Koenigsberg. Ney et Gérard demeurèrent seuls à Kowno pour essayer
d'arrêter les Cosaques. Ney plaça dans les ouvrages qu'on avait
construits en avant des ponts de la Wilia et du Niémen, quelques
troupes allemandes, et le long du lit gelé de la Wilia et du Niémen
qu'il fallait disputer sans l'appui d'aucun ouvrage défensif, les
restes de la division Loison, le 29e notamment, vieux régiment, comme
nous l'avons dit, recruté avec de jeunes soldats. Dès le 13 au matin
les Cosaques parurent avec leur artillerie portée sur traîneaux. Ils
se présentèrent d'abord au pont du Niémen par la route de Wilna, et
envoyèrent des boulets sur la tête de pont. Les soldats allemands de
Reuss et de la Lippe, saisis d'une terreur panique, ne voulurent plus
entendre parler de se défendre, jetèrent leurs armes, et enclouèrent
leurs canons. L'officier plein d'honneur qui les commandait se brûla
la cervelle de désespoir. Au bruit qui se faisait de ce côté, Gérard
et Ney accoururent, et prenant les soldats par la main, les conjurant
de s'arrêter, saisissant chacun un fusil, faisant feu eux-mêmes pour
les encourager, en retinrent à peine quelques-uns. À cette vue deux
cents Cosaques mirent pied à terre, et marchèrent le fusil à la main
sur la tête de pont. Gérard et Ney allaient se trouver seuls, lorsque
l'aide de camp du maréchal Ney, Rumigny, amena un détachement du 29e,
qui par son feu contint les Cosaques, et les força de rebrousser
chemin. Le maréchal Ney crut avoir sauvé Kowno, et dans un mouvement
d'effusion embrassa le général Gérard. Mais bientôt les Allemands se
débandèrent, les soldats du 29e entraînés par l'exemple, épouvantés
surtout d'être réduits à quelques centaines d'hommes pour défendre
Kowno, s'en allèrent peu à peu, et à la fin de la journée du 13, Ney
et Gérard n'eurent plus auprès d'eux que 5 à 600 hommes, et 8 ou 10
bouches à feu de la division Loison. Ils résolurent, après avoir tenu
toute cette journée du 13, et avoir fait écouler le plus de traînards
qu'ils pourraient, de partir eux-mêmes dans la nuit, avec les
quelques hommes fidèles qu'ils avaient conservés. Il y avait dans ce
qui restait de quoi résister au moins à une charge de Cosaques. Vers
le milieu de la nuit, s'étant assurés que tout ce qui pouvait marcher
avait défilé devant eux, ils essayèrent de gravir cette même hauteur,
d'où l'armée planait le 24 juin sur le cours du Niémen qu'elle allait
passer. Mais le verglas, comme au sortir de Wilna, avait arrêté les
dernières voitures de bagages et d'artillerie, et quelques fourgons,
dernier débris du trésor. Même scène, mêmes efforts, mêmes cris qu'au
pied de la montagne de Wilna, et même impuissance! Par surcroît de
détresse, quelques Cosaques ayant traversé le Niémen sur la glace,
avaient gravi le revers de la hauteur, et menaçaient de couper la
route. À ce nouveau danger, les 5 à 600 hommes de Ney et Gérard se
dispersèrent dans l'obscurité, chacun cherchant son salut où il
espérait le trouver. Le maréchal Ney et le général Gérard, laissés
presque seuls avec quelques officiers, n'eurent plus qu'à songer à
leur sûreté personnelle, et tournant à droite, suivirent le cours
du Niémen, pour se dérober à l'ennemi en longeant le lit encaissé et
fortement gelé du fleuve. Ils rejoignirent ensuite sains et saufs la
route de Gumbinnen à Koenigsberg, dernier et unique service qu'ils
pussent rendre, car c'était quelque chose dans l'immensité de ce
désastre que de sauver ces deux hommes.
