savant badinage de ses fugues charmantes; au second,
l’allure pleine de majesté de sa phrase mélodique; au troisième, le
rayon de sa grâce divine, dont il ressentit longtemps l’influence
secrète. La jeunesse de Mozart et celle de Beethoven présentent déjà
le contraste qu’on remarquera dans leur destinée: l’un, doux et
humble, reçoit avec piété les conseils de ses maîtres et s’épanouit
harmonieusement et sans douleur au sein de la famille où le nimbe de
la béatitude couronne déjà son berceau, tandis que l’autre, inquiet et
révolté, s’élève le front sillonné par l’éclair des tempêtes.
«Toutefois, celui qui apprit à Beethoven à parler la langue des
mystères, ce fut le maître des dieux et des hommes, comme dit
Platon[2], celui qui naquit après le chaos qu’il soumit à l’harmonie:
ce fut l’amour. Croiriez-vous, mademoiselle, qu’il y a des pédants qui
se sont demandé sérieusement si l’auteur de la sonate en _ut dièse
mineur_ et de la symphonie en _la_ avait jamais éprouvé de tendres
préoccupations? Oh! les doctes ignorants, qui s’imaginent que des
hommes comme Gluck, comme Weber et Beethoven, se forgent dans les
ateliers de contre-point! Pauvres critiques que ceux-là qui n’ont
jamais vu dans la musique que la _science des sons_, comme ils disent,
et non pas l’art de moduler _i dolci lamenti_ de la passion!
«Il y avait dans la ville de Bonn une noble famille appelée de
Breuning, où le jeune Beethoven était accueilli avec bonté. Dans cette
famille aussi distinguée par les dons de la fortune que par le goût et
la culture de l’esprit, le caractère inquiet et l’imagination ardente
du jeune artiste trouvaient un asile paisible. Il y allait presque tous
les jours, tantôt avec une composition nouvelle qu’il venait faire
entendre, tantôt avec un visage sombre et le cœur contristé par une
de ces douleurs sans nom qui sont l’aliment et le privilége du génie.
On l’écoutait avec bienveillance, on l’encourageait, on cherchait à
dissiper les nuages qui s’élevaient de son âme troublée; on était
plein d’indulgence pour les inégalités de son caractère. Quelquefois
il disparaissait pendant des semaines entières, et, lorsqu’il revenait
au bercail, on le recevait sans rancune, en lui adressant seulement de
tendres reproches. C’est dans l’intérieur de cette famille éclairée,
dans la réunion des personnes élégantes qu’on y rencontrait et les
conversations spirituelles qui s’y engageaient, que Beethoven puisa le
goût de la société d’élite qu’il aima toujours à fréquenter, et les
premières notions qu’il ait recueillies sur les poëtes et les grands
écrivains de son pays. Parmi les personnes qui venaient habituellement
dans la famille de Breuning, il y avait une jeune fille blonde, vive,
spirituelle, tendre et légèrement coquette, qui s’appelait Jeanne de
Honrath. Elle était de Cologne, et plusieurs fois par an elle venait
passer quelques jours dans cette maison amie. Mlle de Honrath était
petite, mais d’une tournure élégante, instruite, d’un caractère
enjoué, fort bonne musicienne et chantant avec goût. Beethoven, qui
pour Mlle Honrath n’était encore qu’un enfant, était cependant déjà
vivement épris d’elle. Il trahissait le trouble de son cœur par des
emportements qui amusaient beaucoup la charmante personne qui en était
la cause, par des improvisations sur le piano qui la ravissaient,
la faisaient rêver et parfois la touchaient jusqu’aux larmes: car
tel est le privilége du génie fécondé par l’amour, qu’il fait tout
oublier, les différences d’âge aussi bien que celles de rang et de
fortune. Oui, quoique Mlle de Honrath fût déjà fiancée à un homme
qu’elle épousa plus tard, et qu’elle eût au moins dix ans de plus que
le jeune Beethoven, elle ne pouvait pas l’entendre impunément jouer du
piano, docile interprète de sa douleur ou de ses vagues espérances.
L’émotion la gagnait alors, et cet enfant, qui était déjà l’un des plus
admirables improvisateurs qui aient existé, grandissait tout à coup à
ses yeux sous les feux de la passion naissante. Mlle de Honrath était
bien plus à l’aise en causant avec Beethoven, dont elle provoquait les
emportements naïfs par une raillerie galante: on aurait dit une gazelle
se jouant avec un lionceau. Un jour, en quittant la maison de Breuning
pour se rendre à Cologne, Mlle de Honrath fit ses adieux à son jeune
amant par ces trois vers d’une chanson connue:
Mich heute noch von dir zu trennen Und dieses nicht verhindern kœnnen
Ist zu empfindlich für mein Herz[3]!
