de les faire rentrer dans l'eau, qui était si froide qu'à chaque
instant la glace brisée se reformait. Il fallait la rompre à coups
de hache, se plonger dans l'eau, et placer de nouveaux chevalets à
une profondeur de six à sept pieds, quelquefois de huit dans les
endroits où le pont avait fléchi. Elle n'était ailleurs que de quatre
à cinq pieds. À onze heures du soir le pont redevint praticable.
[Note en marge: Incomparable dévouement du vieux général Éblé.]
Le général Éblé, qui avait eu soin de tenir éveillés une moitié de
ses hommes, tandis que l'autre dormait (lui veillant toujours),
fit construire des chevalets de rechange afin de parer à tous les
accidents. L'événement prouva bientôt la sagesse de cette précaution.
À deux heures de la nuit trois chevalets cédèrent encore au pont de
gauche, celui des voitures, et par malheur au milieu du courant, là
où la rivière avait sept ou huit pieds de profondeur. Il fallait de
nouveau se mettre au travail, et cette fois exécuter ce difficile
ouvrage au milieu des ténèbres. Les pontonniers grelottants de
froid, mourants de faim, n'en pouvaient plus. Le vénérable général
Éblé, qui n'avait pas comme eux la jeunesse et l'avantage d'un peu
de repos pris, souffrait plus qu'eux, mais il avait la supériorité
de son âme, et il la leur communiqua par ses paroles. Il fit appel
à leur dévouement, leur montra le désastre assuré de l'armée s'ils
ne parvenaient à rétablir le pont, et sa vertu fut écoutée. Ils se
mirent à l'oeuvre avec un zèle admirable. Le général Lauriston, qui
avait été envoyé par l'Empereur pour savoir la cause de ce nouvel
accident, serrait en versant des larmes la main d'Éblé, et lui
disait: De grâce, hâtez-vous, car ces retards nous menacent des
plus grands périls.--Sans s'impatienter de ces instances, le vieil
Éblé, qui ordinairement avait la rudesse d'une âme forte et fière,
lui répondait avec douceur: Vous voyez ce que nous faisons...
et retournait non pas stimuler ses hommes, qui n'en avaient pas
besoin, mais les encourager, les diriger, et quelquefois plonger
sa vieillesse dans cette eau glacée que leur jeunesse supportait à
peine. À six heures du matin (27 novembre) ce second accident fut
réparé, et le passage du matériel d'artillerie put recommencer.
[Note en marge: Obstination des traînards à rester sur la rive gauche
de la Bérézina pendant la nuit du 26 au 27, parce qu'ils y ont trouvé
de la paille et du bois à brûler.]
Le pont de droite, consacré aux piétons et aux fantassins, n'ayant
pas eu les mêmes secousses à essuyer, n'avait pas cessé un moment
d'être praticable, et on aurait pu faire écouler dans cette nuit du
26 au 27 novembre presque toute la masse désarmée. Mais l'attrait
de quelques granges, d'un peu de paille, de quelques vivres trouvés
à Studianka, en avait retenu une grande partie sur la gauche de
la rivière. Quoique le froid qui avait repris ne fût pas encore
suffisant pour arrêter l'eau courante, néanmoins tous les marais aux
approches de la rivière étaient gelés, ce qui était fort heureux,
car sans cette circonstance on n'aurait pas pu les franchir. On
avait donc allumé sur la glace des marécages des milliers de feux,
et, pour ne pas aller courir ailleurs la chance de bivouacs moins
supportables, dix ou quinze mille individus s'étaient établis sur la
rive gauche sans vouloir la quitter, de manière que la négligence
des piétons rendit inutile le pont de droite, tandis que les deux
ruptures survenues coup sur coup rendaient inutile celui de gauche,
pendant cette nuit du 26 au 27, temps précieux qu'on devait bientôt
regretter amèrement!
[Note en marge: Passage d'une grande partie de l'armée dans la
journée du 27.]