À dater de ce moment, il n'y eut plus un seul corps armé, et la
retraite s'acheva par petites bandes, fuyant à travers les plaines
glacées de la Pologne devant les dernières courses des Cosaques.
Ceux-ci, après avoir fait quelques lieues au delà du Niémen,
rentrèrent sur la ligne du fleuve, que les armées russes triomphantes
mais épuisées, et réduites des deux tiers, ne voulaient pas franchir.
[Note en marge: Arrivée à Koenigsberg.]
[Note en marge: Ce qui restait de la garde à Koenigsberg.]
À Koenigsberg s'étaient rendus les états-majors et la vieille garde.
Sur environ 7 mille hommes que la vieille garde comptait au début
de la campagne, il lui en restait 5,962 en évacuant Smolensk. Sur
ces 5,962 elle avait perdu à son arrivée à Koenigsberg, 528 hommes
tués ou blessés qu'on n'avait pas pu transporter, 1,377 qu'on savait
morts de fatigue ou de misère, 2,586 qu'on supposait gelés, ou pris
pour n'avoir pu suivre, c'est-à-dire 4,491 disparus depuis Smolensk,
parmi lesquels 528 seulement atteints par le feu. Il y en avait
1,471 debout le 20 décembre, dont 500 capables de tirer un coup de
fusil. Le tableau de ces pertes fut remis par le maréchal Lefebvre
à l'état-major, et c'était le seul corps auquel il eût été fait des
distributions régulières! De la jeune garde il ne restait rien.
[Note en marge: Noble dévouement du médecin Larrey.]
[Note en marge: Mort des généraux Éblé et Lariboisière.]
Il y avait à Koenigsberg environ dix mille individus dans les
hôpitaux, dont un petit nombre blessés, et la plupart malades. Parmi
ces derniers, les uns avaient des membres gelés, les autres étaient
atteints d'une espèce de peste que les médecins appelaient fièvre
de congélation, et qui était horriblement contagieuse. L'héroïque
Larrey, quoique épuisé de fatigue et de souffrance, était accouru
à ces hôpitaux pour y soigner nos malades, et il y gagna cette
contagion funeste dont il faillit mourir. L'héroïsme, de quelque
genre qu'il soit, est la consolation des grands désastres. Cette
consolation nous fut accordée tout entière; elle égala la grandeur
de nos malheurs. À Koenigsberg, au milieu de la foule des infortunés
qui expiaient en mourant, ou l'ambition de Napoléon, ou leur propre
intempérance, il y eut des morts à jamais regrettables, deux
notamment, celle du général Lariboisière et celle du général Éblé!
Le premier, accablé de fatigues, supportées avec une rare constance
malgré son âge, mais inconsolable surtout de la mort d'un fils tué
sous ses yeux à la bataille de la Moskowa, mourut de la contagion
régnante à Koenigsberg. On lui donna l'illustre Éblé pour successeur
dans la place de commandant général de l'artillerie. Mais ce noble
vieillard, atteint lui-même d'une maladie mortelle à la Bérézina,
et n'ayant fait que languir depuis, expira deux jours après le
chef qu'il venait de remplacer. Des cent pontonniers qui à sa voix
s'étaient plongés dans l'eau de la Bérézina pour construire les
ponts, il en restait douze. Des trois cents autres, il en restait un
quart à peine.
[Note en marge: Pertes de l'expédition de Russie approximativement
évaluées.]
Ce nécrologe de l'armée est déchirant, mais il faut que les grands
hommes et les nations sachent ce que coûtent les folles entreprises,
et ce que coûta celle-ci, certainement l'une des plus insensées
et des plus meurtrières que jamais on ait tentées. On a souvent
essayé d'évaluer les pertes de la France et de ses alliés dans
l'expédition de Russie, compte effroyable et impossible! Toutefois
on peut approcher de la vérité sans y atteindre. L'armée totale
destinée à agir du Rhin au Niémen s'élevait à 612 mille hommes et
à 150 mille chevaux, et avec les Autrichiens à 648 mille hommes.
