Napoléon, la stupéfaction fut grande, car avec lui s'évanouissait
la dernière espérance. Toutefois la nouvelle ne fit sensation que
sur les hommes capables de réfléchir, et auprès de ceux-ci bien des
raisons plaidaient en faveur de la détermination que Napoléon venait
de prendre. Quant à la masse, le sentiment était tellement amorti
chez elle, que l'impression ne fut pas ce qu'elle aurait été en toute
autre circonstance. On continua donc à cheminer machinalement devant
soi, en désirant d'arriver à Wilna, comme un mois auparavant on
désirait d'arriver à Smolensk. À Wilna, on se promettait des vivres
dont, il est vrai, on manquait un peu moins depuis qu'on était en
Lithuanie, et surtout des abris, du repos, et des troupes organisées
pour arrêter la poursuite des Russes. Mais chaque jour venait
accroître les souffrances de cette marche. En quittant Molodeczno,
le froid devint encore plus rigoureux, et le thermomètre descendit à
30 degrés Réaumur. La vie se serait interrompue même dans des corps
sains, à plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et
les privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux
hommes, ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait
serrés les uns contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans
un silence de stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant
mot, ne regardant rien, se suivant les uns les autres, et tous
suivant l'avant-garde, qui suivait elle-même la grande route de Wilna
partout indiquée. À mesure qu'on marchait, le froid, agissant sur
les plus faibles, leur ôtait d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la
connaissance, et puis au moment d'expirer, la force de se mouvoir.
Alors seulement ils tombaient sur la route, foulés aux pieds par
ceux qui venaient après comme des cadavres inconnus. Les plus forts
du jour étaient à leur tour les plus faibles du lendemain, et chaque
journée emportait de nouvelles générations de victimes.
[Note en marge: Divers genres de mort parmi les soldats qui terminent
cette affreuse retraite.]
Le soir au bivouac, il en mourait par une autre cause, c'était
l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer,
la plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs
extrémités glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de
décomposer rapidement les corps que le principe vital ne défend
plus, la gangrène se mettait tout de suite aux pieds, aux mains, au
visage même de ceux qu'une trop grande impatience de s'approcher du
feu portait à s'y exposer sans précaution. Il n'y avait de sauvés
que ceux qui par une marche continue, par quelques aliments pris
modérément, par quelques spiritueux ou quelques boissons chaudes,
entretenaient la circulation du sang, ou qui, ayant une extrémité
paralysée, y rappelaient la vie en la frictionnant avec de la neige.
Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se trouvaient paralysés le matin
au moment de quitter le bivouac, ou de tout le corps, ou d'un membre
que la gangrène avait atteint subitement. D'autres, plus favorisés en
apparence, mouraient au milieu d'une bonne fortune inespérée. Si par
exemple, ils avaient trouvé une grange pour y passer la nuit, ils y
allumaient de grands feux, s'endormaient, laissaient l'incendie se
communiquer, et ne se réveillaient que lorsque le toit en flammes
s'abîmait sur eux. On compta une quantité de morts par cet étrange
accident, celui de tous auquel on se serait le moins attendu.
[Note en marge: Perte en quelques jours des dernières troupes
envoyées à la rencontre de la grande armée.]
À cette multitude de victimes vinrent bien inutilement s'en ajouter
d'autres, qui succombèrent plus vite encore que celles dont nous
avons raconté le sort lamentable. Napoléon n'avait laissé en partant
que des instructions extrêmement vagues, tant il était préoccupé des
désastres qui l'avaient frappé, et de ceux qui le menaçaient encore.
Il avait recommandé, dès qu'on serait à Wilna, de rallier l'armée, de
la nourrir, de la réarmer, de la concentrer, et de se replier ensuite
sur le Niémen, si on ne pouvait tenir sur la Wilia. Malheureusement
il n'avait rien prescrit pour les vingt-cinq mille hommes environ
qu'on avait à Wilna, et dont la conservation dépendait du soin qu'on
apporterait à ne pas les déplacer sans nécessité. M. de Bassano et
le gouverneur de la Lithuanie, sachant la grande armée vivement
poursuivie par les Russes, n'ayant surtout pas éprouvé ce qu'une
troupe pouvait devenir en quatre ou cinq jours de marche par le temps
qu'il faisait, expédièrent sur Smorgoni, et à très-bonne intention,
ce qu'il y avait de meilleur à Wilna, notamment la division française
Loison, les brigades Coutard et Franceschi, la cavalerie napolitaine,
et la cavalerie de marche. C'étaient tous jeunes gens, très-capables
de se bien battre, comme l'avait prouve récemment la division
Durutte envoyée au général Reynier, mais incapables de supporter
quarante-huit heures les souffrances qu'enduraient depuis deux mois
les malheureux revenus de Moscou. Sortant de casernes chauffées à
douze ou quinze degrés, passant à un froid de trente, ils furent
saisis, et en quelques jours périrent pour la plupart.