Le matin du 27, Napoléon traversa les ponts avec tout ce qui
appartenait à son quartier général, et alla se loger dans un petit
village, celui de Zawnicky, sur la rive droite, derrière le corps
du maréchal Oudinot. Toute la journée il se tint à cheval pour
accélérer lui-même le passage des divers détachements de l'armée. Ce
qui restait du 4e corps (prince Eugène), du 3e (maréchal Ney), du 5e
(prince Poniatowski), du 8e (Westphaliens), passa dans cette journée.
C'étaient à peine deux mille hommes pour chacun des deux premiers,
cinq ou six cents pour chacun des deux autres, c'est-à-dire deux ou
trois cents hommes armés par régiment, persistant à se tenir avec
leurs officiers autour des aigles, qu'ils conservaient précieusement
comme le dépôt de leur honneur. La désorganisation depuis Krasnoé
avait fait des progrès effrayants par suite de la lassitude
croissante, laquelle était cause que beaucoup de soldats, même de
très-bonne volonté, restaient en arrière, et une fois en retard
demeuraient machinalement dans l'immense troupeau des hommes marchant
sans armes.
[Note en marge: Arrivée et passage du 1er corps.]
Vers la fin du jour arriva le 1er corps, sous son chef, le
maréchal Davout, qui depuis Krasnoé avait recommencé à diriger
l'arrière-garde. C'était le seul qui eût conservé un peu de tenue
militaire. L'immortelle division Friant, devenue division Ricard,
avait péri presque tout entière à Krasnoé, et ses débris suivaient
confusément le 1er corps. Les quatre divisions restantes présentaient
trois à quatre mille hommes, mais armés, rangés autour de leurs
drapeaux, et amenant leur artillerie. Le maréchal Davout, plus triste
que de coutume, éprouvait une sorte de révolte intérieure en voyant
l'armée réduite à un tel état. Moins soumis, il eût laissé éclater
son irritation. Les complaisants qui dans cette affreuse situation
n'avaient pas encore perdu le courage de flatter, peignaient à
Napoléon la tristesse du maréchal comme une faiblesse, et exaltaient
à qui mieux mieux la belle santé, la bonne humeur du maréchal Ney,
dont la résistance à toutes les misères était, en effet, admirable.
Pour bien flatter Napoléon en ce moment, il fallait n'avoir ni froid,
ni faim, ni sommeil, ni aucune trace de maladie! Malheureusement
toutes les santés ne se prêtaient pas à ce genre de flatterie.
[Note en marge: Distribution de nos forces pour la journée du 28, qui
s'annonce comme la plus difficile.]
Le 9e corps, celui du maréchal Victor, après avoir lentement
rétrogradé devant Wittgenstein, auquel il disputait le terrain pied
à pied, venait enfin de se replier en couvrant la grande armée. Il
s'était placé entre Borisow et Studianka, de manière à protéger ces
deux positions. On avait bien prévu que le passage serait peu troublé
pendant les deux premières journées, celle du 26 et du 27, parce que
sur la rive droite Tchitchakoff, ignorant le vrai point de passage,
cherchait à nous arrêter au-dessous de Borisow, et que sur la rive
gauche Wittgenstein et Kutusof n'ayant pas encore eu le temps de se
réunir, ne nous serraient pas d'assez près. Il était probable que le
passage serait moins paisible le 28, que Tchitchakoff mieux éclairé
nous attaquerait violemment sur la rive où nous avions commencé à
descendre, et que Wittgenstein et Kutusof arrivés enfin sur notre
flanc et nos derrières, nous attaqueraient tout aussi violemment
sur la rive que nous achevions de quitter. Napoléon s'attendait
avec raison que la journée décisive serait celle du lendemain 28,
que Tchitchakoff tâcherait de jeter la tête de notre colonne dans
la Bérézina, et que Wittgenstein et Kutusof s'efforceraient d'y
jeter la queue. Ne répétant pas ici la faute commise à Krasnoé,
celle d'une retraite successive, il était résolu à se sauver ou à
périr tous ensemble, et en conséquence il avait destiné Oudinot
passé le premier, Ney et la garde passés après Oudinot, à contenir
Tchitchakoff, et Victor, à couvrir la fin du passage avec le 9e
