tragiques de l'histoire. Les Russes effrayés du grand nom de
Napoléon, hésitant à lui barrer le chemin, ne voulant l'essayer qu'en
masse, lui avaient ainsi laissé le temps de trouver un passage, d'y
jeter des ponts, et de le franchir. Napoléon dut au hasard miraculeux
de l'arrivée de Corbineau, à la sagacité et au courage de celui-ci,
au noble dévouement d'Éblé, à la résistance désespérée de Victor et
de ses soldats, à l'énergie d'Oudinot, de Legrand, de Maison, de
Zayonchek, de Doumerc, de Ney, et enfin à son discernement sûr et
profond qui lui avait révélé le vrai parti à prendre, Napoléon dut
d'avoir échappé, par une scène sanglante, au plus humiliant, au plus
accablant des désastres. Cette tragique fin couronnait dignement
cette terrible campagne, et malheureux par sa faute, Napoléon restait
grand néanmoins! Il devait donc remercier tout le monde, car il était
ce jour-là plus que dans ses plus éclatantes victoires, l'obligé de
ses généraux, de ses soldats, de ses alliés eux-mêmes. Néanmoins,
après avoir félicité Victor, le 28 au soir, des prodiges de valeur
exécutés dans la journée, il lui prodigua le lendemain 29, quand
il connut la catastrophe de la division Partouneaux, de sanglants
reproches, revint sur le passé, sur le temps perdu le long de l'Oula
en fausses manoeuvres, et paya d'une excessive sévérité le plus
grand service que Victor lui eût jamais rendu. Pourtant le malheur
de Partouneaux, s'il était reprochable à quelqu'un, était sa faute
autant au moins que celle de Victor, car il avait voulu prolonger la
fausse démonstration sur Borisow au delà du temps nécessaire. Victor,
au lendemain d'un admirable dévouement, se retira le coeur contristé.
[Note en marge: Marche de l'armée sur Molodeczno.]
Il fallait marcher cependant, et marcher sans perdre une minute pour
rejoindre par Zembin, Pletchenitzy, Ilia, Molodeczno, la route de
Wilna, qu'on retrouvait à Molodeczno. Du point où l'on avait passé
la Bérézina jusqu'à Molodeczno, on rentrait dans une région où les
routes, construites au milieu de forêts marécageuses, étaient tantôt
établies sur des lits de fascines, tantôt sur des ponts de plusieurs
centaines de toises. Il y avait trois de ces ponts à franchir entre
la Bérézina et Pletchenitzy, où les Russes, en mettant le feu,
auraient facilement arrêté toute l'armée. Ils avaient une avant-garde
de Cosaques appuyée de quelque cavalerie régulière à Pletchenitzy,
sous le général russe Landskoy. Cette avant-garde heureusement
ne fit rien de ce qu'elle aurait pu faire. Elle était occupée
d'assiéger, dans une grange à Pletchenitzy, le maréchal Oudinot
gravement blessé, et n'ayant avec lui qu'une cinquantaine d'hommes
qui escortaient quelques officiers atteints dans la journée du 28.
L'intrépide maréchal se soutenant à peine se défendait, avec ceux qui
l'entouraient, contre de nombreux assaillants, et lui-même se servant
de ses pistolets, tirait à travers quelques ouvertures pratiquées
dans les murailles de sa chaumière. L'armée, en arrivant, dégagea lui
et ses compagnons d'infortune, et dispersa les Cosaques.
[Note en marge: Ney et Maison achèvent la retraite, en restant les
derniers à la tête de l'arrière-garde.]
Grâce à cette incurie de l'avant-garde russe, l'armée tout entière
put traverser sans obstacle les ponts si longs de la route de
Zembin à Molodeczno, et arriver sans encombre au point où les
plus difficiles passages étaient franchis. Le maréchal Ney, ayant
remplacé le maréchal Oudinot dans le commandement du 2e corps, avait
rencontré un lieutenant digne de lui, c'était le général Maison, son
égal en bonne santé, en bonne humeur, en intrépidité, et joignant à
toutes les qualités du soldat une rare sagacité militaire. Le général
Legrand, qui commandait l'une des deux divisions françaises du 2e
corps, ayant été blessé, le général Maison réunissait dans sa main
les 3 mille hommes restant de ce 2e corps, qui était de 39 mille
hommes à l'ouverture de la campagne. Ney et Maison s'entendaient
parfaitement. S'étant arrêtés aux ponts de Zembin, ils les couvrirent
de fascines auxquelles ils mirent le feu, et quand la cavalerie
ennemie s'y présenta, elle n'eut pour passer que des monceaux de
cendres brûlantes étendus sur la glace à demi fondue des marais.