420 mille avaient passé le Niémen. Depuis il s'était joint à eux
le 9e corps (maréchal Victor) de 30 mille combattants, la division
Loison de 12 mille, la division Durutte de 15 mille, quelques alliés
et quelques bataillons de marche au nombre de 20 mille hommes, et
enfin les 36 mille Autrichiens, ce qui fait une masse totale de 533
mille hommes qui avaient passé le Niémen. Il restait sous le prince
de Schwarzenberg et le général Reynier environ 40 mille Autrichiens
et Saxons, se retirant à pas comptés entre le Bug et la Narew, 15
mille Prussiens et Polonais sous le maréchal Macdonald, s'efforçant
de rejoindre le Niémen, et quelques soldats isolés, regagnant à
travers les plaines de la Pologne la ligne de la Vistule. De ces
soldats isolés, on en recueillit plus tard trente ou quarante
mille. Resteraient donc 438 mille hommes qui auraient été perdus,
et sur lesquels les Russes en retenaient cent mille environ comme
prisonniers. À ce compte 340 mille auraient péri. Heureusement
non! Un nombre, qu'on ne peut pas déterminer, s'étant débandés au
commencement de la campagne, avaient rejoint peu à peu leur pays à
travers la Pologne et l'Allemagne, mais il n'y a aucune exagération à
dire que 300 mille hommes environ moururent par le feu, par la misère
ou par le froid. Quelle part les Français avaient-ils dans cette
horrible hécatombe? Les flatteurs de Napoléon dans tous les temps,
car il en a eu régnant et détrôné, vivant et mort, les flatteurs ont
voulu nous consoler, en disant que les alliés de la France avaient
dans ce sacrifice de trois cent mille hommes une plus large part que
nous, fausseté matérielle, car nous avions plus des deux tiers de ce
lot affreux. Mais repoussons cette indigne consolation, et tenons
pour Français tout allié mort avec nous!
Ce triste compte établi, que dire de l'entreprise elle-même? quel
jugement porter, que n'ait prononcé d'avance le bon sens des nations?
[Note en marge: Jugement à porter sur l'expédition de Russie.]
Quant à l'entreprise, rien ou presque rien ne pouvait la faire
réussir. L'infaillibilité même de la conduite n'en aurait pas corrigé
le vice essentiel. Avec les fautes qui furent commises, et qui pour
la plupart découlaient du principe lui-même de l'entreprise, le
succès était encore plus impossible.
[Note en marge: Vice essentiel de cette expédition.]
D'abord politiquement elle n'était pas nécessaire à Napoléon: en
poursuivant avec persévérance la guerre d'Espagne, tout ingrate
qu'était cette guerre, en y consacrant d'une manière exclusive ses
forces et son argent, il eût résolu la question européenne, et en
sacrifiant en outre quelques-unes de ses acquisitions de territoire
plus onéreuses qu'utiles, il eût sans aucun doute obtenu la paix
générale. En supposant même que ce soit là une erreur, et qu'avant
d'en arriver à la paix générale, la Russie dût inévitablement s'unir
encore une fois à l'Angleterre, il fallait ne pas la prévenir,
lui laisser le tort de l'agression, l'attendre sur la Vistule, où
certainement on l'eût battue, car on aurait eu 300 mille combattants
sur 500 mille soldats mis en mouvement, tandis que sur la Moskowa
on en avait à peine 130 mille sur plus de 600, et, battue sur la
Vistule, la Russie eût été aussi vaincue, et plus vaincue que sur la
Dwina ou sur la Moskowa. Être allé chercher les Russes au lieu de les
attendre sur la Vistule, est l'une des plus grandes fautes politiques
de l'histoire, et cette faute fut le fruit non d'une erreur d'esprit
chez Napoléon, mais d'un emportement de ce caractère impétueux qui ne
savait ni patienter ni attendre. Les Russes chez eux sont invincibles
pour un conquérant; ils ne le seraient pas pour l'Europe franchement
liguée dans l'intérêt de son indépendance. L'Europe en attaquant par
mer, ou bien en s'avançant par terre méthodiquement et patiemment,
en marchant avec constance d'une ligne à l'autre, sans avoir comme
Napoléon à s'inquiéter de ses derrières, l'Europe arriverait à
vaincre même chez lui ce vaste empire, si elle était unie pour un
intérêt général et universellement senti. Mais marcher sur Moscou
à travers l'Europe secrètement conjurée, et en la laissant pleine
de haines derrière soi, était une aveugle témérité, tandis qu'en
attendant la Russie en Pologne ou en Allemagne, on eût du même coup
vaincu la Russie et l'Allemagne elle-même, si l'Allemagne se fût
constituée son alliée.