corps. Mettant toujours un extrême soin à tromper Tchitchakoff,
il prescrivit au maréchal Victor de laisser à Borisow la division
française Partouneaux, déjà réduite par les marches, les combats,
de 12 mille hommes à 4 mille. Avec la division polonaise Girard et
la division allemande Daendels, ne présentant pas plus de 9 mille
hommes à elles deux, et 7 à 800 chevaux, le maréchal Victor devait
couvrir Studianka. Voilà ce qui survivait des 24 mille hommes avec
lesquels ce maréchal avait quitté Smolensk pour aller rejoindre
Oudinot sur l'Oula. En un mois de marche, en quelques combats, 10
à 11 mille hommes avaient disparu. Au surplus, la tenue de ce qui
restait était excellente, et en voyant arriver la grande armée, dont
la gloire faisait récemment l'objet de leur jalousie, ils étaient
saisis de pitié, et demandaient à ces soldats accablés, ayant presque
perdu l'orgueil à force de misère, quelles calamités avaient pu les
frapper.--Vous serez bientôt comme nous! répondaient tristement les
vainqueurs de Smolensk et de la Moskowa à la curiosité de leurs
jeunes camarades.--
Napoléon avait complété ses dispositions pour la journée redoutée
du 28, en ordonnant au maréchal Davout, dès qu'il aurait passé, de
s'avancer sur la route de Zembin, qui était celle de Wilna, afin de
n'être pas prévenu par les Cosaques à plusieurs défilés importants de
cette route bordée de bois et de marécages.
La journée du 27 fut ainsi employée à franchir la Bérézina, et à
préparer une résistance désespérée. Le même jour, un troisième
accident survint à deux heures de l'après-midi, toujours au pont de
gauche. Il fut bientôt réparé, mais les voitures arrivant en grand
nombre à la suite des corps, se pressaient à ce pont, et il était
extrêmement difficile de les obliger à ne défiler que successivement.
Les gendarmes d'élite, les pontonniers avaient des peines infinies
à maintenir l'ordre, et la force dans ce qu'elle a de plus brutal
pouvait seule se faire écouter de ces esprits effarés.
[Note en marge: Vues et projets des Russes pour la journée du 28.]
[Note en marge: Opinion de Tchitchakoff et motifs de sa résolution.]
On avait raison de se presser, et on ne se pressait même pas assez,
surtout au pont des piétons, car l'heure de la crise suprême
approchait. L'ennemi ou trompé, ou en retard, se ravisait, et
accourait enfin. N'ayant pas su nous empêcher de jeter des ponts, il
allait nous assaillir au moment où, n'ayant pas fini de les passer,
nous étions encore partagés entre les deux rives de la Bérézina.
Tchitchakoff heureusement s'était complétement trompé sur le lieu
qui devait servir à notre passage. Arrivant par la route de Minsk,
ayant pu se convaincre de ses propres yeux des efforts que nous
avions faits pour nous approvisionner dans cette direction, il
avait dû considérer Borisow et Minsk comme les points par lesquels
Napoléon chercherait à regagner Wilna. La présence du prince de
Schwarzenberg dans le voisinage de cette route était pour lui une
raison de plus de croire que Napoléon la prendrait pour rallier en
passant l'armée austro-saxonne. Ajoutez que Kutusof informé par des
rapports d'espions que la route de Minsk était celle de l'armée
française, l'avait averti de prendre garde à lui du côté de Borisow,
et au-dessous. Pour Tchitchakoff, qui avait à la fois un chef et un
ennemi dans Kutusof, depuis qu'il l'avait remplacé en Orient, un tel
avis était de grande importance. À se tromper avec Kutusof, il y
avait une excuse. Il n'y en avait pas à se tromper tout seul. Enfin
les démonstrations de passage ordonnées par Napoléon au-dessous de
Borisow, avaient été une dernière cause d'illusion, et le général
Tchaplitz ayant signalé à l'amiral Tchitchakoff les préparatifs
qu'il apercevait à Studianka, c'étaient ces préparatifs, les seuls
sérieux, que l'amiral avait pris pour les simples démonstrations
destinées à l'abuser. C'est ainsi que nous ne l'avions eu sur les
bras ni le 26 ni le 27, concentré qu'il était au-dessous de Borisow.