Mlle de Honrath n’en épousa pas moins un capitaine autrichien,
Charles Greth, qui est mort, le 15 octobre 1827, maréchal de camp et
commandant-propriétaire du 13^e régiment de ligne.
«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les traces sanglantes de
ce premier amour. Quoiqu’il fût d’un âge où les enfants ordinaires
dorment encore du sommeil de la gestation maternelle, il ressentit
profondément ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath, et ni
les années, ni les distractions de la gloire et de nouvelles et plus
fortes douleurs ne purent effacer entièrement l’image de cette jeune et
gracieuse fille qui, aux premiers jours de la vie, était venue se mirer
dans son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la source
de toute poésie et de toute grandeur morale, que ce qui distingue les
hommes supérieurs de ce troupeau de scribes et de pionniers vulgaires
qui sont chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est un
cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux, brûle, se consume et
renaît incessamment de ses cendres à peine attiédies. Les vrais poëtes
et les artistes prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais
de vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des fleurs aux
premiers rayons de l’aurore, et la mort seule peut tarir la séve qui
les agite. Michel-Ange a été amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts
ans d’une femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin de sa
longue existence, reçut les offrandes d’un cœur de seize ans qui devra
l’immortalité au baiser que le chantre de Marguerite a déposé sur son
front virginal. C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon
fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le souvenir d’une
première affection d’enfance avait survécu, dans leur cœur attristé,
à toutes les traverses de la destinée. Alfieri dit de ces affections
précoces: _Effetti che poche persone intendono e pochissime provano; ma
a que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare in tutte
le umane arti_; «émotions que peu de personnes comprennent et que peu
sont en état d’éprouver; mais à celles-là seulement il est donné de se
faire un nom dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle d’un
amour précoce, durable et fécond, que présente l’histoire, est celui de
Dante. C’est à l’âge de neuf ans que l’auteur de _la Divine Comédie_
ressentit cette terrible secousse qui devait décider de sa destinée
et créer l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans
un petit livre intitulé _Vita Nuova_, qui est aussi curieux pour le
philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte raconte que ce fut
dans le mois de mai de l’année 1276 qu’il vit pour la première fois,
dans une maison de Florence, celle qui devint l’objet de ses rêves
immortels. En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois de
moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme ravie: _Ecce
deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi._ «Voilà un dieu plus
fort que moi, qui va me subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra
Béatrix dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles dames.
Vêtue d’une robe blanche et marchant avec une distinction imposante,
elle tourna la tête et fixa sur le jeune homme silencieux et tremblant
ses regards _pietosi_. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la
mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer toutes ses
facultés à perpétuer dans le souvenir des hommes le nom de cette femme
qui, en traversant la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante.
«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports avec celui du
premier poëte italien, quitta la ville de Bonn en 1792 pour aller
achever ses études musicales à Vienne, le centre où s’étaient
développés la symphonie et tout le grand mouvement de la musique
instrumentale. Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans
l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne fortune d’être
présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire. L’auteur de _Don Juan_,
l’ayant entendu improviser sur un thème qu’il lui avait donné, fut
émerveillé de la fécondité hardie de son imagination, et c’est alors
qu’il dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes: «Voilà
un jeune homme dont vous entendrez parler!» Beethoven, qui avait en
1792 vingt-deux ans, ne s’était encore fait connaître que par des
productions légères, des chansons, des cantates et quelques morceaux
de piano où l’on remarque l’imitation presque constante de la manière
de Mozart et certaines lueurs qui accusent l’enfantement pénible
de sa propre originalité. Il fut accueilli à Vienne avec une rare
bienveillance par le docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de
l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique. La maison du
docteur Van Swieten était une sorte d’académie où se réunissaient trois
fois par semaine grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour
y étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est là que le jeune
Beethoven eut l’occasion de se familiariser de plus en plus avec les
divines compositions de Bach, de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans
en exclure les grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la
chaîne jusqu’à Palestrina.
«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance du prince de
Lichnowsky, qui avait été élève de Mozart et dont la femme était fille
de ce comte de Thoun, chez qui l’auteur de _Don Juan_ et du _Mariage
de Figaro_ était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour
la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de Lichnowsky,
le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude qu’il avait déjà
trouvée chez la famille de Breuning. Il y était traité comme un enfant
de génie qui a besoin de conseils et de consolations. Un quatuor
composé des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à Vienne était
mis à la disposition du jeune musicien pour y exécuter les conceptions
de son génie à mesure qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis
de ces hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui apprit
ainsi à connaître la nature et le mécanisme de chaque instrument. Il
reçut aussi des conseils d’Haydn et d’Albrechtsberger, savant et rigide
contre-pointiste qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au
lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva point dans
ce dernier ni dans le créateur de la symphonie le maître qu’il fallait
à son génie, plus spontané que patient et soumis. Beethoven a souvent
déclaré à ses amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme
qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés matériels
de la composition fut Schenk, musicien aimable, connu par un opéra qui
a eu du succès: _le Barbier de village_.
