Le maréchal Oudinot avait eu affaire dès le matin aux troupes

de Tchaplitz et de Pahlen, appuyées par le reste des forces de

Tchitchakoff, et par un détachement de Yermoloff, qui, pour les

joindre, avait traversé la Bérézina sur les débris réparés du pont

de Borisow. Le terrain sur lequel on combattait, appelé Ferme de

Brill, et situé sur la rive droite, à la même hauteur que Studianka

sur la rive gauche, était une suite de bois de sapins, au milieu

desquels avaient été opérées des coupes nombreuses. Les arbres

abattus couvraient encore la terre. Le champ de bataille était donc

plus propre à des combats de tirailleurs qu'à de grandes attaques

en ligne, circonstance très-favorable pour nos soldats, aussi

intelligents que braves. Le maréchal Oudinot, avec les divisions

Legrand et Maison, avec les 1200 cuirassiers du général Doumerc,

et les 700 cavaliers légers du général Corbineau, soutenait une

lutte opiniâtre dans ces bois, tour à tour fort épais ou présentant

d'assez vastes éclaircies. C'était un combat de tirailleurs des plus

vifs, des plus meurtriers, et tout à l'avantage de nos soldats. Les

généraux Maison, Legrand, Dombrowski, dirigeant leurs troupes avec

autant d'habileté que de vigueur, tantôt remplissant les bois d'une

nuée de tirailleurs, tantôt faisant des charges à la baïonnette quand

ils avaient de l'espace, avaient fini par gagner du terrain, et par

rejeter Tchaplitz et Pahlen sur le gros du corps de Tchitchakoff. Le

maréchal Oudinot, qui, toujours malheureux au feu, était aussi prompt

à exposer sa personne que s'il n'eût jamais été atteint, avait été

blessé, et emporté du champ de bataille. Le général Legrand avait été

frappé également, et Ney, sur l'ordre de Napoléon, était accouru

pour remplacer Oudinot. Napoléon avait adjoint aux 2 mille hommes

environ qui restaient des corps de Ney et de Poniatowski, 1500 hommes

de la légion de la Vistule sous Claparède. Il tenait en réserve

Mortier avec 2 mille soldats de la jeune garde, Lefebvre avec 3,500

de la vieille garde, et environ 500 cavaliers, dernier reste de ses

grenadiers et chasseurs à cheval.

[Note en marge: Belle charge des cuirassiers Doumerc.]

[Note en marge: Victoire complète sur la droite de la Bérézina.]

La présence de Ney suffisait pour ranimer les coeurs que

l'éloignement forcé d'Oudinot et de Legrand avait affectés. Se

faisant suivre de Claparède, et conduisant les débris de son corps,

il s'attacha d'abord à soutenir Maison et Legrand, puis les aida

à rejeter la tête des troupes de Tchitchakoff sur leur corps de

bataille. Le terrain, plus découvert en cet endroit, permettait des

attaques en ligne. Ney prescrivit à Doumerc de se tenir prêt avec

les cuirassiers à charger vers la droite, et il disposa ses colonnes

d'infanterie de manière à charger lui-même à la baïonnette soit au

centre, soit à gauche. En attendant il établit un feu d'artillerie

violent sur les masses russes adossées à la partie la plus épaisse

des bois. Doumerc, impatient de saisir l'occasion, aperçut sur la

droite six ou sept mille Russes de vieille infanterie (c'était celle

qui depuis trois ans combattait les Turcs) appuyés par une ligne de

cavalerie, et fit ses dispositions pour les charger. Afin de garantir

ses flancs pendant qu'il serait engagé, il plaça sa cavalerie légère

à droite, le 4e de cuirassiers à gauche, puis il lança le 7e sur

l'infanterie russe, et se mit en mesure de le soutenir avec le 14e.

Le colonel Dubois, colonel du 7e de cuirassiers, anima ses soldats,

leur dit que le salut de l'armée dépendait de leur courage, ce

qu'il n'eut pas de peine à leur persuader, et fondit au galop sur

l'infanterie russe formée en carré. La charge fut si violente, que,

malgré un feu de mousqueterie des mieux nourris, le carré enfoncé

livra entrée à nos cavaliers. Ceux-ci alors se rabattant sur les

fantassins rompus, se mirent à les percer de leurs longs sabres.