[Date en marge: Déc. 1812.]
[Note en marge: Redoublement de froid.]
[Note en marge: Nouvelle diminution du nombre d'hommes ayant conservé
leurs armes.]
Ce ne fut que le lendemain 30 que l'arrière-garde atteignit
Pletchenitzy. Là elle fut assaillie par le général Platow, qui
dirigeait la poursuite. Un encombrement effroyable se produisit à
l'entrée du village, et un moment le maréchal Ney et le général
Maison furent dans l'impossibilité de se mouvoir et de faire agir
leur artillerie. Ayant enfin réussi à se débarrasser, ils ne
trouvèrent plus qu'un millier d'hommes dans le rang, les autres
s'étant laissé débaucher par la foule des débandés. Le froid, qui
avait un moment fléchi avant le passage de la Bérézina, avait
repris depuis, et de 11 ou 12 degrés, le thermomètre Réaumur était
descendu à 18, 19 et 20 degrés. La souffrance s'était augmentée à
proportion, et les hommes ne pouvaient presque plus se tenir debout.
La vue des blessés, qu'on ne songeait pas à ramasser, n'était pas
faite d'ailleurs pour encourager les combattants, et il n'était
point étonnant qu'ils profitassent d'un moment de confusion pour se
soustraire à une charge qui ne pesait que sur les derniers restés au
drapeau. Le maréchal Ney et le général Maison ne se déconcertèrent
pas, tinrent tête à l'ennemi, et, secondés par 12 ou 1500 Polonais
qui arrivèrent sur ce point, parvinrent à repousser les Russes.
On fut, grâce à cet énergique effort, délivré de la cavalerie ennemie
pour deux ou trois jours, mais le froid ayant atteint 24 degrés, la
perte des hommes alla encore en augmentant. Les bivouacs étaient
couverts de ceux qui ne se réveillaient pas, ou qui se réveillaient
avec des membres gelés, et qui, réduits à l'impossibilité de marcher,
étaient dépouillés par les Russes, et laissés nus sur la terre glacée.
[Note en marge: Dernier et rude combat à Molodeczno, où l'on se venge
en faisant un horrible carnage des Russes.]
Le 4 décembre la tête de l'armée était arrivée à Smorgoni,
l'arrière-garde à Molodeczno. Il y eut là un violent et terrible
combat entre les Russes et l'arrière-garde commandée par Ney
et Maison. À la cavalerie de Platow s'était jointe la division
Tchaplitz. Maison et Ney n'avaient pas plus de 6 à 700 hommes, mais
un reste assez considérable d'artillerie du 2e corps, qu'on avait
traîné jusque-là, et dont il n'était pas à espérer, vu l'état des
chevaux, qu'on pût se faire suivre plus longtemps. Ney et Maison
résolurent de dépenser là leurs dernières munitions, et de faire
une épouvantable immolation des Russes pour venger nos pertes
quotidiennes. Ils criblèrent de mitraille la cavalerie de Platow
et l'infanterie de Tchaplitz, et les arrêtèrent longtemps devant
Molodeczno. Le maréchal Victor, qui avait devancé Ney et Maison
à Molodeczno, et qui s'y trouvait avec 4 mille hommes restés du
9e corps, se joignit à eux et les aida à repousser les Russes.
Ceux-ci firent une perte considérable, et ne nous prirent que des
hommes isolés, que malheureusement ils ramassaient chaque jour par
centaines. Ce dernier combat nous valut encore quelques jours de
répit.
Mais arrivés là, Ney et Maison n'ayant guère que 4 à 500 hommes, ne
pouvaient plus suffire au service de l'arrière-garde. Le maréchal
Victor en fut chargé, avec les Bavarois du général de Wrède, qui
après une longue séparation rejoignaient enfin, déjà privés en grande
partie des quatre mille recrues reçues le mois précédent.