Si donc l'entreprise était déraisonnable en principe, elle l'était
bien davantage encore en considérant l'état dans lequel Napoléon se
trouvait en 1812 sous le rapport des forces militaires. Il n'avait
plus les vieilles bandes d'Austerlitz et de Friedland; ces bandes
étaient allées mourir, ou achevaient de mourir en Espagne. Il lui en
restait bien quelques-unes, dans le corps de Davout, dans quelques
anciennes divisions de Ney, Oudinot et Eugène; malheureusement on
les avait démesurément accrues avec de jeunes conscrits, amenés par
force au drapeau, les uns robustes mais indociles, les autres dociles
mais trop jeunes; et ces vieilles bandes ainsi affaiblies, on les
avait mélangées en outre d'alliés qui nous haïssaient, se battaient
sans doute, mais désertaient dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Ce
n'était pas avec cet assemblage incohérent que se devait tenter une
telle entreprise. Il eût mieux valu 300 mille anciens soldats comme
ceux du maréchal Davout, que les 600 mille qu'on avait réunis, car on
n'aurait eu que la moitié de la difficulté pour les nourrir, et en
les nourrissant on les aurait conservés au drapeau. En 1807, avec des
soldats excellents, on avait failli succomber pour être allé jusqu'au
Niémen: essayer en 1812 d'aller deux fois plus loin, avec des soldats
valant deux fois moins, c'était rendre le désastre infaillible. Et
ici ressort une vérité frappante, c'est que Napoléon touchait à la
fin de son système ambitieux, consistant à vaincre les affections
des peuples avec des forces de tout genre, levées à la hâte, et
imparfaitement organisées. On était tout à la fois au dernier terme
de la difficulté et des moyens, car après avoir mis contre soi
la rage des Espagnols qui consumait une partie de nos meilleures
troupes, passer par-dessus la rage concentrée des Allemands, pour
aller, à des distances immenses, provoquer la rage incendiaire des
Russes, et à cette révolte des coeurs dans toute l'Europe, révolte
sourde ou éclatante, opposer des soldats à peine formés, à peine
agrégés les uns aux autres, mêlés d'une foule de nations secrètement
hostiles, retenues par l'honneur seul au moment du combat, mais
prêtes à déserter dès que l'honneur le leur permettrait, réunir
ainsi la difficulté des haines à vaincre, des distances à franchir,
en ayant des forces non pas plus fortement composées en raison de
la difficulté, mais au contraire d'autant plus faiblement composées
que la difficulté était plus grande, c'était rassembler dans une
entreprise tous les genres d'illusions que le despotisme enivré par
le succès puisse se faire! C'était se préparer presque inévitablement
la plus horrible des catastrophes.
[Note en marge: Le vice essentiel de l'expédition cause véritable de
toutes les fautes d'exécution.]
La faute essentielle fut donc l'entreprise elle-même. Rechercher les
fautes d'exécution qui purent s'ajouter encore à la faute principale,
serait de peu de fruit, si presque toutes ces fautes d'exécution
n'avaient découlé de la faute principale, comme des conséquences
découlent inévitablement de leur principe.
[Note en marge: Leçons à tirer du grand désastre de 1812.]