Pourtant les troupes légères de Tchaplitz ayant vu bien positivement
le passage d'une armée le soir du 26 et le matin du 27, le général
de l'armée d'Orient avait fini par se détromper, et il avait résolu
de nous attaquer violemment sur la rive droite. Mais ne voulant le
faire qu'avec le concours des deux autres armées russes placées sur
la rive gauche, il s'était hâté de se mettre en rapport avec elles,
et leur avait proposé le 28 pour le jour d'une attaque énergique
et simultanée. Il devait porter le gros de ses troupes sur le point
de passage choisi par les Français, et tâcher de refouler dans la
Bérézina tout ce qui l'avait déjà traversée, tandis que Kutusof et
Wittgenstein devaient essayer d'y précipiter tout ce qui n'aurait pas
achevé de la franchir. Afin de lier leurs mouvements, Tchitchakoff
avait imaginé de faire passer son arrière-garde sur les restes du
pont brûlé de Borisow, et de se mettre ainsi en communication avec
Kutusof et Wittgenstein. Il pouvait disposer d'environ 30 ou 32 mille
hommes, dont 10 ou 12 mille en cavalerie, ce qui n'était pas un
avantage sur le terrain où l'on allait combattre.
[Note en marge: Conduite du général Kutusof.]
[Note en marge: Rôle et force des trois armées qui doivent assaillir
les Français le 28.]
Quant à Kutusof et à Wittgenstein, voici quelle était leur situation.
Kutusof, qui croyait avoir rempli sa tâche à Krasnoé, en livrant
Napoléon presque détruit aux deux armées russes de la Dwina et du
Dniéper, qui d'ailleurs n'avait pas le moindre désir de contribuer
à la gloire de Tchitchakoff, et trouvait ses soldats exténués,
Kutusof s'était arrêté sur le Dniéper, à Kopys, afin de procurer
quelque repos à ses troupes, et de leur rendre un peu d'ensemble, car
elles étaient de leur côté dans un état fort misérable. Il s'était
donc contenté d'envoyer au delà du Dniéper Platow, Miloradovitch
et Yermoloff avec une avant-garde d'environ dix mille hommes. Ces
troupes, arrivées à Lochnitza, étaient prêtes à coopérer avec
Tchitchakoff et Wittgenstein à la destruction de l'armée française.
Quant à Wittgenstein, ayant ainsi que Steinghel suivi le corps de
Victor, il était sur les derrières de celui-ci, entre Borisow et
Studianka, avec une trentaine de mille hommes, prêt à peser de toutes
ses forces sur Victor pour le jeter dans la Bérézina. C'étaient donc
environ 72 mille combattants, sans compter les 30 mille restés en
arrière avec Kutusof, qui allaient fondre en queue sur les 12 ou 13
mille hommes de Victor, fondre en tête sur les 9 mille d'Oudinot et
les 7 à 8 mille de la garde. Eugène, Davout, Junot, tous en marche
sur Zembin, n'étaient guère en mesure de servir sur ce point, et 28
ou 30 mille hommes, partagés sur les deux rives de la Bérézina, gênés
par 40 mille traînards, allaient avoir à combattre en tête et en
queue 72 mille hommes, pendant la difficile opération d'un passage de
rivière.
[Note en marge: La lutte commence le 27 au soir contre la division
Partouneaux, laissée devant Borisow.]
[Note en marge: Position périlleuse de la division Partouneaux,
demeurée seule à Borisow.]
[Note en marge: Désastre de la division Partouneaux.]
Cette terrible lutte commença dès le 27 au soir. L'infortunée
division française Partouneaux, la meilleure des trois de Victor,
avait reçu ordre de Napoléon de se tenir encore toute la journée du
27 devant Borisow, afin d'y contenir et d'y tromper Tchitchakoff.