Au même instant Doumerc accourut avec le 14e de cuirassiers pour

empêcher les lignes russes de se reformer, tandis que le 4e contenait

à gauche la cavalerie ennemie, et que la cavalerie légère la

contenait à droite. On ramassa ainsi environ deux mille prisonniers,

outre un millier d'hommes frappés à coups de sabre. Ney, à son

tour, porta son infanterie en avant. L'héroïque Maison mettant pied

à terre, se saisit d'un fusil, chargea l'ennemi à la tête de ses

fantassins, culbuta les Russes, et les obligea de se replier dans

l'épaisseur des bois. Ney, qui dirigeait le combat, fit continuer

la poursuite jusqu'à l'extrémité de la forêt de Stakow, à moitié

chemin de Brill à Borisow. Là, devant un ravin qui séparait les

deux armées, il s'arrêta, et entretint une canonnade pour finir la

journée. Mais il n'y avait plus aucun danger d'être forcé de ce côté,

et la victoire y était assurée. L'ennemi avait perdu, outre 3 mille

prisonniers, environ 3 mille morts ou blessés.

Cette bonne nouvelle, répandue sur les derrières, y provoqua les

acclamations de la jeune et de la vieille garde, qui dès ce moment

restaient disponibles pour porter secours de l'autre côté de la

Bérézina, si un danger pressant venait à s'y produire. Le combat y

était acharné, car Victor, avec 9 à 10 mille soldats, embarrassé de

10 ou 12 mille traînards, et d'une multitude de bagages, y tenait

tête à près de 40 mille ennemis.

[Note en marge: Bataille sur la rive gauche entre Victor et

Wittgenstein.]

Heureusement, sur cette rive gauche de la Bérézina qu'il

fallait disputer le plus longtemps possible avant de la quitter

définitivement, le terrain se prêtait à la défense. Le maréchal

Victor avait pris position sur le bord d'un ravin assez large, qui

venait aboutir à la Bérézina, et y avait rangé la division polonaise

Girard, ainsi que la division allemande et hollandaise de Berg. Par

sa droite il couvrait Studianka, et protégeait les ponts; par sa

gauche il s'appuyait à un bois qu'il n'avait pas assez de forces pour

occuper, mais en avant duquel il avait placé les 800 chevaux qui lui

restaient, et qui étaient sous les ordres du général Fournier. Avec

son artillerie de 12, il avait établi sur les Russes un feu dominant

et meurtrier, et était ainsi parvenu à les contenir.

[Note en marge: Le maréchal Victor se soutient pendant la matinée

malgré son infériorité numérique.]

C'était le général Diebitch, chef d'état-major de Wittgenstein,

qui dirigeait l'attaque, devenue très-vive dès la pointe du jour.

Après une forte canonnade, le général russe, voulant se débarrasser

de la gauche des Français, composée de la cavalerie Fournier, la

fit attaquer par de nombreux escadrons, qui, placés à la naissance

du ravin, n'avaient pas de grands obstacles à franchir pour nous

aborder. Le général Fournier, chargeant à son tour avec la plus

extrême vigueur, parvint à repousser la cavalerie ennemie, quoique

trois ou quatre fois plus nombreuse que la nôtre, et réussit même

à la ramener au delà du ravin. En même temps les chasseurs russes

d'infanterie, attaquant sur notre droite, étaient descendus dans le

fond du ravin, s'étaient logés dans les broussailles, et avaient

donné le moyen au général Diebitch d'établir une forte batterie, qui,

tirant par delà notre droite, atteignait les ponts, près desquels une

masse de traînards et de bagages se pressait avec épouvante.

[Note en marge: Vive canonnade établie d'une rive à l'autre.]

Le maréchal Victor, qui craignait pour ce côté de sa ligne, car

c'étaient les ponts qu'il devait surtout s'attacher à défendre, lança

plusieurs colonnes d'infanterie afin d'écarter les batteries russes,

tandis que sur l'autre bord de la Bérézina la garde impériale,

s'étant aperçue du péril, avait disposé quelques pièces de canon

pour contre-battre l'artillerie ennemie. On échangea ainsi pendant

quelques heures une grêle de boulets de l'une à l'autre rive, et tout

près des ponts qui recevaient une partie des projectiles russes.

[Illustration: Passage de la Bérézina.]

[Note en marge: Les boulets arrivant au milieu de la foule accumulée

près des ponts, y produisent un désordre effroyable.]