L'armée ayant quitté Molodeczno, les rencontra les uns à Smorgoni,
les autres à Ochmiana, bien vêtus, bien nourris, et morts cependant
d'un saisissement subit. Elle en eut pitié, malgré la profonde
insensibilité dans laquelle elle était tombée. Huit ou dix mille de
ces nouveaux venus moururent en cinq ou six jours. Les Napolitains
surtout, amenés de si loin pour faire sous le ciel de la Russie
le premier apprentissage des armes, succombèrent à la soudaineté
d'une pareille épreuve. Les moins maltraités ne perdirent que leurs
chevaux. C'est ainsi que commencèrent à se dissiper sans aucun profit
les dernières ressources, dont on aurait pu se servir pour arrêter
l'ennemi, et réorganiser l'armée.
[Note en marge: Armée devant Wilna le 9 décembre.]
[Note en marge: Affreuse confusion à Wilna.]
Enfin à force de marcher, de souffrir, de joncher la terre de ses
morts, cette masse désolée, hâve, amaigrie, couverte de haillons,
portant par-dessus ses uniformes les plus singuliers vêtements
imaginables, des fourrures d'hommes et de femmes prises à Moscou,
des soieries salies et brûlées, des couvertures de cheval, tous
les objets en un mot qu'elle avait pu s'approprier, cette masse
arriva le 9 décembre aux portes de Wilna. Ce fut pour ces coeurs qui
paraissaient désormais insensibles à toute impression, l'occasion
d'un dernier sentiment de joie. Wilna! Wilna!... Il semblait que le
repos, l'abondance, la sécurité, la vie enfin, allaient se retrouver
dans cette heureuse capitale de la Lithuanie, où l'on se plaisait à
annoncer, à répéter, que la prévoyance de Napoléon avait accumulé
d'immenses ressources. Il n'y en avait certainement pas autant
qu'on le disait, mais il y en avait plus qu'il n'en fallait pour
satisfaire les premiers besoins de l'armée, et pour lui donner la
force de rejoindre le Niémen en meilleur ordre. À la vue des murs de
la ville, la foule oubliant que la porte même la plus large serait
un défilé bien étroit pour tant d'hommes qui voulaient entrer à
la fois, et surtout pour la masse de bagages qu'on avait encore,
ne songea pas à faire le tour de ces murs, afin d'y pénétrer par
plusieurs issues. On suivait machinalement la tête de la colonne,
et on s'accumula bientôt devant la porte qui était tournée vers
Smolensk, on s'y étouffa, on s'y battit, on s'y tua comme au pont
de la Bérézina. Vingt-quatre heures durant ce fut la même presse,
la même difficulté d'entrer, par l'extrême désir qu'on en avait.
Bientôt, comme à Smolensk, les efforts de l'autorité pour rétablir
l'ordre dans les corps, produisirent le désordre. On voulait du pain,
de la viande, du vin, des abris surtout, et on n'était pas d'humeur
à se laisser renvoyer par des commis au régiment qui n'existait
plus, et dont il ne restait que quelques officiers, marchant ensemble
autour du porte-drapeau, qui lui-même avait souvent plié son drapeau
dans son sac afin de le sauver. On se précipita de nouveau sur les
magasins pour les piller. Les soldats qui avaient rapporté un peu
d'argent, rencontrant des cafés, des cabarets, des auberges, des
magasins de tout genre chez une population amie qui n'avait pas
fui, se précipitèrent pour acheter ce dont ils avaient besoin,
effrayèrent par leurs cris ceux qui auraient pu le leur fournir,
firent fermer tous ces lieux où ils auraient trouvé à vivre, et les
voyant se fermer même devant leur argent, en enfoncèrent les portes.
Wilna fut bientôt une ville saccagée. Si des troupes sous un chef
ferme et prévoyant, avaient d'avance été conservées pour maintenir
l'ordre, si dans des lieux aisément accessibles des vivres eussent
été d'avance mis à la portée des plus impatients, cette confusion
eût été prévenue. Mais Napoléon parti, personne n'ordonnait, et
personne n'obéissait. Murat n'était pas plus capable de faire l'un
que d'obtenir l'autre.