[Note en marge: Napoléon songe enfin à quitter l'armée.]
[Note en marge: Opinions de MM. Daru et de Bassano sur ce départ.]
Napoléon, parvenu à Smorgoni, et croyant avoir assez fait pour son
honneur en restant avec l'armée jusqu'au point où les fourches
caudines n'étaient plus à craindre pour elle, résolut enfin
d'exécuter le projet qu'il méditait depuis plusieurs jours, et
dont il ne s'était ouvert qu'avec M. Daru de vive voix, avec M. de
Bassano par écrit. Ce projet, fort sujet à contestation, était celui
de partir pour retourner à Paris. M. Daru, toujours appliqué avec
fermeté à ses devoirs, et, sans se faire une vertu de déplaire, se
faisant une obligation de dire la vérité quand elle était utile,
soutint à Napoléon que l'armée était perdue s'il la quittait. M. de
Bassano, qui n'avait pas même le stimulant de ses dangers personnels
pour opiner comme il le fit, car il n'était pas dans les rangs de
l'armée, eut le mérite bien grand dans la situation actuelle,
d'écrire à Napoléon une longue lettre pour lui conseiller de rester.
Il lui disait que la conspiration de Malet n'avait produit en France
aucune émotion, que les esprits étaient plus soumis que jamais
(assertion vraie, s'il s'agissait de soumission matérielle), qu'il
serait obéi de Wilna aussi bien que des Tuileries même; que sans sa
présence, au contraire, l'armée achèverait de se dissoudre, et que
la dissolution complète de cette armée serait la plus grande des
calamités qui pût terminer la campagne. Comme dernier motif, M. de
Bassano disait à l'Empereur que sa présence à la tête de ses soldats
contiendrait l'Allemagne, et l'empêcherait de se jeter sur nos
débris. Aucune de ces raisons ne toucha Napoléon, et quelques-unes
même produisirent chez lui l'effet tout opposé à celui qu'en
attendait M. de Bassano.
[Note en marge: Motifs sérieux et puissants qui décident Napoléon à
partir.]
Napoléon croyait l'armée plus près de sa dissolution qu'il n'en
voulait convenir, même avec M. de Bassano; considérant donc le mal
comme à peu près accompli, il n'envisageait plus que le danger de
se trouver avec quelques soldats exténués, incapables d'aucune
résistance, à quatre cents lieues de la frontière française, ayant
sur ses derrières les Allemands fort enclins à la révolte. Or il se
demandait ce qu'il deviendrait, ce que deviendrait l'Empire, si les
Allemands faisaient cette réflexion si simple, qu'en l'empêchant de
retourner en France, ils détruisaient son pouvoir avec sa personne,
et si, cette réflexion faite, ils se soulevaient sur ses derrières
pour fermer la route du Rhin à lui et aux débris qu'il commandait.
Alors tout était perdu, et la guerre devait en quelques jours
finir par sa captivité. Or on rend à la liberté un prince comme
François Ier, qui a pour le remplacer un successeur incontesté,
mais on détrône un homme, quelque grand qu'il soit, qui, porté par
le hasard des révolutions sur un trône où il n'était pas né, où
il n'a pas habitué le monde à le voir, a, au lieu d'un successeur
universellement reconnu, des concurrents souvent appelés par le
voeu public, parce qu'il a fait leur popularité par ses fautes.
S'exagérant même ce genre de péril avec la vivacité de perception
qui lui était particulière, Napoléon était impatient de quitter son
armée, surtout depuis que la Bérézina étant miraculeusement passée,
un devoir d'honneur impérieux ne le retenait plus à la tête de ses
soldats. Il craignait que son désastre, qui était inconnu encore,
venant à se révéler soudainement, les esprits n'en éprouvassent une
telle commotion, que son retour ne devînt impossible, et que sur
sa route il ne trouvât mille bras levés pour l'arrêter. Il voulait
donc, avant que les malheurs qui l'avaient frappé fussent connus,
ou pendant qu'on emploierait le temps à y croire, s'échapper avec
quatre hommes sûrs, Caulaincourt, Lobau, Duroc, Lefebvre-Desnoëttes,
traverser la Pologne en traîneau, l'Allemagne en poste, l'une et
l'autre très-secrètement, et arriver aux Tuileries avant d'y être
attendu même par sa femme. Lorsque l'Europe saurait son désastre,
mais son retour à Paris en même temps que son désastre, elle y
regarderait avant de se soulever, et en tout cas elle le trouverait
à la tête des forces considérables qui restaient à l'Empire, et elle
pourrait payer bien cher une joie d'un moment.