Il n'est pas besoin de dire quelle confusion effroyable se produisit

alors dans la foule de ceux qui avaient négligé de passer les ponts,

ou de ceux qui étaient arrivés trop tard pour en profiter. Les uns et

les autres, ignorant que le premier pont était réservé aux piétons

et aux cavaliers, le second aux voitures, s'entassaient avec une

impatience délirante vers la double issue. Mais les pontonniers

placés à la tête de celui de droite, étaient obligés de repousser les

voitures, et de leur indiquer le pont à gauche, situé à cent toises

plus bas. Si ce n'eût été qu'une affaire de consigne, on aurait pu

se relâcher, mais c'était une nécessité absolue, puisque le pont

de droite était incapable de porter des voitures. Les malheureux,

obligés de rebrousser chemin, ne pouvaient rompre qu'avec la plus

grande peine la colonne qui les pressait, et leur effort pour revenir

sur leurs pas, opposé à l'effort de ceux qui étaient impatients

d'arriver, produisait une lutte épouvantable. Ceux qui réussissaient

à s'arracher à ce conflit de deux courants contraires, se rejetant de

côté, y trouvaient une autre masse tout aussi serrée, celle qui se

dirigeait sur le pont des voitures. La passion de parvenir aux ponts

était telle, qu'on avait bientôt fini par s'immobiliser les uns les

autres. Les boulets de l'ennemi, tombant au milieu de cette masse

compacte, y traçaient d'affreux sillons, et arrachaient des cris de

terreur aux pauvres femmes, cantinières ou fugitives, qui étaient sur

les voitures avec leurs enfants. On se serrait, on se foulait, on

montait sur ceux qui étaient trop faibles pour se soutenir, et on les

écrasait sous ses pieds. La presse était si grande que les hommes à

cheval étaient, eux et leurs montures, en danger d'être étouffés. De

temps en temps des chevaux, devenus furieux, s'élançaient, ruaient,

écartaient la foule, et un moment se faisaient un peu de place en

renversant quantité de malheureux. Mais bientôt la masse se reformait

aussi épaisse, flottant et poussant des cris douloureux sous les

boulets[42]: spectacle atroce, bien fait pour rendre odieuse, et à

jamais exécrable, cette expédition insensée!

[Note 42: Je parle ici d'après des relations manuscrites qui sont en

mes mains, et qui sont dignes de toute confiance.]

[Note en marge: Efforts impuissants du général Éblé pour rétablir

l'ordre près des ponts.]

L'excellent général Éblé, dont ce spectacle déchirait le coeur,

voulut rétablir un peu d'ordre, mais ce fut en vain. Placé à la tête

des ponts, il tâchait de parler à la foule, pour dégager au moins

les plus rapprochés, et leur faciliter le moyen de passer, mais ce

n'était qu'à coups de baïonnette qu'on parvenait à se faire écouter,

et qu'arrachant quelques victimes, femmes, enfants, ou blessés, on

réussissait à les amener jusqu'à l'entrée du pont. Cette espèce

de résistance qu'on s'opposait ainsi les uns aux autres par excès

d'ardeur, fut cause qu'il ne s'écoula pas la moitié de ceux qui

auraient pu profiter des ponts. Beaucoup de guerre lasse se jetaient

dans l'eau, d'autres y étaient poussés par la foule, essayaient de

traverser à la nage, et se noyaient. D'autres, ayant cherché à passer

sur la glace, la rompaient par leur poids, flottaient dessus quelque

temps, et étaient emportés au loin par le courant. Et cet horrible

conflit, après avoir duré toute la journée, loin de diminuer,

devenait plus horrible à chaque va-et-vient de la lutte engagée entre

Victor et Wittgenstein.

[Note en marge: Triomphe définitif du maréchal Victor.]

Victor, qui en cette journée déploya le plus noble courage, en

se voyant près d'être forcé sur sa droite, ce qui eût amené une

affreuse catastrophe vers les ponts, résolut de tenter une attaque

furieuse contre le centre de l'ennemi. Il jeta d'abord une colonne

d'infanterie dans le ravin, pendant que le général Fournier

renouvelait à gauche une charge de cavalerie des plus vives. Un feu

épouvantable de quarante pièces de canon accueillant subitement nos

fantassins, ils se dispersèrent dans les broussailles du ravin, mais

sans fuir, se répandirent en tirailleurs, se soutinrent, gagnèrent

même un peu de terrain sur les Russes. Profitant de la circonstance,

le maréchal Victor lança une nouvelle colonne, qui se précipita

dans le ravin, en remonta le bord opposé sans se rompre, assaillit

la ligne russe, et la força de reculer. Au même instant, le général

Fournier exécutant une dernière charge de cavalerie, appuya ce

mouvement et le rendit décisif. Dès ce moment, l'artillerie russe

repoussée cessa de porter le désordre sur les ponts en y envoyant ses

boulets.