[Note en marge: Le défaut d'ordres empêche le prince de Schwarzenberg
et le général Reynier de venir au secours de Wilna, qu'ils auraient
pu protéger contre les armées russes.]
[Note en marge: Wilna reste ainsi découvert, et exposé à l'invasion
du premier ennemi prêt à s'y présenter.]
L'armée arriva successivement les 8 et 9 décembre. Quelques jours
de repos étaient bien nécessaires à nos soldats épuisés, et il eût
été facile de les leur procurer, si on n'avait pas exposé à périr
inutilement sur les routes les troupes fraîches qui occupaient Wilna,
surtout si on avait fait parvenir au prince de Schwarzenberg et au
général Reynier des ordres qu'ils étaient en mesure et en disposition
d'exécuter. En effet, le prince de Schwarzenberg, après avoir reçu
cinq à six mille hommes de renfort, était revenu sur Slonim, et le
général Reynier s'était avancé vers la Narew pour donner la main à la
division Durutte, qui venait de Varsovie. Ce dernier avait rencontré
sur son chemin le général russe Sacken, l'avait attiré à lui, et lui
avait fait essuyer un sanglant échec. Le prince de Schwarzenberg,
averti à temps, s'était rabattu sur le flanc de Sacken, l'avait
assailli à son tour, et avait contribué à le rejeter en désordre
vers la Volhynie. Ces succès qui avaient coûté 7 à 8 mille hommes
à Sacken, avaient l'inconvénient d'être remportés trop loin de la
Bérézina, et du point décisif de la campagne; mais ils avaient
l'avantage de mettre Sacken hors de cause pour quelque temps, dès
lors de rendre au prince de Schwarzenberg et à Reynier une sécurité
pour leurs derrières, dont ils avaient besoin pour marcher en avant;
et si dès le 19 ou le 20 novembre on leur eût parlé clairement, si on
ne se fût pas borné à leur dire, comme le faisait M. de Bassano, que
tout allait bien à la grande armée, que l'Empereur revenait de Moscou
victorieux, si on leur eût dit au contraire que l'armée arrivait
poursuivie, cruellement traitée par la saison, que son retour à Wilna
n'était assuré qu'à la condition d'un puissant secours, certainement
le prince de Schwarzenberg, arraché à sa timidité par sa loyauté
personnelle, aurait marché, et il pouvait être avec le général
Reynier, à Minsk avant le 28 novembre, à Wilna avant le 10 décembre.
Dans ce cas, avec les troupes qu'on avait à Wilna, on aurait réuni
une soixantaine de mille hommes, et soixante-douze avec les débris
de la grande armée. Or les Russes étaient loin de pouvoir en réunir
autant. Mais Napoléon était parti sans donner d'ordres; M. de
Bassano, qui l'avait immédiatement suivi, ne s'était pas cru autorisé
à le suppléer, et le prince de Schwarzenberg ainsi que le général
Reynier étaient à se morfondre entre Slonim et Neswij, ne sachant que
faire, ne sachant que croire entre les nouvelles satisfaisantes qui
leur venaient des Français, et les nouvelles toutes contraires que
leur faisaient parvenir les Russes[46]. On vient de voir que le corps
bavarois de de Wrède, la division Loison, les brigades Coutard et
Franceschi, envoyés du sein de l'abondance et d'une bonne température
au milieu des horreurs de cette retraite, avaient été frappés par le
froid et complètement désorganisés. Wilna était donc tout ouvert, et
il n'y avait aucune chance de s'y défendre contre les trois corps
ennemis qui s'avançaient.
[Note 46: La correspondance de ces deux corps d'armée donne la
preuve certaine des dispositions de leurs généraux à obéir aux
ordres qu'on leur aurait envoyés. Le courage de nous abandonner
ne vint que beaucoup plus tard à l'Autriche; et d'ailleurs la
fidélité personnelle du prince de Schwarzenberg, qui ne fléchit
postérieurement que devant un grave intérêt de son pays, ne laisse
aucun doute sur ce qu'on aurait pu obtenir de lui dans le moment.
Nous n'avançons donc ici que des choses dont nous sommes parfaitement
assuré.]