[Note en marge: Raisons qui pouvaient cependant contre-balancer
celles qui décidèrent Napoléon.]
[Note en marge: Forces qui seraient restées à Napoléon s'il avait
voulu demeurer à la tête de l'armée.]
Il y avait certainement de très-puissantes raisons pour penser
ainsi, et assez pour qu'il faille laisser à la tourbe des partis le
soin de qualifier de désertion ce départ de l'armée. Pourtant il y
en avait quelques autres à faire valoir en opposition à celles-là,
qui, sans les égaler peut-être, avaient néanmoins leur valeur. Avec
l'opiniâtreté de Masséna ou le flegme de Moreau, il eût été possible
de tirer quelques ressources de cette situation, et de trouver
enfin une limite où l'on pourrait arrêter les Russes, et rallier
les débris de l'armée. En effet, on avait encore en comprenant la
garde, les corps de Davout et de Victor, 12 mille hommes portant
un fusil, suivis de quarante mille traînards environ, capables de
redevenir des soldats dès qu'on leur aurait procuré quelque part
des vivres, des toits, du repos, de la sécurité. Toutefois, ce
n'était pas avant un mois ou deux que ces débandés redeviendraient
des soldats. Mais, en attendant, les 12 mille qui avaient conservé
leurs armes allaient rencontrer entre Molodeczno et Wilna de Wrède
avec 6 mille Bavarois, à Wilna même Loison avec 9 mille Français,
Franceschi et Coutard avec deux brigades de 7 à 8 mille Polonais
et Allemands, et, indépendamment de ces corps organisés, quelques
escadrons et bataillons de marche s'élevant à 4 mille hommes, plus
6 mille Lithuaniens, c'est-à-dire 33 mille hommes, qui, joints aux
restes de la grande armée, pouvaient opposer une certaine résistance
à l'ennemi, puisqu'ils ne seraient pas moins de 45 mille combattants
réunis et bien armés. À droite on avait Schwarzenberg avec 25 mille
Autrichiens, Reynier avec 15 mille Français et Saxons excellents,
c'est-à-dire 40 mille hommes qui ne manqueraient pas d'arriver dès
qu'on leur ferait parvenir l'ordre d'avancer. Enfin à gauche on
avait Macdonald avec 10 mille Prussiens, qui n'oseraient abandonner
l'armée française que lorsqu'elle s'abandonnerait elle-même, et 6
mille Polonais à l'abri de toute séduction ennemie. Il était donc
possible d'avoir encore, à Wilna, 45 mille hommes, si toutefois on
ne les envoyait pas mourir sur les routes pour aller au-devant de la
grande armée, plus 40 mille à droite de Wilna, et 15 mille à gauche,
auxquels il fallait de huit à dix jours pour se réunir au rendez-vous
commun. En arrière, à Koenigsberg, la division Heudelet du corps
d'Augereau arrivait forte de 15 mille Français. Il en restait une
autre à Augereau de pareil nombre, outre beaucoup de troupes de
marche, et enfin le corps de Grenier qui venait de passer les Alpes
avec 18 mille soldats des anciennes troupes d'Italie. Augereau
pouvait donc tenir Berlin avec 30 mille hommes, Heudelet remplir
l'intervalle avec 15 mille, et Napoléon en réunir 100 mille autour de
Wilna, dont la moitié à Wilna même[44]. Or, les Russes n'en avaient
pas plus. Il restait environ 50 mille hommes à Kutusof, 20 mille
à Wittgenstein, et à peu près autant à Tchitchakoff. Sacken, après
les combats malheureux qu'il venait de soutenir contre Schwarzenberg
et Reynier, comme on le verra tout à l'heure, n'avait pas 10 mille
hommes sous les armes. Ce total présentait 100 mille hommes au plus,
excellents sans doute, mais pas meilleurs assurément que ceux de
Napoléon, pas beaucoup plus concentrés, car c'est à peine si devant
Wilna Wittgenstein, Tchitchakoff et l'avant-garde de Kutusof auraient
pu réunir 40 mille hommes, et Napoléon était en mesure d'en avoir au
moins autant. Supposez une bataille gagnée devant Wilna, et, sous
l'influence d'un pareil succès, on aurait fait rentrer trente ou
quarante mille traînards dans les rangs, et reconstitué une véritable
armée, capable d'arrêter les Russes, d'attendre les secours venant
de France, et de tirer de la Pologne de grandes ressources. Dût-on
plus tard rétrograder sur la Vistule, pour se rapprocher de ses
secours, pour diminuer l'inconvénient des distances, pour l'augmenter
au désavantage des Russes, on aurait rétrogradé avec cent mille
hommes, en ayant sous ses pieds l'Allemagne contenue, autour de soi
la Pologne armée, et derrière soi les cohortes accourant de France.