Dans cette position, elle était séparée du gros de son corps, qui
était concentré autour de Studianka, par trois lieues de bois et
de marécages. Il était donc à craindre qu'elle ne fût coupée par
l'arrivée des troupes de Platow, de Miloradovitch et d'Yermoloff, qui
nous avaient suivis sur la grande route d'Orscha à Borisow. Cette
triste circonstance, si facile à prévoir, s'était en effet réalisée,
et l'avant-garde de Miloradovitch, opérant sur la route d'Orscha sa
jonction avec Wittgenstein et Steinghel, s'était interposée entre
la division Partouneaux consignée à Borisow, et les deux divisions
de Victor chargées de couvrir Studianka. La malheureuse division
Partouneaux se trouvait donc coupée, à moins que longeant la gauche
de la Bérézina à travers les bois et les marécages, elle ne parvînt
à rejoindre le corps de Victor par le chemin qu'Oudinot avait pris
la veille pour remonter jusqu'à Studianka. C'est le 27 au soir que
le général Partouneaux s'aperçut de cette situation, qui, périlleuse
d'abord, d'heure en heure devenait presque désespérée. À l'instant
où il se sentait assailli sur la route d'Orscha, il se vit tout à
coup attaqué d'un autre côté par les troupes de Tchitchakoff, qui
essayaient de passer la Bérézina sur les débris du pont de Borisow.
Aux immenses périls dont il était menacé se joignait l'affreux
embarras de plusieurs milliers de traînards, qui dans la croyance
d'un passage au-dessous de Borisow, s'y étaient accumulés avec
leurs bagages, et attendaient vainement la construction de ponts
qu'on ne jetait pas. Pour mieux tromper l'ennemi, on les avait
trompés eux-mêmes, et ils allaient être sacrifiés avec la division
Partouneaux à la terrible nécessité d'abuser Tchitchakoff. Le danger
d'être enveloppé devenant de moment en moment plus évident, les
boulets arrivant de tous côtés, le désordre, la confusion furent
bientôt au comble, et les trois petites brigades de Partouneaux,
voulant se former pour se défendre, se trouvèrent comme inondées
de quelques milliers de malheureux, qui poussaient des cris, se
précipitaient dans leurs rangs, et empêchaient toute manoeuvre.
Des femmes faisant partie de la colonne des bagages, ajoutaient
leur épouvante et leurs clameurs à cette scène de désolation. Le
général Partouneaux résolut néanmoins de se faire jour, et sortant
de Borisow, la gauche à la Bérézina, la droite sur les coteaux de
Staroï-Borisow, il essaya de remonter à travers le dédale de bois et
de marécages glacés qui le séparaient de Studianka. Formé sur autant
de colonnes que de brigades, il s'avança tête baissée, décidé à
s'ouvrir un chemin ou à périr. Il avait 4 mille hommes pour résister
à 40 mille. Les trois brigades, suivies de la cohue épouvantée,
firent d'abord quelques progrès; mais accueillies de front par
toute l'artillerie russe qui était sur les hauteurs, assaillies
en queue par une innombrable cavalerie, elles furent horriblement
maltraitées. Le général Partouneaux, qui marchait avec la brigade de
droite, la plus menacée, voulut se dégager, prit trop à droite, ne
tarda pas à être séparé de ses deux autres brigades, fut enveloppé
et presque détruit. Il ne céda point cependant, refusa de se rendre
malgré plusieurs sommations, et continua de combattre. Ses deux
brigades de gauche, isolées de lui, suivirent son exemple, sans avoir
reçu ses ordres. L'ennemi, épuisé lui-même, suspendit son feu vers
minuit, certain de prendre jusqu'au dernier homme cette poignée de
braves qui s'obstinait héroïquement à se faire égorger. Il espérait
que l'évidence de la situation les amènerait à capituler, et lui
épargnerait une plus grande effusion de sang. À la pointe du jour,
28 au matin, les généraux russes sommèrent de nouveau le général
Partouneaux, resté debout sur la neige avec 4 ou 500 hommes de sa
brigade, lui montrèrent qu'il était sans ressources, réduit à faire
tuer inutilement les quelques soldats qu'il avait encore auprès
de lui, et le désespoir dans l'âme il se rendit, ou plutôt il fut
pris. Les deux autres brigades, auxquelles on alla porter cette
nouvelle, mirent bas les armes, et les Russes firent environ 2 mille
prisonniers, dernier reste de 4 mille et quelques cents hommes[41].