[Note en marge: Résultats du combat livré à la rive gauche.]

Mais le général Diebitch ne voulant pas se tenir pour battu, reforma

sa ligne trois fois plus nombreuse que la nôtre, revint à la charge,

et nous ramena en deçà du ravin, qui resta néanmoins la limite des

deux armées. Heureusement la nuit commençait, et elle sépara bientôt

les combattants épuisés. De 7 à 800 chevaux, le général Fournier

en conservait à peine 300; le maréchal Victor, de 8 à 9 mille

fantassins, en conservait à peine 5 mille, et de tous ces braves

gens, Hollandais, Badois, Polonais surtout, qui s'étaient dévoués, et

dont un grand nombre seulement blessés auraient pu être sauvés, on

avait la douleur de se dire que pas un ne pourrait être recueilli,

faute de moyens de transport. Les Russes, exposés en masse plus

considérable à notre artillerie, avaient perdu 6 à 7 mille hommes.

Cette double bataille sur les deux rives de la Bérézina, avait donc

coûté de 10 à 11 mille hommes aux Russes, sans compter les 3 mille

prisonniers qu'avait faits le général Doumerc. Mais leurs blessés

étaient sauvés, les nôtres au contraire étaient sacrifiés d'avance,

et avec eux étaient sacrifiés aussi les traînards, auxquels il

fallait désespérer de faire passer la Bérézina en temps utile.

La nuit survenue ramena[43] un peu de calme dans ce lieu de carnage

et de confusion. Quoique à peine échappés à un affreux désastre, et

par une sorte de miracle, car il avait fallu à travers un fleuve à

demi gelé (ce qui était la pire des conditions) se soustraire à trois

armées poursuivantes, quoique ayant la queue de notre colonne encore

engagée dans les mains de l'ennemi, nous avions le sentiment d'un

vrai triomphe, triomphe sanglant et douloureux, payé par de cruels

sacrifices, triomphe néanmoins, et l'un des plus glorieux de notre

histoire, car les 28 mille hommes qui combattaient ainsi à cheval sur

une rivière, contre 72 mille, auraient dû être pris jusqu'au dernier!

Notre malheur, tel quel, était donc un prodige.

[Note 43: M. de Boutourlin suppose qu'il y eut 5 mille tués ou

blessés du côté des maréchaux Oudinot et Ney, et 5 mille du côté

du maréchal Victor. Ces chiffres sont inexacts. Quatre mille du

côté de Victor, 3 mille du côté d'Oudinot et Ney sont à peu près la

vérité. Mais les pertes de l'ennemi furent beaucoup plus grandes,

car indépendamment du nombre bien plus considérable d'hommes que

nous tuâmes aux Russes, nous leur fîmes environ 3 mille prisonniers

par la main des cuirassiers du général Doumerc. M. de Boutourlin dit

que nous perdîmes 11 mille prisonniers appartenant au corps seul de

Victor, la division Partouneaux comprise. Or le maréchal Victor armé

à Studianka ne conservait pas plus de 13 à 14 mille hommes avec la

division Partouneaux. Il en perdit par le feu 2 mille de la division

Partouneaux, 4 mille des divisions Girard et Daendels, il en ramena

5 mille; comment aurait-il pu en laisser 11 mille dans les mains des

Russes? Ce sont là des exagérations évidentes. Les Russes prirent

2 mille hommes au général Partouneaux, et quelques centaines aux

divisions Girard et Daendels, ce qui avec les 6 mille perdus au feu

dans les trois divisions, et les 5 mille ramenés, compose les 13 ou

14 mille du corps du maréchal Victor. Les prétendus prisonniers faits

par les Russes ne furent évidemment que des traînards ramassés sur

les chemins. Les Russes ont parlé encore de 200 bouches à feu prises

à la Bérézina. Ils prétendirent en avoir pris 220 à Krasnoé, 200 à

la Bérézina, total 420. Or Napoléon n'en avait pas emporté 200 de

Smolensk. D'après le rapport véridique des pontonniers, il ne resta

pas un canon de l'autre côté de la Bérézina. Des traînards ramassés

sur les routes, les Russes ont fait des prisonniers pris sur le champ

de bataille; et des voitures de bagages ils ont fait aussi des canons

pris en combattant. C'est ce qui explique chez un écrivain tel que M.

de Boutourlin les étranges exagérations que nous venons de signaler.]