Napoléon, ressaisissant la victoire du milieu de son désastre, eût
été obéi de tous à Wilna comme à Paris.
[Note 44: Loin d'exagérer ces chiffres, je les ai plutôt réduits,
et je les ai pris dans la correspondance même de M. de Bassano,
qui envoyait tous les jours à Napoléon l'état des troupes passant
par Wilna. Le chiffre des forces des généraux Schwarzenberg et
Reynier, je l'ai pris dans la correspondance de ces généraux, qui
certainement, en s'excusant sans cesse de ne pas obtenir de plus
grands résultats, n'auraient pas exagéré les moyens dont on leur
reprochait de ne pas faire un usage suffisant.]
Il y avait à Wilna 25 ou 30 jours de vivres-pain, 10 mille boeufs
arrivant de toutes les parties de la Lithuanie, et beaucoup de
spiritueux. À Kowno, il y avait des magasins considérables en
vêtements, munitions et vivres. Enfin chez les fermiers polonais
on aurait trouvé les grains et les farines que les réquisitions de
l'autorité militaire y avaient réunis, et que le défaut de transport
n'avait pas permis d'en tirer. Le traînage allait en procurer le
moyen. On aurait donc pu vivre à Wilna, et en rétrogradant en tout
cas sur le Niémen, la Vieille-Prusse, à prix d'argent, aurait fourni
tout ce dont on aurait eu besoin[45].
[Note 45: Ces assertions sont basées sur la correspondance de M. de
Bassano.]
En n'abandonnant pas l'armée à la désorganisation croissante qui
s'était emparée d'elle, il était possible de composer encore une
force respectable avec ce qui restait de l'immense multitude d'hommes
attirée en Pologne au mois de juin précédent, et de recommencer
avec quelques chances de succès une lutte qui cette fois était
devenue nécessaire. Il aurait fallu pour cela beaucoup moins de
cette prévoyance politique dont Napoléon avait eu trop peu avant de
commencer la guerre, et dont il avait beaucoup trop depuis que cette
guerre avait si mal tourné.
[Note en marge: Ce sont des motifs politiques qui décident surtout
Napoléon à partir.]
Toutefois sur ce grave sujet on pouvait soutenir le pour et le
contre avec un égal fondement, et pour pencher vers le parti que
nous regardons comme soutenable, il aurait fallu l'impulsion d'un
sentiment moral, qui eût porté à préférer même la perte du trône à
l'abandon d'une armée qu'on avait entraînée dans un désastre. S'il
n'y avait eu que danger de la vie (et il n'y était pas), Napoléon
était assez bon soldat pour le courir sans hésiter avec une armée
compromise par sa faute; mais être détrôné, et, qui pis est,
prisonnier des Allemands, était une perspective devant laquelle il ne
tint pas, et il prit à Smorgoni même la résolution de partir.
[Note en marge: Napoléon, en partant, désigne Murat pour le remplacer
dans le commandement.]