Depuis le passage de la Bérézina, le généralissime Kutusof ayant
laissé sa principale armée en arrière pour prendre le commandement
supérieur des armées russes réunies, avait chargé Wittgenstein de
s'avancer sur Wilna par la route de Swenziany, Tchitchakoff d'y
accourir par celle d'Ochmiana, et avait acheminé enfin, mais plus
lentement, ses propres troupes sur Novoï-Troki, afin d'empêcher la
jonction de Schwarzenberg avec Napoléon. Certainement il n'avait
pas en tout 80 mille hommes disponibles, et il n'en pouvait pas
rassembler plus de 40 mille sur le même point, un jour de bataille.
Mais Wilna étant découvert, une avant-garde de cinq à six mille
hommes suffisait pour y jeter la confusion. Cette avant-garde
existait dans les Cosaques de Platow et l'infanterie de Tchaplitz.
[Note en marge: Situation de Wilna où personne ne commande.]
Du côté des Français il n'y avait pas un seul corps dont il restât
quelque débris. Le 1er (Davout), le 2e (Oudinot), le 3e (Ney), le 4e
(prince Eugène), le 9e (Victor) avaient achevé de se dissoudre dans
ces derniers jours, sous l'action du froid sans cesse croissant et
d'une marche sans repos. Aux portes de Wilna, le maréchal Victor,
qui avait rempli le dernier le rôle d'arrière-garde, avait fini par
se trouver sans un homme. Chaque soldat allait se chauffer, manger
où il pouvait, et surtout cherchait à éviter les blessures, qui
équivalaient à la mort. Il n'avait survécu que 3 mille hommes au plus
de la division Loison, et peut-être autant de la garde impériale.
Tous les généraux blessés ou valides, n'ayant plus personne à
commander, s'en étaient allés chacun de leur côté; et Murat, au
milieu de ce désordre, désolé de la responsabilité qui pesait sur sa
tête, alarmé pour son royaume à l'aspect du vaste naufrage qui avait
commencé sous ses yeux, peu soutenu par Berthier malade et consterné,
Murat, la tête troublée, ne savait que faire ni qu'ordonner.
[Note en marge: Les Cosaques s'étant présentés devant Wilna, Murat
quitta cette ville avec tous les états-majors.]
[Note en marge: On perd encore une vingtaine de mille hommes à
l'évacuation de Wilna.]
Mais l'ennemi ne lui laissa pas même le temps d'hésiter. Les débris
de l'armée, comme nous l'avons dit, étaient successivement arrivés
les 8 et 9 décembre, et ils encombraient Wilna, pillant les magasins
de vivres et de vêtements, lorsque le 9 au soir Platow parut avec ses
Cosaques aux portes de cette ville. Aux premiers coups de fusil, le
trouble et le désordre furent au comble. D'arrière-garde il n'y en
avait plus. Le général Loison, qui seul avait quelques forces à sa
disposition, accourut avec le 19e, ancien régiment recruté de jeunes
gens, et essaya de se placer en dehors de la ville. Le maréchal Ney,
qui n'avait pas de commandement, mais qui en prenait partout où il
y avait du danger, ce qu'on lui permettait volontiers, le vieux
Lefebvre retrouvant dans le péril son ancienne énergie, couraient
dans les rues de Wilna, criant aux armes, et s'efforçant de ramasser
quelques soldats armés pour les conduire sur les remparts. Spectacle
douloureux et digne d'une affreuse compassion, que de voir la grande
armée réduite à de telles misères par des desseins insensés! Enfin
on arrêta les Cosaques, mais pour quelques heures seulement, et
chacun ne songea plus qu'à fuir. Murat, si héroïque dans les champs
de la Moskowa, Murat, l'invulnérable Murat, que les balles et les
boulets semblaient ne pouvoir atteindre, atteint tout à coup de la
maladie générale, imita son maître, et ne voulant pas plus livrer aux
Russes un roi prisonnier, que Napoléon n'avait voulu leur livrer un
empereur, se transporta dans le faubourg de Wilna qui s'ouvrait sur
la route de Kowno. Il s'y rendit afin d'être en mesure de partir des
premiers. Il se mit en route dans la nuit du 10, en disant qu'il
allait à Kowno, où l'on essayerait de réunir l'armée derrière le
Niémen. Il n'y avait au surplus pas d'ordre à donner pour que chacun
s'apprêtât à partir. On s'en alla en confusion, qui d'un côté, qui de
l'autre, laissant à l'ennemi de vastes magasins de tout genre, et,
ce qui était infiniment plus regrettable, une quantité de blessés
et de malades, les uns placés dans les hôpitaux, les autres déposés
chez les habitants, où le chirurgien Larrey avait employé ces deux
jours à les faire recevoir, enfin douze ou quinze mille soldats
épuisés, aimant mieux devenir prisonniers que de continuer cette
marche mortelle par 30 degrés de froid, sans abri pour la nuit, sans
pain pour la journée. On perdit encore à cette brusque évacuation 18
ou 20 mille hommes qu'il eût été facile de sauver. Toute la nuit du
10 fut employée à sortir de Wilna devant les Cosaques impatients de
s'y introduire. Les coups de fusil de ceux qui entraient, auxquels
répondaient les coups de fusil de ceux qui se retiraient, tinrent
cette malheureuse ville dans l'épouvante. Chose horrible à dire,
les misérables juifs polonais qu'on avait forcés à recevoir nos
blessés, dès qu'ils virent l'armée en retraite, se mirent à jeter
ces blessés par les fenêtres, et quelquefois même à les égorger,
s'en débarrassant ainsi après les avoir dépouillés. Triste hommage à
offrir aux Russes dont ils étaient les partisans!