«La révolution française, en portant au dehors le trouble qui la
dévorait, vint ravager l’Allemagne et détruire toutes ces principautés
charmantes qui faisaient des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur
de Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse, Maximilien
d’Autriche était un prince généreux et galant, quoique prêtre, qui
avait fait de sa cour le séjour des arts et des plaisirs délicats.
Protecteur du vrai mérite, il avait su apprécier le génie précoce du
jeune Beethoven, qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui
accordant une pension pour aller achever ses études à Vienne. La chute
de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven de sa place d’organiste
et de la pension que lui faisait ce prince généreux, le fixa pour
toujours à Vienne, où il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut
bientôt rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions
furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna son existence.
«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven était dans
la plénitude de la vie et de ses facultés, il fut atteint de la plus
horrible infirmité qui puisse affliger un musicien: il devint sourd.
Ce mal, qui commença à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître
avec les années, et l’ignorance des médecins dont il suivit les
conseils le rendit incurable. Voilà donc un compositeur, voilà un génie
grandiose qui enfante tout un monde nouveau, condamné à ne jamais
entendre ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un poëte
grand comme Homère, grand comme Dante, Michel-Ange ou Shakspeare, dont
il possède la fantaisie féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans
cette forêt enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et
qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous quelle dut
être alors la douleur de ce grand homme! Un sombre désespoir s’empara
de son âme. Honteux de son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait
la société des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le monde
extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter la seule voix qu’il
pût entendre, la voix de ce génie familier qui visitait Socrate, et qui
parle à la conscience de tous les êtres supérieurs. Dans un testament
que Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon après sa
mort, on remarque ces paroles: «Hommes qui me croyez méchant, fou ou
misanthrope, vous me calomniez parce que vous ignorez la cause qui
dirige mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour comprendre
et goûter les douces relations de la vie, si une affreuse infirmité que
des médecins ignorants ont rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du
monde que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une imagination
qui se plaisait au milieu de causeries aimables et d’épanchements
affectueux, je suis condamné à vivre comme un proscrit. Que de pensées
amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde! que de
fois j’ai conçu le funeste projet de trancher violemment le fil de ma
destinée.... si l’art, l’art immortel, n’eût arrêté la main homicide!
Il me paraissait indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli
tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois le fond de mon
cœur, tu sais que la haine et l’envie n’y ont jamais pénétré. Et vous
qui lirez ces lignes, pensez que celui qui les a écrites a fait tous
ses efforts pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.»
«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces pages où l’auteur
de _la Nouvelle Héloïse_ a raconté dans ses rêveries solitaires les
tristesses dont son âme fut assaillie aux approches de l’heure suprême?
Pourquoi Rousseau n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il
laissait échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement
énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint en moi par degrés,
mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe,
et sans l’espérance de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens
avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs. Aussi, pour
me contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au
moins de quelques années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne
trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, je m’accoutumais
peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa
pâture au dedans de moi[4].» Beethoven, cent fois plus malheureux que
Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude. Son génie
l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit: «Marche, marche, accomplis
ta destinée!» ce que le grand musicien a fait en luttant contre les
souffrances physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie
des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi traversé le
monde, où il a laissé une trace impérissable.
«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou dans les environs de
cette ville pittoresque. En 1809, trois amateurs distingués, l’archiduc
Rodolphe, les princes de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un
si grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir les
fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de
Westphalie, se cotisèrent pour lui faire une pension de 4000 florins,
qui ne lui fut payée ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810,
il fit la connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en relation
avec Goethe, pour lequel il professait la plus vive admiration. Ces
deux grands poëtes se rencontrèrent pour la première fois aux eaux de
Tœplitz, en Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté,
dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote où Goethe,
un peu trop courtisan peut-être pour l’auteur de _Faust_, joue un rôle
si ridicule à côté du grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier
son génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette lettre,
«les rois et les princes peuvent bien créer des conseillers intimes et
des titres de toute espèce; mais les hommes supérieurs sont l’œuvre de
Dieu.»