Un bataillon de 300 hommes réussit seul à la faveur des ténèbres à
remonter la Bérézina, et à gagner Studianka. Les Cosaques purent
ensuite recueillir à coups de lance quelques milliers de traînards
qui étaient enfermés dans le même coupe-gorge.
[Note 41: M. de Boutourlin, toujours prodigue de chiffres incroyables
malgré son impartialité d'appréciation, parle de 7 mille prisonniers
faits sur une division qui était d'environ 4 mille hommes, et dont
2 mille au moins avaient succombé dans le combat. Nous ne faisons
cette remarque que dans l'intérêt de la vérité, car ces cruels
désastres, dont le récit nous déchire le coeur, sont assez grands
pour que nous n'ayons aucun intérêt à les diminuer, ni nos ennemis à
les exagérer. N'ayant sauvé que notre gloire, il importe peu d'avoir
sauvé quelques hommes de plus, lorsqu'il est malheureusement certain
que presque toute l'armée se trouva détruite ou dispersée à la fin de
la campagne.]
On avait entendu de Studianka, pendant cette cruelle nuit, la
fusillade et la canonnade qui retentissaient du côté de Borisow.
Napoléon en était inquiet, et le maréchal Victor bien davantage,
car de l'endroit où il était, il appréciait mieux le danger de sa
principale division, et pensait que l'ordre de demeurer à Borisow
était une précaution inutile, par conséquent barbare, puisque après
le passage du 26, et surtout après celui du 27, il n'était plus
possible de prolonger l'illusion de l'ennemi, qu'on s'exposait
donc à perdre sans profit 4 mille hommes dont la conservation eût
été du plus grand prix. Mais on était en proie à des soucis de
tant d'espèces, qu'on sentait à peine les nouveaux qui venaient
vous assaillir à tout moment. On passa cette nuit dans de cruelles
inquiétudes, mais lorsque le silence, survenu le 28 au matin, aurait
pu nous révéler la catastrophe de la division Partouneaux, le feu
commença sur les deux rives de la Bérézina, à la rive droite contre
celles de nos troupes qui avaient passé, à la rive gauche contre
celles qui couvraient la fin du passage. Dès lors on ne songea
plus qu'à combattre. La canonnade, la fusillade devinrent bientôt
extrêmement violentes, et Napoléon, courant sans cesse à cheval d'un
point à l'autre, allait s'assurer tantôt si Oudinot tenait tête à
Tchitchakoff, tantôt si Éblé continuait à maintenir ses ponts, et
si Victor, qu'on voyait aux prises avec Wittgenstein, n'était pas
précipité dans les flots glacés de la Bérézina, avec la foule qui
n'avait pas achevé de franchir cette rivière.
Quoique le feu fût terrible sur tous les points, et emportât des
milliers de victimes qui devaient toutes expirer sur ce champ
lugubre, pourtant sur l'une et l'autre rive on se soutenait. Les
généraux russes, comme on l'a vu, étaient convenus entre eux
d'assaillir les Français sur les deux rives de la Bérézina, et de
les précipiter tous ensemble dans cette rivière, si toutefois ils
pouvaient y réussir. Mais heureusement ils étaient si intimidés par
la présence de Napoléon et de la grande armée, que même en ayant tous
les avantages de la situation et du nombre, ils agissaient avec une
extrême réserve, et ne nous pressaient pas avec la vigueur qui aurait
pu décider notre ruine.
[Note en marge: Combat du maréchal Oudinot sur la droite de la
Bérézina contre l'armée de Tchitchakoff.]
[Note en marge: Oudinot blessé est remplacé par Ney.]