Il lui fallait un remplaçant, et après y avoir pensé, il n'en trouva
qu'un seul qui eût assez de renommée, assez d'élévation de rang,
pour qu'on lui obéît, c'était le roi de Naples. Eugène était plus
sage, plus constant, et avait acquis dans ces jours néfastes la haute
estime de tous les honnêtes gens de l'armée, mais il était capable
d'obéir à Murat, et Murat ne l'était pas de lui obéir à lui. Parmi
les maréchaux, Ney, quoique s'étant couvert de gloire, n'avait pas
l'autorité nécessaire, et Davout l'avait perdue depuis que Napoléon
avait donné à son égard le signal du dénigrement. En laissant le
major général Berthier à Murat, Napoléon espérait placer auprès
de lui un conseiller sage, laborieux, en état de le contenir et
de suppléer à son ignorance des détails. Malheureusement le major
général était complètement démoralisé, et sa santé était tout à fait
détruite. Les maux qu'il venait d'endurer avaient ruiné son corps
et profondément ébranlé sa haute raison. Il voulait partir avec
Napoléon, et il fallut un langage des plus durs pour l'obliger à
demeurer. Il s'y résigna avec sa docilité accoutumée, mais avec un
violent chagrin, car son rare bon sens ne lui faisait entrevoir que
de nouveaux et plus affreux désastres après le départ de Napoléon.
[Note en marge: Adieux de Napoléon à ses maréchaux, et son départ
dans un traîneau.]
Le 5 décembre au soir, à Smorgoni où l'on était arrivé, Napoléon
assembla Murat, Eugène, Berthier, ses maréchaux, leur fit part de
sa détermination, qui les étonna, les affecta sensiblement, mais
qu'ils n'osèrent désapprouver, craignant encore leur maître vaincu,
et trouvant d'ailleurs bien puissantes les raisons qu'il alléguait,
car il leur disait qu'en deux mois il leur amènerait 300 mille
hommes de renfort, et que lui seul pouvait tirer de la France de
tels secours. Il fut en outre plus caressant que de coutume, leur
adressa des paroles affectueuses à tous, même au maréchal Davout
qu'il avait si maltraité pendant cette campagne, et chercha ainsi
à conquérir par des caresses une approbation qu'il craignait de ne
pas obtenir avec les bonnes raisons qu'il avait à faire valoir.
Il les flatta même jusqu'à s'accuser, en disant que tout le monde
avait commis des fautes, lui comme les autres, qu'il était resté
trop longtemps à Moscou, qu'il avait été séduit par la prolongation
de la belle saison et le désir de la paix; qu'en réalité la cause
des revers qu'on venait d'essuyer, c'était la précocité et la
rigueur de l'hiver; que c'était là un malheur plutôt qu'une faute,
qu'au surplus il fallait être indulgent les uns pour les autres, se
soutenir, s'aimer, et reprendre confiance; qu'il reparaîtrait bientôt
au milieu d'eux à la tête d'une armée formidable, et qu'il leur
recommandait en attendant de s'entr'aider, et d'obéir fidèlement à
Murat. Ces discours terminés, il les embrassa, ce qui ne lui était
peut-être jamais arrivé, et, s'enfonçant dans un traîneau, suivi de
M. de Caulaincourt, du maréchal Duroc, du comte Lobau, du général
Lefebvre-Desnoëttes, il partit au milieu de la nuit, laissant ses
lieutenants soumis, à peu près convaincus, mais au fond consternés et
sans espérance.
[Note en marge: Le secret du départ de Napoléon gardé pendant
vingt-quatre heures, afin qu'aucune nouvelle ne puisse le précéder.]
Le plus grand secret devait être observé jusqu'au lendemain, afin
qu'aucune nouvelle de son départ ne pût le précéder dans les lieux
qu'il allait traverser en gardant le plus rigoureux incognito. Avant
de partir il avait rédigé le 29e bulletin, si célèbre depuis, dans
lequel, parlant pour la première fois de la retraite, il avouait la
partie de nos malheurs qu'on ne pouvait pas absolument nier, les
mettait sur le compte de l'hiver, et relevait l'historique de ses
revers par la belle et immortelle scène du passage de la Bérézina.
[Note en marge: Sentiment qu'on éprouve dans l'armée en apprenant son
départ.]
[Note en marge: Continuation de la marche sur Wilna.]
[Note en marge: Le froid acquiert une intensité de 30 degrés Réaumur.]
[Note en marge: La souffrance arrive au dernier terme.]