«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir contre sa belle-sœur,
la femme de son frère aîné, qui était mort l’année précédente, pour
revendiquer la tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le
tourment de ses dernières années. Pendant le congrès de Vienne, 1815,
Beethoven fut l’objet des attentions les plus délicates de la part des
princes coalisés, et après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné
par les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion que
Rossini occupait alors tout entière, usé par les secousses et la fièvre
de son génie, il mourut à Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six
ans trois mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature,
qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête puissante, ses
cheveux abondants et fortement enracinés, son front ample, ses sourcils
épais et fauves sous lesquels on voyait luire son regard dominateur,
ses traits vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout, dans
Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la ténacité victorieuse.
Il y avait du Mirabeau dans cet homme-là, et parfois du Danton.
«L’auteur de _Fidelio_ ne s’est jamais marié. Malgré son infirmité,
qui aurait exigé les soins d’une femme simple et dévouée, il ne voulut
point contracter un lien qui pouvait gêner son essor et limiter le jeu
de la destinée. Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme
son imagination, redoutait la discipline et le joug de la loi admise.
D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament nerveux, son humeur
sauvage et cette mélancolie indéfinissable, qui est le partage de
tous les hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote[5], parce
que les hommes supérieurs ont bien vite compris que cette vie n’est
qu’un mirage fallacieux; toutes ces aspérités enfin n’auraient pu être
supportées que par une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait
la solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le bruit de la
foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme et dissipe les idées
fécondes, qui s’envolent alors comme une troupe d’oiseaux à l’approche
du voyageur. Il fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les
senteurs enivrantes et à écouter le mystérieux _susurrement_, ces
soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les baisers de
l’homme qui la féconde. Il a passé les trois quarts de sa vie dans les
riants villages de Bade et de Hetzendorf, qui bordent la forêt de la
résidence impériale de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette
belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du _Christ au mont des
Oliviers_, et, en 1805, son opéra de _Fidelio_. Beethoven connaissait
les grands poëtes de tous les pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout
Shakspeare, étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait
beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la nuit. Sa pensée,
lente à s’élaborer, n’arrivait à son terme qu’après de nombreux
tâtonnements dont ses manuscrits conservent la trace. Il y a tel
ouvrage, _Fidelio_ par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à trois
fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de son génie, c’était
la fierté et l’indépendance. Il ne fut jamais décoré d’aucun ordre,
ni revêtu d’aucun titre. Il aimait la liberté; il estimait les âmes
fières comme la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des
chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future.
«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables qui existent
en musique. Par la diversité aussi bien que par la grandeur de ses
formes, on ne peut le comparer qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui
de Shakspeare. Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes
sortes d’instruments, depuis le _lied_ jusqu’à l’opéra, depuis le
simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les dialectes et tous
les styles viennent se fondre dans un tableau puissant. Quelles que
soient les beautés qu’on remarque dans _Fidelio_, dans le _Christ au
mont des Oliviers_, dans la grande messe en _ré_, dans les cantates
et dans cette admirable ballade d’_Adélaïde_ que vous chantez si
bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à Weber dans la
musique vocale et dans le drame lyrique. Son génie fougueux et son
inépuisable fantaisie ne pouvaient s’astreindre à respecter les limites
de la voix humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y
a des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie avec chœurs
que dans ses cantates et dans _Fidelio_. La surdité de Beethoven ne
lui permettait pas d’ailleurs de juger par lui-même de l’effet que
produisait un passage écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un
jour qu’on répétait, sous sa direction, l’oratorio du _Christ au mont
des Oliviers_, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient, l’une les
solos de soprano, et l’autre ceux de contralto, eurent avec Beethoven
une discussion plaisante. Ne pouvant atteindre à certaines cordes trop
élevées, elles demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer: «Non
pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement comme cela est écrit.
J’avoue que ma musique n’est pas aussi commode à interpréter que les
jolis lieux communs de messieurs les Italiens; mais je désire qu’on
l’exécute telle qu’elle est.
«—Mais si c’est impossible, maître!
«—Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête.
«—Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui répliqua Mlle Unger
avec vivacité; et les deux cantatrices, s’entendant comme deux larrons
en foire, modifièrent sans rien dire les passages en question, laissant
Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie.