L'armée le sentait, et même dans ce désastre dont nous partagions la

perte matérielle avec les Russes, mais dont la confusion était toute

pour eux, Napoléon crut retrouver la grandeur de sa destinée, sinon

de sa puissance. Le lendemain, toutefois, il fallait recommencer non

pas à se retirer, mais à fuir. Il fallait en effet arracher des mains

de l'ennemi les 5 mille hommes qui restaient au maréchal Victor,

son artillerie, ses parcs, et le plus qu'on pourrait des malheureux

qui n'avaient pas su employer les journées précédentes à passer les

ponts. Napoléon ordonna au maréchal Victor de se transporter sur la

droite de la Bérézina pendant la soirée et la nuit, d'emmener toute

son artillerie, et de faire écouler la plus grande partie des hommes

débandés qui étaient encore sur la rive gauche.

Singulier flux et reflux de la multitude épouvantée! Tant que le

canon avait grondé, tout le monde voulait passer, et, à force de le

vouloir, ne le pouvait plus. Quand avec la nuit vint le silence de

l'artillerie, on ne songea plus qu'au danger de se trop presser,

danger dont on avait fait dans la journée une cruelle expérience; on

s'éloigna de la scène d'horreur que présentait le lieu du passage,

afin, disait-on, de céder le pas aux plus impatients, de manière

que la difficulté allait être maintenant de forcer ces malheureux à

défiler avant l'incendie des ponts, qu'il fallait absolument détruire

le lendemain, si on voulait gagner un peu d'avance sur l'ennemi.

[Note en marge: Efforts des pontonniers pour désencombrer l'avenue

des ponts, et faire écouler la foule désarmée.]

Mais la première chose à faire était de déblayer les avenues des

deux ponts de la masse de chevaux et d'hommes morts par le boulet ou

par l'étouffement, de voitures brisées, d'embarras de toute espèce.

C'était, suivant le langage des pontonniers, une sorte de tranchée à

exécuter au milieu des cadavres et des débris de voitures. Le général

Éblé, avec ses pontonniers, entreprit cette tâche aussi pénible

que douloureuse. On ramassait les cadavres et on les jetait sur le

côté, on traînait les voitures jusqu'au pont, et on les précipitait

ensuite du tablier dans la rivière. Il restait néanmoins une masse de

cadavres dont on n'avait pu délivrer les approches des deux ponts. Il

fallait donc cheminer en passant sur ces corps, et au milieu de la

chair et du sang.

[Note en marge: Victor passe avec les débris de ses divisions.]

Le soir, de neuf heures à minuit, le maréchal Victor traversa la

Bérézina en se dérobant à l'ennemi, trop fatigué pour songer à nous

poursuivre. Il fit écouler son artillerie par le pont de gauche,

son infanterie par celui de droite, et sauf les blessés, sauf deux

bouches à feu, parvint à transporter tout son monde et son matériel

sur la droite de la Bérézina. Le passage opéré, il mit son artillerie

en batterie afin de contenir les Russes, et de les empêcher de passer

les ponts à notre suite.

[Note en marge: La nuit venue, et le canon ne les alarmant plus, les

traînards refusent de passer, pour ne pas sacrifier les bivouacs

qu'ils se sont procurés.]

Restaient plusieurs milliers de traînards débandés ou fugitifs, qui

avaient encore à passer, qui dans la journée le voulaient trop, et

qui le soir venu ne le voulaient plus, ou du moins ne le voulaient

que le lendemain. Napoléon ayant donné l'ordre de détruire les ponts

dès la pointe du jour, fit dire au général Éblé, au maréchal Victor

d'employer tous les moyens de hâter le passage de ces malheureux.

Le général Éblé se rendit lui-même à leurs bivouacs, accompagné de

plusieurs officiers, et les conjura de traverser la rivière, en leur

affirmant qu'on allait détruire les ponts. Mais ce fut en vain.

Couchés à terre, sur la paille ou sur des branches d'arbre, autour de

grands feux, dévorant quelques lambeaux de cheval, ils craignaient

les uns la trop grande affluence surtout pendant la nuit, les autres

la perte d'un bivouac assuré pour un bivouac incertain. Or avec le

froid qu'il faisait, une nuit sans repos et sans feu c'était la mort.

Le général Éblé fit incendier plusieurs bivouacs pour réveiller

ces obstinés, engourdis par le froid et la fatigue; mais ce fut

sans succès. Il fallut donc voir s'écouler toute une nuit sans que

l'existence des ponts, qui allait être si courte, fût utile à tant

d'infortunés.