Ainsi, il est vrai que Napoléon, entré en Russie le 24 juin, perdit
dix-huit jours à Wilna, dix-huit jours bien précieux; que poussant
Davout sur Bagration, il ne lui donna pas les forces nécessaires,
dans la pensée de se réserver à lui-même une masse écrasante afin
d'accabler immédiatement Barclay de Tolly; qu'arrivé à Witebsk, il
perdit encore douze jours; que parti de Witebsk pour tourner les
deux armées russes réunies à Smolensk, il hésita peut-être trop à
remonter le Dniéper jusqu'au-dessus de Smolensk, ce qui lui eût
probablement permis d'atteindre le résultat désiré; qu'au lieu de
s'arrêter à Smolensk, il se laissa entraîner par le besoin d'un
résultat éclatant, à la suite de l'armée russe dans des profondeurs
où il devait périr; qu'à la grande bataille de la Moskowa, il
hésita trop à faire donner sa garde, ce qui l'empêcha de rendre
complète la destruction de l'armée russe; qu'entré dans Moscou, s'y
voyant entouré de l'incendie, sentant la nécessité d'en sortir, et
ayant imaginé une combinaison vaste et profonde pour revenir sur
la Dwina par Veliki-Luki, il ne sut pas vaincre la résistance de
ses lieutenants; que voyant le danger de rester dans Moscou, il y
resta par l'orgueil de ne pas avouer au monde qu'il était en pleine
retraite; qu'il sacrifia à ce sentiment un temps précieux qui lui
aurait suffi pour se sauver; que sorti de Moscou sans vouloir en
sortir, et ayant imaginé une manière de tourner l'armée russe à
Malo-Jaroslawetz, pour percer dans le beau pays de Kalouga, il ne
sut pas persévérer, et céda encore cette fois au découragement de
ses lieutenants; qu'enfin, obligé de fuir sur cette triste route
de Smolensk, il négligea le soin de la retraite, et ne fit rien de
sa personne pour en diminuer les malheurs; qu'à Krasnoé, il passa
détachement par détachement, au lieu de passer en masse, et y perdit
tout le corps du maréchal Ney, sauf le maréchal lui-même, presque
tout ce qui restait du prince Eugène, une partie de la garde et du
maréchal Davout; enfin que, sauvé miraculeusement à la Bérézina, il
laissa échapper, en partant de l'armée, l'occasion de ramasser ses
débris, et avec ces débris de frapper sur les Russes, presque aussi
épuisés que nous, un coup terrible qui eût compensé un désastre par
un triomphe. Tout cela est incontestablement vrai; mais ceux qui
veulent y voir le génie de Napoléon ou obscurci ou affaibli, et qui
n'y voient pas presque partout la faute principale se reproduisant
et se diversifiant à l'infini, et le système lui-même arrivé à
son dernier excès, portent un faible jugement sur cette grande
catastrophe. Certes, lorsque Napoléon s'avançant sur Wilna coupait
l'armée russe en deux, lorsque s'écoulant silencieusement de Wilna
à Witebsk d'abord, puis de Witebsk à Smolensk, il faillit deux fois
déborder et tourner cette même armée russe, lorsqu'au milieu des
ruines de Moscou il imaginait un mouvement sur Veliki-Luki, qui en
étant rétrograde restait offensif, et le ramenait de Moscou sans
l'avoir affaibli; lorsqu'il choisissait si bien le point de passage
sur la Bérézina, personne ne serait fondé à dire que la prodigieuse
intelligence de Napoléon fût affaiblie! Et au contraire on peut
soutenir qu'il ne commettait pas une faute qui ne résultât forcément
de l'entreprise elle-même. Ainsi quand il perdait du temps à Wilna,
à Witebsk, c'était pour rallier ses soldats épars et fatigués par
la distance, et la vraie faute ce n'était pas de les attendre, mais
de les avoir menés si loin; s'il ne donnait pas assez de troupes
à Davout pour en finir avec Bagration avant de courir à Barclay,
c'est qu'il comptait sur des réunions de forces que la nature du
pays rendait presque impossibles, et l'entreprise elle-même était