«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la puissance et
l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique, âme religieuse et profonde,
imagination grandiose et charmante, il n’est complétement lui-même
qu’au milieu de ces instruments qui parlent toutes les langues et qui
reproduisent toutes les sonorités de la nature. La sonate, le concerto,
le trio, le quatuor, toutes ces formes de la poésie des sons, que
Bach, Haydn et Mozart semblaient avoir fixées pour toujours, reçoivent
de Beethoven une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre et en
fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde se combine avec le
sanglot de la douleur et l’imprécation dramatique. Oui, le caractère
distinctif de la musique instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été
conçue sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le secret
et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables drames où la passion
se développe au milieu de toutes les richesses de l’imagination, dont
elle provoque le rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le
simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir. Aussi
chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à un épisode de sa vie, dont
elle perpétue le souvenir. C’est ainsi, par exemple, que la _Symphonie
héroïque_ (la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour
célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait cru voir, comme
l’Europe, le génie de la liberté. La première idée de ce lugubre et
magnifique poëme lui avait été inspirée par le général Bernadotte,
ambassadeur de la république française à la cour de Vienne. Le quatuor
_opera_ 132, dans lequel se trouve un _adagio_ d’une mélodie si
pénétrante, fut composé dans le printemps de l’année 1825, après une
longue maladie que fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par
cette épigraphe: _Canzone di ringraziamento in modo lidico, offerta
alla Divinita da un guarito_.
«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent ses neuf
symphonies, les sonates pour piano, au nombre de 54, occupent une
place à part; elles sont à son génie ce que les _lieder_ sont à
celui de Goethe: l’expression d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation
d’un épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont tous une
histoire, dont l’amour est toujours le sujet. Beethoven n’a pas cessé
un seul instant d’avoir le cœur rempli par un objet aimable, et c’est
parce qu’il craignait de rompre le cours de ses enchantements qu’il
n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il ne faut pas
que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse emprisonner dans les
liens de la société civile: qu’il vive, comme le prêtre, dans la
solitude, dans la contemplation des choses saintes, et que son âme,
dégagée de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui
viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées, appartenant toutes
à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer l’attention de Beethoven,
dont elles ont accueilli les hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme
la comtesse Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables trios
qui portent le chiffre d’_opera_ 70. Cette dame, qui habitait la
Hongrie, avait fait construire au milieu de son parc un petit temple où
personne n’avait le droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré
au génie de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven et
particulièrement ses sonates pour le piano sont l’expression dramatique
d’un sentiment éprouvé, la peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il
avait soin de recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses
œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait données. «Ma
musique, disait-il souvent, doit s’interpréter avec le cœur et non
pas avec le _métronome_. Il faut la sentir et la déclamer comme un
morceau de poésie, et non pas la _jouer_ avec de simples doigts.» Que
celui qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots: les
_adieux_, l’_absence_ et le _retour_, ne s’attaque jamais à la sonate
_opera_ 81! Quel est le véritable artiste qui ne devinera pas que le
_largo_ de la troisième sonate en _re mineur_ est le rêve d’une âme
mélancolique que rien ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu
d’ombres insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous
connaître l’idée fondamentale des deux sonates _opera_ 27 et 29? lisez
_la Tempête_ de Shakspeare.
«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son œuvre en trois grandes
catégories qui correspondent à trois époques différentes de la vie
de ce grand homme. Pendant la première période, qui s’étend depuis
1790 jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, les
maîtres qui l’ont précédé et surtout Mozart, dont il a eu de la peine
à repousser la _dolce maestà_. Dans la seconde phase, qui commence
avec le siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire les
liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, et il développe
les magnificences de sa propre nature. Dans la troisième et dernière
période, qui se continue jusqu’à la mort, il exagère certains procédés
de facture qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf
d’une inspiration nouvelle. Ces trois _manières_, comme disent les
savants, se remarquent chez tous les hommes de génie qui ne sont pas
morts trop jeunes, comme Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la
manifestation des trois grandes périodes que parcourt incessamment
l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, la
maturité et la décadence. Dans la première période, l’homme prélude
et s’essaye aux combats de la vie sous les yeux de sa mère; puis il
s’épanouit glorieusement sous le feu des passions; enfin il décroît
et il meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les
poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, l’âge d’or, c’est
l’âge de l’amour, passion sublime et sainte qui n’éclate dans toute
sa puissance que vers le milieu _di nostra vita_. Tant que la flamme
scintille sur l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les
facultés créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent
du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. Gluck n’a-t-il pas
composé son opéra d’_Armide_ à l’âge de soixante ans? En voulant
suppléer à la défaillance de l’amour par les savantes combinaisons de
l’esprit, on s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants,
mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que le disaient
les troubadours qui avaient conservé la tradition des doctrines
platoniciennes: «Pour bien chanter et pour _trouver_, il faut _aimer_.»
Heureux le poëte, heureux l’artiste qui ne double pas le cap des
tempêtes, et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et Byron, au
sein de la fleur divine dont il avait aspiré les sucs enivrants!