[Note en marge: Perte du trésor de l'armée, et des trophées, au pied
d'une côte au sortir de Wilna.]
Aux portes de Wilna et à une lieue, une autre scène vint affliger les
regards. Une montagne, qui formait la berge gauche de la Wilia, et
que six mois auparavant nos escadrons victorieux avaient descendue
au galop en poursuivant les Russes, était couverte de verglas,
et présentait aux voitures un obstacle presque insurmontable. Des
chars sur lesquels on avait placé des officiers blessés ou malades,
des caissons d'artillerie, enfin les fourgons du trésor, que M. de
Bassano, pour ne pas avouer trop tôt le danger de la situation, avait
laissé le plus longtemps possible à Wilna, encombraient le pied de la
montée. Les conducteurs, saisis d'épouvante au bruit de la fusillade,
criaient, fouettaient leurs chevaux en proférant d'affreux jurements.
Les chevaux ne pouvant tenir sur la glace, la faisaient éclater sous
leurs pieds, et tombaient les genoux en sang, tandis que des pièces
d'artillerie, abandonnées à moitié de la montée parce qu'il était
impossible de les élever plus haut, s'échappaient sur la pente, et
roulaient en brisant tout ce qu'elles rencontraient. Après plusieurs
heures de ce tumulte et de cette impuissance, on prit le parti de
couper les traits des chevaux, et d'abandonner les précieux objets
accumulés au pied de cette montée. Il y périt encore des blessés et
des malades. Les fourgons du trésor contenaient dix millions en or et
en argent. Le payeur, fort attaché à ses devoirs, parvint cependant
à sauver quelques-uns de ces fourgons, mais en abandonna le plus
grand nombre à l'avidité des soldats. Il y eut des malheureux qui,
sentant leurs forces ranimées par ce spectacle, eurent le courage
de se charger de métaux précieux. Mais après avoir éventré les
fourgons, ils donnaient mille francs en argent pour avoir cent francs
en or, car le poids ôtait toute valeur à ce qu'il fallait emporter.
Là restèrent quelques-uns des trophées de Moscou, et beaucoup de
drapeaux enlevés à l'ennemi. La nuit s'achevait lorsque les Cosaques
accoururent pour mettre fin au pillage des Français, et y substituer
le pillage des Russes. Jamais l'avidité de ces fuyards ne s'était
trouvée appelée à faire un pareil butin.
[Note en marge: Arrivée à Kowno, les 11 et 12 décembre.]
Le 10, le 11, le 12 furent employés à parcourir les vingt-six lieues
qui séparent Wilna de Kowno, et les débris de l'armée affluèrent
dans cette dernière ville pendant les journées du 11 et du 12
décembre. Dans quel état, dans quel dénûment, dans quelle confusion
on repassait ce Niémen glacé, que six mois auparavant on avait
franchi par un beau soleil, au nombre de 400 mille hommes, avec 60
mille cavaliers, avec 1200 bouches à feu, avec un éclat incomparable!
Quiconque n'avait pas perdu le sentiment sous ces trente degrés de
froid, ne pouvait s'empêcher de faire cette cruelle comparaison, et
d'en avoir les yeux remplis de larmes. Le Niémen étant gelé, les
ponts que nous avions construits et entourés de solides ouvrages,
n'étaient plus un moyen exclusif de passer le fleuve, et les Cosaques
l'avaient déjà traversé au galop. On ne pouvait donc pas aspirer
à garder Kowno, pas plus que Wilna, le Niémen n'offrant plus dans
cette saison une véritable ligne de défense. Vider les magasins,
c'est-à-dire les piller, était la seule manière d'en tirer parti.