pour beaucoup dans son erreur; si à Smolensk il ne s'arrêtait
pas, c'était tout à fait la faute de l'entreprise elle-même, car
s'il était dangereux d'aller à Moscou, il ne l'était pas moins
d'hiverner en Lithuanie, avec des fleuves gelés pour frontière,
avec l'Europe remplie de haine derrière soi, et commençant à douter
de l'invincibilité de Napoléon; si à la Moskowa il n'osa point
faire donner la garde, qui était son unique réserve, il faut s'en
prendre encore à l'entreprise dont il sentait la folie, et qui tout
à coup le rendait timide, en punition d'avoir été trop téméraire;
si à Moscou il resta trop longtemps, ce ne fut point par la vaine
espérance d'obtenir la paix, mais par la difficulté d'avouer ses
embarras à l'Europe toujours prête à passer de la soumission à la
révolte; s'il hésita devant ses lieutenants, soit lors du mouvement
projeté sur Veliki-Luki, soit lors du mouvement projeté sur Kalouga,
c'est qu'après avoir trop exigé d'eux, il était réduit à ne plus
oser leur demander le nécessaire; si dans la retraite il n'eut pas
l'activité et l'énergie dont il avait donné tant de preuves, ce fut
le sentiment excessif de ses torts qui paralysa son énergie. Un homme
moins pénétrant, moins bon juge des fautes d'autrui et des siennes,
eût été moins accablé, eût nourri moins de regrets, eût mieux réparé
son erreur. C'est le châtiment du génie de sentir ses fautes plus
que la médiocrité, et d'en être plus puni dans le secret de sa
conscience. Enfin, s'il partit de Smorgoni en abandonnant son armée,
c'est qu'il prévit trop, c'est qu'il s'exagéra même les conséquences
immédiates de son désastre, et crut ne pouvoir les réparer qu'à
Paris. Dans tout cela on aurait tort de le croire affaibli sous le
rapport de l'esprit ou du caractère, car il ne l'était pas, et il le
prouva bientôt sur de nombreux champs de bataille; il faut le voir
tel qu'il était, c'est-à-dire accablé sous sa faute même, et si on
peut découvrir quelques erreurs de détail qui ne se rattachent pas
à la faute principale, dans l'ensemble tout vient d'elle, ou de ce
caractère désordonné qui porta Napoléon à la commettre, et alors
tout le désastre n'est plus imputable à un accident, mais à une
cause morale, ce qui est à la fois plus instructif et plus digne
de la Providence, notre souverain juge, notre suprême rémunérateur
en ce monde comme dans l'autre. Selon nous, il faut voir dans ces
tragiques événements non pas tel ou tel manquement dans la manière
d'opérer, mais la grande faute d'être allé en Russie, et dans cette
faute une plus grande, celle d'avoir voulu tout tenter sur le monde,
contre le droit, contre les affections des peuples, sans respect
des sentiments de ceux qu'il fallait vaincre, sans respect du sang
de ceux avec lesquels il fallait vaincre, en un mot l'égarement du
génie n'écoutant plus ni frein, ni contradiction, ni résistance,
l'égarement du génie aveuglé par le despotisme. Pour être vrai, pour
être utile, il ne faut pas rabaisser Napoléon, car c'est abaisser la
nature humaine que d'abaisser le génie; il faut le juger, le montrer
à l'univers, avec les véritables causes de ses erreurs, le donner
en enseignement aux nations, aux chefs d'empire, aux chefs d'armée,
en faisant voir ce que devient le génie livré à lui-même, le génie
entraîné, égaré par la toute-puissance. Il ne faut pas vouloir tirer
un autre enseignement de cette épouvantable catastrophe. Il faut
laisser à celui qui se trompe si désastreusement sa grandeur, qui
ajoute à la grandeur de la leçon, et qui pour les victimes laisse au
moins le dédommagement de la gloire.
FIN DU LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME
ET DU QUATORZIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME QUATORZIÈME.
LIVRE QUARANTE-QUATRIÈME.
MOSCOU.