[Note en marge: Le lendemain 29 il faut incendier les ponts.]

[Note en marge: Touchante humanité du général Éblé.]

[Note en marge: Ses efforts pour sauver encore quelques malheureux.]

Le lendemain 29, à la pointe du jour, le général Éblé avait reçu

ordre de détruire les ponts dès sept heures du matin. Mais ce noble

coeur, aussi humain qu'intrépide, ne pouvait s'y décider. Il avait

fait disposer d'avance sous le tablier les matières incendiaires,

pour qu'à la première apparition de l'ennemi on pût mettre le feu,

et qu'en attendant les retardataires eussent le temps de passer.

Ayant encore été debout cette nuit, qui était la sixième, tandis que

ses pontonniers avaient dans chaque journée pris un peu de repos,

il était là, s'efforçant d'accélérer le passage, et envoyant dire

à ceux qui étaient en retard qu'il fallait se hâter. Mais le jour

venu il n'y avait plus à les stimuler, et, convaincus trop tard, ils

n'étaient que trop pressés. Toutefois on défilait, mais l'ennemi

était sur les hauteurs vis-à-vis. Le général Éblé, qui, d'après les

ordres du quartier général, aurait dû avoir détruit les ponts à

sept heures au plus tard, différa jusqu'à huit. À huit, des ordres

réitérés, la vue de l'ennemi qui approchait, tout lui faisait un

devoir de ne plus perdre un instant. Cependant, comme l'artillerie

du maréchal Victor était là pour contenir les Russes, il était venu

se placer lui-même à la culée des ponts, et retenait la main de ses

pontonniers, voulant sauver encore quelques victimes si c'était

possible. En ce moment son âme si bonne, quoique si rude, souffrait

cruellement.

[Note en marge: Incendie des ponts, et désespoir de ceux qui n'ont pu

passer.]

Enfin, ayant attendu jusqu'à près de neuf heures, l'ennemi arrivant

à pas accélérés, et les ponts ne pouvant plus servir qu'aux Russes

si on différait davantage, il se décida, le coeur navré, et en

détournant les yeux de cette scène affreuse, à faire mettre le feu.

Sur-le-champ des torrents de fumée et de flammes enveloppèrent les

deux ponts, et les malheureux qui étaient dessus se précipitèrent

pour n'être pas entraînés dans leur chute. Du sein de la foule qui

n'avait point encore passé, un cri de désespoir s'éleva tout à

coup: des pleurs, des gestes convulsifs s'apercevaient sur l'autre

rive. Des blessés, de pauvres femmes tendaient les bras vers leurs

compatriotes, qui s'en allaient, forcés malgré eux de les abandonner.

Les uns se jetaient dans l'eau, d'autres s'élançaient sur le pont en

flammes, chacun enfin tentait un effort suprême pour échapper à une

captivité qui équivalait à la mort. Mais les Cosaques, accourant au

galop, et enfonçant leurs lances au milieu de cette foule, tuèrent

d'abord quelques-uns de ces infortunés, recueillirent les autres, les

poussèrent comme un troupeau vers l'armée russe, puis fondirent sur

le butin. On ne sait si ce furent six, sept ou huit mille individus,

hommes, femmes, enfants, militaires ou fugitifs, cantiniers ou

soldats de l'armée, qui restèrent ainsi dans les mains des Russes.

[Note en marge: Immortel dévouement du général Éblé et de ses

pontonniers.]

L'armée se retira profondément affectée de ce spectacle, et personne

n'en fut plus affecté que le généreux et intrépide Éblé, qui en

dévouant sa vieillesse au salut de tous, pouvait se dire qu'il était

le sauveur de tout ce qui n'avait pas péri ou déposé les armes. Sur

les cinquante et quelques mille individus armés ou désarmés qui

avaient passé la Bérézina, il n'y en avait pas un seul qui ne lui

dût la vie ou la liberté, à lui et à ses pontonniers. Mais ce grand

service, la plupart des pontonniers qui avaient travaillé dans l'eau

l'avaient déjà payé ou allaient le payer de leur vie; et le général

Éblé lui-même avait contracté une maladie mortelle à laquelle il

devait promptement succomber.

[Note en marge: Grandeur tragique de l'événement de la Bérézina.]

[Note en marge: Injustice de Napoléon envers le maréchal Victor.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 46 / 50 段