On s'y rua avec une sorte de fureur. Ils étaient bien autrement
riches que ceux de Wilna, parce que la navigation intérieure de
la Vistule au Niémen y avait fait affluer, grâce à l'activité du
général Baste, toutes les richesses de Dantzig. Nos malheureux
soldats s'adressèrent surtout aux magasins de spiritueux, cherchant
dans la chaleur intérieure un secours contre le froid extérieur,
et ils se tuaient par impatience de revivre. Les rues furent en un
instant couvertes de tonneaux enfoncés, de soldats expirant entre le
saisissement du froid et celui de l'ivresse.
[Note en marge: Conseil de guerre à Kowno.]
[Note en marge: Altercation entre Murat et le maréchal Davout.]
[Note en marge: Le maréchal Ney et le général Gérard chargés de la
défense de Kowno.]
Le 12 décembre au matin, Murat avait assemblé les maréchaux, le
prince Berthier et M. Daru, pour délibérer sur la conduite à tenir.
Le rapport de tous les chefs fut qu'il n'y avait plus de soldats
dans aucun corps, qu'il restait encore 2 mille hommes peut-être à
la division Loison, et 1500 dans les rangs de la garde, dont 500
tout au plus capables de tirer un coup de fusil. Murat qui, dans sa
mobilité, passait pour Napoléon de l'amour à la haine, et qui en ce
moment ne lui pardonnait pas de mettre en péril les couronnes de la
famille Bonaparte, laissa échapper des plaintes contre le maître
dont l'ambition insensée, disait-il, les avait précipités dans un
abîme. Tous les coeurs partageaient ces sentiments; mais la plupart
retenus encore par la crainte, d'autres, comme Ney, consolés des
malheurs présents par la gloire acquise dans cette campagne, d'autres
aussi, comme Davout, trouvant étrange que les hommes qui avaient le
plus profité de l'ambition de Napoléon fussent les premiers à s'en
plaindre, accueillirent les récriminations de Murat par le silence
ou par le blâme. Davout surtout qui avait une aversion instinctive
pour les qualités autant que pour les défauts du roi de Naples, et
qui avait eu avec lui de violentes altercations, lui imposa silence
en disant que si l'ambition de Napoléon devait rencontrer des
censeurs dans l'armée, ce n'était pas chez ceux de ses lieutenants
qu'il avait faits rois, que du reste il ne fallait avoir dans les
circonstances présentes qu'un objet en vue, celui de se sauver, sans
ajouter par de mauvais exemples à l'indiscipline des troupes. Cette
scène, qui révélait l'état des esprits, n'ayant pas eu de suite, on
s'occupa de ce qu'il y avait à faire. On déféra d'un commun accord
au maréchal Ney la défense de Kowno, et la direction de cette fin de
retraite. Il devait, pour donner au torrent des fuyards le temps de
s'écouler, défendre Kowno pendant quarante-huit heures, avec le reste
de la division Loison, avec quelques troupes de la Confédération
germanique, et ensuite se retirer sur Koenigsberg, où il serait joint
par le maréchal Macdonald, qui, de son côté, rétrogradait de Riga sur
Tilsit. Quant aux tristes débris de l'armée, il fut jugé impossible
de les rallier ailleurs que sur la Vistule, c'est-à-dire derrière une
ligne où ils cesseraient d'être poursuivis. Il fut décidé que les
cadres, consistant en trente ou quarante officiers par régiment, et
quelques sous-officiers portant les drapeaux, se réuniraient ceux de
la garde à Dantzig, ceux des 1er et 7e corps (Davout et Westphaliens)
à Thorn, ceux des 2e et 3e corps (Oudinot et Ney) à Marienbourg,
ceux des 4e et 6e (prince Eugène et Bavarois) à Marienwerder, ceux
du 5e (Polonais) à Varsovie, et qu'on pousserait vers ces points de
ralliement les soldats épars sur les routes. Le maréchal Ney demanda,
pour faire un dernier effort sous les murs de Kowno, qu'on lui
adjoignît le général Gérard, ce qui lui fut accordé.
[Note en marge: Vains efforts du maréchal Ney et du général Gérard
pour défendre Kowno.]
[Note en marge: Ils sont réduits à sortir de Kowno avec quelques
centaines d'hommes.]